La femme inconnue ouvre, en disant ces mots, la croisée de la chambre de

Victor, et se précipite dans la campagne! Dieu! s'écrient ensemble

Victor et Valentin, en courant à la croisée, elle s'est tuée!....

L'inconnue ne s'était pas tuée en tombant, comme le craignaient nos

amis; mais elle était restée au bas de la croisée, baignant dans son

sang. Quel malheur! quel malheur affreux! que feront nos voyageurs! Ils

prennent leur parti: Valentin, qui peut être plus adroit que Victor à

trouver les issues d'une maison qu'aucun d'eux ne connaît, Valentin

court les escaliers en appelant du monde. Un homme, qui lui est

étranger, ouvre une porte, en sort en tenant une lumière, et demande ce

qu'il y a? Venez, monsieur, venez avec moi, lui crie Valentin.

L'étranger suit le domestique de Victor, et tous deux rentrent dans la

chambre où l'amant de Clémence est livré au plus grand trouble. À la

clarté de la lumière que tient l'étranger, Victor croit reconnaître

quelques-uns de ses traits; il est prêt à lui demander en quel lieu il

l'a vu; mais il remet cette question peut-être indiscrète, et ne peut

que lui raconter naïvement, et dans tous ses détails, la conversation

qu'une femme, qu'il ne connaît pas, vient d'avoir avec lui, ainsi que

l'action désespérée de cette femme, qui sans doute s'est blessée.

L'étranger, très-ému, regarde par la croisée, et s'écrie: Matilde!

est-ce bien vous! avez-vous pu commettre cet acte de démence!--Oui,

barbare Forly, s'écrie à son tour Matilde d'en bas! et c'était pour

éviter de te donner ma main; mais le sort ne l'a pas voulu.... Je

meurs, hélas! je meurs!....

Forly, car c'est lui, sort de la chambre, va réveiller du monde. Des

domestiques se lèvent à la hâte, vont ouvrir les portes de la maison; on

court à la malheureuse Matilde, qu'on relève et qu'on porte dans

l'intérieur, chez son père, à qui l'on apprend cette triste nouvelle.

Victor, Valentin se sont transportés aussi chez le vieillard, et sont

témoins de tout ce qui s'y passe. Frédérik, dit Forly au père de

Matilde, voilà un trait de folie de votre fille des mieux caractérisés!

Eh quoi, Matilde, s'écrie Frédérik, fille imprudente et insensée! vous

avez pu.... à la veille d'un hymen qui faisait tout mon espoir!....--Il

est reculé au moins ce fatal hymen, répond Matilde d'une voix faible et

souffrante!....

Tout le monde s'empresse auprès de l'infortunée, qui a le bras droit

absolument cassé; et Forly, qui paraît en effet dur et brutal, ainsi que

Matilde l'a annoncé, s'approche de Victor, le fixe d'un air sombre, et

lui dit à voix basse: Demain, j'aurai deux mots à vous dire.--Parlez

sur-le-champ, lui répond de même l'amant de Clémence.--Non, non, demain,

nous nous verrons de près.

Victor ne peut concevoir ce que lui veut le brusque Forly; il s'en

inquiète peu, et répète au vieux Frédérik les détails de la visite de

Matilde, et du refus qu'il lui a fait de se prêter à ses vœux, refus qui

a causé un malheur qu'il était impossible de prévoir. Frédérik fait à

Victor des éloges sur la délicatesse de son procédé, et le conjure de

retourner chez lui pour y goûter un repos qu'il est désespéré de voir

interrompu. Victor le prie obligeamment de lui permettre de lui offrir

des consolations pendant le reste de cette cruelle nuit, et le vieillard

y consent. Forly se retire, en témoignant une insensibilité qui choque

vraiment Victor. Matilde est reportée chez elle, où les soins les plus

pressans lui sont prodigués, et Victor reste seul, ainsi que Valentin,

avec Frédérik, qui leur conte en peu de mots les motifs du désespoir de

sa fille.

«Elle a toujours eu, leur dit-il, l'esprit romanesque, et même un peu

aliéné. Vous avez vu ce jeune homme qui sort d'ici; c'est le gendre que

je me suis choisi. Forly est très-riche, mais c'est un homme qui a

beaucoup voyagé sur mer; les marins ne sont pas galans: il n'a pas plu à

Matilde; j'ai pensé que la rudesse seule du caractère de Forly était la

cause de cet éloignement pour un hymen que je brûlais de terminer. J'en

ai prescrit le jour; c'est aujourd'hui qu'il devait se célébrer, cet

hymen fortuné, ici même, dans la chapelle de ma maison. Hier, mon gendre

est revenu de la ville, où il va tous les jours pour des affaires que

j'ignore, mais qu'il veut, dit-il, terminer. Il était très-fatigué: je

l'ai envoyé se reposer. Ma fille était renfermée chez elle, tout mon

monde était couché, seul je veillais lorsque vous avez frappé. Je vous

reçois ici, enchanté, en vous offrant l'hospitalité, de pouvoir vous

engager à partager tous les plaisirs que devait offrir cette journée, et

ma fille, plus qu'indiscrète, va vous importuner: vous lui refusez, avec

raison, des services indignes de votre délicatesse, et l'insensée nous

plonge tous dans la douleur! Ah! monsieur, quelle scène douloureuse pour

le cœur d'un père!.... Vous resterez néanmoins; n'est-ce pas que vous

promettez vos consolations encore pendant toute cette

journée?--Monsieur, des affaires pressées....--Vous resterez, je

l'exige, et en bonne compagnie, car j'attends plus de trente personnes;

mes amis, mes parens! que leur dire, hélas! que leur dire»!

Victor se serait bien remis en route à l'heure même; mais il voulait se

donner le temps d'apprécier ce Forly, qui avait, disait-il, deux mots à

lui dire. Victor cherchait à se rappeler en quel lieu il l'avait vu,

car il ne lui était point du tout inconnu. Que lui voulait ce Forly, qui

lui avait témoigné de l'humeur? était-il jaloux? croyait-il que sa

prétendue était venue à un rendez-vous chez lui? Quelles extravagances

passaient donc par la tête de cet homme, dont les traits d'ailleurs

annonçaient la fausseté et la brutalité?.... Matilde était sacrifiée;

elle avait eu raison, l'infortunée! Un père faible et crédule la livrait

à un homme peu fait pour être aimé d'une femme sensible; mais quand

Victor aurait cru Matilde, quand il aurait eu plus de sujets de la

plaindre et de la servir, pouvait-il, étranger dans une maison où il est

reçu avec honnêteté, pouvait-il faire évader la fille de son hôte, et

s'exposer ainsi aux reproches mérités de tout le monde? Oui, le père a

raison, sa fille a la tête un peu dérangée, sa conduite le prouve; et

Victor, qui a bien assez de ses propres malheurs, est très à plaindre

d'avoir mis le pied dans cette maison, où on veut lui faire une affaire

particulière d'un événement qu'il n'a pu empêcher.

Le lendemain, la maison se remplit de gens parés qui croient venir à une

noce, et qui apprennent avec chagrin l'accident de la nuit. Frédérik

cherche à faire bonne contenance. Il fait servir un superbe repas, et

l'on se met à table. Forly cependant ne paraît point encore, et c'est

lui que Victor attend. On vient dire tout bas à Victor qu'on le demande

au jardin. Victor, ne doutant point que ce ne soit son agresseur,

descend, et rencontre en effet Forly, qui pâlit à son approche, et lui

dit d'un ton brusque: Me reconnaissez-vous?--Je vous ai vu quelque part,

mais je ne sais où.--Vous ne vous rappelez pas mes traits?--Non.--Prenez

garde à ce que vous dites, car vous pourriez me perdre ici; mais si je

prévoyais, si je me doutais que vous eussiez cette pensée, je prendrais

l'avance, et je vous perdrais vous-même.--Moi, homme grossier et

malhonnête, vous pourriez me perdre: qu'ai-je fait? peut-on

m'accuser?...--Je sais qui vous êtes.--Vous savez?--Il suffit. Matilde

s'est plaint à vous cette nuit. Elle a pu pénétrer mes secrets, vous les

communiquer.... J'exige que vous sortiez sur-le-champ de cette maison;

sur-le-champ, vous m'entendez, ou je saurai vous en faire

chasser.--Impudent!--Vous connaissiez Matilde: elle n'aurait pas été

vous trouver chez vous à une heure si indue, si vous n'étiez son

confident.--Je vous jure...--Allons, allons, il était fort bien arrangé,

votre petit projet. Vous feigniez d'être égaré, de demander

l'hospitalité ici, et tout cela était convenu avec Matilde.--Forly, je

n'ai jamais déguisé la vérité; et quand je vous proteste....--Toutes vos

protestations ne m'intimideront pas. Vous faites semblant de ne pas me

connaître, et vous me connaissez; mais vous allez vous retirer

sur-le-champ de cette maison, je le veux; sinon....--D'autres affaires

m'appellent: je me proposais de reprendre ma route dans quelques heures;

mais tes menaces m'engagent à prier le respectable père de Matilde à me

souffrir ici quelques jours. Si cet arrangement ne te plaît pas, je suis

prêt à te donner toute autre satisfaction.

Victor et Forly vont peut-être mesurer leurs armes à l'insu de Valentin

et de tous les convives, lorsque Frédérik lui-même se présente, et

demande à son gendre futur quel motif peut l'éloigner d'une société

aimable et choisie qui l'attend.--Vous le saurez là-haut, lui répond

Forly.

Tous trois montent dans le salon à manger, où la compagnie se plaint de

l'absence de Forly. Je ne puis, messieurs, s'écrie tout haut le méchant

homme, je ne puis vous dissimuler la cause de mon indignation, ni

souffrir que vous vous compromettiez tous avec cet homme. Ce misérable

que vous voyez (_il désigne Victor_), vous ne le connaissez point: eh

bien! c'est le fils de l'infâme Roger!--Ciel! s'écrie-t-on de toutes

parts....

Un coup de foudre vient de frapper tous les convives: à ce nom de Roger,

les femmes fuient en criant, et les hommes restent saisis d'horreur.

Victor est pétrifié: il n'a point la force de poursuivre, encore moins

de démentir le perfide Forly; il n'a point le courage de s'excuser, il

ne peut prononcer un seul mot; mais comme il est atterré! La pâleur de

la mort a décoloré ses traits si doux. Il fixe avec effroi Forly, qui

jouit de son trouble; et s'il n'était pas appuyé sur Valentin, qui est

aussi stupéfait que lui, il tomberait, privé de sentiment!

Quelle horrible situation! Eh! faut-il déjà qu'il partage l'infamie d'un

nom, quand il ne partage point les crimes qui lui ont donné cette

funeste célébrité!

CHAPITRE VI,

QUI DIVISE, À DESSEIN, L'INTÉRÊT.

Victor est resté seul, absolument seul avec Valentin; tout le monde

s'est éloigné de lui comme d'une bête féroce dont l'approche est

redoutable. Les femmes vont se trouver mal dans les appartemens, tandis

que les hommes descendent au jardin, et se réunissent pour tenir

conseil. Les uns proposent de livrer à la justice, c'est leur

expression, le fils du plus grand scélérat qui soit sur la terre.

D'autres pensent qu'avant tout, il faut l'enfermer dans une cave, et

mettre tous les chiens en sentinelle à sa porte. Le vieux Frédérik

frémit d'horreur quand il songe qu'il a reçu chez lui le fils de Roger;

mais Forly, qui lui fait des reproches sur sa trop grande facilité à

recevoir des étrangers, ouvre un avis plus doux, et qu'il a bien ses

raisons pour appuyer. Mes amis, dit-il, mes amis, écoutez-moi: je ne

suis point méchant; non, je ne veux pas la punition du coupable. Il n'a

fait aucun mal ici, n'est-ce pas? eh bien! laissons-le aller,

croyez-moi, laissons-le aller; qu'il aille ailleurs trouver le juste

châtiment de ses crimes, et ne nous mêlons plus de cette affaire.

Ainsi parle le traître Forly. On n'est pas de son avis, on le combat, il

répond. Pendant cette espèce de débat, Valentin, qui a vu par une

fenêtre le groupe des opinans, pense, avec raison, qu'il est question de

persécuter son pauvre maître. Sauvons-nous, monsieur, dit-il à Victor,

qui est encore écrasé sous le coup qu'on vient de lui porter;

sauvons-nous, ou vous êtes perdu.--Eh! que m'importe? c'est l'existence

que je crains, et non la mort.--Si ce n'était que la mort, mon bon

maître; mais les cachots, les questions, les interrogatoires; il faut

tant de temps pour prouver son innocence, tandis qu'il ne faut qu'une

minute pour paraître coupable! Allons, mon Victor, croyez-moi, tandis

qu'ils sont occupés, descendons doucement, et gagnons la porte qui est

ouverte.--Moi, fuir, Valentin! moi, me sauver comme un vil criminel!

Non; je veux absolument m'expliquer, je veux punir cet abominable Forly,

que je reconnais bien à présent. Le monstre! il faut que son sang lave

l'affront qu'il vient de me faire devant tant de monde; il faut, te

dis-je, que je le trouve, et qu'il tombe sous mes coups.--Quel est donc

ce Forly?--C'est à lui de trembler....--Monsieur, monsieur, ils

montent.--Qui?--Le maître de la maison et tous ses amis.--Eh bien! ils

m'entendront.--Ils ne vous écouteront pas, et vous êtes perdu sans

ressource.

Frédérik arrive en effet à la tête du conseil: Forly est à ses côtés.

Jeune homme, dit Frédérik à Victor, jeune homme, dont l'aspect est si

intéressant et le langage si doux, mais qui porte une ame perverse et un

nom odieux aux honnêtes gens, remercie-nous de borner, à un simple

bannissement, la vengeance que les loix réclament de nous. Fuis,

va-t-en, et n'infecte plus de ton souffle impur l'air qu'on respire

ici.--Monsieur....--Fuis, te dis-je, ou crains que mes gens n'exercent

sur toi et sur ton complice, leurs bras vigoureux.--Écoutez-moi; cet

homme que vous voyez, ce prétendu Forly...--Faut-il que j'emploie la

violence pour te chasser d'un lieu où ta présence a porté le malheur et

l'épouvante?....--C'est-lui, monsieur, c'est Forly qui...--Imite ton

complice, crois-moi, sauve-toi sans retard, (_Valentin entraîne en effet

Victor_.)--Non, vous m'écouterez, s'écrie de nouveau l'infortuné Victor,

en se précipitant aux genoux du vieillard, homme bienfaisant et

sensible, vous seul saurez mes malheurs, si vous daignez m'entendre.

On n'écoute plus Victor; chacun le pousse, Forly le premier; on

l'emporte et on le jette, ainsi que Valentin, à la porte de la maison,

qui se referme sur eux, sans qu'ils aient pu faire entendre deux mots de

justification au milieu des criailleries de ceux qui venaient de le

chasser d'une manière si ignominieuse. Victor se retourne; il apperçoit

les parens et amis du vieillard aux croisées, et armés de fusils. Ils le

menacent de le tuer, s'il fait un seul geste pour rentrer.

Victor va braver cette nouvelle menace; mais Valentin, qui tremble de

tout son corps, entraîne son maître, et le porte, pour ainsi dire,

jusques par-delà la montagne, où ils ne voient plus la maison, et ne

sont plus vus de personne.

À mesure que je décris les tristes aventures de mon héros, je sens que

les expressions me manquent de plus en plus pour peindre l'état de son

ame après les secousses violentes qu'il éprouve. Comment décrire ici la

douleur de ce bon jeune homme? comment se faire même une idée de toutes

les réflexions qu'il doit faire? Le voilà chassé honteusement, banni

d'une société honnête à qui il fait horreur, et pourquoi? parce qu'il

doit le jour à un scélérat dont le nom fait pâlir tout le monde! Voilà

donc qu'il porte la peine de l'infamie! voilà donc les malheurs qui

l'attendent toute sa vie! exilé de tous les coins de la terre où il sera

reconnu, il va payer, par la vie la plus orageuse, le crime d'une

naissance qu'il n'a pu empêcher, et qu'il n'a pas demandée au destin.

Honte, opprobre, douleurs et regrets, voilà son partage! est-il un homme

sur la terre plus à plaindre? en est-il un plus intéressant?

Victor reste quelques momens sous la pointe du rocher qui, la veille,

l'a garanti des effets de l'orage. Valentin est auprès de lui; le bon

Valentin essuie ses larmes, et le console avec toute la naïveté, toute

l'expansion d'un bon cœur; mais Valentin n'est pas encore tranquille sur

les suites de cette affaire. Il craint que les gens de la maison de

Frédérik ne changent de dessein; il appréhende qu'on poursuive son

maître, qu'il tremble déjà de voir gémir long-temps dans des cachots

avant qu'il puisse se justifier. Valentin l'engage à marcher encore

jusqu'à la nuit, et à se retirer pendant quelques jours dans un lieu

écarté, ou peu fréquenté. Vous ne savez pas, ajoute-t-il, mon cher

maître, vous ne devinez pas l'impression d'horreur qu'on éprouve, dans

toute l'Allemagne, au seul nom de Roger; le fils de Roger paraîtrait une

excellente capture, et c'est à qui s'en ferait honneur. Je ne conçois

pas même comment ces gens-là vous ont laissé échapper.--Je le conçois

assez, moi, lui répond Victor. C'est ce prétendu Forly, ce misérable

déhonté, qui les aura pressés de me congédier ainsi: il avait trop

d'intérêt de me voir hors de cette maison. Apprends que le barbare Forly

n'est autre que ce farouche Morneck, un des officiers de l'armée de

Roger, que j'ai vu à l'attaque du château de mon bienfaiteur, et que

j'ai bien plus remarqué dans le camp des Indépendans, lors de la revue

que Roger fit faire de ses troupes devant moi. Oui, mon ami, c'est

Morneck lui-même, que j'étais bien éloigné de soupçonner d'abord dans

Forly; mais que j'ai bien reconnu lorsqu'il a dévoilé, d'une manière si

lâche et devant tout le monde, le fatal secret de ma naissance. Ce

scélérat a craint que je me fusse rappelé ses traits et sa profession;

il a redouté que j'éclairasse sur sa trahison le crédule Frédérik, qu'il

trompe sous un nom supposé, comme Verdier, l'ami de Roger, séduisit

autrefois la fille de M. de Sélinvil, et le monstre a juré ma perte; il

m'a fait chasser honteusement pour prévenir ma franchise, et n'a pas

voulu me laisser parler, pour prévenir des explications qui l'eussent

perdu à ma place. La malheureuse Matilde avait bien raison de redouter

l'hymen de ce brigand, dont elle soupçonnait l'infâme conduite. Hélas!

si j'avais pu me douter du danger qu'elle courait, je me serais empressé

de lui procurer les moyens de fuir: je les lui ai refusés; elle a été la

victime de son désespoir, et moi je l'ai été de l'excès de ma

délicatesse. Il est donc décidé, grand Dieu! que tout ce que je ferai

pour pratiquer la vertu tournera contre moi pour agraver mes peines!...

Eh bien! elle est dans mon cœur, cette vertu que je chéris malgré ses

dangers; elle y est gravée en traits de feu, et n'en sortira jamais. Que

les hommes me persécutent, que le destin me poursuive, que toutes les

actions de ma vie soient empoisonnées par les préjugés ou les faux

raisonnemens de la société, je serai toujours fidèle à l'honneur, que

j'ai juré de suivre; à Dieu, dont je dois respecter les arrêts,

dussent-ils me frapper; et à mon amante, que je continuerai de chercher

toujours. J'ai fait ce serment sacré, je l'observerai religieusement, et

avec toute la fermeté que donnent une conscience paisible et un amour

excessif. Oui, Clémence, je t'adorerai toujours; tu sais ma naissance,

toi; et, bien loin de me mépriser, tu me chéris d'autant plus que je

suis malheureux; tu es donc la seule, la véritable amie que j'aie sur la

terre? Oh! combien je serais ingrat, si je ne répondais pas à tant

d'indulgence, à tant de tendresse!

Monsieur, interrompit Valentin les larmes aux yeux, monsieur!.... vous

n'avez qu'une amie, dites-vous? ah! vous oubliez donc votre pauvre

Valentin!.....--Moi, mon fidèle, moi, t'oublier quand tu me sacrifies

tout, quand tu t'associes à mes peines, à mes courses vagabondes, à mon

opprobre même; car tu viens de courir les mêmes dangers que moi: si

j'étais un scélérat aux yeux de ces insensés, tu passais pour mon

complice. Ô bon Valentin! j'ai une amante adorable; mais j'ai aussi un

ami, un tendre ami, qui ne me quittera jamais, tant que je ne lasserai

point son zèle ni son amitié!--Moi, me lasser, mon maître! ah! vous ne

le pensez pas!...

Victor et Valentin se serrèrent étroitement avec la plus touchante

effusion; ensuite Victor, qui se trouvait plus consolé par le charme de

la confiance, et sur-tout par le calme de la vertu, se leva, et tous

deux reprirent leur route; mais ils jugèrent à propos, par prudence

seulement, de s'enfoncer dans des chemins tortueux, et de traverser une

vaste plaine qui se trouvait devant eux, et dans laquelle on

n'appercevait qu'un seul bâtiment, dont l'extérieur annonçait de loin

une église.

Voilà, dit Victor, un de ces temples où les mortels vont abaisser leur

front devant l'Être qui les a créés; c'est le lieu de la prière;

c'est-là que l'homme, seul avec Dieu, lui demande pardon de ses erreurs,

et implore sa miséricorde. Allons-y, Valentin; entrons dans cet asyle

pieux, et qu'un saint recueillement nous gagne la protection de l'Être

suprême, qui, jusqu'à présent, ne nous a point abandonnés. Prions-le

pour l'infortuné Victor, pour son fidèle serviteur, et sur-tout pour

l'adorable Clémence, qui, si elle n'est point rendue à son père, est

peut-être à présent en butte aux traits du malheur pour moi, pour moi

qu'elle aime et qui l'adore. J'ai prié souvent, Valentin, et j'ai

remarqué que toutes les fois que j'ai prié, mon ame a été plus

tranquille.

Valentin est de l'avis de son maître, et tous deux s'acheminent vers

l'église qu'ils croient habitée, où ils s'imaginent rencontrer la paix

du cœur et la tranquillité; mais qui va leur offrir des aventures

nouvelles.

Avant de les raconter, ces aventures singulières, je dois revenir à

Clémence, que j'ai laissée seule, fuyant, avec la nuit qui se dissipe,

la maison de son père, où elle ne voit plus son amant. Rejoignons

Clémence, cher lecteur, et suivons ensemble ses pas tremblans, sa marche

incertaine, que l'amour seul peut accélérer.

Trois heures donc ont sonné à l'horloge du château; l'aurore commence à

paroître, et Clémence a déjà refermé sur elle la petite porte qui donne

dans la campagne. Clémence se rappelle que c'est par cette porte,

favorable aux amans, que Victor a déjà voulu la fuir. Elle se souvient

qu'à quelque distance du château, Victor avant de le quitter, ainsi

qu'il en avait l'intention, se retourna pour voir encore une fois la

croisée de son amante, et lui chanta une romance plaintive qui lui

exprimait ses tristes adieux. Clémence se retourne de même, après avoir

fait à-peu-près trois cents pas; elle examine la maison paternelle, ce

berceau paisible de son enfance. Elle pleure, Clémence, et détaille avec

des yeux inquiets tout l'extérieur du manoir de Fritzierne, qu'elle voit

sans doute pour la dernière fois!... Clémence soupire et chante à son

tour, les couplets suivans qu'elle improvise, ainsi qu'il est très-aisé

de le voir, par le ton plus simple que poétique qui en fait le charme.

ROMANCE.

Ce fut dans ce lieu solitaire

Qu'un jour un amant malheureux

Fit à celle qui lui fut chère

Les plus tendres adieux.

_Je n'emporte point l'espérance_,

Disait-il en fuyant Clémence,

Sa Clémence qu'il adorait!

Pensait-il qu'elle survivrait

Aux regrets de l'absence!

Hélas! je suis l'infortunée

Que fuyait ce cruel amant;

Il croyait que sa destinée

Me touchait faiblement.

Livrée à ma douleur amère,

Loin de lui triste et solitaire,

Je ne puis exister sans lui!....

Pour lui je m'arrache aujourd'hui

Des bras d'un tendre père.

Adieu, castel, où mon enfance

Reçut la touchante leçon

De la vertu, de l'innocence;

Adieu, vaste maison!

Tu n'étais plus pour la tendresse,

Pour la douce délicatesse,

Qu'un triste et douloureux séjour!....

Tu n'étais plus fait pour l'Amour,

Et l'Amour te délaisse.

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 31 / 38 段