couronnée_ un respectable vieillard français qui paraissait riche et
bien né. Berthe, qui était à l'affût de tous les voyageurs, avait
découvert que c'était un riche seigneur, et qu'il s'appelait le baron
d'Ermancé. La bonne femme, bavarde et curieuse à l'excès, avait d'abord
lié conversation avec le vieux baron; puis elle l'avait engagé à
parcourir son clos. M. d'Ermancé, homme bon et familier, avait vu
Victor, Clémence, et s'était singulièrement intéressé à ces deux jeunes
gens. Il avait demandé à Berthe ce qu'étaient ces deux Allemands:
Berthe, qui ne pouvait jamais parler sans faire des histoires, et ne
voulait pas d'ailleurs compromettre ses hôtes en dévoilant leurs
malheurs, avait fait à M. d'Ermancé le roman suivant. Le jeune homme est
bien né. On l'appelle Victor de Walfein: il est devenu amoureux de la
jeune personne, qui est la fille d'un des plus puissans seigneurs de
l'Allemagne. Le jeune homme l'a enlevée; ils se sont mariés depuis
secrètement, et Victor voyage pour soustraire sa jeune épouse aux
recherches de son père à elle, qui la poursuit par-tout. M. d'Ermancé
qui ne connaissait point l'empire des préjugés quand ils peuvent gêner
l'amour, s'intéressa vivement à nos deux amans, et leur promit même ses
secours, son appui, sa protection, si jamais le malheur les forçait à
recourir à lui. Berthe avait mis Victor et Clémence au fait du conte
qu'elle avait débité à M. d'Ermancé. Les deux amans lui en avaient fait
d'abord quelques reproches, mais bientôt ils sentirent qu'il était bien
plus décent pour Clémence qu'elle passât pour la femme de Victor, et ils
se donnèrent pour époux à M. d'Ermancé, qui leur voua la plus tendre
amitié. Tous les soirs ce vieillard venait lire ou causer avec eux. Il
paraissait voyager pour son agrément, et n'étant point pressé de quitter
ce village, il profitait du séjour que Victor et Clémence y faisaient,
pour jouir de leur société. C'est M. d'Ermancé que Victor avait en vue
en dictant la lettre de Valentin: Victor était ce protecteur de
Clémence; et Victor ne doutait point que s'ils en priaient le vieillard,
il ne se fît un vrai plaisir de les mener en France, où il se rendait.
Victor n'avait donc point imaginé de mensonge bas et indigne de lui: il
était toujours tranquille avec sa conscience.
Dès que cette lettre fut partie, on songea à prévenir les effets qui
pouvaient en résulter. Il était possible qu'au lieu de répondre par
écrit, Fritz ou M. de Fritzierne vinssent eux-mêmes trouver Valentin, et
chercher Clémence. Le baron était capable de se mettre en voyage, pour
arracher sa fille des mains du protecteur qui voulait, disait-on, la
retenir. Il fallait parer ce coup. En conséquence M. d'Ermancé, à qui
l'on dit que le père de Clémence avait découvert la retraite de
Valentin, se chargea de conduire Victor et Clémence dans une ville
prochaine, et de les protéger contre toute surprise. Le jour même que la
lettre partit, M. d'Ermancé monta en voiture avec Victor et Clémence;
tous trois partirent pour Bolendith, gros bourg situé à trois lieues, et
il fut convenu que Valentin, dont les démarches pouvaient être épiées,
rejoindrait ses maîtres par des chemins détournés.
Il fut très-heureux pour eux que, par prudence, ils eussent quitté la
maison de Berthe; car quelques heures après leur départ, des agens du
gouverneur de la province vinrent faire chez cette femme, comme dans
tout le village, des perquisitions inutiles. C'était une suite des
lettres que Fritzierne avait écrites à tous les gouverneurs des villes
d'Allemagne, pour les engager à faire chercher sa fille. Valentin à qui
l'on n'en voulait point, vit cette recherche en riant, et s'applaudit
d'être resté seul dans ce village peu sûr. Quelques jours après Valentin
reçut une lettre, qu'il se hâta de porter à Bolendith, dans l'asyle où
M. d'Ermancé tenait Victor et Clémence cachés. M. d'Ermancé se retira
par discrétion, et nos trois amis lurent, avec des transports de joie
inexprimable, la lettre suivante, qui était de Fritzierne lui-même:
* * *
«Fritz m'a communiqué ta lettre, mon cher Valentin: elle m'a rappelé
pour quelques momens à la vie, prête, hélas! à m'échapper. Si je n'étais
souffrant sur mon lit de douleur, j'aurais été moi-même chercher mon
enfant, mais je ne le puis. Fritz est occupé près de moi, et son père,
dont la tête est affoiblie par le malheur, n'est pas capable de me
satisfaire sur ce point. C'est donc à toi que j'ai recours, mon ami; à
toi, bon et fidèle serviteur, dont les services signalés sont au-dessus
de ma reconnaissance. Rends-moi ma fille, Valentin, ramène-la-moi, et
dis-lui, que si elle arrive assez à temps pour revoir encore son père
mourant, elle recevra de sa bouche la promesse, qu'il jure ici par
l'honneur d'accomplir, de l'unir à son amant, à mon cher Victor. Cet
infortuné Victor, que je me reproche mille fois le jour d'avoir éloigné
de ma maison! Si nous pouvions le retrouver!... Mais au moins j'aurai
satisfait ma fille; et, réuni à cet enfant que je chéris, tous deux nous
prendrons des moyens pour faire chercher, par toute l'Allemagne, par
toute l'Europe, s'il le faut, par le moyen des ambassadeurs, ce jeune et
intéressant Victor, que nous reverrons sans doute. Prie seulement le
ciel de me conserver assez de jours pour accomplir cet hymen qui me
verra entrer plus tranquille au tombeau. Mais sur-tout, Valentin,
ramène-moi ma fille: montre ma lettre à l'homme généreux qui lui a donné
sa protection, et si cet homme manquant à la délicatesse dont il paraît
susceptible, voulait encore la retenir, emploie l'autorité des loix que
je te charge d'implorer. Un mot de toi m'engagerait alors à employer le
crédit des amis puissans que j'ai dans ma patrie. Adieu, Valentin. Ma
fille, ma fille, ou je meurs!...
_ALEXANDRE BOLOSQUI,
baron de FRITZIERNE_».
Rien n'égale l'alégresse de mes héros à la lecture de cette lettre
tendre et touchante. Ils s'empressent de dire à M. d'Ermancé que le père
de Clémence leur pardonne (ce sont leurs expressions, pour ne point
démentir le roman qu'a débité Berthe au vieillard); ils font leurs
adieux à ce vieillard respectable, qui leur témoigne ses regrets, et se
disposent à partir sur-le-champ, pour le manoir de Fritzierne, où ils
vont réunir enfin l'amour, l'hymen et la nature!... Comme il va être
surpris agréablement, M. de Fritzierne, en revoyant Victor avec
Clémence! on lui dira la petite ruse dont on s'est servi, et il
pardonnera!...
Ils vont donc être heureux, mes héros! ils vont donc jouir du repos
après tant de traverses! tout est terminé pour eux; il ne peut plus leur
arriver d'événemens fâcheux, le malheur ne peut plus les
atteindre!...... Doucement, doucement, hélas!.... C'est au faîte du
bonheur que l'infortune se plaît à vous saisir!..... Ils vont éprouver
cette triste vérité. Ils touchent à l'accident le plus affreux!.... Ô
mon esprit, comment auras-tu la force de dicter à ma plume l'horrible
catastrophe que je dois retracer à mon lecteur!....
CHAPITRE XI,
QU'IL NE FAUT PAS LIRE SI L'ON EST SENSIBLE.
Ô mon cher lecteur!.... réunissez toutes les forces de votre ame pour
supporter le coup affreux que je vais vous porter!.... Vous allez voir
votre ami Victor en proie aux traits les plus aigus du malheur; et, s'il
vous a intéressé dans le cours de cet ouvrage, vous ne pourrez lire,
sans verser des larmes, la cruelle aventure à laquelle il va sans doute
succomber.... Reprenons nous-mêmes notre fermeté qui chancèle, et
poursuivons.
M. d'Ermancé avait loué, à Bolendith, un appartement garni dans lequel,
ainsi que je l'ai déjà dit, il avait caché Victor et Clémence, qu'il
croyait poursuivis par un père irrité: ce père venait de pardonner, lui
disait-on; Victor et Clémence allaient se jeter dans son sein, et M.
d'Ermancé, qui souffrait beaucoup de se voir séparé de ces jeunes gens,
auxquels il s'était attaché, ne songeait plus qu'à poursuivre le cours
de ses voyages. Tandis que Valentin fait les préparatifs nécessaires
pour se procurer une voiture, M. d'Ermancé fait ses adieux à ses jeunes
amis. Valentin a trouvé une calèche; il revient, et engage ses maîtres à
y monter. Victor embrasse encore M. d'Ermancé, qui compte avec son hôte.
Cet hôte de la maison garnie était un de ces babillards qui ont toujours
quelques histoires à raconter. Monsieur et madame, dit-il à Victor et à
Clémence, qu'il croit prêts à faire un voyage de long cours, si j'ai un
conseil à vous donner, c'est de ne pas passer par des chemins détournés,
car la bande du fameux Roger, qui est dispersée, comme vous le savez,
s'est jetée dans nos campagnes, où elle fait les plus grands ravages:
on les poursuit cependant, et l'on ne peut manquer de détruire
entièrement ces scélérats, puisqu'ils ont perdu l'esprit depuis
l'arrestation de leur chef.--Ciel, s'écrie Victor, entraîné par un
mouvement involontaire, Roger est arrêté!--Oui, arrêté, heureusement
pour toute l'Allemagne; ce monstre a été conduit dans les prisons de
Vienne, d'où l'on dit qu'il sera tiré, sous trois ou quatre jours, pour
marcher au supplice....--Ah! mon Dieu, s'écrie Victor en tombant de sa
hauteur!....
Ce cri douloureux et l'évanouissement subit du malheureux jeune homme,
tout fixe les regards attentifs de l'hôte, qui s'écrie à son tour avec
effroi: Ciel! je reconnais ce misérable! je l'ai vu chez le vieux
Frédérik, mon ami, d'où on l'a chassé avec ignominie. Tremblez tous,
c'est le fils de Roger!--Lui, reprend M. d'Ermancé avec le plus grand
trouble!.... Infortuné, interrompt Clémence en versant un torrent de
larmes! veux-tu mourir, veux-tu rejoindre ta mère, la malheureuse
Adèle!...--Adèle, reprend M. d'Ermancé en se jetant sur Victor, qu'il
relève et serre dans ses bras! tu serais le fils d'Adèle de Rosange!....
Victor est inanimé, Clémence et d'Ermancé lui prodiguent mille soins, et
Valentin cherche à réprimer les éclats de l'hôte, qui crie par la
fenêtre: À moi, à moi! arrêtez! un brigand! le fils de Roger! ils vont
me tuer si vous ne venez me secourir.
En un instant la maison est cernée, la porte enfoncée, et Victor et
Valentin sont au milieu d'une troupe de furieux qui cherchent à les
arracher des bras de leurs amis. En vain M. d'Ermancé s'écrie: Ce sont
mes enfans, ce sont mes enfans, vous dis-je, j'en réponds!....
On les entraîne....
La troupe est bientôt grossie d'une foule d'archers qui veulent aussi
enlever Clémence. M. d'Ermancé s'y oppose. C'est ma fille, leur dit-il,
entendez-vous que c'est ma fille avec laquelle je voyage? Voilà mes
papiers, je suis connu, je crois, et je n'ai rien à démêler avec vous.
Au moins vous serez témoin dans cette affaire, lui crie-t-on. Oui,
certes, je le serai; je serai plus même!.... Hélas! ranime tes sens, ma
pauvre enfant, et attends tout de ma protection!--Ils l'entraînent,
digne vieillard, s'écrie Clémence, et vous ne voulez point que je suive
mon époux!....--Imprudente! taisez-vous, lui répond M. d'Ermancé! nous
le suivrons. Croyez-vous que je l'abandonne! puis-je abandonner mon
fils!--Votre fils!--Oui, voilà mon secret! Je suis Rosange, et le père
d'Adèle qui lui donna le jour!....--Vous, ô bonheur! vous le protégerez,
mon père, vous le consolerez, vous prouverez son innocence!--Il est donc
innocent?--S'il l'est! son cœur est plus pur que le jour qui nous
éclaire.--Viens, ma fille, viens, et espère....
Nous saurons dans un autre moment par quel effet du hasard le marquis de
Rosange se rencontre là sous un nom supposé: nous apprendrons comment il
a su que sa fille Adèle avait été la victime de la séduction de l'infâme
Roger, ce qui lui fait découvrir ici que Victor est son petit-fils: tous
ces détails nous les retrouverons ailleurs; mais, pour le moment, nous
suivrons tous les infortunés, et nous entrerons avec Victor dans
l'affreux cachot où l'on va le plonger. Vous frémissez, lecteur!....
laissez là ce livre, il vous fera trop de mal!....
Il n'est plus question de Fritzierne, d'hymen, ni de bonheur. Clémence
ne suit plus que son amant. Elle est montée avec Rosange dans la
voiture, amenée par Valentin pour une toute autre destination. Cette
voiture devait la conduire aux autels, elle la mène peut-être à la
mort.... Ô fatalité! qu'on ose donc nier encore ton cruel empire sur les
destinées des mortels!....
Clémence voit de loin le terrible cortége au milieu duquel Victor, lié
comme un vil criminel, est en butte aux injures d'une multitude
grossière et trompée, qui fait même des efforts pour assouvir sa
vengeance, pour déchirer sa victime... Le nom du fils de Roger circule
de bouche en bouche, et la foule qui se grossit veut arracher
l'infortuné des mains des archers qui l'entourent, et le sauvent
heureusement des fureurs populaires.... Valentin est garrotté aussi, il
est derrière son maître, le pauvre Valentin! tous deux ont recouvré leur
tranquillité: le calme de leur conscience les soutient; ils savent bien
d'ailleurs qu'il leur est très-facile de prouver leur innocence, et ils
marchent les yeux baissés, fermes et disposés à se roidir contre les
coups du sort; mais quelle marche pénible! comme elle est humiliante!
comme elle est douloureuse pour la vertu!
M. de Rosange et Clémence suivaient tristement dans leur calèche, et
cette troupe arrive en deux jours à Vienne, où elle s'arrête devant la
porte de la grande prison, remarquable par un tableau frappant de la
mort de Jésus et de celle des deux larrons sur le Calvaire. Victor et
Valentin furent jetés dans des cachots séparés, et M. de Rosange prit,
avec Clémence, un logement près de la promenade du Prater. Essayons
maintenant de décrire la prison de Victor. Un caveau long de treize
pieds, large de six à huit, haut de six pieds au plus; une porte de
quatre pieds et demi, épaisse de cinq pouces, formée de planches, ayant
entre elles des plaques de fer, et surmontée d'une grille de fer
très-étroite: une ouverture de quatorze pouces de long sur neuf de
large, et qui sert de fenêtre à ce cachot, voilà le réduit de Victor.
L'infortuné y est enchaîné comme un grand criminel: sa chaîne pesante
tient par une extrémité au mur, et de l'autre aux pieds de l'amant de
Clémence: une autre chaîne lie encore ses poignets, qui sont écartés
par une barre de fer de la longueur de deux pieds!.... Quel supplice
vous font déjà souffrir les hommes avant de s'informer si vous l'avez
mérité!.... Il est là, Victor, dans cette cruelle position, et ne sait
plus penser, ne peut plus réfléchir. On lui crie à travers sa porte que,
dans deux heures, il sera interrogé. Cette nouvelle lui donne un rayon
d'espoir; mais bientôt un nouveau sujet de terreur vient accroître ses
inquiétudes.... Son cachot est voisin de la chambre appelée des
tortures; c'est dans cette chambre, frappée depuis des siècles des cris
de douleur des malheureux, qu'on met les criminels à ce que nous
appelons en France la question. Tandis que Victor gémit dans son cachot,
il entend les cris violens d'un infortuné qu'on torture: le bruit des
tenailles, des étaux, des divers instrumens avec lesquels on le
martyrise, frappe les oreilles du sensible Victor, qui ne peut que
s'écrier: Ô mon Dieu! soutiens mon courage, s'il me faut passer par
cette cruelle épreuve!.... Les cris du malheureux redoublent; Victor
reconnaît sa voix, c'est celle de son père!.... Victor est abattu, n'est
plus soutenu sur la terre que par sa chaîne qui le retient....
Au bout d'un moment on vient le chercher: c'est pour être interrogé. Les
Allemands sont prompts à interroger et juger les coupables après leur
incarcération. Victor se raffermit; on le fait monter dans une espèce de
greffe, tourelle vitrée de tous les côtés, et dont la vue donne sur la
grande place. Là, deux juges, un magistrat et trois officiers, lui font
mille questions, auxquelles il répond en racontant l'histoire de sa
naissance et de son adoption. Comme cette histoire paraît trop longue
aux magistrats, qui l'écoutent à peine, on parle de le confronter avec
son père. Victor frémit, et bientôt il voit entrer Roger, pâle, défait
et chargé de chaînes. Qu'avez-vous fait, barbares, s'écrie Roger?
qu'avez-vous fait en arrêtant ce jeune homme, qui n'est point complice
de mes excès? Cruels! est-ce pour redoubler les maux que vous me faites
souffrir, que vous chargez de fers, sous mes yeux, un fils que m'avait
donné l'amour, un fils qui m'a été ravi à l'âge d'un an, que je n'ai
revu depuis qu'une seule fois, et pour l'entendre me reprocher mes
crimes? Ce fils est moins le mien que celui de l'honnête homme qui l'a
adopté, l'a élevé, a formé son cœur à la vertu. Il est vertueux, Victor,
et vous le traitez comme un vil criminel. Allez, hommes féroces et plus
inhumains que moi, vous avez bien l'art de me délivrer de mes remords;
oui, vous me rendez fier de vous avoir persécutés.
Le magistrat veut faire retirer Roger, Roger veut parler à Victor, qui,
tremblant, humilié, n'a pas la force de le regarder. On entraîne Roger,
qui s'écrie de loin: Tu vois, Victor, la triste fin de mes jours; on
n'a pu me vaincre, on a employé la trahison pour me faire tomber dans un
piége infâme.
Roger est parti, et le magistrat fait encore quelques questions à
Victor, qui y satisfait; puis on le ramène dans son lugubre cachot, où
il passe la nuit la plus cruelle.
Le lendemain matin on le fait monter de nouveau au greffe: Dieu! qu'y
rencontre-t-il avec les juges de la veille? Clémence, Clémence son
amante, et M. de Rosange, qu'il ne connaît pas encore pour son aïeul.
Clémence, s'écrie Victor, as-tu pu t'exposer à revoir un
malheureux?....--Victor, répond Clémence, espère, mon ami: tiens, tu
vois ce respectable vieillard, qui ne m'a pas quittée?....--Digne
d'Ermancé!....--Ce n'est point d'Ermancé, mon ami, c'est le père
d'Adèle, M. de Rosange.--M. de Rosange!--Oui, mon fils, interrompt
Rosange, je suis cet infortuné dont Roger séduisit, enleva la fille...
Juges, juges intègres qui m'écoutez, savez-vous qu'au lieu de charger de
chaînes ce jeune homme, vous lui devriez justice, vengeance de la
séduction qu'un scélérat a employée envers sa mère? Juges qui
m'entendez, brisez, brisez soudain ces fers qu'il n'a point mérités, ou
je vous appelle tous au tribunal de Dieu, qui doit vous juger un jour à
votre tour, et suivant vos actions. La fatalité de sa naissance a seule
causé l'erreur du peuple qui vous l'a dénoncé; on a cru que le fils de
Roger ne pouvait qu'être un affreux brigand: vain jugement des hommes!
Cet enfant n'a rien de commun avec son père, pas même l'éducation, qu'il
a reçue d'un autre, d'un autre bien différent de Roger, et qui a donné à
Victor son ame et ses vertus. Prononcez maintenant; retiendrez-vous
encore injustement l'innocence dans les fers, ou la ferez-vous triompher
par une justification prompte, éclatante et solemnelle?
Les juges restent un moment touchés de cette courte harangue; puis ils
se consultent tout bas, et ordonnent ensuite qu'on reconduise Victor
dans sa prison. M. de Rosange et Clémence sont au désespoir: on est
obligé de les arracher des bras de Victor, où ils vont laisser leur ame
et leur existence. On les éloigne enfin, et Victor rentre dans son
cachot. Le soir M. de Rosange, qui ne cessait de faire des démarches et
de solliciter, apprit qu'il était question de faire venir au tribunal le
baron de Fritzierne pour être entendu en témoignage. Cette nouvelle
pénétra de terreur la sensible Clémence, qui craignit que la nouvelle du
malheur de Victor n'abrégeât les jours de son père. Heureusement pour ce
vieillard mourant, M. de Rosange obtint qu'on ne lui porterait pas ce
coup mortel.
Le lendemain de ce jour de douleur, Victor fut confronté avec son fidèle
Valentin, qui, interrogé séparément, avait confirmé les dépositions de
son maître. Victor accabla de tendresse et de consolations ce digne
serviteur qui ne souffrait que pour lui. Victor lui protesta de ses
regrets éternels, et l'assura que les mêmes démarches que son aïeul
faisait pour le maître, serviraient à prouver en même temps l'innocence
de son estimable ami.
On les sépara bientôt, et tous deux furent rendus à leur triste
solitude.
Une nuit s'écoule encore, nuit d'horreur et de deuil qui précédait un
jour plus affreux!.... Dès la pointe du jour, le bruit sourd d'un
tambour voilé se fait entendre dans la prison; la cloche lugubre du
beffroi sonne le lent et triste tintement de la mort. On entend crier:
il va mourir; et déjà la fatale voiture, la dernière qu'on donne aux
coupables, fait gémir le pavé de la cour sous le poids énorme de ses
roues de fer. L'ange exterminateur plane sur la forteresse, et chacun
des détenus attend qu'on vienne lui dire si c'est pour lui qu'on fait
ces barbares préparatifs.
Victor, que la mort ne peut plus effrayer après avoir supporté
l'opprobre et l'infamie, Victor entend passer l'homme sinistre à qui la
loi remet son glaive pour frapper les criminels. Victor l'entend
demander tout près de sa porte: Dans quel cachot est-il?--Là, lui
répond-on; et Victor frémit.
Il frémit, non pour lui, je le répète; mais s'il meurt, le coup qui va
l'atteindre va frapper Clémence, sa sensible amie; Clémence ne pourra
supporter le jour; Rosange, Fritzierne, et le bon Valentin lui-même,
tous ses amis vont le suivre au tombeau. Dieu, s'écrie-t-il, Dieu
créateur de tout! m'as-tu donc destiné à une mort si honteuse! as-tu
réservé à mes amis des regrets si longs, si cuisans! Non, il n'est pas
possible que l'innocent périsse, ou l'ordre de la nature serait
renversé: ta justice est pure comme l'azur des cieux que tu as formés!
Tu connais mon cœur, tu sais s'il t'adore, s'il a jamais manqué de
confiance en ta divine providence: ô mon Dieu! tu ne me laisseras point
périr! tu, ne causeras point une douleur si déchirante à ceux qui me
sont chers! tu prouveras ta grandeur, ta bienfaisance, et tu ne porteras
pas au dernier degré la rigueur que tes décrets ineffables te font
exercer souvent sur la vertu malheureuse!.... Ô mon Dieu! pardonne,
pardonne, je n'ose point murmurer, je ne puis que me plaindre et te
prier!....
Victor est accablé par la terreur, la fatigue, la fièvre et tous les
maux du corps et de l'esprit. Ses sens sont troublés: il croit que la
mort l'appelle, que c'est pour lui qu'on dresse l'échafaud: il entend,
de sa prison, les coups de maillet du charpentier qui travaille à cette
machine effroyable.... La voix de l'exécuteur a frappé son oreille, le
tambour drapé s'approche, le tintement du beffroi redouble, les cris de
la multitude nombreuse qui attend la victime, cris tumultueux et
semblables au bruit des vagues de la mer, sont plus aigus; tout annonce
qu'il approche, le terrible moment de la destruction d'un homme....
Victor respire à peine.... Dieu! on ouvre sa prison, ses cheveux se
dressent sur son front. Un geolier détache ses chaînes, seulement au
pied droit; ce geolier est suivi de plusieurs hommes d'une figure
sinistre. Il suit. On le fait monter.... où? dans ce même greffe, dont
la vue donne sur la place. Il voit cette place couverte d'une foule
innombrable. Cette foule curieuse et avide de supplices entoure un
échafaud, revêtu d'un drap noir semé de larmes blanches.... Pour qui,
grand Dieu! quel sang va couler!....
On entre dans le greffe: c'est Roger, suivi des magistrats, et
accompagné d'un ecclésiastique. Je t'ai mandé, mon fils, dit-il à
Victor, qui est presque insensible; oui, j'ai voulu te voir à mes
derniers momens: j'ai voulu te faire un aveu sincère de mes crimes, que
j'ai déguisés en vain sous les systêmes les plus faux et les plus
dangereux! Je vais mourir, mon fils; et, si ta douleur te rappelle celle
que j'éprouvai jadis en voyant le supplice de mon père, que la leçon
qu'elle te donne soit plus forte, plus utile que celle que je reçus
alors, et dont je ne profitai point. Tu vas être libre, Victor, tu vas
recommencer la carrière de la vie, dans laquelle tu es à peine entré;
n'oublie jamais mon exemple, mes remords, et que ce triste moment soit
sans cesse devant tes yeux: il te rappellera qu'il est une heure suprême
où le coupable ne peut plus se faire illusion sur ses crimes; il te dira
enfin combien tu fus heureux de ne pas vivre sous mes yeux, de ne pas
céder ensuite à mes perfides conseils, et que si la vertu est
quelquefois persécutée, elle est forte, consolée par elle-même au milieu
des peines de la vie, tandis que le criminel meurt faible, timide, et
rongé par ses remords déchirans..... Adieu, Victor; embrasse-moi, et
pardonne-moi ta triste existence!....
Victor ne voit rien, et entend à peine ce que lui dit le coupable Roger.
Celui-ci s'approche de son fils, colle sur ses joues ses lèvres dévorées
par le feu des douleurs; puis il se retourne, et disparaît avec ceux gui
l'accompagnent. Victor est resté seul, et le barbare geolier qui l'a
amené a la cruauté, pour n'être pas privé du spectacle de la mort de
Roger, de laisser son fils dans ce greffe, ouvert de tous les côtés sur
la place, en face de l'échafaud. Victor demande à fuir ce lieu; le
geolier ne l'écoute pas, et se met tranquillement à une croisée. Bientôt
les cris du peuple annoncent que le coupable est monté sur l'échafaud,
la hache meurtrière brille, et la tête de Roger tombe au milieu des
applaudissemens d'un peuple dont il était l'horreur et l'effroi.