Clémence la soutint pour remonter dans sa cellule, qui était dans le

milieu du premier corridor du bâtiment. J'ai voulu, lui dit là sœur

Sophie d'une voix faible, j'ai voulu voir encore, avant de mourir, ces

lieux funestes témoins de ma folie. Je disais, lorsque vous êtes entrée

dans la chapelle de Sigisbethe, un éternel adieu à cette amante qui a

fondé notre abbaye. Je la quitte, hélas! cette maison, au moment où

j'aurais pu l'habiter avec plus de facilité; car je ne l'aurais jamais

quittée.--Vous ne l'auriez jamais quittée, interrompit Clémence! Eh!

comment vous seriez-vous procuré les choses nécessaires à la vie?--Il y

a de tout ici, lui répondit sœur Sophie: nos sœurs en se retirant à la

hâte, effrayées des revenans, n'ont point tout emporté. Voilà cette

armoire, des habits, du linge; plus loin sont des meubles assez commodes

encore. Là-bas dans les offices, cuisines, bûchers, &c. il y a des

provisions de toute espèce, et pour plusieurs années. Du pain? Eh bien!

avec de la farine qu'on a laissée dans les greniers, on peut en faire;

mais pense-t-on à tous ces détails, quand on est fortement occupé d'une

douleur vive, éternelle! Je ne voulais que vivre et mourir au pied de

l'autel qui, le premier, a reçu de moi le serment de me consacrer à

Dieu. La prière, la méditation, voilà quelle devait être l'occupation du

reste de ma vie..... Hélas! y a-t-il sur la terre une femme capable de

faire à l'amour un pareil sacrifice?--Oui, s'écria Clémence comme

inspirée; oui, sœur Sophie: il existe une femme aussi pieuse, aussi

courageuse que vous, et cette femme, c'est moi.--Vous! à votre

âge?--J'ai tout perdu en perdant Victor, je renonce au monde, à tout, et

je reste ici.

La religieuse étonnée voulut détourner Clémence de son projet insensé;

elle se fatigua sans réussir. Clémence la veilla toute la nuit, et le

lendemain matin elle expira dans les bras de l'amante de Victor.

Clémence alors ne s'occupa plus que de son projet de retraite; et après

avoir employé plusieurs jours à étudier tous les détours de cette vaste

maison, elle prit l'habit de religieuse, le grand voile qui leur

couvrait autrefois la figure, et elle se détermina à rester ainsi seule,

absolument seule, dans une abbaye ouverte de tous les côtés, et dont les

ruines inspiraient à la fois l'horreur et l'effroi. Ce genre de vie

aurait pu altérer sa santé, et même aliéner son cerveau; mais un enfant

de son âge ne réfléchit point: elle se livre au désespoir, et forme des

projets d'autant plus bizarres que sa douleur est plus forte. Les

impressions d'un premier amour sont violentes, et poussent au délire le

cœur sensible qui les éprouve. Clémence ne pouvait plus vivre avec

Victor, Clémence devait détester le monde, et chérir la retraite.

Laissons-la flétrir les roses de son printemps au milieu des larmes, des

regrets et de l'exercice des devoirs pieux: voyons maintenant ce que

devient Victor, après avoir cherché vainement, dans toute la maison

isolée, et son écharpe et Clémence, qui sans doute y est cachée,

puisqu'elle a écrit de sa propre main le nom de Victor, joint à la

phrase la plus expressive pour un amant.

Victor désolé de l'inutilité de ses recherches, jure de ne point quitter

ce lieu qu'il n'en ait parcouru jusqu'au moindre détour: il va

recommencer ses courses, lorsque Valentin lui crie: Eh! mon cher maître,

voilà là-bas, voyez-vous, dans ce jardin, au pied d'un crucifix... C'est

une religieuse, je crois; allons la trouver?

Victor regarde: il apperçoit un femme vêtue de blanc, et à genoux: elle

tient dans ses mains une écharpe écarlate, qu'elle semble mouiller de

ses larmes. C'est son écharpe; c'est Clémence sans doute. Victor vole,

il traverse les terrasses, les broussailles de ce vaste jardin, qui

n'est plus entretenu. Il s'écrie de loin: Clémence! et arrive à temps

pour soutenir dans ses bras son amante, qui ne peut que dire:

Victor!.... Ô mon Dieu! vous me l'avez rendu!....

Quoi! c'est Clémence, c'est elle, auprès de laquelle il a passé, hier,

toute une nuit sans la reconnaître! C'est Clémence qu'il a vue entrer

dans l'église, et son cœur ne lui a pas dit qu'elle était là, sous ce

long voile qui la cachait à ses regards! C'est Clémence dont il a

entendu les gémissemens! C'est Clémence enfin qu'il a vue dormir dans

une cellule, sur une table, la tête enfoncée dans ses deux mains! Dieu!

il était si près d'elle, et il la fuyait! Il la fuyait, Victor! c'est

son écharpe.... don précieux de l'amour. Ah! Clémence avait bien raison

quand elle en orna Victor, de s'écrier: _Je ne sais quel pressentiment

me dit qu'un jour cette écharpe amoureuse nous servira à nous réunir_!

Oh Victor! que tu dois la chérir!

Valentin est venu retrouver ces deux amans: il pleure de joie, Valentin,

en revoyant sa jeune maîtresse. Mais comme elle est déjà changée! La

pâleur de son front, le creux de ses joues, tout annonce qu'elle a bien

souffert. Elle a souffert! Elle aime donc bien Victor? Oui, elle le

chérit, elle l'adore, et il est difficile de dire lequel des deux a le

plus de tendresse pour l'autre. Quitte à l'instant cet asyle de douleur,

ma chère Clémence!--Mon doux ami, je te revois! je ne suis plus qu'à

toi.

Clémence va reprendre ses premiers vêtemens. Elle reparaît bientôt, mise

comme elle l'était le jour de sa fuite, et nos trois amis, heureux, bien

heureux d'être réunis, reprennent la route de Bodwitz où ils veulent

s'arrêter chez la bonne Berthe, dont Clémence vante à Victor les vertus

hospitalières.

Quittons aussi, ami lecteur, quittons avec nos héros la vaste abbaye de

Belverne, que nous ne reverrons plus, et laissons là les caveaux, les

souterrains, les tombeaux, pour ne plus nous occuper que de l'alégresse

de deux amans que le sort n'a cependant point encore cessé de

persécuter.

CHAPITRE X.

ILS TOUCHENT AU BONHEUR.

Victor, Clémence et Valentin descendent chez Berthe, qui, fort étonnée

de revoir sa belle voyageuse, ainsi qu'elle appelle Clémence, lui donne,

de même qu'à ses deux compagnons, les marques de la plus franche amitié.

Eh bien! lui dit-elle, je savais bien, moi, que vous ne prendriez pas

l'habit religieux?--Pardonnez-moi, ma chère hôtesse, je l'ai pris.--Où

donc cela?--À l'abbaye.--Quoi! dans cette maison inhabitée? Et le

diable?--J'ai vu le diable.--Ah bon Dieu! et Sigisbethe, avec son fidèle

Huguenin?--Je les ai découverts, ainsi que leurs grands bras.--Bonté

divine! asseyez-vous donc, ma chère, et contez-moi cela! Je veux être la

première à l'apprendre à tout le village.--Clémence lui raconta ce qui

lui était arrivé à l'abbaye; elle n'oublia pas de détruire le conte des

revenans, en lui faisant part des folies de sœur Sophie et sœur Bonne;

puis elle lui apprit qu'elle avait enfin retrouvé son amant, ainsi que

son bon serviteur Valentin, qui avait élevé son enfance.

La bonne femme enchantée, lui dit quand elle eut fini: C'est charmant!

voilà de quoi m'entretenir pendant un mois au moins avec mes voisines.

Ah çà, vous resterez ici tous les trois, n'est-ce pas? Vous vous

donnerez le temps de vous reposer de tant de fatigue; écoutez: je ne

suis à présent qu'une pauvre femme. Autrefois j'étais plus riche, fille

d'un bon fermier, qui m'a déshéritée pour une amourette: j'aurais pu

avoir de belles fermes, de bonnes terres; mais j'ai été jeune comme

cette belle enfant; j'ai fait des extravagances, je me suis mariée par

inclination, et puis il a fallu travailler, dame, travailler comme

quatre pour avoir seulement cette petite maison avec le beau clos, qui

est derrière, et qui fait vraiment l'admiration des voyageurs. Toute

pauvre que je suis, je suis cependant assez à mon aise encore pour

pouvoir exercer l'hospitalité, et voilà la seule richesse qui me plaise.

Vos malheurs me touchent; je vous aime: ainsi vous resterez ici quinze

jours, un mois, tant que vous voudrez.

Nos trois amis acceptèrent ses offres, se promettant intérieurement de

l'en bien récompenser. Ils restèrent en conséquence une quinzaine de

jours chez la bonne Berthe, et c'est le seul moment de calme qu'ils ont

goûté depuis l'entrée de madame Wolf au château de Fritzierne. Cependant

Victor voulut mettre à profit ce moment de stagnation. Il engagea

Valentin à écrire à la bonne fermière de Bohême, à qui il avait confié

l'enfance du jeune Hyacinthe. Tu lui demanderas, ajouta-t-il, des

nouvelles de ce qui se passe au château, et sur-tout tu ne lui diras

point, dans ta lettre, que tu es avec moi, ni que j'ai eu le bonheur de

rejoindre Clémence. Tu feras comme si tu voyageais seul, et dans

l'intention de chercher une autre condition: c'est seulement pour

satisfaire ta curiosité que tu lui demandes ces détails: tu me

comprends?

Valentin répondit à son maître qu'il l'entendait à merveille, et suivit

ses ordres avec beaucoup d'intelligence: sa lettre partie, il en

attendit la réponse, qui ne tarda pas à lui parvenir par le courrier;

mais Valentin, fort étonné de trouver le paquet plus fort qu'il ne le

croyait, fut trouver Victor, Clémence, et Berthe qu'on avait mise dans

le secret. Il fut convenu que la réponse de la fermière serait

décachetée devant Clémence et Berthe. On le fit, et voici ce qu'on y

trouva.

* * *

_Première lettre, de la fermière._

«Pour répondre à l'honneur de la vôtre, mon cher monsieur, j'aurais été

bien embarrassée, ne connaissant pas la manière de coucher sur le

papier; mais j'ai été trouver, au château de Fritzierne, M. Fritz, qui

vous aime toujours beaucoup, et qui regrette tous les jours son ami

Victor, ainsi que la belle Clémence. Je l'ai prié de se charger de ma

réponse. Il l'a fait, et je vous l'envoie avec celle-ci. Lisez-la; elle

sera plus intelligible que tout le griffonnage que j'aurais pu faire. Je

vous salue, et prie Dieu qu'il vous fasse rencontrer d'aussi bons

maîtres que ceux que vous avez perdus.

THÉRÈSE, _femme_ TOBY».

* * *

_P. S._ «Le petit Hyacinthe se porte à merveille. Moi et les miens nous

avons toujours le plus grand soin de cet enfant, qui est gentil à

croquer».

* * *

_Seconde lettre, de Fritz à Valentin._

«Tu demandes des détails de ce qui s'est passé au château depuis ton

départ, mon cher Valentin! Je vais te les donner le plus clairement

qu'il me sera possible, et je dois cette marque de confiance au zèle, à

l'amitié que tu as toujours marqués à ton maître, mon ami, l'infortuné

Victor que je pleure tous les jours.

»Si quelque jour tu le rencontres, ce malheureux jeune homme, si le

hasard te le fait trouver en quelque coin de la terre, montre-lui ma

lettre, et qu'il apprenne qu'il a en moi un tendre ami. Que ne puis-je

être, hélas! son consolateur!

»Tu sauras donc que ton départ inattendu et précipité augmenta pour nous

le deuil qui couvrait déjà cette maison. La mort de madame Germain, la

fuite de Clémence, l'absence du père de cette intéressante enfant, tout

nous plongea dans la solitude la plus profonde. J'étais là, moi, seul

avec les domestiques, et mon père; mais mon pauvre père, le bon Friksy,

qui ne connaissait personne au château, et ne pouvait s'intéresser qu'au

baron à qui il devait sa liberté; mon pauvre père, absorbé encore par le

souvenir d'un long malheur, n'était guère propre à me distraire de mes

regrets. Nous passâmes ainsi quinze jours, au bout desquels nous vîmes

revenir le baron de Fritzierne, pâle, défait et plongé dans la plus

sombre douleur. Nous nous précipitons au-devant de lui. Il nous salue,

et nous demande des nouvelles de madame Germain. Elle n'est plus, lui

dis-je.--L'infortunée, répond-il! Cette femme généreuse et sensible n'a

donc pu résister au regret d'avoir porté le malheur dans le sein de ma

famille! Elle n'est plus; et, victime de la fatalité comme moi et mes

enfans, elle a souffert pour les fautes des autres! Modèle touchant de

la plus parfaite amitié! reçois le tribut de larmes que doit tout homme

honnête à la cendre de celle qui sut se faire des peines des chagrins de

ses amis, et qui n'a pu leur survivre!... Et.... Clémence n'est point

revenue?...--Vous ne l'avez rencontrée nulle part?--Nulle part!... Avant

sa fuite, je l'entendais souvent former des vœux pour finir ses jours

dans quelque retraite pieuse: dès que je vis qu'elle m'avait quittée, à

mon retour de Prague, je me doutai qu'elle était partie pour se rendre

dans une maison religieuse; la plus prochaine de ces contrées, est la

fameuse abbaye de Belverne, qui n'est qu'à douze lieues de mon château.

J'avais entendu parler de cette abbaye célèbre par les amours de sa

Fondatrice, et plus encore par l'asyle qu'on y accordait aux jeunes

filles qu'un désespoir amoureux engageait à se retirer du monde.

C'est-là, me dis-je, que ma fille est allée. Il n'y a pas de doute

qu'elle n'ait formé le projet de se retirer dans ce monastère, plus

conforme que tout autre à ses goûts, à ses malheurs et à sa mélancolie.

J'étais bien éloigné, mon cher Fritz, d'accuser Victor de la fuite de ma

fille. Ce jeune homme est incapable de m'enlever mon enfant, de la

séduire, de lui conseiller d'abandonner son vieux père. Non, Victor a

trop de vertu pour enfreindre les loix de l'hospitalité, pour donner un

rendez-vous à Clémence, et la ravir à ma vieillesse. Je me décidai donc

à partir sur-le-champ pour l'abbaye de Belverne. Si je n'arrive pas à

temps, me dis-je; si ma fille a prononcé des vœux indiscrets, si même

elle est entrée avant moi dans cette maison, redoutable aux pères de

famille, je ne pourrai plus la reprendre; on ne me la rendra pas, et je

serai malheureux à jamais: il n'y a donc pas un moment à perdre.

»Je ne vous dis rien de mon projet, continua le baron; je monte en

voiture, et j'arrive vers minuit au village de Bodwitz, qui n'est qu'à

quatre lieues de l'abbaye. Là, je m'arrête dans la première auberge.

Demain, me dis-je, il sera temps de me présenter à l'abbaye qui doit

être fermée à cette heure, et inaccessible à tous les étrangers. Si ma

fille, qui n'a pu aller aussi vîte que moi, quelque moyen qu'elle ait

pris pour voyager; si ma fille n'y est pas encore arrivée, je l'y

attendrai, et je compte assez sur la probité de l'abbesse pour croire

qu'elle ne m'enlèvera point mon enfant. Je passai, dans mon auberge, une

nuit cruelle, agitée; j'écrivis à l'abbesse, en cas qu'on ne

m'introduisît pas sur-le-champ auprès d'elle. Je déchirai vingt fois ma

lettre, et je m'arrêtai enfin à un billet très-court, et dicté par le

regret, par la tendresse paternelle. Le lendemain matin, je remontai en

voiture, et j'arrivai trois heures après à l'abbaye, dont je vis

s'élever le dôme à mes yeux, avec un tressaillement de peine ensemble et

d'alégresse. Mais quelle est ma surprise! L'abbaye est déserte! elle est

ruinée, et n'offre plus, pour ainsi dire, qu'un monceau de décombres!

J'y entre, je la parcours, et n'y trouve personne.... Je vous avoue que

je ne pus me défendre d'un sentiment tout-à-la-fois respectueux et

terrible, en visitant les voûtes silencieuses de ce vaste monument, dont

je sors enfin pénétré d'horreur et d'effroi. Je m'informe aux environs

des causes de la dégradation de ce monastère: on me fait des contes de

diables, de revenans qui me font pitié, et je remonte dans ma voiture,

le cœur serré et l'ame brisée de douleur. Puisque cette maison n'existe

plus, me dis-je, ma fille ne peut s'y renfermer. Elle aura su plutôt que

moi, l'abandon où l'on a laissé cette abbaye. Des contes de revenans,

aussi effrayans que ceux-ci, volent de bouche en bouche, depuis les

vieilles femmes jusqu'aux jeunes filles. Tandis qu'on craint de nous les

débiter, à nous autres hommes graves et incrédules, on en fait le

plaisir des veillées, la conversation des enfans et des femmes. Clémence

aura su que l'abbaye ne pouvait plus lui offrir un port assuré contre la

sévérité de son père, et elle aura tourné ses pas d'un autre côté; mais

où? de quel côté? grand Dieu!

»Dans cette incertitude, poursuit toujours le baron, et toujours

persuadé que ma fille avait choisi pour retraite une maison religieuse,

j'ai parcouru, depuis quinze jours, tous les monastères que l'Allemagne

peut contenir aux environs de la Bohême seulement; car je ne suis pas

assez insensé pour courir, à mon âge, après un enfant qui a bien su se

cacher, puisqu'elle a eu le courage de me quitter. Peut-être est-elle

encore dans l'Allemagne, peut-être est-elle passée dans quelque pays

étranger; voilà ce que j'ignore. Tout ce que je puis vous dire, mon cher

Fritz, c'est que je reviens seul, sans elle, privé de mon enfant, de

tout ce qui pouvait faire la consolation de ma vieillesse. Ô mon ami!

j'ai tout perdu, ma fille, mon fils adoptif, madame Germain!..... Il ne

me reste plus ici personne qui puisse me rappeler ces êtres si chers,

personne avec qui je puisse causer de l'enfance de Clémence et de

Victor, si ce n'est ce bon Valentin, qui les a vus naître. Où est-il?

pourquoi ne s'est-il pas offert déjà à mes regards?--Ce pauvre Valentin,

monsieur, vous ne le verrez plus; il a quitté le château sans prévenir

d'autre personne que votre intendant, à qui il a remis ses comptes et

ses clefs.--Quoi! Valentin aussi?... Tout le monde m'abandonne donc?

Quelle ingratitude! On me fuit comme un tyran! on veut me laisser là,

seul, mourir consumé par la douleur et les regrets! Qu'est devenu

Valentin? est-il allé retrouver son maître, avec qui il pouvait

correspondre? Cela est possible: oui, c'est cela sans doute, et je ne

puis le blâmer; au contraire, je suis charmé que ce fidèle serviteur

puisse accompagner Victor quelque part où il soit, le consoler, et lui

tenir lieu d'un ami qu'il a perdu en moi.... Mais aussi, pourquoi

l'ai-je banni? Ô mon Dieu! l'homme le moins susceptible d'orgueil, de

vanité, est donc encore l'esclave et la victime des préjugés!....

J'aurais dû le rendre plus heureux, ce pauvre Victor; j'aurais dû

oublier sa naissance pour l'unir à ma fille.... Oublier sa naissance! je

frémis!.... Le pouvais-je? Fritz, dites-moi, le pouvais-je? et tous les

pères de famille se seraient conduits comme moi; je dirai plus, il n'y

en a pas un peut-être qui ait pu montrer tant de patience et tant

d'indulgence au fils de son plus cruel ennemi. Ah, Fritz! que vais-je

devenir? que vais-je devenir, mon cher Fritz?

»Le baron pleurait, sanglotait; mon père et moi nous fîmes tous nos

efforts pour lui offrir quelques motifs de consolation. Il fut sourd à

tout, s'enferma chez lui, et passa la nuit entière à verser des larmes.

Il passa toute la journée du lendemain à écrire des lettres aux

principaux gouverneurs des villes et provinces de l'Allemagne, il leur

désignait sa fille, et les conjurait de la faire chercher, de la lui

rendre. Quand ses lettres furent parties, le baron parut plus

tranquille. Il fit un tour de jardin avec nous; mais dès qu'il apperçut

le tombeau de madame Germain, que tu as fait ériger dans un des

bosquets, sa douleur s'accrut, et ses larmes redoublèrent. Nous

l'arrachâmes de ce lieu de douleur, et nous rentrâmes avec lui.

»Depuis ce temps, mon ami, le chagrin paraît le consumer visiblement. Il

est changé à faire compassion, en un mot, c'est un homme qui approche de

sa tombe. Nous aurons la douleur de le voir mourir bientôt dans nos

bras. Oui, mon pauvre Valentin, il nous le dit tous les jours, et nous

n'avons que trop de sujet de craindre ce coup du sort. Oh! Valentin, si

jamais tu rencontres Clémence! mon ami, dis-lui, dis-lui qu'elle

revienne, qu'elle ne cause point la mort d'un père qui la chérit.

Ramène-la plutôt toi-même, Valentin. Elle n'est point ingrate. Son cœur

est excellent, si sa tête est légère. Oh! si elle pouvait lire cette

lettre, comme elle se repentirait des maux qu'elle cause au plus tendre

des pères!... Ce matin encore, il prononçait son nom, celui de Victor...

S'il était là, Victor, si sa fille revenait, je ne doute pas, Valentin,

que le baron ne soit capable de faire leur bonheur.... Mais adieu, je

ne puis plus écrire, mon cœur est trop oppressé! Quelques larmes même

coulent de mes yeux, et mouillent cette triste lettre.... que je finis

en te donnant mille assurances de mon affection.

FRITZ».

* * *

Cette lettre qui avait arraché quelques larmes à celui qui l'avait

écrite, en faisait couler de plus amères des yeux de nos trois amis, qui

tous y étaient cités; Clémence, sur-tout, Clémence sentit son cœur se

briser. L'état affligeant de son père, état cruel dont elle s'accusait,

faisait son supplice. Ses remords lui dictent bientôt un avis salutaire,

le seul qu'elle pût suivre. Viens, Victor, dit-elle à son ami, viens le

retrouver, ce vieillard infortuné. Il est, dit-on, capable de nous unir:

il nous unira; oui, il nous unira! Un heureux pressentiment me

l'assure.--Clémence, répond Victor, en hésitant, penses-tu bien?... Je

ne pense plus qu'au malheur de causer la mort de mon père. Je ne le

puis, je ne le puis.....--Clémence, je le chéris autant que toi; mais

peux-tu espérer qu'il consente...--J'en suis certaine: Je lui dirai: Mon

père, me voilà, soumise et repentante. Je vous ramène Victor, dont

l'existence est attachée à la mienne. Le voici près de vous, mon père!

unissez-nous, unissez-nous, ou nous mourons tous deux de désespoir à vos

pieds... Penses-tu, Victor, qu'après une épreuve aussi douloureuse,

après s'être vu privé de sa fille depuis près d'un mois; penses-tu, te

dis-je, qu'il aura la cruauté de nous laisser mourir de douleur à ses

pieds? Je te jure que je ne m'en relèverai pas qu'il n'ait consenti à

notre bonheur. Ô Victor! partons, partons, il n'y a pas un moment à

perdre, si nous voulons retrouver ce malheureux père, qu'un moment peut

plonger dans la tombe.

Victor entraîné par la touchante éloquence de son amie, cède enfin à ses

instances, après avoir résisté quelques instans; mais comme Victor unit

la prudence à la reconnaissance, il pense qu'il est à propos de faire

écrire de nouveau à Fritz par Valentin, et d'attendre sa réponse pour

reprendre la route du château. Valentin, ajoute-t-il, écrira à Fritz

qu'il a rejoint Clémence, que Victor n'est pas éloigné non plus; mais

que Clémence, avant de se hasarder à reparaître devant un père irrité,

le conjure de consentir à son bonheur, et de lui pardonner. Il faut pour

ainsi dire, mettre le retour de Clémence à la condition de notre hymen;

sinon Clémence, qui est prête à échapper à Valentin, s'éloignera de

nouveau, et jamais on ne la reverra. Je ne veux pas que cela soit

présenté d'une manière aussi dure que je le propose; mais il faut faire

entendre adroitement que notre hymen serait un motif bien puissant pour

ramener Clémence à la maison paternelle. Vous m'entendez, mes amis,

mieux que je ne puis m'exprimer dans le trouble qui m'agite; et je vais

dicter à Valentin la lettre telle que je conçois qu'elle doit être.

Valentin prit une plume, du papier, et Victor lui dicta la lettre

suivante destinée à Fritz:

* * *

«Je n'ai que le temps de vous écrire très-peu de lignes, monsieur: j'ai

découvert l'asyle de Clémence; mais l'homme puissant qui la protége et

dont elle s'est fait un appui par l'intérêt qu'elle inspire à tout le

monde, est capable de la soustraire à toutes les recherches, à tous les

regards, si le plan que lui-même m'a chargé de vous proposer, ne réussit

pas. Il pense, cet homme puissant, que monsieur le baron ne doit pas

s'opposer plus long-temps à l'hymen de Victor et de Clémence, si

toutefois on parvient à retrouver Victor un jour. Il serait fâché,

dit-il, de la rendre à son père, pour la voir toujours malheureuse; ce

sont ses expressions. J'ai lu votre lettre à ma jeune maîtresse, qui

fondait en larmes: elle voulait partir sur-le-champ, aller se jeter aux

pieds de son père, implorer son pardon; mais son protecteur l'a retenue;

c'est lui qui s'oppose aux élans du repentir et du remords. Voyez,

monsieur Fritz, ce que vous pouvez me mander à ce sujet. Indiquez-moi la

conduite que je dois tenir, et sur-tout que votre réponse soit prompte;

car le protecteur de Clémence est sur le point de l'emmener en France,

sa patrie. Je suis, &c.

VALENTIN».

* * *

Dans cette lettre, Valentin ne disait point que Victor fût retrouvé;

cela eût donné un air d'intelligence aux deux amans: il valait mieux en

effet sonder les dispositions du baron: et, si le lecteur a pensé que

Victor faisait un mensonge, en citant un Français protecteur de

Clémence, il l'accuse à tort d'une bassesse indigne de sa probité. Je

vais le désabuser.

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 35 / 38 段