»Sur le soir, le prince de Saxe expire, et la princesse prend un parti

violent, concentré, qui tarit ses pleurs sans rien diminuer de ses

regrets. Elle rentre au palais avec sa fille, y fait transporter le

corps de son père et celui de son époux; puis elle se fait reconnaître,

dépose les rênes du gouvernement entre les mains d'un de ses plus

proches parens, et va demander au prince d'Olmutz, son cousin, la

permission de fonder un monastère dans ses états. Le prince d'Olmutz y

consent, et Sigisbethe fonde l'abbaye de Belverne du nom de son époux,

qui s'appelait Huguenin de Belverne. Sigisbethe fait déposer dans un

superbe tombeau les restes précieux du malheureux Huguenin; puis elle ne

pense plus qu'à se livrer à l'exercice des devoirs pieux. Sigisbethe

avait avec elle sa fille, qu'elle voulait retirer du monde, et détourner

des maux que causent les passions: elle appela à elle toutes les femmes

que l'amour avait rendues malheureuses, et elle obtint que les victimes

de l'amour qui se réfugieraient dans son monastère, ne pourraient plus

être réclamées ni persécutées par leurs parens et leurs supérieurs.

Telle fut la cause de la règle singulière de cette maison, qui fut

bientôt remplie d'une quantité considérable de religieuses, et qui n'en

a jamais manqué: tant il y a dans le monde de personnes aimables dont

l'amour cause les tourmens!....

»Sigisbethe fut remplacée par sa fille Ragonde, et successivement les

femmes les plus distinguées devinrent supérieures de l'abbaye de

Belverne, où les étrangers venaient de très-loin admirer les tombeaux et

les légendes amoureuses que les saintes personnes de cette maison

mettaient par-tout, jusque dans leurs cellules. Les vastes souterrains

de l'abbaye servirent souvent de sépulture à des couples malheureux,

réunis par la mort. On y voyait la tombe d'un page de Mensterberg et de

la belle Adélaïde de Munster: on y voyait des choses très-curieuses pour

ceux qui connaissent le sentiment de la tendresse.... Mais tout cela ne

s'y voit plus, et vous allez savoir pourquoi.

»Mais pardon si je m'interromps, c'est que j'entends, je crois: oui,

c'est ce grand seigneur qui monte en voiture; il faut que je voie

cela....».

Ici la bonne Berthe coupe sa narration, ouvre la fenêtre de la chambre

de Clémence, qui frémit, et lui crie, en regardant dans la rue: «Venez

donc, ma chère enfant, venez donc le voir; mettez-vous là, à côté de

moi; vous ne le verrez pas: il me salue: bon voyage, monseigneur....

Vous ne pourrez le voir, mademoiselle; le voilà dans sa voiture, le

laquais est derrière; le cocher fouette ses chevaux, tout cela part: oh!

mon Dieu, mon Dieu, les beaux chevaux! la belle voiture! les beaux

habits!....».

Berthe se retire de la fenêtre, et Clémence, que son indiscrétion a fait

trembler, se rassure en entendant le bruit de la voiture qui s'éloigne,

qui la sépare peut-être pour jamais du baron. Clémence n'a pas fait

beaucoup d'attention à l'histoire de Sigisbethe; elle était trop

troublée. À présent qu'elle ne craint plus d'être surprise par son père,

elle va écouter plus attentivement la bonne Berthe, qu'elle prie de

continuer et d'abréger un peu son récit. Berthe lui dit que ce qu'il lui

reste à raconter n'est pas long, et elle continue ainsi.

CHAPITRE IX.

ON DOIT S'Y ATTENDRE.

«L'abbaye, ainsi que je vous l'ai dit, était une des plus florissantes

de l'Allemagne dans ces derniers temps. Cette sainte maison était le

recours des jeunes amans, et l'effroi des parens, qui ne pouvaient plus

y exercer de droits sur leurs enfans. Tout allait bien, lorsqu'un jour

le bruit se répand qu'on entend toutes les nuits un bruit affreux dans

les souterrains de l'abbaye. C'est particulièrement du côté des tombeaux

que ce bruit sourd et continuel était le plus effrayant. Les uns disent

que ce sont des diables qui viennent y tourmenter les morts; d'autres

assurent, et c'est le seul bruit qui se soit confirmé, que toutes les

nuits, les cadavres de Sigisbethe et d'Huguenin, quoique morts depuis

près de trois cents ans, se lèvent de leur tombeau, se dressent,

descendent, et vont embrasser étroitement les corps de tous ceux qui,

comme eux, ont été fidèles et constans. Plusieurs religieuses ont la

curiosité de vérifier le fait; toutes remontent des caves pâles,

tremblantes, effrayées d'avoir vu les deux revenans. Plusieurs ajoutent

même qu'un grand chien noir, qui a des ailes comme un hibou, empêche les

vivans de pénétrer dans cet asyle des morts. D'autres soutiennent encore

qu'une espèce de serpent vert se bat avec les deux revenans, et leur

dispute l'approche des tombeaux au milieu des sifflemens les plus aigus.

Enfin l'abbesse se décide à descendre elle-même dans les souterrains,

accompagnée du jardinier et de plusieurs personnes de la communauté....

Bientôt l'effroi s'empare de ses sens, les flambeaux que portent le

jardinier et d'autres curieux, sont éteints; et, à la lueur d'une espèce

d'éclair, l'abbesse voit clairement Huguenin et Sigisbethe qui se

promènent, leurs grands bras étendus comme cela, et s'arrêtent de

tombeau en tombeau, le long des vastes caves de la maison souterraine.

Ces spectres lugubres poussent des gémissemens, auxquels répondent

toutes les ames des autres corps enfermés dans les diverses tombes. Il

n'y a plus de doute que ce ne soit des revenans. L'abbesse n'a point vu

le grand chien noir ailé; mais elle a vu le serpent vert tout comme je

vous vois. On fait des neuvaines, on dit jour et nuit des prières, on

met toutes les cloches en branle, tout cela n'y fait rien; toujours le

même charivari. Ce qu'il y a de singulier, c'est que, pendant le jour,

on ne trouvait rien de déplacé dans les caveaux; tout y était comme tout

avait toujours été; mais la nuit ce n'était plus cela; c'était, comme je

vous l'ai dit, un combat épouvantable entre le diable et les revenans

qui voulaient absolument embrasser toutes les tombes de ceux qui

avaient aimé comme eux. Nous en avions ici des peurs effroyables, ainsi

que dans tous les villages voisins. Nous n'osions plus laisser sortir

nos enfans, ni revenir trop tard des champs tous les soirs; car il y a

des gens du pays qui assurent que, vers le milieu de la nuit, Huguenin

et Sigisbethe sortaient de leurs souterrains, et venaient se promener

jusque dans la campagne, où le mouvement de leur respiration faisait un

bruit comme celui d'un moulin, et qui s'entendait de très loin.

»Enfin, que vous dirai-je après tout cela? Vous saurez que l'abbesse ne

pouvant plus vivre dans cette maison où personne n'osait plus venir la

trouver, où ses religieuses elles-mêmes se cachaient jour et nuit,

l'abbesse, dis-je, demanda à ses supérieurs une autre maison. Comme il

n'y en avait point d'assez vastes pour contenir toutes ses compagnes, on

les divisa dans plusieurs autres monastères, et l'institution de

Belverne se perdit. Il y a à-peu-près une semaine que l'abbaye n'est

plus habitée du tout; mais ce qui semble certifier que vraiment le

diable y revenait, y revient peut-être encore, c'est que la colère de

Dieu poursuit ce bâtiment vide et ruiné. Il y a trois jours environ que

le feu du ciel l'a presque réduit en cendres; oui, un violent coup de

tonnerre a démoli le peu qu'il y restait de bons murs, et maintenant il

serait très-dangereux de visiter ses décombres. On assure d'ailleurs que

les revenans y sont toujours, quoique l'on n'y entende plus le même

bruit. Personne n'ose s'en approcher, et l'on se croirait perdu,

abandonné du ciel, si l'on mettait seulement le pied sous ses portiques

démolis.

»Voilà, mon enfant, voilà ce que je ne voulais pas vous dire hier au

soir, dans la crainte d'alarmer votre imagination, de vous faire faire

de vilains rêves cette nuit. Voilà ce qu'est à présent l'abbaye de

Belverne, où vous vouliez vous enterrer. Vous voyez maintenant que

j'avais raison de vous prédire que vous n'iriez pas. Vous sentez bien

que cela vous est impossible. Qu'iriez-vous faire dans un vaste bâtiment

désert, où il n'y a ni portes ni fenêtres, où le diable revient, ce qui

est encore pis? Non, mon enfant, vous serez raisonnable, et vous

tâcherez de surmonter votre douleur, de rentrer chez vos parens. Vous

avez un père, sans doute: je donnerais quelque chose pour qu'il fût là,

ici, pour que j'eusse le plaisir de vous réconcilier avec lui. Si je

savais où il est, en vérité j'irais le chercher, tant vous m'inspirez

d'intérêt, tant je desire de vous voir heureuse. Puisque vous ne pouvez

pas aller à l'abbaye, retournez chez vous, mon ange: voilà le conseil

que je dois vous donner, et que vous recevrez de tous les honnêtes

gens».

Berthe a terminé sa narration, et Clémence n'a été frappée que d'une

seule circonstance de son récit; c'est l'impossibilité où elle est

maintenant d'aller se réfugier à l'abbaye de Belverne. Que

deviendra-t-elle? où ira-t-elle? Retournera-t-elle au château de

Fritzierne? elle n'osera jamais; et d'ailleurs son père n'y est plus, il

voyage, il cherche sans doute sa fille.... Que deviendra donc Clémence?

En attendant qu'elle prenne un parti, elle se propose toujours d'aller

visiter l'abbaye: elle ne craint ni le diable ni les revenans;

d'ailleurs elle n'ajoute aucune foi à tout ce radotage de la bonne

femme. J'irai, se dit-elle; je verrai ce saint lieu où je me proposais

de renfermer à jamais ma douleur; et, lorsque je l'aurai vu, je

poursuivrai ma route pour chercher ailleurs une autre retraite pieuse

aussi, mais habitée par des femmes respectables.

Clémence a formé ce projet; elle salue l'honnête Berthe, la remercie de

l'hospitalité qu'elle a bien voulu lui donner; et sans lui dire où elle

va, elle sort de cette maison qui l'a soustraite heureusement aux

recherches de son père. La bonne femme la voit partir avec regret; mais

enfin elle l'embrasse, et rentre chez elle la larme à l'œil et le cœur

serré.

Clémence brûle de voir cette fameuse abbaye fondée par la tendre

Sigisbethe. Les quatre lieues qu'elle doit faire lui paraissent bien

longues: elle les franchit enfin; elle arrive, et le soleil a marqué

déjà la moitié du jour. D'abord les dégradations considérables de cet

antique bâtiment lui inspirent une espèce de vénération religieuse; elle

entre dans l'église, qui n'est point fermée, s'agenouille au pied de

l'autel, prie et devient plus calme. Elle traverse ensuite une vaste

cour, monte dans un grand bâtiment, qu'elle visite et parcourt sans y

rencontrer qui que ce soit. Clémence se hasardera bien à parcourir de

même les souterrains; mais la clarté du jour n'y pénètre pas; et, sans

craindre le diable ni les revenans, il est imprudent de se hasarder,

sans lumière, dans des caves qu'on ne connaît point. Clémence cependant

fait quelques pas dans un caveau, et reste très-étonnée d'y voir un

autel chargé de reliques, et devant lequel brûle une lampe qui éclaire

ce saint asyle. Clémence est jeune, vive, et sur-tout très-courageuse;

elle s'empare de la lampe, et, remarquant bien le chemin qu'elle trace,

elle s'enfonce un peu plus avant dans les souterrains. Au bout d'un

corridor s'offre une grille de fer qui est ouverte. Clémence passe par

cet endroit, et elle apperçoit devant elle le tombeau superbe d'Huguenin

et de Sigisbethe: elle n'en peut douter à l'inscription qu'elle lit;

mais comme la terreur qu'inspirent les morts est toujours très-forte,

Clémence se rappelle les courses nocturnes de ces deux cadavres, qui,

dit-on, ouvrent de grands bras.... Il semble qu'elle les voit; sa vue

se trouble, son cœur se serre, elle est prête à fuir ou à tomber en

faiblesse; mais bientôt elle rappelle ses sens, sa fermeté, sa raison;

pour se convaincre de la sottise des contes qu'on a fait courir, elle

s'approche du monument, soulève un coin cassé de la pierre sépulcrale

qui couvre la tombe, et voit très-distinctement, à la faveur de sa

lampe, deux espèces de momies placées l'une à côté de l'autre, et

couchées dans le fond d'une tombe beaucoup plus profonde qu'il ne le

fallait pour contenir ces deux corps. Vous voilà donc, se dit-elle

mentalement, vous voilà donc, amans autrefois si beaux, si tendres et si

passionnés; je vous salue, restes sacrés de Sigisbethe et d'Huguenin! je

vous salue!... Oh! qu'est-ce que c'est donc que la vie; que sont donc

les passions, les vains plaisirs, la vanité des hommes, devant la mort,

devant un sommeil éternel!... Qu'elle est forte, la leçon que donnent

les tombeaux!....

Clémence va recouvrir le cercueil; mais ô terreur!.... une voix se fait

entendre! on s'écrie: Qui vient troubler le silence de ce lieu terrible?

vient-on m'arracher à l'empire de la mort à qui j'appartiens?....

Pour le coup, l'homme le plus courageux perdrait ici toute sa

fermeté.... Qu'on juge de ce que doit devenir une jeune personne de

dix-sept ans!.... Clémence s'est laissé tomber de sa hauteur; elle est

restée sans sentiment sur le marbre glacé qui orne cette chapelle.... Je

ne sais combien il s'écoule de temps jusqu'au moment où Clémence

recouvre ses sens.... Elle revient à elle enfin; mais c'est pour voir

redoubler son effroi. Elle n'a plus de lumière, Clémence; sa chute a

entraîné sa lampe, qui s'est éteinte. Elle est toujours étendue sur le

marbre; mais quelqu'un la tient, quelqu'un la serre dans ses bras, et

paraît l'embrasser étroitement. C'est à présent que Clémence, dont

l'esprit n'est pourtant point faible, croit sérieusement aux grands

bras de Sigisbethe et d'Huguenin; elle s'imagine qu'elle a violé le

silence des tombeaux, et que, pour l'en punir, Sigisbethe, qui lui a

parlé, est sortie de sa tombe pour la tourmenter. C'est Sigisbethe qui

l'étouffe, ce n'est pas Huguenin; car le spectre qui l'écrase a des

vêtemens de femme.

Clémence fait rapidement ces réflexions, et va mourir d'effroi, si les

embrassemens qu'on lui prodigue se prolongent encore. On se lève enfin,

et Clémence entend la même voix qui lui dit: Ne craignez rien, femme,

que j'ai trop effrayée sans le vouloir, ne craignez rien; je ne suis

point une ombre, je ne suis point un revenant, je suis une mortelle

comme vous, qui n'a plus, il est vrai, que quelques momens à vivre, mais

qui existe encore, qui existe pour vous rendre à la lumière, pour vous

secourir!....

Ce peu de mots calme Clémence, qui rougit de sa terreur de bonne femme.

Qui êtes-vous donc, madame, dit Clémence à l'inconnue? comment êtes-vous

ici? où suis-je moi-même?--Je ne dois pas vous répondre, répliqua

l'inconnue, avant de vous avoir rendue au jour, que vous avez besoin de

revoir.... Relevez-vous, aimable personne; et comme je suis faible et

mourante, daignez me prêter le secours de votre bras, je guiderai vos

pas.

Clémence n'a plus peur; elle se lève, prend le bras de l'inconnue, qui

peut à peine marcher, et se laisse conduire. Bientôt elles se trouvent

toutes deux sous les voûtes d'un vaste cloître qui donne de plain-pied

sur un jardin. L'inconnue fait entrer Clémence dans une espèce de

cellule, où elle lui prodigue tous les secours dont elle doit avoir

besoin après une frayeur aussi forte. Clémence regarde avec douleur

l'inconnue, qui porte des vêtemens de religieuse, blancs et de fin lin.

La curiosité sans doute, lui dit cette religieuse, vous a portée à

visiter cette maison abandonnée? vous êtes descendue dans le souterrain,

vous avez visité la tombe de nos fondateurs, et vous ne m'avez pas

apperçue apparemment? J'étais, il est vrai, penchée sur une urne

cinéraire dans un coin, où je priais, où je méditais, avant de rendre à

Dieu une vie qu'il lui a plu de traverser par mille infortunes. Vous

avez troublé ma méditation par le bruit que vous avez fait près du

tombeau. Étonnée de voir là, près de moi, une femme que je n'avais pas

entendue entrer, je me suis écriée, et soudain je vous ai vue tomber.

Vous jugez de ma douleur, en voyant un effet si triste de la peur que je

venais de vous inspirer. Je me suis traînée vers vous, et graces au

ciel, je me suis apperçue que vous respiriez.

Clémence remercia la religieuse de ses soins obligeans, puis elle la

pria de lui raconter ses malheurs, et de lui dire si elle était seule

dans cette vaste maison, ainsi que les motifs qui l'engageaient à y

rester.

«L'amour a fait le tourment de ma vie, lui répondit la religieuse; c'est

ce qui m'a engagée, jeune encore, à entrer dans cette pieuse retraite où

l'on recevait alors les infortunées comme moi. Je ne vous dirai point

des aventures que je n'ai pu oublier, et qui ont altéré ma raison. Je

vous apprendrai seulement la vérité sur les histoires de diables, de

revenans qu'on a fait courir sur cette maison, histoires qu'on vous a

dites, sans doute, et qui ont peut-être causé votre effroi

tout-à-l'heure au tombeau de Sigisbethe».

Ce début piqua singulièrement la curiosité de Clémence, qui s'approcha

de la religieuse et lui prêta la plus grande attention.

«Je m'appelle sœur Sophie: élevée pour ainsi dire dans cette maison, j'y

avais perdu la santé sans y perdre l'habitude de pleurer mes malheurs.

Il y a quelques jours qu'une de mes amies, sœur Bonne, qui vivait ici

avec moi, perdit entièrement l'usage de la raison. Elle devint folle, se

jeta dans un puits, et dès ce moment on n'en entendit plus parler. Je la

regrettais, et je sentais que ma raison à moi n'était guère plus saine

que la sienne; je craignais sur toutes choses de tomber en démence,

comme si je pressentais que ce malheur devait bientôt m'arriver. Le

lendemain de cet événement j'étais au chœur; toutes nos dames étaient

rentrées, et j'étais restée la dernière à prier. Un particulier

s'approche de la grille qui donnait dans l'église: Sœur Sophie, me

dit-il, savez-vous le malheur affreux!......--Quoi donc, m'écriai-je, en

m'approchant de la grille?--Votre amant, que son père avait sacrifié à

l'intérêt en l'arrachant à votre amour, n'a pu supporter la vie: il

vient de s'empoisonner; hélas! il est mort en prononçant votre nom....

»Cette nouvelle est un coup de foudre pour moi... Tout-à-coup un

éblouissement vient passer sur mes yeux: mon cerveau se dérange, et je

perds à mon tour la raison.... Je ne vois plus le particulier qui vient

de m'annoncer la mort de mon amant; je ne vois plus l'église, je ne vois

plus rien, que la mort que je cherche. Je cours précipitamment vers le

petit cloître; le puits dans lequel s'est jetée mon amie, sœur Bonne, se

présente à mes yeux, et je m'y précipite sans être vue de personne. Ce

n'est que depuis deux jours que je me rappelle tout ce qui m'est arrivé

depuis cet événement; car alors, et pendant tout le cours de mes

extravagances, j'agissais sans savoir ce que je faisais, ni sans m'en

rendre raison. À présent que le voile est déchiré, je puis vous raconter

des folies d'un genre nouveau, et qui ont causé la désertion de cette

abbaye.

»Je tombe donc dans un puits très-profond, mais où il y a fort peu

d'eau. Le froid que j'éprouve, joint au coup violent que je me suis

donné, tout me rappelle un peu à moi; et comme la mort est toujours

repoussante quand on la voit de près, je cherche à lui échapper, en

gravissant le mur avec les pieds et les mains, jusqu'à une ouverture que

j'y remarque à deux pieds au-dessus de ma tête. J'arrive dans cette

ouverture salutaire, et je m'y glisse en rampant, attendu qu'elle est

très-étroite. À force de travail, je parviens à trouver le terme de

cette espèce de soupirail; il me conduit à un souterrain fétide, rempli

de bêtes venimeuses, et qui, selon toutes les apparences, était un

puisard de la maison. Je détache des pierres qui tiennent à peine, et me

voilà dans une vaste salle souterraine, où je suis tout étonnée de

rencontrer sœur Bonne, mon amie, qui me regarde, se met à rire du rire

de l'insensé, et ne me dit pas un mot... Je ne sais si je lui parlai;

car ma tête était encore plus dérangée que la sienne, et ma folie plus

triste, en ce que je poussais sans cesse des gémissemens plaintifs, et

que je courais toujours sans me reposer. Cependant, comme tout ce qui

respire s'entend, en quelqu'état que soit l'esprit, nous nous attachâmes

bientôt l'une à l'autre, et nous promîmes de ne jamais nous séparer.

L'aspect des étrangers nous fatiguait, nous effrayait même; car je me

rappelle que les figures que je voyais, me semblaient monstrueuses, et

les tailles gigantesques. Nous restâmes quelques heures dans cette salle

souterraine qui était murée, et par conséquent inaccessible.

»Peu à peu le vide de notre tête, qui s'augmentait par le défaut de

nourriture, nous porta aux dernières extravagances. Nous parvînmes à

faire une brèche au petit mur qui fermait l'entrée de cette espèce de

fondation, et de-là, nous nous répandîmes dans les souterrains que nous

ne voulûmes point franchir. Le bruit qu'on faisait sur nos têtes nous

importunait au point, que pendant le jour nous nous retirions dans la

citerne où nous dormions; mais la nuit nous allions nous coucher dans la

tombe de Sigisbethe, qui est très-profonde; de-là, nous; nous levions

comme des spectres; puis, nous précipitant sur tous les tombeaux que

nous pouvions rencontrer, nous les embrassions, nous appelions à grands

cris les morts qu'ils renfermaient, et nous bravions les regards de ceux

qui venaient nous observer avec effroi. Quant à notre nourriture, il

nous était aisé d'en dérober dans les caves que nous parcourions aussi,

et dont nous faisions fuir tout le monde.

»Tel est l'excès de démence où nous étions plongées, et qui fit croire

qu'il y avait des revenans dans les souterrains. On déserta l'abbaye, et

nous eûmes plus d'étendue pour donner carrière à nos courses

effrayantes. Vous desirez savoir maintenant comment j'ai recouvré la

raison; c'est le coup le plus inattendu, un coup, hélas! qui va me

conduire à la mort!.... Il y a trois jours, que courant avec ma compagne

dans ces vastes cloîtres que vous voyez d'ici, la foudre est tombée sur

le cloître, dont une partie s'est écroulée sur nous. Sœur Bonne est

morte, écrasée sur la place; et moi, frappée mortellement de tous les

côtés du corps par des pierres énormes, j'ai trouvé le moyen de me

retirer des décombres; mais par un effet bizarre, sans exemple, de la

peur que j'ai éprouvée, ma folie m'a quittée, et je me suis retrouvée

telle que j'étais autrefois. Ce n'est qu'hier, et par un voyageur

secourable qui voulait m'arracher à ces tristes lieux, que j'ai su que

la désertion de mes compagnes n'avait d'autre motif que nos

extravagances: on les a grossies dans le public; on en a fait une

histoire de diables, de revenans; on y a joint un serpent vert, un chien

noir ailé, et mille autres sottises; mais, dans le fait, il faut

convenir que notre apparition nocturne était faite pour effrayer, et

que tous ceux qui nous virent à moitié nues, sortant du tombeau de

Sigisbethe et d'Huguenin, durent éprouver une terrible frayeur! Voilà,

ma chère demoiselle, le malheur affreux auquel j'ai été en butte; voilà

l'événement peut-être le plus singulier dont on ait jamais entendu

parler. On ne le croira pas, et moi je voudrais bien ne l'avoir pas

éprouvé».

Ce court récit de la religieuse pénétra de douleur la sensible Clémence:

sa tête se monta, elle jura à sœur Sophie qu'elle ne la quitterait pas

qu'elle ne l'ait rendue à la vie, à la santé. Sœur Sophie qui en effet

n'avait que très-peu d'heures à vivre, la remercia de ses soins

obligeans, et la pria seulement de vouloir bien fermer ses yeux à la

lumière qu'elle allait perdre pour jamais.

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 34 / 38 段