précipite vers la prison; on entend cette foule répéter: _Le fils de
Roger! le fils de ce monstre!_.... Victor, anéanti, persuadé que le
peuple demande sa tête, n'a pas la force d'adresser une question au
geolier inhumain qui va le reconduire dans son cachot. On ouvre
précipitamment la porte du greffe; c'est le duc d'Autriche qui se
présente lui-même aux yeux de Victor: le duc va droit à ce jeune homme
et l'embrasse. Infortuné, lui dit le duc, il n'y a qu'un moment que je
sais vos malheurs: on m'a appris votre injuste détention, et je
m'empresse de la faire cesser. Venez, venez, et pardonnez-moi, si la
curiosité de voir tomber sous le glaive des loix un scélérat qui a
ravagé mes états, a retardé de quelques momens l'heure de votre liberté.
Vous ne pouvez regretter un homme que vous n'avez point connu, et à qui
votre ame est bien éloignée de ressembler: le préjugé du sang ne peut
avoir d'empire sur un cœur aussi grand que le vôtre: suivez-moi, jusqu'à
mon palais, et que mes bienfaits vous fassent oublier, s'il est
possible, la fatalité de votre naissance, et les maux qu'elle vous a
causés.
Victor ne sait s'il rêve, ou s'il est éveillé: il ne peut que s'écrier:
Et mon fidèle Valentin?--Il est déjà libre, lui dit une voix qu'il croit
reconnaître; cette voix, c'est celle même de Valentin, qui presse son
maître dans ses bras. D'un autre côté, Clémence et M. de Rosange
l'accablent de leur vive amitié; Victor est trop pressé: il a trop de
sensations à-la-fois.... Il tombe sans connaissance, cet intéressant
jeune homme, et les gens du duc le portent jusqu'à la voiture de ce
seigneur, qui y monte aussi avec Rosange, Clémence et le pauvre Valentin
dont les malheurs ont fait oublier l'état.
Rosange supplie le duc de permettre que Victor soit transporté chez
lui, près de Clémence. Le duc y consent, et la fille de Fritzierne est
au comble de la joie: c'est Clémence qui a sauvé Victor, c'est Clémence,
qui, ce matin même, en apprenant la condamnation de Roger, a frémi
d'horreur, s'est transportée jusqu'au palais du duc, à qui elle a
raconté l'histoire de Victor, avec cette touchante éloquence de l'amour
et de la candeur qui est peinte sur son jeune front. Le duc s'est
attendri, et lui a promis de délivrer son ami, soudain après la mort de
l'infâme Roger. Il a tenu parole, cet estimable seigneur, Victor est
libre maintenant; mais, hélas! Victor est privé de sentiment: il est
plongé dans le sommeil de la mort. Ô Dieu! ses amis vont-ils le perdre
au moment où ils le retrouvent!.....
Arrivé chez Rosange, Victor est mis au lit, et le duc se retire, après
avoir promis à ces tendres amis de venir souvent lui-même s'informer de
la santé de son jeune protégé: c'est ainsi qu'il appelle Victor.
Cependant le fils d'Adèle a recouvré ses sens; mais un transport furieux
agite son cerveau, une fièvre brûlante dévore son sang: des gens de
l'art sont appelés: ils se consultent; mais bientôt ils apprennent à
Rosange et à Clémence, que leur ami n'a plus que quelques jours à
vivre....... Ciel! quelle affreuse nouvelle!.....
Les plus grands soins sont prodigués au malade, et Clémence, malgré
toutes ses occupations, prend le temps encore d'écrire à son père, de
qui elle n'a point eu de nouvelles, et qu'elle appréhende de perdre,
s'il apprend les affreux événemens qui viennent de se succéder si
inopinément.
Je vais laisser parler Clémence et ses correspondans dans le chapitre
suivant: heureux d'être parvenu à tracer celui-ci, avec le plus de
rapidité qu'il m'a été possible, pour ne point retenir trop long-temps
l'attention de mon lecteur sur des cachots, des échafauds, des
supplices, que je n'aurai plus à retracer, heureusement pour mon cœur,
que ces tableaux affreux ont brisé.
CHAPITRE XII
EN LETTRES.
_CLÉMENCE au baron de FRITZIERNE._
Que faites-vous, ô mon père! où êtes-vous!...... Qu'avez-vous pensé de
votre fille? Vous lui écrivez la lettre la plus tendre, la plus
touchante; _qu'elle vienne_, lui dites-vous; _cette fille que je chéris,
et je ferai son bonheur; je l'unirai à celui qu'elle aime_; et votre
fille ne vole pas dans vos bras paternels, et vous n'entendez plus
parler de cette fille, que vous accusez sans doute d'ingratitude!....
Non, mon père, non, elle n'est point ingrate, votre Clémence; elle ne le
fut, et ne le sera jamais..... Elle allait reprendre la route du toit
paternel, elle avait rejoint..... Mon père, osera-t-elle vous l'avouer:
elle avait retrouvé Victor; tous deux allaient vous presser contre leur
cœur qui vous vénère.... Hélas! un malheur inattendu..... inoui.... vous
avez sans doute entendu dire, mon père, que Roger était tombé entre les
mains de la justice. Victor l'apprend, Victor lui-même est compromis
comme fils de cet homme abhorré!...... Une prison devient la sombre
demeure de votre fils adoptif; et bientôt, tableau effroyable! il est
témoin du supplice de Roger, comme Roger le fut jadis de celui du baron
de Walfein; mais, mon père, la situation de Victor a été plus affreuse.
Ce monstre lui a parlé à ses derniers momens, il a eu l'audace de
souiller, par le baiser du crime, l'incarnat de l'innocence qui décore
le front de mon amant! Puis-je vous rendre nos douleurs; Victor est
libre enfin, mon père, il est libre, grace à la puissante protection du
duc d'Autriche, qui, lui-même, a été briser ses fers dans son cachot.
Mais comme il est écrit que je dois être à jamais malheureuse, le
désespoir, la honte, l'horreur des cachots, des tableaux horribles qui
ont frappé ses yeux, tout a plongé Victor dans une maladie effrayante,
désespérée, à ce que disant les médecins. Victor n'a plus que quelques
jours à vivre. Tout l'art des docteurs est impuissant, il a trop, trop
souffert, l'infortuné!....
Ah, mon père!..........
Daignez me donner de vos chères nouvelles; et si vous pouvez vous
transporter ici, vous y trouverez le malade, qui prononce souvent votre
nom, votre fille qui ne peut se résoudre à quitter son ami dans cet état
funeste, et un bon vieillard, le marquis de Rosange, aïeul de Victor,
que nous avons eu le bonheur de rencontrer. Oh! mon père, venez, ou du
moins écrivez-moi bien vîte.
Votre fille, CLÉMENCE DE FRITZIERNE.
_P. S._ Pardonnez au trouble de ma lettre: je ne suis pas à moi; je ne
suis qu'à l'amour et à la nature....
Vous voudrez bien adresser votre réponse à M. le baron d'Ermancé, près
la cathédrale de S.-Étienne, derrière les jardins de Schoenburn, à
Vienne.
_Fritz à Clémence._
Votre respectable père, mademoiselle, n'a pu répondre à votre lettre; il
ne l'a pas même lue, c'est moi qui lui en ai fait connaître les tristes
détails. Nous allons perdre M. le baron de Fritzierne, belle Clémence;
nous l'allons perdre, et c'est le coup qui vous accable tous, qui vient
de le frapper. Je vais m'expliquer le plus succinctement qu'il me sera
possible; car il m'est difficile de quitter plus d'un quart-d'heure, le
chevet du lit de douleur, où il attend sa destruction.
M. le baron attendait l'effet de sa lettre à Valentin; et déjà dans
l'espoir de vous voir bientôt rentrer au château, son front avait
repris plus d'éclat, plus de sérénité. Il se sentait beaucoup mieux; il
s'occupait des détails d'une petite fête qu'il voulait vous donner, et
je le voyais revenir à vue d'œil. Mon père et moi, nous faisions tout
pour fortifier son espoir, comme vous pensez bien. Cependant trois jours
s'étaient écoulés déjà, et nous n'avions pas de réponse. Ce retard
commençait à inquiéter M. le baron, lorsque vers le soir, le bruit court
que le trop fameux Roger, qui avait transporté son camp de la Bohême
dans l'Autriche, vient de tomber dans une embuscade; il est pris, la
nouvelle est sûre, et ses gens, qui n'ont plus de courage, ayant perdu
leur chef, fuient, refluent dans nos campagnes, comme ces feuillages que
disperse au loin un ouragan furieux. Je sors un moment pour m'informer
des détails de cette affaire, qui remplit de joie tous nos habitans, et,
au moment où je baisse le pont-levis, un homme s'y précipite, un homme
pâle, égaré, qui cherche à s'introduire dans le château. Je le
poursuis, il monte, et se jette précisément dans la chambre du baron,
aux pieds duquel il tombe. Ne me perdez pas, s'écrie-t-il, je suis
poursuivi, ne me perdez pas!..... Je regarde cet homme, et je reconnois
Morneck, l'un des infâmes suppôts de Roger..... À l'instant, la justice,
qui le réclame, demande à entrer: nous lui livrons ce scélérat, qui,
furieux de n'avoir pu nous attendrir, nous dit: Baron de Fritzierne, tu
me fais périr; mais j'ai pris d'avance le soin de ma vengeance. Ce cher
Victor, ton fils adoptif, je l'ai fait connaître d'abord dans une
maison, dont je l'ai fait chasser honteusement, et j'ai eu soin
d'envoyer son signalement dans toute l'Allemagne; c'est le fils de
Roger, il faut qu'il périsse si Roger périt.
Le farouche Morneck part pour le supplice qui l'attend, et nous restons
frappés d'un coup de foudre. Ciel! s'écrie le baron, Victor est en
Allemagne, près de nous peut-être; et il est en horreur à tout le
monde, désigné comme fils d'un brigand, prêt à succomber avec lui!.....
Le baron n'en put dire davantage ce soir là: il sentit sa faiblesse
redoubler, et le lendemain nous apprîmes, par la voix publique, que
l'infortuné Victor était renfermé dans la même prison que son père. On
nous dit même qu'il était marié, et que sa femme et son beau-père
avaient été arrêtés avec lui. Nous ne crûmes point à la fable de son
hymen; mais cette affreuse nouvelle, qui nous désola tous, fut plus
sensible encore à M. le baron. Il se mit au lit ce jour là, et depuis,
il n'en est pas sorti. Je lui ai lu votre lettre, qui nous a
tranquillisés sur la liberté de Victor, mais qui a redoublé notre
affliction, en apprenant sa maladie mortelle. Ô mon Dieu, que de maux!
quand finiront-ils?
Adieu, mademoiselle; votre père m'engage à vous prier de l'instruire,
tous les jours, d'heure en heure, s'il est possible, de l'état du
malheureux Victor, dont il a la bonté de se reprocher la mort. Il vous
prie aussi de lui donner quelques détails sur les aventures de M. de
Rosange, dont la rencontre inopinée l'a singulièrement surpris. Je suis
avec respect, etc.
FRITZ.
_P. S._ Je vous donnerai souvent aussi des nouvelles de la santé de M.
le baron.
_Clémence à Fritz._
Je suis au désespoir, bon ami. Eh quoi! sur le point de perdre mon père
et mon amant! est-il une situation plus affreuse! De quel côté dois-je
prodiguer mes soins? me dois-je plus à la nature qu'à l'amour? Oh!
guidez-moi: mes affections sont tellement partagées, que je ne sais plus
où les porter tout entières. Cependant, je suis ici près d'un malheureux
moribond: irai-je le quitter pour aller rejoindre un père que je ne
retrouverai peut-être plus existant? je risquerais à ne fermer les yeux
d'aucun des deux. Vous êtes-là, vous, Fritz; vos soins touchans et
délicats peuvent remplacer près de mon père ceux de la piété filiale; et
je vous conjure de les redoubler, de me conserver le plus tendre des
pères: que ne puis-je aussi vous conserver votre ami!
Hier il a eu un léger moment de calme, et nous a tous reconnus pour la
première fois depuis son malheur. Cela nous a donné quelque espoir, mais
il n'a pas été de longue durée; une heure après il est retombé dans ce
délire effrayant qui lui retrace Roger et sa mort funeste. Ah! mon ami,
je succombe sous le poids de mes peines, et je sens que mes forces
s'affaiblissent aussi de jour en jour.... Si je perds Victor et mon
père, je meurs, oui, je meurs....
Vous me demandez le récit des aventures de M. de Rosange: hier il nous
les a racontées pendant le moment de calme de mon cher Victor. Mon jeune
ami a paru y prêter une grande attention; il a même eu la force
d'adresser quelques mots tendres à son aïeul, qui en a versé des larmes
de sensibilité. Ces aventures ne sont pas longues; elles sont
intéressantes seulement en un point, c'est que Michel, ce bon Michel que
madame Germain et Adèle avaient cru voir tomber mort dans la forêt
d'Anet, n'était point mort. Michel n'avait été que blessé, mais
très-grièvement, comme vous allez le voir. On aime à retrouver les gens
qui nous ont intéressés dans un récit. J'éprouvai cette douce
satisfaction, en apprenant que le bon Michel n'avait point perdu la vie.
Il resta long-temps baigné dans son sang, puis il revit enfin la
lumière; mais ce fut pour s'appercevoir de son état et de sa solitude.
Il se douta bien que ses maîtresses étaient devenues la proie de
l'infâme Roger, et chercha à se lever. Un voyageur en voiture, qui
passait justement dans ce lieu, s'apperçut des efforts que faisait un
homme blessé pour lutter contre la mort; il descendit, et ne pouvant en
tirer une seule parole, il le fit mettre dans sa voiture, et le
conduisit à Anet, où il le fit panser. Là, Michel recouvra l'usage de la
parole; il remercia son bienfaiteur, et le pria en grace de le conduire
à Paris, tout blessé qu'il était, à l'hôtel de Rosange, place Royale. Le
voyageur y consentit, quelque imprudent que fût ce voyage; et le fidèle
Michel descendit, ou plutôt fut descendu chez son maître, qui, effrayé
de le revoir dans cet état, n'apprit de lui que quatre jours après, et
la cause de sa blessure, et les malheurs de sa fille. Michel, après
s'être accusé d'imprudence, n'eut que le temps de dire à M. de Rosange
que le ravisseur de sa fille s'appelait Roger, qu'on le croyait être un
des brigands qui depuis long-temps parcouraient la France; que ce Roger
était Allemand d'origine, et qu'il lui avait entendu dire souvent que,
s'il n'obtenait pas la main d'Adèle, il s'en retournerait dans son pays:
il est possible, ajouta Michel, que, si ce misérable a enlevé Adèle,
comme j'ai tout lieu de le croire, il l'ait emmenée en Allemagne.
Michel, après ce court exposé, sentit redoubler ses douleurs; et le
lendemain il expira, au grand regret de M. de Rosange, qui chérissait ce
fidèle serviteur. La situation de M. de Rosange était des plus
embarrassantes: il accusait sa fille, il accusait madame Germain, et
recourait au gouvernement français, qui lui promettait toujours de
l'aider dans ses recherches, et n'avançait en rien. M. de Rosange
voyagea, courut tous les pays, et revint en France, où il se décida à
traîner sa malheureuse vieillesse loin de sa fille, loin de tout le
monde....
Ce ne fut qu'après bien des années que M. de Rosange sentit se réveiller
en lui le desir de revoir l'Allemagne, et d'y chercher de nouveau son
Adèle. Il avait entendu parler de la célébrité de Roger, et ne doutait
pas que ce ne fût le ravisseur de sa fille; mais il savait en même temps
que ce Roger était inabordable, et que c'était en vain que les troupes
les mieux disciplinées songeaient à l'attaquer. Quoi qu'il en soit, M.
de Rosange revint en Bohême, et prit des informations. Il apprit que
Roger avait eu en effet une épouse nommée Adèle, mais qu'elle n'était
plus depuis long-temps, et que le fils qu'elle avait eu de son séducteur
courait le monde, sans qu'on sût ce qu'il était devenu, si même il était
mort ou vivant. M. de Rosange, au désespoir d'apprendre la mort de sa
fille, ne prévoyant pas pouvoir jamais rencontrer ce fils, qui sans
doute ne se vantait pas de sa fatale naissance, M. de Rosange prit le
parti de revenir doucement en France, après avoir essayé de distraire
ses chagrins en voyageant. Il avait changé de nom, et pris celui de
d'Ermancé pour se soustraire aux perquisitions indiscrètes, et pour
oublier, s'il lui était possible, tous les malheurs qu'il avait éprouvés
sous le nom de Rosange. Il se persuadait d'ailleurs que la femme de
Roger était connue sous le nom d'Adèle de Rosange; il ne voulait plus
porter un nom souillé par l'hymen d'un brigand: c'est dans le cours de
ses voyages qu'il me rencontra avec Victor chez la bonne Berthe, et
qu'il prit à nous un intérêt qui, s'il n'était pas motivé par les liens
du sang, ainsi qu'il serait peut-être fanatique de le croire, n'en était
pas moins fort; il apprit ensuite, chez le méchant hôte de Bolendith,
que Victor était son fils, et réunit ses efforts aux miens pour le
soustraire au nouveau malheur qui vint le frapper. Maintenant ce
vieillard respectable donnerait sa fortune pour sauver son petit-fils,
mais, hélas! son désespoir ne fait qu'accroître le mien, et nous ne
pouvons que pleurer ensemble.
Voilà, mon cher Fritz, les détails que vous desiriez savoir:
apprenez-les à mon père, et donnez-moi de ses chères nouvelles. Je
retourne auprès de mon ami, qui, vient-on de me dire, retombe dans son
affreux transport. Ô mon Dieu! peut-être va-t-il expirer dans mes
bras!....
CLÉMENCE DE FRITZIERNE.
_P. S._ J'ai appris de vous, avec bien de la joie, que le perfide
Morneck avait subi la peine due à ses forfaits: ce misérable a fait
dernièrement bien du mal à mon ami!
_Clémence à Fritz._
Vous ne m'écrivez pas, Fritz, et votre silence sur l'état de mon père me
tue, me désole, et ajoute au chagrin cuisant qui me mine. Je ne sais
comment vous dépeindre notre douleur à tous... Nous allons le perdre
demain, ce soir, peut-être au moment où je vous écris. Victor, mon cher
Victor n'a plus que quelques momens à vivre.... Je suis si troublée!....
je verse tant de larmes, que je ne sais plus où j'en puise encore: il
faut que la source de mes pleurs soit intarissable..... Hier au soir il
pouvait prononcer quelques mots faibles, que nous avions bien de la
peine à entendre. Il nous demanda à se recueillir avec un ministre des
autels, et nous dit, avec plus de calme que nous n'en mettions à
l'écouter, qu'il sentait s'approcher sa fin sans crainte comme sans
regrets.... Sans regrets, lui dis-je; et Clémence, que tu laisses seule
en proie à son désespoir!....
Il me serra la main, me regarda d'un œil tendre, quoique mourant, et
retomba dans son effrayant transport. Dans ces momens de délire, il
frotte sans cesse sa figure avec ses mains, comme pour effacer le
baiser horrible que Roger lui donna avant de marcher au supplice.... Ce
matin un prêtre est venu: il semble que Victor l'attendait pour
recouvrer l'usage de la parole. Nous l'avons laissé seul avec le pieux
ecclésiastique, qui, un moment après, est sorti de la chambre du malade,
l'œil humide de pleurs, le cœur oppressé: Ô mon Dieu! s'est écrié ce
saint homme, c'est un ange que ce jeune infortuné! c'est un ange que tu
vas recevoir dans ton sein!....
Puis il est sorti, et nous sommes entrés chez Victor, qui nous a paru
tranquille et résigné. Son aïeul et moi, nous lui prodiguons les soins
les plus empressés. Son fidèle Valentin ne le quitte pas un moment; il
passe toutes les nuits à ses côtés, et pleure sans cesse. M. le duc
vient aussi nous voir: il nous a envoyé ses médecins, qui se sont
consultés hier..... mais le résultat de leur consultation a toujours
été comme avant, la mort. La mort! si jeune, si jeune, et si près du
bonheur!.... Ô décrets immuables de la divine Providence, que vous êtes
profonds et terribles!....
Je ne puis continuer; mon cœur, brisé par tant de coups, ne bat plus que
faiblement; ma main tremble, mes yeux se couvrent de nuages... Adieu...
En grace, parlez-moi de mon père; peut-être n'est-il plus; peut-être,
trop discret ami, craignez-vous de me dévoiler ce terrible secret:
parlez, parlez sans crainte; mon ame est arrivée à un tel point de
souffrance, que rien ne peut l'accabler plus qu'elle ne l'est. Je
m'attends à tout, je prévois tout, comme le malheureux fixe la pointe du
rocher qui se détache, et roule avec fracas jusqu'au lieu où elle va
l'écraser.... Adieu.... Demain, ce soir sans doute, je ne vous écrirai
que pour vous apprendre..... la mort..... du plus intéressant.... du
plus malheureux des hommes.... Je pleure, et ne puis plus que signer:
CLÉMENCE DE FRITZIERNE.
_Fritz à Clémence._
Il n'est plus, mademoiselle!.... Le respectable auteur de vos jours a
fermé les yeux à la lumière, hier, dans mes bras, à quatre heures après
midi.... Il vous a nommée, il a nommé Victor.... et sa langue s'est
glacée, et la tombe s'est ouverte pour l'engloutir à jamais... Je suis
trop troublé pour vous en dire davantage.... Ayez la bonté de me donner
vos ordres. Tout le château est dans une consternation!... Heureusement
que j'ai les yeux sur tout....
Votre lettre, que j'ai reçue ce matin..... oh! comme elle m'a fait de la
peine! comme elle a redoublé ma douleur! Quoi! deux coups aussi violens,
ensemble, dans le même moment!.... Je tremble de décacheter la première
lettre qui va m'arriver de Vienne!..... Mon bienfaiteur, mon ami, votre
père, votre amant, faut-il que nous perdions tout!....
J'ai fait embaumer le corps du vénérable Fritzierne; et, je le répète,
j'attends les ordres de son héritière, de sa fille infortunée.
FRITZ.
_Valentin à Fritz_.
Tout le monde est si troublé; il y a tant de désordre, tant de désespoir
ici, que c'est moi qu'on a chargé de vous écrire..... Quelle triste
nouvelle pour Clémence, que celle dont vous venez de l'instruire!.....
Ce n'était pas assez de la mort de son père, il fallait.... Ô Dieu!
comment pourrai-je vous faire ce douloureux récit?....
Victor n'avait plus que quelques heures à vivre: c'était l'opinion des
médecins, de tous ceux qui connaissaient son état, et ce bon jeune
homme, fatigué du poids de la vie, voyait s'avancer, sans effroi, la
mort qui devait le plonger dans un sommeil bienfaisant, tandis qu'elle
allait livrer ses amis à d'éternels regrets.... Cette nuit,
mademoiselle, son aïeul et moi, nous n'avions pas voulu le quitter;
cette nuit, nuit d'horreur et de deuil, il a pu appeler mademoiselle;
mademoiselle court à lui: Clémence, lui dit-il d'une voix faible, tu ne
m'as point donné des nouvelles de ton père.--Mon ami.... mon père.....
mon père n'éprouve plus de douleurs.--Il est rétabli?....--J'espère que
tu vas bientôt aussi te rétablir.--Je le reverrai donc, ce vieillard
respectable, qui a pris soin de mon enfance.--Ciel! que dis-tu?--En
effet, insensé que je suis! ma tête faible.... J'ai donc oublié que je
vais mourir?--Non, tu ne mourras point....--Clémence, mon heure est
marquée. Tout-à-l'heure, dans ce transport violent qui vient de
m'agiter, le songe que fit jadis ton père dans le souterrain de la
forêt, avant mon adoption, ce songe affreux s'est retracé à mes sens
égarés.... Cet échafaud, ces bourreaux, ces tortures, ces flambeaux
funèbres, j'ai vu tout cela, j'ai vu.... ce qui s'est présenté à
toi-même, à-peu-près de la même manière, la nuit qui précéda mon départ
du château pour le camp de Roger.... La foudre grondait sur ma tête; on
s'écriait, c'est son père!.... Le sceau de la réprobation attaché sur
mon front, par les furies sans doute, me faisait reconnaître et
repousser de tout le monde..... Ce signe affreux de l'opprobre et de
l'infamie, il le portera toute sa vie, disait-on... Je demandais la
mort... L'ange exterminateur a paru alors; je l'ai vu, oh! bien vu, armé
de son glaive flamboyant.... Il s'apprêtait à me frapper; il me disait:
Péris, enfant du crime.... À l'instant un spectre est sorti de son
tombeau: c'était Roger; il m'entraînait dans ses bras décharnés; il
m'étouffait, il m'étouffe encore, Clémence, à l'instant où je te
parle.... Le vois-tu? tu le vois sans doute, là, là; il me fixe, il veut
imprimer encore sur mes joues décolorées le baiser affreux.... qu'il me
donna.... Tu ne le repousses point, Clémence, tu ne me délivres point de
ce monstre!.... Mon Dieu, mon Dieu!.... oh! comme il te regarde
toi-même!.... Clémence!.... il m'entraîne encore.... un gouffre
affreux.... l'abîme de la mort, il m'y plonge... c'en est fait... je
meurs, je meurs, ô ma chère Clémence!
À ces mots il laisse tomber sa tête: il n'a plus de respiration, et le
froid de la mort semble le glacer peu à peu. Nous croyons qu'il n'est
plus, et nous remplissons l'air de nos cris aigus. Le médecin, qui le
quitte rarement, monte, effrayé de nos gémissemens... Il regarde Victor,
et détourne la tête....--Est-il mort, lui crions-nous?...--Je n'oserais
l'assurer..... Cette léthargie paraît..... plus.... sérieuse.--Parlez,
parlez; il n'est plus, n'est-il pas vrai?--Je vous jure, famille
désolée, que je n'en suis pas certain moi-même.
Le médecin l'examine de nouveau, et nous, nous sommes autour de lui,
l'œil fixe, le cou tendu, n'osant à peine respirer... Il ne l'est pas
encore, s'écrie le médecin.... Écoutez, écoutez tous; entendez-vous
comme il soupire?--Oh, mon Dieu!
Nous nous précipitons tous à genoux, les mains levées vers le ciel, que
nous conjurons de nous rendre notre ami. Il n'est point mort; et sa
jeunesse, le temps, tout peut encore faire espérer... enfin un
pressentiment, tout ranime un peu notre espoir et notre courage.