moment où je vous écris.... il est comme inanimé, et sans le léger
mouvement de sa poitrine, on le croirait descendu déjà dans la nuit
éternelle.... Mademoiselle, fatiguée d'un moment d'effroi aussi
violent, m'a ordonné de vous écrire, et je le fais. S'il y a
aujourd'hui quelque chose de nouveau, en bien ou en mal, je vous le
marquerai sur-le champ. Pour mon pauvre maître, le malheureux baron de
Fritzierne, mademoiselle vous prie de conserver ses restes précieux dans
la chapelle du château.... Quel que soit l'événement qui doit arriver
ici, pas plus tard qu'aujourd'hui, car l'état de Victor ne peut durer,
mademoiselle ira, si elle en a la force, nous irons tous rendre les
honneurs funèbres au plus respectable des pères. Plût au ciel que nous
n'ayons pas à remplir avant, ici, d'aussi tristes devoirs!....
Adieu, monsieur: je retourne auprès de mon pauvre maître... Votre
obéissant serviteur,
VALENTIN.
_Valentin à Fritz_.
Par où commencerai-je, monsieur, le détail de tout ce qui s'est passé
ici, depuis quatre jours que je ne vous ai écrit? Comment vous
apprendre un événement qui va bien affecter votre sensibilité! sans
doute votre inquiétude est extrême, de n'avoir point reçu de nos
nouvelles dans l'espace de quatre jours! j'ai voulu vous apprendre
quelque chose de positif, et je le puis enfin aujourd'hui.
Rassurez-vous, réjouissez-vous, Victor est sauvé!....
Oui, Victor est sauvé; il respire, il est hors de danger, il est même
convalescent. Sa raison est revenue avec sa santé, et nous devons ce
bonheur au secours le plus inattendu. Ce pauvre jeune homme!... Nous
sommes tous ici dans une joie!.... Prêtez-moi votre attention.
Lors du service que monsieur le duc rendit à mon bon maître et à
moi-même, en brisant nos fers, j'écrivis cette heureuse nouvelle à tous
ceux qui nous intéressaient, à l'estimable Berthe, sur-tout, cette brave
femme du village de Bodwits, qui nous avait reçus chez elle avec tant
d'affection, et qui avait bien souffert de l'arrestation de Victor.
Depuis, je lui avais fait part de la maladie de Victor, ainsi que de sa
condamnation prononcée par les médecins. Cette sensible femme, ne
pouvant résister au desir de revoir ceux qu'elle nommait ses bons amis,
arrive chez nous, à Vienne, dont elle a fait le voyage, et au moment où
nous l'attendions le moins. C'était lundi matin, un instant après que
j'eus fait partir la dernière lettre que je vous écrivis. Berthe entre
donc: elle est accompagnée d'un vieux laboureur qui lui a donné le bras,
et dont les cheveux blancs et la figure vénérable inspirent le respect.
Berthe demande à voir son jeune ami. Chacun pleure, chacun
gémit.--Serait-il mort, s'écrie Berthe?--Il l'est peut-être à présent!
hélas, nous n'attendons plus que son dernier soupir!--Je veux le voir,
il faut absolument que mon vieux parent que voilà, l'examine; il peut le
rendre à la vie!--Lui, ce vieillard!--Ce bon vieillard. Il n'est pas
médecin, lui, ce n'est pas un charlatan, il ne se mêle point de l'art de
guérir: il ne possède qu'un seul secret que lui a laissé un brave homme,
qu'il a retiré de la rivière où il se noyait. Ce secret est unique pour
les maux désespérés; j'ai vu vingt personnes ressuscitées par son
moyen.--Grand Dieu, s'il était possible!........--Victor est-il
réellement abandonné des médecins?--Tous se sont retirés, même celui qui
l'a veillé cette nuit.--Eh bien! que coûte-t-il d'essayer le secret du
père Mervel?
Mademoiselle s'oppose d'abord à ce que l'on fasse, sur son amant,
l'essai d'une drogue qui peut le précipiter plus vîte au tombeau; mais
enfin Victor expire, tous les secours de l'art sont insuffisans: il ne
peut revenir seul à la vie qui lui échappe. M. de Rosange, le duc et
moi, nous faisons faire à mademoiselle toutes ces réflexions, qu'elle
finit par approuver; mais elle ne veut point assister à cette cure
douteuse, elle va se renfermer, pleurer et se reprocher, toute sa vie,
la mort de son ami, s'il faut qu'elle soit accélérée par le secret qu'on
va hasarder.
Mademoiselle se retire en effet, et nous approchons tous de Victor,
savoir, monseigneur, M. de Rosange, Berthe, le laboureur et moi. Le
vieux Mervel regarde Victor, qui n'a plus de mouvement. Un souffle léger
ternit seulement la glace qu'on approche de ses lèvres........ Le vieux
Mervel s'empresse de distiller, goutte à goutte, dans la bouche du
mourant, une certaine potion, qui peu-à-peu le rappelle au sentiment, à
la vie!..... Je ne vous dirai point les effets de ce secret surprenant
sur le corps débile de mon chef maître. Il vous suffira de savoir que
deux heures après il parlait, et que le lendemain matin, il était hors
de tout danger.
Jugez des transports de joie de mademoiselle, qui était restée chez
elle, seule, et livrée à la plus mortelle inquiétude. On lui apprend
cette espèce de miracle.... Elle accourt, elle se précipite sur son ami,
qui la reconnaît, et qui semble sortir d'un rêve effrayant. Plus de
transport, plus de fièvre, plus de léthargie; une extrême faiblesse
seulement, voilà ce qu'éprouve Victor... Ô mon Dieu! quelle ivresse nous
saisit! quelle reconnaissance nous témoignons à Berthe, et sur-tout au
vieux Mervel! Ce vieillard généreux nous assure que, sans l'intérêt
qu'éprouvait Berthe pour son ami Victor, intérêt qu'il a partagé, il
n'aurait point risqué l'épreuve de son secret, tant il a peur de passer
pour un charlatan; mais Berthe l'a tant pressé, tant sollicité, qu'il
n'a pu refuser de la suivre. Monseigneur le duc d'Autriche, pour
récompenser ce brave homme, l'a pris à son service pour la culture de
ses jardins, et a bien voulu donner une petite pension à la bonne
Berthe, qui a promis de vendre sa maison de Bodwitz, dont elle ne
regrette que le beau clos qui faisait l'admiration des voyageurs, et de
suivre par-tout nos amans.
Que vous dirai-je, M. Fritz? depuis ce temps tout est bien changé dans
la maison. Victor va de mieux en mieux; il s'est même levé un peu ce
matin; et les médecins, qui l'avaient abandonné, sont confondus de cette
cure étonnante. Nous n'avons plus d'autre chagrin ici, que le juste
regret que nous éprouvons tous de la mort de M. le baron de Fritzierne.
Victor, qui n'a su qu'hier ce malheur, en a bien pleuré. M. de Rosange
lui-même, qui brûlait du desir de voir, d'embrasser M. le baron, de
remercier cet homme généreux des soins qu'il a pris de son petit-fils,
M. de Rosange partage notre douleur, et nos amans sur-tout sont
inconsolables. Cependant, s'ils ont perdu un bon père, le sort leur en a
fait rencontrer un autre bien tendre aussi, et bien estimable. M. de
Rosange est l'aïeul de Victor; il a connu l'amour, puisqu'il a chéri
madame du Sézil et sa fille Adèle. M. de Rosange ne peut que s'attacher
de plus en plus à Victor, à Clémence, dont il est maintenant le père,
l'appui et le seul protecteur.
Voilà où nous en sommes, M. Fritz. Tout va bien maintenant; et, dès que
la convalescence de notre ami commun nous le permettra, nous irons tous
en Bohême, où nous vous retrouverons. Attendez-nous incessamment, et
remerciez, comme nous, la divine providence, qui a rendu le plus
vertueux des hommes à la vie, à la reconnaissance, à l'amour enfin, et
sans doute à l'hymen.... Je suis, &c.
VALENTIN.
CONCLUSION.
Après avoir soumis à mon lecteur les lettres qu'il vient de lire, et qui
lui ont appris, avec leurs détails, la mort du généreux Fritzierne,
ainsi que l'espèce de résurrection de notre intéressant Victor, il ne me
reste plus qu'à l'instruire de ce qui se passa, entre nos amis, depuis
la convalescence du fils d'Adèle.
Victor se rétablit très-promptement; et, cédant aux consolations de tous
ceux qui lui étaient chers, il oublia, autant qu'il lui fut possible, et
sa maladie, et la mort funeste de Roger, qui l'avait causée. Clémence
était libre maintenant de lui donner la main, et Clémence, seule
héritière du nom et des grands biens d'un des plus riches seigneurs de
l'Allemagne, se glorifiait de faire le bonheur de son amant. Elle en
parla donc à Victor, qui en fut pénétré de reconnaissance, ainsi qu'à
M. de Rosange, qui fut ravi de cet hymen. En conséquence, dès que Victor
eut recouvré ses forces, Clémence, Victor, Rosange, Valentin, et Berthe,
qui avait eu le temps de revenir de Bodwits, où elle avait arrangé ses
petites affaires, tous nos amis furent saluer le sensible duc
d'Autriche, qui les accabla de présens, en leur promettant sa protection
pour la vie; puis ils retournèrent en Bohême, où les attendaient Fritz
et son père.
Quelles émotions diverses éprouvèrent Clémence et Victor, à la vue du
manoir de Fritzierne, qui avait vu s'élever leur enfance sous les
auspices du meilleur des pères, du plus généreux bienfaiteur! Victor et
Clémence, se tenant par le bras, versèrent ensemble des larmes, excitées
par les mêmes sentimens. Ils examinèrent l'extérieur de la forteresse,
et se dirent réciproquement: Voilà tes croisées, Victor.--Voilà ton
appartement, Clémence; ce fut là que je chantai une romance plaintive,
la première fois que j'eus l'intention de te fuir.--Et cette petite
porte, Victor, la reconnais-tu? ne fut-elle pas ouverte tour-à-tour pour
deux amans malheureux?--Ô Clémence! qui nous aurait dit qu'après tant de
maux, nous arriverions au même point d'où nous étions partis?--Victor,
entrons, soutiens-moi; le cœur me bat: hélas! le maître de ce château,
mon père, ton bienfaiteur, il y est encore, Victor, mais il ne peut plus
recevoir nos embrassemens..... Ah! mon ami, j'ai abrégé les jours d'un
père, ce remords sera toujours là toute ma vie.....
Victor s'efforça de consoler Clémence: le pont-levis s'abaissa devant
eux, ils entrèrent; et Fritz, ainsi que son père, se précipitèrent dans
leurs bras. Après avoir donné quelques jours au repos, on s'occupa des
derniers devoirs à rendre aux restes précieux du baron; et cette
cérémonie religieuse et triste se fit avec toute la pompe qu'exigeait
le rang de M. de Fritzierne. Son corps fut déposé dans le parc, en face
du bosquet où reposait celui de la pauvre madame Germain. Une superbe
pyramide fut élevée sur le cercueil du baron: on y grava ces mots:
_L'an 1699,_
_fut déposé le corps d'ALEXANDRE BOLOSQUI,_
_baron de FRITZIERNE._
_La tendresse paternelle et la bienfaisance_
_firent le charme de ses jours;_
_elles le conduisirent_
_au tombeau!_
_Passant, arrête-toi; pleure,_
_pleure_
_sur cette pierre, que placèrent_
_sur sa tombe_
_sa fille désolée et son gendre Victor,_
_l'Enfant de la forêt._
M. de Rosange, qui assista à ce convoi funèbre, versa des larmes,
sur-tout, sur la tombe de madame Germain, son ancienne amie, la
confidente de ses amours, et la victime des erreurs de sa fille.
Quand tous ces embarras furent terminés, mademoiselle de Fritzierne
épousa solemnellement son cher Victor, dans la chapelle de son château;
et les deux époux, heureux enfin, et réunis pour la vie, ne songèrent
plus qu'à partir, avec M. de Rosange, pour la France, où ils voulaient
se fixer. Les malheurs de Victor, sa naissance, toutes ses aventures,
avaient fait trop de bruit en Allemagne, pour qu'il pût s'y fixer. Le
monde est méchant et jaloux: le bonheur actuel de Victor, ses grandes
richesses, pouvaient exciter la médisance; on eût peut-être osé le
nommer le fils de Roger, titre qui inspirait l'horreur et l'effroi: il
valait mieux s'expatrier, et chercher ailleurs un sol qu'il n'eût point
arrosé de ses larmes, des hommes pour qui il fût absolument nouveau!
c'est ce qu'il fit.
Victor et son épouse vendirent donc toutes leurs propriétés
d'Allemagne, ainsi que leur superbe château, en se réservant seulement
la portion du parc où reposaient leur père et madame Germain: ce jardin
devait rester dans leur famille, et passer à leurs enfans, sans qu'ils
pussent s'en défaire, ainsi qu'ils avaient le projet de leur en
prescrire la loi. Ce n'est pas que nos deux époux qui allaient habiter
une autre contrée, voulussent venir de temps en temps visiter cet asyle
des morts; mais ils le gardèrent par respect pour la mémoire d'un père
infortuné.
Ils donnèrent à Fritz, une de leurs terres de Silésie; où ils le
déterminèrent à vivre avec son père, qui faible et presqu'en démence,
avait besoin de tous les soins de la piété filiale. Puis ils partirent,
avec Rosange, Berthe et Valentin: après un voyage assez long, ils
arrivèrent à Paris, le 20 janvier de l'année 1701, et descendirent à la
place royale, dans l'hôtel même de M. de Rosange, que des subalternes
fidèles avaient gardé pendant la longue absence de leur maître. Victor
ensuite, qui prit le nom de Rosange, d'après le vœu et le testament que
son aïeul avait déjà fait en sa faveur, Victor acheta un magnifique
hôtel dans le fauxbourg S.-Germain, près de la rue de Condé, qu'avait
autrefois habité madame du Sézil, et nos deux époux s'y retirèrent avec
M. de Rosange, qui ne voulut point les abandonner. Ce fut même dans ce
quartier-là, qu'ils retrouvèrent Henri, marié avec Constance, et qui,
comme nos héros, était passé en France avec ses parens.
Victor et son épouse s'aimèrent toujours: Valentin les servit jusqu'à sa
mort, avec Hyacinthe, cet enfant adopté par madame Germain, et que
Valentin avait retiré, en Bohême, des mains de la fermière à qui il
l'avait confié: Hyacinthe fut un bon serviteur, et heureux chez ses
maîtres. La bonne Berthe eut la garde de la porte de l'hôtel, et fut
accablée de bienfaits. M. de Rosange mourut très-âgé, et Victor et
Clémence vécurent très-long-temps: ils eurent des enfans qui leur
fermèrent les yeux, et qui, en héritant de leur nom, de leurs grands
biens, profitèrent de l'exemple de leurs malheurs, de leur courage, de
leur constance, et furent vertueux.
FIN.
NOTES:
[1] _Lolotte et Fanfan_.
[2] _Alexis_, ou _la Maisonnette dans les bois_.
[3] _Petit-Jacques et Georgette_, ou _les Petits Montagnards
Auvergnats_, trois ouvrages du même auteur, qui se trouvent chez le même
libraire.
[4] Le lecteur ne doit pas oublier qu'il y a plus de cent ans que cette
histoire est arrivée.
[5] Nom qu'on donne, en Allemagne, à une classe de prisonniers.
[6] Je prie le lecteur de se souvenir que c'est Roger, un chef de
brigands, qui parle.
[7] Roger ici manque de mémoire, car ce fut avant le combat du
souterrain qu'il poignarda Adèle, s'il faut en croire le récit de madame
Germain.
[8] Par le roi de Prusse, en 1751.