Clémence a chanté; mais elle a chanté bas, de peur d'être entendue de

quelque voyageur indiscret. Elle regarde encore le château, sur-tout la

croisée de l'appartement de son père; puis elle se remet en marche. Elle

sait à-peu-près, Clémence, quelle route elle doit prendre pour se rendre

à l'abbaye de Belverne, où elle a résolu de consacrer sa vie au culte

des autels. Elle a douze lieues à faire pour trouver cette abbaye, ce

port assuré toujours ouvert aux victimes de l'amour. Clémence sent bien

qu'elle ne peut faire tant de chemin en un jour; mais elle espère aller

passer la nuit à Bodwits, petit village qui n'est qu'à quatre lieues de

l'abbaye de Belverne, et le lendemain matin elle arrivera à cette

maison, où elle entrera pour n'en sortir jamais. Tel est son projet, tel

elle espère l'accomplir. Qu'elle est intéressante, Clémence, voyageant

en habit simple, un bâton et une pannetière dans les mains! elle souffre

la chaleur du jour, marche, marche toujours, et ne pense qu'à Victor et

au but de son voyage. Elle supporte des fatigues qui jusqu'alors lui

étaient étrangères; et après avoir fait huit lieues plus longues que

toutes les lieues de France, elle se trouve au coucher du soleil dans ce

village de Bodwits, après lequel elle soupirait tant. Clémence ne

voulait point entrer dans une auberge; elle desirait que quelque

personne estimable lui donnât l'hospitalité pour une nuit. Le hasard

offrit à ses yeux une bonne femme assise sur la porte d'une espèce de

ferme, et qui paraissait se reposer un peu des travaux du jour, avant de

se livrer au repos. Eh! bon dieu, ma belle enfant, dit la bonne femme à

Clémence qui l'intéressa, vous paraissez bien fatiguée?--Madame, je le

suis en effet à un point...--Que n'entrez-vous ici pour vous reposer un

peu?--Avec plaisir, ma bonne dame, puisque vous voulez bien me le

permettre. (_Elle entre_.)--Allez-vous bien loin comme cela?--Jusqu'à

l'abbaye de Belverne, où je vais dire au monde un éternel adieu.--Quoi!

si-tôt, à votre âge? quand le monde, que vous ne connaissez pas encore,

vous offre tous ses plaisirs? y pensez-vous, ma belle enfant?--J'y ai

assez pensé, ma chère dame; ce monde dont vous me citez les plaisirs, ne

me promet à moi que peines et que douleurs.--Est-il possible? Ah,

j'entends, je comprends; c'est un désespoir d'amour qui fait votre

vocation. Vous aimez, n'est-ce pas, et votre amant vous a trahie?--Il

ne m'a point trahie, madame; il m'aime autant que je l'aime, mais nous

ne pouvons être unis.--C'est cela; j'ai bien deviné, en vous voyant

porter vos pas vers l'abbaye de Belverne, que c'était là le motif qui

vous y conduisait. Ce monastère n'a été institué que pour des personnes

comme vous. C'est bien malheureux, ma chère enfant, qu'une jolie

demoiselle comme vous soit aussi infortunée. Cependant vous ignorez une

chose qu'il faut que je vous dise.... Non, je ne vous dirai pas cela ce

soir; vous êtes peut-être peureuse, cela troublerait votre sommeil, et

vous ferait faire de vilains songes.--Eh quoi donc?--Rien, rien; demain

à votre lever, je vous apprendrai des choses étonnantes, et qui pourront

vous détourner de votre projet.--Rien ne peut m'en détourner.--Ah! vous

dites cela; mais si vous saviez....--Parlez, je vous prie, ma chère

dame, je n'ai rien à craindre, plus rien à redouter, puisque le plus

grand malheur m'est arrivé, celui d'être privée pour jamais de

Victor.--Ah! c'est Victor. Eh! est-il jeune, Victor?--Un an de plus que

moi.--Et vous avez seize ans?--À-peu-près.--Pauvre enfant! quel malheur!

mon dieu, mon dieu! il y a des parens bien durs dans le monde, il y a

des parens bien durs!... Ah ça, restez ici: n'allez pas à l'auberge: une

jolie personne comme vous!.... Ce n'est pas l'embarras, il y en a une

là, tenez, en face de ma porte, _à l'épée couronnée_ qu'on l'appelle;

oh! elle est bonne, et toujours fréquentée par d'honnêtes voyageurs;

mais si vous préférez une chambre rustique, mais commode, un asyle

décent pour une personne de votre sexe qui est seule, je vous offre ma

chambre, qui est ici dessus, dont la vue donne sur la rue, et puis au

loin sur la campagne. Voulez-vous accepter cette offre franche et

désintéressée?--Femme charitable et hospitalière, vous prévenez mes

vœux, et m'évitez la peine que m'aurait causée la nécessité de passer

une nuit dans une maison publique, ce que je n'ai pas encore

fait.--Allons, c'est dit; mais souvenez-vous que demain j'ai à vous

parler; qu'il faut que je vous conte des choses, oh! des choses qui vous

feront dresser les cheveux sur la tête, et puis vous me direz encore si

vous voulez toujours vous isoler d'un monde dont vous devez faire

l'ornement.

Clémence ne devinait point quelle espèce de secret la paysanne avait à

lui révéler; cette bonne femme ne voulait s'expliquer que le lendemain

matin. Ce secret ne pouvait concerner Clémence; elle n'était point

connue de la femme hospitalière: cependant cela devait, disait-elle,

l'engager à rester dans le monde. Clémence devait être plus inquiette de

son silence que de sa franchise. Quoi qu'il en soit, Berthe (c'est le

nom de la paysanne) conduisit sa jeune hôtesse dans la chambre qu'elle

lui destinait, après lui avoir fait prendre une collation saine et

donnée de bon cœur. Cette chambre donnait en effet sur la rue, et

offrait des points de vue charmans. Clémence, seule, ouvrit sa croisée,

et se mit à réfléchir sur la bizarrerie de sa destinée.

Eh quoi! se dit-elle, me voilà donc, moi, fille d'un des plus riches

seigneurs de la Bohême; moi que mes biens et ma naissance appelaient au

plus brillant état de l'Allemagne! me voilà donc errante, vagabonde,

sans asyle, privée d'un père, d'un époux! cette madame Wolf, qui a

répandu le malheur sur la maison paternelle, a détruit tout d'un coup

mon espoir et celui de l'homme le plus aimable, hélas! et le plus

malheureux. Victor est errant de son côté, et moi, je suis pour jamais

séparée de lui.... je ne le verrai plus! Dieu!... et mon père... mon

père! quelle sera sa douleur quand il apprendra ma fuite! Il la sait à

présent: oh oui, il y a déjà plusieurs heures qu'il sait ma faute, et

l'abandon où je livre sa vieillesse. Ma faute! en est-ce une, sans

revenir sur tous les torts dont j'accuse intérieurement mon père, est-ce

une faute que de se livrer aux pieux exercices de la religion? fais-je

un crime en me mêlant parmi les vierges du Seigneur? en faisant à Dieu

le sacrifice de ma fortune, de ma vie, j'allais presque dire de mon

amour!... Mon père pourrait-il m'en blâmer? il le saura, d'ailleurs, mon

père; oui, lorsque j'aurai prononcé le serment éternel et irrévocable de

cultiver les autels d'un Dieu de miséricorde, une lettre de ma main

apprendra au baron le sacrifice que sa fille aura fait à l'amour. Il

saura tout, et ne pourra plus s'opposer à rien. Ô mon père! ô Victor! il

n'y a plus que le secours de la religion qui puisse me faire supporter

votre absence!....

Clémence se livre long-temps à ces réflexions qui lui en suggèrent mille

autres. Clémence ne songe point à se livrer au repos du sommeil: déjà la

nuit a parcouru plus du tiers de sa carrière, et elle est là, là, à sa

croisée dans la même agitation que Victor éprouva pendant cette nuit

funeste où il eut le malheur d'aller arracher madame Wolf des mains des

gens de Roger. Ce fut un malheur pour lui sans doute, puisque sans cet

acte de bienfaisance, il n'eût point connu cette femme qui possédait

seule le secret de sa naissance. Clémence est donc dans cette position,

lorsqu'elle en est tirée par le bruit d'une voiture qui s'arrête sous sa

croisée à la porte de _l'épée couronnée_. Elle ne sait pourquoi elle

frémit involontairement. Elle ne craint pas qu'on la poursuive,

puisqu'on ignore la route qu'elle a prise, et cependant ce bruit imprévu

arrête son sang et fait battre son cœur. Bientôt un domestique frappe à

coups redoublés à la porte de l'auberge, et personne ne lui répond. Ils

n'ouvriront pas, dit le domestique à son maître, qui est enfoncé dans la

voiture. Frappe toujours, lui répond le maître.

Est-ce la foudre qui vient de frapper Clémence? elle est tombée dans sa

chambre; et si elle a conservé quelque connaissance, c'est pour sentir

se confirmer le malheur qui vient de l'accabler. Quelle est donc cette

voix étrangère qui cause son effroi? Étrangère! eh non, elle ne l'est

pas pour Clémence. Elle n'a pu s'y tromper, c'est la voix de son père.

Comment donc le baron de Fritzierne a-t-il deviné la trace de ses pas?

Comment a-t-il suivi la route qu'elle a tenue? c'est apparemment l'effet

du hasard, ou de quelque incident que nous ignorons pour le moment. Quoi

qu'il en soit, c'est bien son père dont elle entend la voix. Il descend

de sa voiture, il frappe lui-même à la maison en face, on lui ouvre

enfin; il gronde, on s'empresse de le servir: Clémence n'entend plus

rien. Au bout d'un moment, la chambre de l'auberge, qui donne justement

en face de ses croisées, s'éclaire. Clémence, qui, heureusement pour

elle, est sans lumière, y voit entrer son père précédé de son

domestique, et de deux garçons de l'auberge. Clémence peut suivre tous

ses mouvemens. On lui apporte quelque nourriture, dont il prend

très-peu. Ensuite les domestiques sortent; le baron est seul. Il se

promène à grands pas, il écrit, déchire sa lettre, écrit de nouveau, se

promène encore, et passe ainsi plusieurs heures dans une agitation qui

brise le cœur sensible de Clémence: elle est prête à faire cesser les

tourmens d'un père, elle va voler dans ses bras; mais par où? comment?

réveillera-t-elle la bonne Berthe? fera-t-elle un éclat, au milieu de la

nuit, dans un village? Il vaut mieux attendre le jour; quand tout le

monde sera levé, elle pourra faire savoir au baron qu'elle est là,

qu'elle brûle de lui demander un pardon généreux de sa faute.....

Clémence ne respire pas: sa bouche est collée sur la vitre de sa petite

fenêtre, elle examine son père, et son état ne peut se décrire.

Cependant le jour paraît, et Clémence ne pense point qu'elle peut être

vue par le baron. Bientôt elle en fait la réflexion, et se retire. Elle

ne sait plus que faire. Ses premiers projets renaissent dans son esprit;

elle trouve de nouveau mille raisons pour les suivre; et si son père

ignore qu'elle est si près de lui, si elle le voit remonter dans sa

voiture et partir, elle reprendra la route de l'abbaye de Belverne, où,

une fois dans le cloître, il n'aura plus le droit de la réclamer.

Clémence ne peut pardonner au baron le préjugé qui l'a rendu assez

inhumain pour bannir Victor: Clémence est peut-être coupable

d'ingratitude; mais son cœur est pourtant sensible et tendre: qui peut

donc lui donner cet éloignement si condamnable pour l'auteur de ses

jours!... Vous tous qui raisonnez ainsi, vous qui osez blâmer Clémence,

je vous dirai: Si vous connaissez l'amour, et qu'on vous donne à choisir

entre un père, que vous trouvez injuste, et un amant persécuté, que

ferez-vous? de quel côté pencheront vos affections?

Laissons Clémence combattre le devoir et le desir religieux qui la porte

vers l'abbaye de Belverne; profitons du moment où elle se cache dans la

chambrette pour éviter les regards de son père, qui peuvent à tout

moment se porter vers sa fenêtre, et revenons à Victor qui chemine avec

Valentin, vers l'église qu'il apperçoit dans la plaine, et où l'appelle

à son tour le desir pieux et fervent de prier.

CHAPITRE VII.

LES RUINES ET LES TOMBEAUX.

Victor, tout troublé encore de la scène affreuse qu'il vient d'éprouver,

consolé néanmoins par sa vertu qui le soutient toujours, marche donc

avec son fidèle serviteur. La nuit approche, et menace d'être aussi

orageuse que celle de la veille: ils se flattent de trouver un asyle

chez le pasteur de l'église, et avancent toujours. Ils arrivent enfin à

l'église, et bien à propos, car des torrens de grêle et de pluie tombent

du firmament, et les éclairs semblent, en déchirant la nuit qui

s'épaissit, rendre à la terre quelques rayons lumineux du soleil. Ils

entrent; cette église est ouverte, elle est même en ruines, et des

monceaux de pierres, de colonnes brisées, annoncent la dégradation la

plus complète. Victor et Valentin, qui sont à couvert, examinent

ensemble ces ravages du temps ou de l'inconstance humaine. Cette église

ne leur paraît plus être une paroisse de village, ainsi qu'ils se

l'étaient d'abord imaginé; elle fut sans doute une abbaye célèbre;

l'ordonnance et la grandeur du bâtiment claustral, qu'on apperçoit à la

faveur des éclairs, à travers les vitraux brisés de l'église, annoncent

assez que cette abbaye antique fut habitée par un nombre considérable de

cénobites. Victor ne se dit pas moins: Puisque ce lieu désert fut

autrefois un temple destiné à la prière, que ses voûtes soient encore

frappées de celles d'un mortel infortuné! Dieu entend, de tous les

points de la terre, le cri du malheur; ces vœux monteront, aussi bien

ici qu'ailleurs, au pied de son trône auguste.

Valentin, qui ne voit ni ciel ni terre, lorsqu'il n'éclaire point,

serait assez d'avis que son maître quittât ce lieu effrayant, où

perchent, près de lui, les oiseaux nocturnes et sinistres qu'il entend

s'envoler, effrayés d'y voir deux personnes; mais Victor ne craint rien:

il s'agenouille, engage son valet à en faire autant, et commence une

prière mentale que Valentin est bien éloigné de partager, puisqu'il

tremble au moindre bruit. À peine sont-ils dans cette position, que le

chœur de l'église s'éclaire. Une religieuse, absolument voilée, paraît,

tenant un flambeau dans sa main, s'approche de l'autel, tout brisé qu'il

est, et s'agenouille en priant à son tour. Valentin veut faire un cri de

surprise, Victor lui met sa main sur la bouche, et le contient dans une

attitude silencieuse quoique étonnée. Tous deux respectant la pieuse

occupation de cette vierge du Seigneur, retiennent pour ainsi dire leur

respiration, et attendent qu'elle soit levée pour lui adresser la

parole. Quelques instans après, la religieuse dépose le flambeau sur

l'autel, et disparaît: Valentin, qui court après elle en l'appelant,

remarque qu'elle s'est retirée par une petite porte cachée derrière

l'autel, et qui est très-bien fermée. Valentin est au désespoir de

n'avoir point interrogé la religieuse: il aurait su s'il était possible

qu'elle donnât l'hospitalité à son maître et à lui. À présent, il a beau

frapper, personne ne lui répond; voilà ce qu'a produit la discrétion de

Victor. Ne t'alarme pas, mon cher Valentin, lui dit son maître; l'orage

continue, il est vrai, nous ne pouvons nous exposer à reprendre notre

route; mais cette maison est habitée, je suis sûr à présent qu'elle est

habitée: cette sainte femme ne peut être seule ici; écoute-moi, prends

ce flambeau, et cherchons quelque moyen de nous introduire dans la

communauté. Je me trompe fort, si, derrière les débris de cette

chapelle, je n'apperçois pas une porte entr'ouverte.

Valentin ne craignait point les hommes, quelque nombreux qu'ils

fussent; il aurait bravé une armée, Valentin; mais, comme les plus

grands caractères ont leurs faiblesses, Valentin croyait au diable, aux

revenans; il avait peur des morts, on ne l'eût pas fait passer un

quart-d'heure sans lumière dans une cave. Qu'on juge de son effroi, en

voyant la ferme résolution où était Victor de parcourir ce vaste

édifice: il ne fit pas semblant de craindre, de peur de passer pour

poltron, et prit le flambeau qui brûlait sur l'autel. Il pria cependant

Victor de marcher devant, comme le plus jeune et le plus alerte; puis il

le suivit, en tremblant à son aise et de tous ses membres.

Une porte était en effet entr'ouverte: Victor la pousse, et les longs

gémissemens qu'elle fait sur ses gonds retentissent au loin dans des

souterrains qu'ils annoncent. N'allons pas là, monsieur, dit Valentin,

ce ne sont que des caveaux où sans doute on enterre ici les morts. Il

faut les voir, mon ami, répondit Victor; et Valentin se tut.

À l'entrée de ces voûtes sombres était une inscription, écrite en langue

esclavonne, celle qu'on parlait alors dans la Bohême, et en lettres

capitales qui paraissaient faites à la main:

* * *

«_Qui que vous soyez, ne cherchez point à pénétrer ces ruines funèbres:

respectez l'amour malheureux qui vient d'y fixer son séjour_».

* * *

Qu'est-ce que cela veut dire?.... Un amant, infortuné comme Victor,

serait-il caché dans les détours tortueux de ces souterrains? Victor

sent redoubler sa curiosité, tandis que le peu de courage qui restait à

Valentin, va l'abandonner tout-à-fait. Victor avance.... Un tombeau

frappe sa vue; on lit dessus la pierre qui le couvre:

* * *

«_Elle connut l'amour, et vint pleurer ici le séducteur qui la rendit

mère, et l'abandonna ensuite lâchement. ROSELLE DÉRICÉ gît ici depuis

l'an 1602_».

* * *

Comme cette inscription frappa Victor! Il allait la relire, lorsque son

pied accrocha par mégarde un angle du tombeau: plusieurs pierres s'en

détachèrent, et le bruit qu'elles firent en tombant effraya tellement

Valentin, que son flambeau s'échappa de ses mains, et s'éteignit.

Valentin, qui croit que le bruit qu'il a entendu vient du fond du

cercueil, a laissé tomber le flambeau, et le voilà, ainsi que son

maître, dans la plus profonde obscurité. Imprudent, lui dit Victor,

qu'as-tu fait?--Eh! monsieur, j'en suis plus fâché que vous! à présent

que devenir! donnez-moi le bras, en grace, et tâchons de sortir de ce

lieu maudit par le même chemin qui nous y a conduits.

Valentin ramasse le flambeau, auquel brûlent encore quelques flamèches,

et saisit fortement le bras de Victor, qui consent à retourner sur ses

pas. Ils marchent à tâtons; mais au lieu de reprendre leur première

route, ils s'égarent sans y penser, et arrivent à une espèce d'oratoire

creusé dans le roc, éclairé par une bougie qui brûle sur un prie-dieu.

Sur le mur on lit:

* * *

«_Je l'adore, et c'est pour lui que je m'enterre, toute vivante, dans

ces cavernes sombres_».

* * *

Plus loin, sur un autre mur:

* * *

«_Ici je viens penser à lui: ici je prie Dieu qu'il dirige un jour sa

course vagabonde vers cet asyle du malheur_».

* * *

C'est quelque infortunée, s'écrie Victor, qui, comme moi, est séparée

pour toujours de l'objet de sa tendresse. Ô sombre désespoir! quelle est

donc la femme capable de tant d'amour!....

Victor rallume le flambeau de Valentin, et le lui rend; il s'empare

lui-même de la bougie qui brûle sur le prie-dieu, et il poursuit son

examen. Il ne sait pourquoi il s'intéresse à l'inconnue qui a tracé ces

caractères: hélas! existe-t-elle encore, ou repose-t-elle à jamais dans

quelques-uns de ces tombeaux!

Une espèce de caveau assez orné de sculptures s'offre à ses regards. Une

tombe à moitié ouverte est placée dans un coin. À l'approche de Victor,

il s'en échappe un oiseau sinistre qui fait une peur affreuse au pauvre

Valentin. Victor lui reproche son peu de courage, s'approche du

monument, et y lit ces mots:

* * *

«_Constance-Adélaïde de Munster, fille du duc de Mensterberg, prononça

dans cette abbaye des vœux éternels, l'an 1582. Son père voulait la

marier à un grand qu'elle n'aimait pas: son cœur s'était donné au beau

page Hillerin, qui l'adorait. Le page mourut de désespoir, et la belle

Constance de Mensterberg vint expier ici le malheur de son rang, qui

l'avait privée de l'amant le plus tendre. Fuyez l'amour qui cause tant

de peines, vous tous qui lirez cette épitaphe, et priez Dieu pour l'ame

de celle qui repose sous cette pierre_».

* * *

Les rangs, l'orgueil et la fortune, s'écria Victor, ont donc été de tous

les temps les tyrans de l'amour?.... Il fit une courte prière sur la

tombe de l'infortunée Mensterberg, puis il continua sa route

souterraine.

Ce fut une espèce de cellule qu'il rencontra ensuite: elle était peu

ornée; on y distinguait seulement un méchant lit, une table, quelques

siéges, et un squelette, qui fit reculer d'effroi le timide Valentin. On

lisait sur les murs:

* * *

«_Ici, je me familiarise avec l'idée de la destruction. Le malheureux

ne vit point, il meurt sans cesse; il faut qu'il apprenne à souffrir le

moment heureux qui doit le conduire de cet engourdissement à la mort_».

* * *

Victor remarqua que quelqu'un était venu, peu de momens avant, dans

cette cellule; car il trouva un mouchoir trempé de larmes. Quelle est

donc cette infortunée, dit-il? car sans doute c'est celle qui s'est

enterrée vivante, suivant ses propres expressions, dans ces cavernes

sombres. Serait-ce la religieuse que nous avons vue dans l'église?

serait-elle seule, seule ici? Une femme! ah Dieu! quel amour! quelle

vertu!

Victor rencontra encore un tombeau, mais dont l'inscription le frappa

plus que toutes celles qu'il avait déjà lues. Ce tombeau, simple et sans

faste, taillé seulement dans le roc, était totalement découvert. On y

voyait un cadavre, dont les traits n'étaient pas assez défigurés, pour

qu'on ne remarquât point que c'était celui d'une jeune fille qui avait

été belle. Un portrait était collé sur sa bouche, qui semblait encore le

baiser; et tandis que l'une de ses mains tenait encore ce portrait

entièrement décoloré, l'autre main supportait une planche de marbre sur

laquelle on avait gravé:

* * *

«_Son cœur est là contre mon cœur; ses cheveux servent de coussin à mes

cheveux. Léopold dort ici avec son Alexandrine. Tous deux constans, tous

deux séparés et persécutés par un rival puissant et jaloux, n'ont pu se

rejoindre que dans la tombe. Pleurez, amans, pleurez, et apprenez que

l'espoir d'une telle réunion fut la plus douce consolation qu'ils eurent

pendant leur courte vie._

»_Alexandrine gît ici depuis 1599, et Léopold, dont on n'a pu obtenir

que le cœur et les cheveux, fut réuni à celle qu'il avait adorée, en

1608_».

* * *

Quittons cet asyle des morts, s'écria Victor; il me fait trop de

mal.--Oui, quittons-le, monsieur, interrompit Valentin; il y a déjà plus

de deux heures que je voulais vous le proposer: je n'aime pas cela, moi,

ça m'attriste trop.

Valentin, enchanté de la résolution que vient de prendre son maître, le

suit avec plus de fermeté. Tous deux apperçoivent enfin un escalier, le

montent, croyant se retrouver dans l'église, et restent fort étonnés de

voir un vaste jardin, semé de croix noires de tous les côtés. C'est le

cimetière, monsieur, s'écrie Valentin: où diable nous sommes-nous encore

fourrés?....

Comme tous les murs offrent des brèches, il est facile de sortir de ce

lieu triste encore, et il est d'ailleurs instant de se réfugier dans la

maison, car l'orage semble être redoublé, et les coups de tonnerre se

succèdent avec une rapidité effrayante.

Victor et Valentin montent de vastes escaliers, et se trouvent enfin

dans de longs corridors. Ici Valentin est plus tranquille, et Victor,

qui ne trouve rien de curieux à voir dans ce bâtiment ruiné, ne cherche

qu'une chambre où il puisse passer le reste de la nuit. Une cellule est

ouverte; il y a même quelques meubles. Nos deux voyageurs la visitent

bien par-tout, et s'y enferment dans le dessein d'attendre le jour et la

fin de la pluie. Leur intention n'est pas de dormir, ce qui ne serait

pas prudent dans un endroit ouvert de tous côtés, où ils n'ont encore

apperçu qu'une femme, quelques recherches qu'ils aient faites. Il est

probable, en effet, que cet antique monastère est inhabité: une seule

femme s'y trouve, et sans doute c'est celle qui s'y est renfermée par

désespoir.

Victor, accablé par la chaleur insupportable de l'air qu'il respire,

dépose ses armes, une partie de ses vêtemens. Il examine tranquillement

le tableau effrayant que lui offre la nature en feu, lorsqu'il croit

entendre des soupirs assez près de lui. On parle même, on se plaint....

et il est impossible de distinguer ni le son de la voix, ni les

exclamations de la personne qui gémit.... Victor écoute; c'est sans

doute dans une cellule voisine, car en mettant l'oreille contre le mur à

gauche, on entend plus distinctement que c'est la voix d'une femme. Je

ne puis résister au desir de la trouver, s'écrie Victor; il faut que je

la voie, que je la console. Viens avec moi, Valentin, ou reste là; je

vais tâcher de pénétrer dans cette cellule, dont l'entrée est sans doute

à côté de la nôtre.--Je vous suis, monsieur, répond Valentin, je ne suis

pas fait pour vous abandonner.

Victor se rhabille à la hâte, reprend ses armes, et sort avec son valet.

Ils croient entrer chez l'inconnue; ils se trompent. Point de porte à

côté de la leur; un long mur de corridor, et voilà tout. Ils se mettent,

en conséquence, à courir toute la maison, en haut, en bas, de tous les

côtés. Ils entrent par-tout où l'on peut entrer, frappent à toutes les

portes qui sont fermées, et qu'on n'ouvre pas. Rien, personne; le

silence, et l'écho qui répète le bruit qu'ils font, voilà tout.

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 32 / 38 段