À la fin Victor commence à se lasser, lorsqu'une porte fragile qui n'est

pas fermée, et qui cède à sa main qui la pousse, lui offre un tableau

inattendu. Une femme, la religieuse sans doute qu'il a vue dans

l'église, car elle est vêtue de même, est appuyée, la tête dans ses deux

mains, sur une table; elle dort profondément, et Victor qui l'examine

avec attention, sans pouvoir distinguer ses traits, cachés par ses

mains, ne sait s'il doit se permettre d'interrompre son sommeil....

Valentin est de cet avis; mais Victor connaît trop les règles de la

décence et de la délicatesse pour se permettre une semblable

importunité, qui peut d'ailleurs effrayer l'inconnue, et nuire à sa

santé. Victor respecte donc son repos; mais il examine tout, il cherche

s'il ne trouvera pas quelque indice qui puisse l'éclairer sur le sort de

cette femme. Est-ce elle qu'il a entendue gémir, ou sont-elles plusieurs

religieuses qui portent le même habit? cela doit être. Quelle apparence

en effet qu'une femme reste seule dans des ruines, que n'habiterait pas

l'homme le plus intrépide? celle qui pleurait d'ailleurs ne peut pas

s'être si vîte endormie: elle était alors à l'autre bout du bâtiment, du

moins il a fallu parcourir bien des détours pour venir retrouver

celle-ci... Elles sont plusieurs, il n'y a pas de doute, et ce serait

une inconséquence que d'en réveiller une pour s'informer du chagrin

d'une autre. Attendons, dit Victor, attendons quelques momens, ou

plutôt, crois-moi, l'orage se dissipe, le jour commence à renaître,

reprenons notre route, et laissons-là cette aventure qui, dans le fond,

m'est fort indifférente. Je ne pense qu'à Clémence, Valentin, toutes les

autres femmes ne peuvent m'intéresser, et je n'ai pas besoin de

m'affliger sur les malheurs des autres, quand j'ai bien de la peine à

supporter les miens. Partons, Valentin.--Oui, partons, monsieur.

Victor et Valentin, avant de sortir de la chambre où dort l'inconnue,

jettent encore sur elle un dernier regard. Un bijou chargé de diamans,

et qui ressemble assez au bracelet d'un riche Bohémien, brille sur elle,

où il est presque caché par les replis de son voile. Victor ne fait pas

plus d'attention à ce bijou; et Valentin, qui brûle de sortir de ce

lieu, ne l'a même pas remarqué. Tous deux descendent, traversent une

grande cour dont les portes sont brisées, et se retrouvent enfin dans la

campagne, où le temps, plus serein, leur permet de choisir une route.

Ils en prennent une au hasard, et après quatre heures environ de

marche, ils rencontrent enfin un lieu habité, qu'on leur dit être un

petit village, voisin de la ville de Brinn.

Ils s'y reposèrent une partie du jour, et s'amusèrent à examiner la

beauté du château de Spilberg, qui, placé sur une hauteur hors de la

ville de Brinn, en fait la principale défense. Vers la fin du jour,

Victor qui pensait sans cesse à Clémence, voulut revoir l'écharpe

précieuse dont elle l'avait décoré. Je le couvrirai de baisers, se

dit-il, ce voile chéri qui ne me quittera jamais, et je me rappellerai

du devoir qu'il m'impose d'être fidèle à l'amour.

Victor découvre sa poitrine, où il croit retrouver l'objet qui lui est

si cher. Ô surprise! il ne l'a plus! Où, quand et comment a-t-il perdu

ce bijou précieux? qui le lui a pris? Ciel! s'écrie Victor, je me

rappelle.... là-bas, dans cette abbaye, j'ai ôté mes vêtemens, je les ai

mis sur un siége, et tout-à-coup, frappé par des accens plaintifs, je

les ai repris à la hâte. C'est-là, oui, c'est-là que j'ai oublié mon

écharpe.... Oh! courons, volons; je perds la vie, je meurs si je ne la

retrouve!--Quoi! monsieur, reprit Valentin, nous allons encore revoir ce

vilain séjour des morts? Peine inutile! quelqu'un aura pris votre

écharpe, vous ne la reverrez plus.--Eh! qui veux-tu? il n'y a personne,

qu'une femme ou deux tout au plus, dans cette maison abandonnée;

personne ne va où nous avons été; c'est si haut, il y a tant de

décombres à traverser, et le bâtiment est si peu fait pour piquer la

curiosité! Retournons-y, Valentin; viens avec moi, mon ami. Oh! si tu

savais l'étendue de mes regrets!....

Victor se lève, Valentin le suit tristement, et tous deux, après s'être

munis en route de plusieurs flambeaux, car la nuit approche, reprennent

le chemin de l'abbaye, qu'ils doivent retrouver après quatre heures de

marche. Ils entrent dans le bâtiment, après avoir allumé des flambeaux à

leur lanterne sourde.... Ils ne rencontrent encore personne. Victor

monte précipitamment à la cellule où il s'est reposé la nuit dernière:

il la retrouve, la reconnaît bien; mais, hélas! son écharpe n'y est

plus! Quelqu'un l'a prise; mais qui? Pendant que Victor se livre à ses

regrets, Valentin, qui cherche autour de la cellule avec son flambeau,

jette un cri de surprise. Oh, monsieur, monsieur! lisez, lisez donc ce

qu'on a écrit là; votre nom, monsieur, votre nom!

Victor s'approche, et reste frappé d'étonnement en lisant ce qui suit:

* * *

»_Est-ce bien Victor qui est venu visiter, cette nuit, ces lieux

déserts? ou bien est-ce quelque misérable qui lui a dérobé son bijou le

plus précieux?... Oh! qui que tu sois, si tu reviens ici, daigne

dissiper ma mortelle inquiétude! Ou rends-moi mon ami, ou laisse-moi

l'écharpe dont je le ceignis moi-même, comme un don de l'amour_.

* * *

Victor transporté de joie, comprend par ces mots que Clémence est dans

cette maison abandonnée; c'est elle peut-être qu'il a vue sous l'habit

de religieuse..... Victor et Valentin courent de nouveau toute la

maison: ils croient, à tout moment, qu'ils vont rencontrer Clémence:

vain espoir! Clémence ne paraît point. Ils vont dans les souterrains,

par-tout! personne, personne....

Laissons Victor occupé de cette recherche dont il commence à désespérer,

et rentrons dans le village de Bodwits, où nous verrons ce que fit

Clémence pour éviter son père, qui était venu loger justement dans une

auberge en face de la maison où la bonne Berthe avait donné

l'hospitalité à l'amante de Victor.

CHAPITRE VIII.

LE BEAU PÊCHEUR, nouvelle.

Le jour paraît, et Clémence se doute que le baron goûte quelques momens

de repos; car il ne se montre plus à travers sa croisée, et le plus

profond silence règne chez lui. Clémence, absorbée elle-même par le

voyage de la veille et les inquiétudes de la nuit, s'endort

insensiblement, mais bientôt on frappe à sa porte; elle se réveille en

sursaut, et tremble sans savoir pourquoi. Qui est là, dit-elle en

frémissant?--C'est moi, c'est Berthe votre hôtesse: venez donc, venez

donc voir un beau carosse, des domestiques richement habillés, tout

l'attirail d'un des plus grands seigneurs de l'Allemagne; sans doute

qu'il est descendu cette nuit, à l'Épée couronnée?--Ma bonne hôtesse, je

ne suis pas curieuse.--On dit qu'il va monter en voiture, nous le

verrons.--Permettez-moi de reposer encore?--Dame, je l'ai vu

tout-à-l'heure; c'est un beau vieillard! il m'a salué avec une bonté!...

moi, j'avais presque envie, si je n'avais craint de lui manquer, de

l'engager à venir voir mon clos, que j'ai là derrière ma maison, et qui

est tenu!.... Ah!.... je lui aurais donné du bon lait, et vous auriez

déjeûné avec lui. Nous aurions eu tout le temps de le voir!

Clémence sent redoubler son trouble: elle craint que la bonne Berthe

n'accomplisse son projet, ne rencontre le baron, et ne l'amène chez

elle, ce qui serait très-possible. Le meilleur moyen d'arrêter ce

malheur, c'est d'occuper cette femme... Clémence ouvre sa porte. Entrez,

ma chère hôtesse, dit-elle à Berthe; asseyez-vous donc là?--Vous

êtes-vous bien reposée, ma belle enfant?--Très-bien.--Je craignais hier

soir en voyant votre air abattu, que vous tombassiez malade; mais vous

ne l'auriez pas été long-temps chez moi, car j'ai un compère qui possède

des secrets capables de ressusciter des morts?--Ah çà, pendant que nous

sommes seules, et avant que je parte, car je ne tarderai pas à me mettre

en route, contez-moi donc ces choses si effrayantes que vous n'avez pas

voulu me dire hier au soir?--Fort bien, mais c'est que je voudrais le

voir partir.--Qui donc?--Ce grand seigneur.--Eh laissez là votre grand

seigneur: on dirait que vous n'en avez jamais vu.--Oh! il n'en passe pas

beaucoup de ce train là par ici, et moi je suis rarement sortie de ce

village, où je suis née.--Vous devez connaître en ce cas l'abbaye de

Belverne qui n'est qu'à quatre lieues de cet endroit?--Si je la connais!

j'y ai été plus de vingt fois. Défunt mon mari était même sur le point

d'y être jardinier.--C'est une belle abbaye, n'est-ce pas? il y a

beaucoup de religieuses?--Ah bien oui! des religieuses! vous ne savez

donc pas, mon enfant? c'est justement cela que je voulais vous raconter

hier soir: mais des histoires de diables, de revenans, dame ça peut

faire peur aux jeunes filles, et troubler leur repos; c'est ce que j'ai

craint.--Que parlez-vous de diables, de revenans?--Écoutez, écoutez, mon

enfant: vous voulez aller à l'abbaye de Belverne? eh bien, vous n'irez

pas, vous ne pouvez pas y aller: ce que je vais vous dire vous fera

changer de résolution, j'en suis sûre.

La bonne femme, qui allait raconter une histoire, ne songeait plus à

guetter le départ du baron de Fritzierne: c'était ce que demandait

Clémence, qui s'inquiétait peu du conte qu'elle allait lui débiter.

Clémence donc feignit de lui prêter la plus grande attention, et Berthe

commença son récit naïf en ces termes.

«Il y avait une fois, il y a trois cents ans peut-être, une belle

princesse, qu'on appelait Sigisbethe, si je ne me trompe; oui c'était

Sigisbethe qu'elle se nommait. Elle était la fille du duc de Saxe, qui,

je crois, alors était roi d'une partie de l'Allemagne; oui c'était le

roi ou l'empereur de Saxe. Au surplus, cela est indifférent pour

l'histoire de la princesse.

»Sigisbethe donc était belle, jeune et riche, c'était trop de perfection

sans doute. Tous les seigneurs les plus galans de la cour de son père,

s'empressaient de lui plaire; les souverains même, ses voisins, se

faisaient un honneur de briguer sa main et son cœur. Sigisbethe était

insensible à tous ces hommages.

»Elle n'aimait point encore, et bravait même l'amour qu'elle jurait, en

riant, de ne jamais connaître. Il ne faut point badiner, voyez-vous,

avec ce petit dieu, qui fait ses coups à la sourdine, et s'attache plus

obstinément à ceux qui ont l'air de le fuir. Sigisbethe un jour était

occupée à cultiver des fleurs dans le jardin de son palais, lorsqu'on

vint lui annoncer que l'écuyer du prince de Souabe demandait l'honneur

d'une audience. Sigisbethe se douta que cet écuyer venait de la part

d'un nouvel aspirant à sa main; et, comme elle était, tous les jours,

étourdie de semblables visites, elle refusa, pour le moment, de recevoir

l'écuyer. Celui-ci insiste; et pour se débarrasser de cet importun, elle

dit qu'on l'introduise dans les jardins, où sans façon elle l'écoutera

et le congédiera. Elle était à sa volière lorsque l'écuyer se présenta,

suivi d'un nombreux cortége de gens chargés de présens. L'aspect imprévu

d'une campagne magnifique, au sortir d'une plaine aride, ne frappe pas

plus agréablement l'œil du voyageur, que la vue de l'écuyer ne fit

d'impression subite sur le cœur de la pauvre Sigisbethe. Le plus beau

cavalier du monde se présente à ses regards, met un genou en terre,

baisse un œil bleu plein de douceur, et lui dit: Belle princesse, frappé

du bruit de votre beauté et de vos vertus, le prince mon maître, vous

conjure par ma timide voix, d'agréer ses vœux, son respect, sa

tendresse, et le desir qui l'anime de devenir votre époux. Permettez-moi

de vous offrir son portrait, et de vous prier d'accepter ces présens,

faibles témoignages de son estime pour une si grande princesse!....

»Sigisbethe, frappée soudain d'un trait qui lui perce le cœur de part en

part, n'a pas la force de répondre à l'écuyer; elle le regarde, et ne

lui dit mot. L'écuyer à son tour, étonné d'un silence qu'il prend pour

du mépris, lève ses regards sur les beaux yeux de Sigisbethe, et le même

trait que vient de lancer l'amour, blesse deux cœurs à la fois...

Princesse, lui dit-il en balbutiant, que dirai-je au prince mon

maître?--Loyal écuyer, reprend la princesse aussi troublée, je ne puis

vous répondre en ce moment. Vos offres, le cœur que vous me....

Pardonnez si..... Revenez tantôt dans mon cabinet, mais seul..... Nous

parlerons, je vous parlerai du moins de votre maître, et vous saurez

mes intentions.

»L'écuyer baise le pan de la robe de la princesse et se retire.

Sigisbethe, restée seule avec ses oiseaux, continue de leur donner de la

nourriture; mais elle est distraite, et ne sait plus ce qu'elle fait.

Une tourterelle et son fidèle amant se becquetent dans un coin de la

volière, Sigisbethe, qui ne les a jamais remarqués, y fait plus

d'attention. Elle soupire en voyant les nids des tendres fauvettes, et

regardant peu à peu le portrait du prince de Souabe qu'elle a pris des

mains de l'écuyer, elle est effrayée de la laideur de ce prince qui ose

prétendre à sa main. Elle compare les traits que lui offre le portrait,

avec les traits si beaux de l'homme qui vient de lui parler, et regrette

que ce charmant écuyer ne soit pas le prince lui-même. Dès le moment

qu'elle a formé ce regret, Sigisbethe, qui a de l'esprit et du jugement,

descend dans son cœur. Elle y remarque un amour naissant; et, loin de

chercher à le combattre, elle brûle de s'y livrer, tant il est vrai

qu'une première inclination est insurmontable. Sigisbethe attend avec

impatience le moment qui doit lui ramener le bel écuyer; il arrive, ce

moment fortuné. Huguenin est introduit; Huguenin et Sigisbethe

s'entretiennent long-temps, d'abord du prince de Souabe; ensuite

Sigisbethe lui fait des questions sur son état, sa fortune. Huguenin est

sans bien; il n'a que sa naissance et les bontés de son maître. Restez à

ma cour, lui dit Sigisbethe, et faites dire à votre maître qu'il vous

faut du temps pour lui gagner mon cœur; que j'ai exigé d'ailleurs votre

séjour près de moi. Cette préférence que je ne donne à aucun des autres

écuyers qui me sont envoyés, ne peut que le flatter.--Je ne le puis,

belle princesse, répond Huguenin en soupirant, mon maître va partir pour

la guerre qui s'allume du côté de la Prusse, et il faut que je lui rende

une prompte réponse.--Partez donc, et revenez, revenez sur-tout... De

tous ceux qui m'ont fait, comme vous, des propositions de... mariage,

vous seul êtes fait pour réussir à m'enflammer.... Votre parole de franc

écuyer que vous reviendrez.--Je vous la donne, princesse. Hélas! que mon

maître est heureux!....

»Huguenin prononce ces mots en se retirant. La princesse le rappelle, et

lui remet son portrait que le tendre Huguenin admire long-temps.

Gardez-le, lui dit Sigisbethe; si vous le trouvez bien fait, gardez-le

quelque temps, il vous sera toujours loisible de le remettre à votre

maître.

»Huguenin s'en retourne, et dès ce moment la cour de Sigisbethe, ses

palais, ses superbes jardins, tout cela n'est plus qu'un désert pour

elle. Elle passe les jours entiers sur la plate-forme de sa haute tour,

pour regarder de loin si elle voit revenir l'écuyer.... Si son nain

donne du cor, s'il entre quelqu'un au palais, le cœur lui bat; elle se

lève précipitamment, et court comme si elle allait au-devant

d'Huguenin.... Mais hélas! Huguenin ne revient pas! deux années entières

s'écoulent, et Huguenin ne paraît plus. Sigisbethe est au désespoir;

elle change à vue d'œil: son père, tout le monde s'en apperçoit, et son

père s'en afflige avec tout le monde. Sigisbethe n'a plus de goût que

pour la solitude, pour les promenades champêtres. Elle sort le matin

toute seule, et ne rentre que le soir, sans qu'on sache où elle a été.

C'est dans la campagne, c'est dans les bois voisins que Sigisbethe va

passer des journées entières; c'est au bord des ruisseaux, au milieu des

beautés de la nature, qu'elle va penser au bel écuyer. À la fin, cette

conduite déplaît au duc de Saxe son père. Il veut qu'elle choisisse un

époux, et lui annonce que puisque son cœur ne s'est décidé pour aucun de

ses soupirans, il va les rassembler dans un tournoi dont le vainqueur

obtiendra sa main. Déjà le jour est fixé pour cette fête, et de tous

les côtés de l'Europe, on voit arriver des paladins plus richement armés

les uns que les autres. Sigisbethe voit ces préparatifs avec effroi,

elle ne peut supporter l'idée d'être à un homme qu'elle ne peut aimer,

quel qu'il soit, puisqu'elle n'en adore qu'un seul, et qui ne peut

prétendre à sa main.

«Vous croyez peut-être, ma belle enfant, deviner mon histoire? Oui, vous

pensez sans doute que le bel écuyer va revenir, qu'il combattra masqué

dans le tournoi, et que, se signalant par ses exploits, il sera le

vainqueur et l'époux de Sigisbethe. Point du tout; c'est en effet là la

marche de ces sortes d'histoires que l'on m'a lues autrefois; mais

celle-ci est véritable, et ne ressemble pas aux autres. Vous allez voir.

»Sigisbethe profite encore des derniers momens de liberté qui lui

restent pour aller faire ses promenades champêtres. Un jour qu'elle a

retardé son retour au palais, elle se trouve presque surprise par la

nuit, et, se sentant accablée par la fatigue et la soif, elle entre dans

la cabane d'un pêcheur, dont le toit couvert de paille s'offre à ses

regards. Une bonne femme y prépare une collation frugale. J'ai soif, ma

bonne, lui dit Sigisbethe, voulez-vous me donner à

boire?....--Volontiers, ma belle dame, lui répond la bonne femme, qui

s'empresse de lui offrir du laitage. Êtes-vous seule ici, lui demande

Sigisbethe?--Avec mon fils, madame, un brave jeune homme qui s'occupe de

la pêche pour nous faire vivre. Il va rentrer, madame, vous allez le

voir; c'est un bien gentil garçon!

»Sigisbethe, qui ne pense qu'au bel écuyer, se soucie peu de voir un

autre gentil garçon: elle se lève pour se retirer, mais une romance,

qu'on chante au-dehors de la cabane, frappe agréablement son esprit, qui

croit distinguer une voix trop connue de son cœur. Voilà la chanson du

pêcheur, ma belle enfant; je la sais, car j'ai été bercée avec cela. Je

ne chante pas bien; mais vous entendrez à-peu-près l'air.

CHANSON DU PÊCHEUR.

Au bord d'une rivière

Où tendait ses filets,

Pêcheur, dans sa couleur amère,

Exprimait ses regrets:

Dame de haut parage

Avait touché mon cœur;

Mais, ô douleur!

N'ai pu d'un doux servage

Promettre le bonheur

À mon ardeur.

Bien que de ma naissance

Puisse vanter l'éclat,

Étais plongé dans l'indigence,

Sans honneurs, sans état.

Je pars de ma province,

Plein de timidité,

De loyauté;

Je portais, pour mon prince,

Vœu de fidélité

À la beauté.

Vas trouver châtelaine

Qui soudain prend ma foi:

Un moment la rends souveraine

De mon cœur, de tout moi.

N'ai plus que la puissance

D'admirer ses beaux yeux:

Jour malheureux!

Perds mon indifférence

Et lui fais mes adieux,

Triste, amoureux!

Alors, dans ma souffrance,

Quitte l'habit galant;

Et, sous celui de l'indigence,

Deviens sombre et dolent.

Prends filets et nacelle,

Me fais, dans ma douleur,

Pauvre pêcheur.

Ne pense qu'à ma belle,

Et les coups du malheur

Brisent mon cœur

»Sigisbethe, entraînée par des soupçons bien fondés, court vers le

chanteur, qui entre en même temps. Quelle surprise pour la princesse de

reconnaître Huguenin!... Huguenin, de son côté, revoit l'objet de sa

tendresse, et ne peut croire à son bonheur.... Ah! princesse, lui

dit-il, en se précipitant à ses pieds, vous avez entendu ma chanson?

elle dit tout, elle m'accuse sans doute; mais vous aurez la générosité

de pardonner à ma témérité. Je n'ai pas été maître de mon cœur en

voyant tant d'attraits, tant de vertus! vous pouvez punir Huguenin

d'oser vous adorer; mais vous ne lui arracherez jamais son amour.--Que

dis-tu mon ami, lui répond la princesse en le forçant à se relever; eh!

suis-je la maîtresse moi-même de renoncer aux tendres sentimens que tu

m'as inspirés! Oui, mon cher Huguenin, si, depuis deux ans tu as renoncé

pour moi à la cour, à la faveur de ton maître; si, sous l'habit d'un

simple pêcheur, tu as nourri tes feux à la vue de mon portrait, depuis

deux ans aussi tes traits sont gravés dans mon cœur; je t'adore,

Huguenin, et je vais te le prouver.

»En disant ces mots, Sigisbethe détache son voile brodé, ses aigrettes,

ses pierreries; elle ôte sa robe d'azur parsemée de fleurs d'or; tous

ses bijoux, tous ses riches ajustemens sont déposés; elle prend dans un

coffre qui est ouvert, un simple habit de laine, une coiffe à toque

rouge, tous effets appartenant à la prétendue mère du faux pêcheur; et

dans un moment, cette belle princesse, dont le faste éblouissait les

yeux, n'est plus qu'une simple bergère. Si le respect, dit-elle ensuite

au bel écuyer, qui la regarde étonné, si le respect t'empêche de porter

tes vœux jusqu'à la princesse de Saxe, tu ne dois plus te reprocher

d'oser aimer la bergère Sigisbethe.--Comment?--Je reste ici, je partage

tes travaux, ta tendresse, et je dis un éternel adieu à la cour, à

toutes ses grandeurs, qui étaient sur le point de me priver pour jamais

de mon ami. Huguenin, voilà ma main; je te jure, à la face du ciel,

amour fidèle et loyauté.

»Huguenin est transporté de joie; il ne peut concevoir son bonheur, ni

l'excès du sacrifice que lui fait Sigisbethe. Ces deux amans se serrent

étroitement; bientôt usant des droits d'époux, l'amour vient enrichir de

ses fruits précieux un hymen fait seulement sous les auspices de

l'Éternel.... Sigisbethe a passé seize années dans cette cabane, où elle

est devenue mère d'une fille qui compte quinze printemps. Je ne vous

dirai point quelle fut la douleur du prince de Saxe, qui crut sa fille

enlevée ou passée dans d'autres climats: il lui prit une maladie si

singulière, que, perclus de tous ses membres, ce ne fut qu'au bout de

seize ans qu'un charlatan, plus habile que tous ses médecins, lui rendit

l'usage de ses jambes. Comme on lui avait ordonné, pour sa santé, de

faire de longues courses à pied, le prince allait passer des journées

entières à courir les champs, suivi d'un seul écuyer. Un jour qu'il

avait été plus loin qu'à son ordinaire, il rencontra une jeune fille

dont la vue le frappa singulièrement. Elle était occupée à faire un

bouquet; et le prince, dont elle n'était pas connue, ne put résister au

desir de lui faire quelques questions. C'est sans doute, lui dit-il,

pour quelque berger fortuné, ma belle enfant, que vous faites ce beau

bouquet?--Vous vous moquez, monseigneur, je n'ai point d'amant; je n'ai

qu'un père et une mère que je chéris.--Que font-ils?--Ils sont

pêcheurs.--Ils s'appellent?--Huguenin: pardi tout le monde les connaît

et les aime, ils sont si respectables!--Sont-ils riches?--Ils auraient

pu l'être, à ce qu'ils disent souvent; mais ils ont préféré la pauvreté

à la fortune, parce qu'ils disent qu'ils s'aiment mieux comme

ça.--Conduisez-moi vers eux, je veux leur faire compliment d'avoir une

fille aussi intéressante; eh puis, ma visite peut leur être plus utile

que vous ne pensez.--Avec bien du plaisir, monseigneur; mais, pour le

moment, ils ne sont pas dans la cabane que vous voyez là, c'est la

nôtre. Mon père et ma mère sont sur la rivière à pêcher dans leur yacht;

ils vont rentrer dans le moment, car voilà l'heure de dîner.--Je les

attendrai en me reposant, car je suis fatigué.

»La jeune fille fait entrer le prince dans la cabane, sans se douter de

l'imprudence qu'elle commet. Le prince s'entretient avec elle; et,

suivant la frivolité de son âge, elle lui montre ses beaux ajustemens

des jours de fête. Ma mère en a de plus beaux que cela, ajoute-t-elle;

mais jamais je ne les lui ai vu porter: tenez, ils sont là, dans ce

grand coffre: oh! vous allez voir; ça éblouit, tant c'est riche.

»L'enfant dévoile aux regards du prince les ajustemens brillans que

portait Sigisbethe le jour où elle rencontra le beau pêcheur; et le

prince, qui reconnaît les bijoux de sa fille, reste saisi d'étonnement.

Pendant qu'il cherche à pénétrer ce mystère, Huguenin rentre avec

Sigisbethe: tous deux, enlacés amoureusement, s'aident réciproquement à

porter le fardeau utile qu'ils viennent de dérober au fleuve. Ils

entrent: ô surprise! Sigisbethe reconnaît son père qui l'accable de

reproches.... C'est donc pour vivre avec un homme vil, avec un homme des

champs, que tu as quitté ton père, lui dit le prince, qui ne sait pas la

naissance d'Huguenin?--Mon père, Huguenin n'est point ce que vous

pensez: il est....--Il va périr!....

»Le vieillard sent ses forces se ranimer; il se lève, et d'un coup de

cimeterre il abat à ses pieds le malheureux Huguenin sans vie et baigné

dans son sang!.... Quel tableau pour sa tendre épouse! elle veut se

percer d'un fer homicide; son père l'en empêche, et se blesse

mortellement lui-même, en cherchant à arracher ce fer des mains de sa

fille. Sigisbethe est au comble du désespoir; son époux n'est plus; son

père va mourir à ses yeux, quel état!....

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 33 / 38 段