--Eh bien, monsieur Encoignard, il faudra faire ce qu'elle veut.
Hervart, qu'en pensez-vous?
--Je pense qu'il faut peigner la nature le moins possible. Je pense
aussi qu'il faut aimer les plantes du pays où l'on vit. Elles seules
s'harmonisent avec le ciel, avec les cultures, avec la couleur des
rivières, des chemins et des toits.
--C'est juste, dit M. des Boys.
--Xavier, je vous aime, murmura Rose, en prenant le bras de M. Hervart.
On continua l'inspection du jardin et il fut décidé que la
collaboration de maître Encoignard erait réduite aux soins ordinaires
d'un jardinier sage et docile. On admit quelques plantes nouvelles, à
condition que les anciennes seraient respectées.
M. Hervart, qui s'était levé de bonne heure, se promenait depuis
longtemps déjà. Il avait passé une partie de la nuit à réfléchir. Les
femmes qu'il avait aimées, ou connues, s'étaient présentées à lui dans
leurs attitudes préférées et leurs gestes habituels. Celle-ci, un corps
charmant, se dévêtait sitôt entrée, comme une folle, en excitant
son amant à une pareille et prompte nudité. Une autre semblait au
contraire n'être venue que pour une visite amicale, et il fallait de
réelles diplomaties pour obtenir d'elle ce qu'elle désirait très fort
pourtant, au fond de son cœur. Entre ces deux-là, beaucoup de nuances
se disposaient. La plupart aimaient à se livrer peu à peu, à jouer
longuement avec leur pudeur et avec leur désir, à contempler la lutte
des deux bêtes divines. M. Hervart croyait connaître assez bien les
femmes; il savait que celle qui se laisse toucher se laissera prendre
toute.
«Une femme, songeait-il, qui aurait été aussi familière que Rose, et
même beaucoup moins, serait femme donnée. Peut-être me ferait-elle
attendre encore quelques jours, en maîtrisant son feu, jusqu'à l'heure
propice des abandons complets, mais elle m'appartiendrait, laisserait
ses yeux l'avouer, ses lèvres le dire. Il me semble même qu'une telle
femme serait disposée à provoquer la venue de l'heure agréable, si je
n'avais pas l'adresse de la préparer moi-même. Rose, étant une jeune
fille et n'ayant que des pressentiments confus, ne sait comment hâter
notre bonheur, sans quoi elle le hâterait, c'est évident. Elle est donc
à moi. Je suis le maître de son heure et de la mienne. La question que
j'ai à résoudre est donc celle-ci: vais-je continuer de respirer la
fleur sur le rosier, ou vais-je la cueillir?»
Cette métaphore lui parut d'une poésie un peu molle.
Alors il employa en lui-même, sans toutefois les formuler, même à
mi-voix, des termes plus nets.
«Eh bien, si je la prends, je la garderai. Je n'avais jamais songea
me marier, mais il ne faut pas résister à sa vie. C'est peut-être le
bonheur. Voudrais-je mettre dans ma vieillesse ce regret: le bonheur a
passé à côté de moi en souriant à mon désir, et mes yeux sont restés
mornes et ma bouche est restée muette? Le bonheur, le bonheur? Est-ce
bien certain? Le bonheur est toujours incertain. Le malheur aussi,
d'ailleurs. Et il se forme, par l'amalgame de ces deux éléments, un
mélange fade.»
Cette idée banale l'occupa un instant. Toutes les joies sont passagères
et ensuite on se retrouve dans l'état neutre.
«Neutre, ou au-dessous du neutre. Une femme de ce tempérament? Eh! je
puis encore la dompter! Soit, mais dans dix ans, quand elle en aura
trente? Ah! d'ici là!»
M. des Boys emmena Encoignard dans son bureau. Restés seuls, Rose et M.
Hervart eurent bientôt disparu derrière les massifs, bientôt franchi le
ruisseau. Ils couraient presque.
--Nous voilà chez nous, dit Rose, et, de l'air le plus calme, elle
offrit ses lèvres à M. Hervart.
«Elle est déjà conjugale,» se disait-il.
Cependant, ce baiser le troubla, d'autant plus que Rose, pour
remercier sans doute M. Hervart d'avoir défendu son vieux jardin,
laissa longtemps sa bouche unie à celle de son ami. Comme elle perdait
haleine, ses seins remuèrent sous le léger corsage blanc. Il était
bien tentant d'y porter la main. M. Hervart osa, et son geste fut
accueilli sans indignation. Ils se regardèrent, désirant parler, mais
ne trouvèrent pas de paroles. Alors leurs bouches se joignirent encore.
M. Hervart pressait doucement le sein de Rose et une petite main
serrait son autre main. Le moment était périlleux. M. Hervart le sentit
et voulut mettre fin à ce contact. Mais la petite main serra plus
étroitement sa main, cependant qu'un genou, s'ouvrant d'un mouvement
légèrement convulsif, venait battre sa jambe. L'arc, à ce contact, se
détendit. Les mains retombèrent, les lèvres se déjoignirent et, pour la
première fois après un baiser, Rose ferma les yeux.