répéter, que jamais il ne se séparerait de lui, et notre héros se livra
aux justes regrets que devait lui causer la mort d'une femme qui avait
été l'amie de sa mère, qui l'avait vu naître, qui l'avait enfin sauvé de
la honte, du crime peut-être, en l'arrachant au coupable Roger. Il est
vrai que cette madame Germain, après avoir fait son bonheur, en
confiant son enfance au baron de Fritzierne, causait aujourd'hui tous
ses maux; c'était son entrée dans le château qui en avait banni Victor
et Clémence.... Clémence! elle était donc aussi errante, vagabonde!
Victor ne savait que sa fuite, sans connaître ses projets; Victor
croyait que Clémence n'était sortie du château de Fritzierne que pour
courir après son amant, pour le chercher par tout l'univers: quelque
insensée que fût cette résolution qu'il attribuait à Clémence, Victor ne
pouvait la blâmer d'un excès d'amour, qui, en troublant sa raison,
l'avait forcée à manquer aux devoirs de la piété filiale. Mais de quel
côté a-t-elle tourné ses pas? S'il le savait, Victor, comme il se
hâterait d'aller la rejoindre! comme il volerait vers cet objet cher et
si aimant! Elle n'a point de parens, point d'amis chez qui elle puisse
aller: elle court donc à l'aventure, et le baron de Fritzierne erre
aussi au hasard pour chercher ses traces, qu'il ne connaît pas plus que
Victor! Ciel! quelle réflexion douloureuse vient frapper Victor! Si le
baron s'était imaginé que Victor est le complice de la fuite de
Clémence! s'il présumait que Victor, en fuyant, ait pu entraîner sa
fille avec lui, lui donner un rendez-vous, un point de ralliement pour
se rejoindre! il est possible que M. de Fritzierne forme ces injustes
soupçons; et alors il accusera Victor, et Victor passera à ses yeux pour
un vil séducteur! Comme il souffre, Victor, de cette idée affreuse qui
afflige son esprit et son cœur. Il ne suffit donc pas, s'écrie-t-il, de
ne point faire le mal, on peut donc être toujours soupçonné de l'avoir
commis, et l'on n'en est pas moins en butte aux traits du mépris et de
la haine des hommes! Surmontons cette nouvelle crainte, qui peut n'être
que trop fondée, reposons-nous sur la tranquillité de ma conscience:
elle est mon guide, mon soutien, mon consolateur, et sans ma
conscience, sans le témoignage de ma probité que j'ai là, dans mon cœur,
je ne pourrais plus supporter la vie!
Ainsi parla Victor. Comme il était tard, et que le repos lui était
nécessaire, il songea à en prendre un peu, en engageant Valentin à en
faire autant près de lui. Valentin ne se fit pas prier, et ce bon garçon
dormit comme un homme que le sort n'a livré ni aux remords, ni aux
regrets, ni aux douleurs.
Victor, que le sommeil fuyait depuis long-temps, se promit bien de
suivre le dessein qu'il avait d'abord conçu de parcourir toute
l'Allemagne. Clémence, se dit-il, Clémence, qui me cherche sans doute,
présumera bien que je n'irai pas changer de climat, encore moins visiter
les autres empires de l'Europe. Un amant banni des lieux qu'habite sa
maîtresse est comme la timide fauvette, qui, effrayée par les cris de
joie de l'indiscret qui veut lui ravir le nid de ses petits, fuit de ce
nid à tire-d'aile, mais tourne sans cesse autour, le guette de l'œil, ne
le perd jamais de vue, dans l'espoir d'y rentrer, si le ravisseur a la
sensibilité de respecter sa triste famille. Tel est l'amant bien épris;
il fuit, mais il ne peut abandonner la patrie de celle qu'il adore;
l'air qu'elle respire lui est nécessaire, et s'il ne peut rester près de
l'asyle de son amante, il ne s'en éloigne jamais assez pour n'avoir pas
la faculté d'y retourner en peu de temps. Si Clémence a fait cette
réflexion, elle cherchera Victor dans les environs de la Bohême. Dans
les environs de la Bohême! et si son père la retrouve, s'il la contraint
à le suivre, comme cela est présumable, elle est de nouveau perdue pour
Victor. Singulier effet de l'amour joint à la délicatesse! Victor
regrette que Clémence ait fui son vieux père, et Victor serait désespéré
que le baron retrouvât Clémence; il lui semble même qu'elle est à lui
maintenant, qu'il va la rejoindre aisément, qu'ils sont comme ensemble,
puisqu'elle n'est plus sous la puissance paternelle. Victor aurait
desiré qu'elle ne quittât jamais son père, et Victor desire maintenant
qu'elle puisse se soustraire à ses recherches.... Voilà l'amour, voilà
ses indécisions et ses erreurs.
Victor se propose donc de retourner dans son pays, de visiter exactement
la Saxe, la Silésie, la Moravie, l'Autriche, la Bavière, la Franconie,
tous les cercles qui entourent la Bohême, il ne négligera pas une
masure; et si ses recherches sont infructueuses, en tournant autour du
climat sauvage qui a vu naître Clémence, il parcourra l'Allemagne
entière, la Prusse, la Pologne, la Hongrie, l'Italie, la Savoie, la
France, toute l'Europe, en un mot; par-tout il demandera Clémence, aux
hommes, aux forêts, aux échos, et il faudra bien qu'il la trouve, si
elle n'est pas rentrée au château de son père. Il lui sera très-facile
de s'éclaircir sur ce dernier point, en engageant Valentin à entretenir
une correspondance suivie avec la fermière qui s'est chargée d'élever le
petit Hyacinthe. Cette fermière est voisine du manoir de Fritzierne;
elle saura tout ce qui s'y passera, en rendra un compte exact à
Valentin; et si Clémence n'est pas retrouvée par son père, ce bonheur
doit être réservé à Victor, qui ne prendra plus de repos jusqu'à cette
heureuse découverte. Voilà qui est convenu; Victor en fait le serment
sur le portrait de Clémence, et sur l'écharpe écarlate que son amante a
fixée sa poitrine avant qu'il parte pour le camp de Roger. Victor baise
mille fois ce voile précieux qui ceignit jadis la tête de Clémence, et
que les zéphyrs se plurent à soulever sur ses épaules. Cette écharpe,
don sacré de l'amour, est le gage de la tendresse de son amie; il y a
tracé ces mots sur la soie: _Dieu, l'amour et l'honneur_; c'est la
devise des anciens paladins, c'est la devise que Victor chérit; elle
lui dit de mettre sans cesse sa confiance en l'Être suprême, de penser
toujours à celle qu'il adore, et d'écouter, en toute occasion, la voix
de sa conscience, qui l'a déjà soutenu dans les secousses violentes
qu'il a éprouvées.
Victor, fort de la résolution qu'il a prise, voit s'avancer à pas lents
le char radieux du soleil; il éveille Valentin, qui, fatigué comme il
l'est, va dormir toute la journée, et tous deux se disposent à retourner
en Bohême, qu'ils vont traverser seulement pour entrer de-là dans la
Bavière, qu'ils veulent d'abord parcourir.
Ils sont prêts à partir, lorsqu'un jeune homme entre précipitamment chez
eux, et se jette dans les bras de Victor, qu'il accable des plus tendres
reproches: c'est Henri. Henri s'est apperçu la veille que son ami
s'était échappé secrètement de la maison de son père. Henri s'est douté
que Victor revenait chez lui, et, dès l'aurore, il s'est empressé de se
rendre à Léipsick, pour tâcher de ramener son ami au bois de Rosendhall.
Henri lui fait les propositions les plus agréables. Il va se marier,
Henri; il va épouser Constance, qu'il adore. Nous irons, dit-il à
Victor, ma femme et moi où tu voudras. Constance est une riche
héritière, dont les biens immenses sont plus que suffisans pour nous et
pour toi; tu seras heureux enfin, cher Victor, tu seras tranquille; et
si tu peux parvenir à oublier Clémence, si tu peux te faire une raison
sur le malheur de ta naissance, tu passeras avec nous des jours doux, et
filés par la tendre amitié. Moi oublier Clémence, lui répond Victor! eh!
je viens encore tout-à-l'heure de jurer de lui consacrer mes moindres
vœux et mes moindres démarches! Non, Henri; je pars, je vais chercher
cette amie de mon cœur, et je ne prends plus de repos que je ne l'aie
rencontrée, quelque part sur la terre.
Henri, qui ne comprend rien à cette résolution de Victor, fait tous ses
efforts pour l'en détourner: il ne peut y parvenir; Victor est
inébranlable; les grands biens, la vie tranquille, l'état heureux qu'on
lui propose, il refuse tout: c'est Clémence qu'il lui faut, ce n'est
point la fortune; il ne voit que Clémence: tout entier à l'amour, il ne
sent plus rien pour l'amitié. Victor enfin embrasse Henri, le remercie
de ses offres avantageuses, et lui dit un éternel adieu.
Ingrat ami, lui dit Henri en versant quelques larmes, tu me quittes, tu
renonces à la vie paisible que je te propose; va courir mille aventures
nouvelles; va t'exposer de nouveau aux coups du malheur qui semble te
poursuivre, et que tu parais chercher; je ne te presse plus, mais je
souffre beaucoup de ton insensibilité. Tu me méprises peut-être
maintenant, parce que tu as vu hier mon père, parce qu'il professe un
état, bas à la vérité, que je n'ai jamais approuvé, et que je vais lui
faire quitter. Si tu me juges comme lui, Victor, apprends à me
connaître; lis ce cahier que j'ai écrit exprès pour toi; il contient le
détail de mes aventures; tu verras qui je suis, qui j'ai voulu être, et
ce que je me propose de devenir. Adieu, Victor; garde ces mémoires d'un
homme qui t'a trop peu connu; mais qui emportera au tombeau le souvenir
de ton amitié, de tes rares qualités et de ta bienfaisance. Adieu.
Henri soupire, serre encore une fois Victor dans ses bras, et se retire.
Victor ému de cette touchante séparation, mais s'enorgueillissant
d'avoir eu le courage de sacrifier l'amitié à l'amour, jeta les yeux sur
le cahier de Henri, pendant que Valentin s'occupait de quelques
préparatifs nécessaires pour le départ.
Ce cahier de Henri, je ne puis l'offrir à mes lecteurs: c'est le seul
qui se soit égaré parmi les nombreux manuscrits du temps qu'il m'a fallu
consulter pour écrire cette histoire. Heureusement ce cahier perdu
n'occasionne point une lacune dans la marche des événemens qui donnent
de l'intérêt à ces mémoires. J'ai su seulement, par quelques détails
oiseux que je retranche ici pour ne point faire de longueurs, j'ai su,
dis-je, que Henri était le fils d'un riche Génevois; son père, qui
s'occupait le physique et de chimie, mangea toute sa fortune en
inventions, secrets, ou découvertes prétendues utiles. Le jeune Henri,
qui n'avait pas la manie de faire le devin, le sorcier, comme son père,
adorait Constance, fille d'un grand seigneur, son voisin. Tout avait été
arrangé pour leur mariage; mais la folie du père de Henri montait de
jour en jour à son comble; le père de Constance retira sa parole, et le
jeune Henri fit les plus vifs reproches au sien, en l'engageant à
renoncer à son vil métier. Celui-ci n'écouta point son fils; il voyagea,
fit rencontre d'une troupe de Bohémiens, épousa la vieille qui les
conduisait, et fut se fixer dans le bois de Rosendhall, près de
Léipsick, où il s'occupa plus que jamais de la magie noire, de toutes
les sottises de l'astrologie. Henri, que son père avait quitté sans le
prévenir, s'attacha plus particulièrement au grand seigneur, père de
Constance: ne pouvant devenir l'époux de cette jeune personne, il pria
son père de l'employer comme son secrétaire. Celui-ci y consentit; mais
bientôt, appelé en Prusse par une succession, il partit avec sa fille et
Henri. Ces trois voyageurs traversent l'Allemagne, sont saisis par la
troupe de Roger. Le père de Constance meurt sous leurs coups, ainsi que
ses gens; Constance elle-même est laissée sans mouvement sur le corps
sanglant de son père; et Henri, jeune homme qui peut faire un élève pour
la troupe des Indépendans, est entraîné, malgré ses cris et ses larmes,
par les brigands, qui, peu après, en entendant les menaces qu'il fait
d'immoler Roger, le plongent dans les cachots de ce monstre, dont Victor
a le bonheur de le délivrer. Pour Constance, elle fut recueillie par la
troupe des Bohémiens de Rosendhall, qui la portèrent, presque mourante,
à leur chef. Le père de Henri, reconnaissant l'amante de son fils, prit
soin de ses jours, et eut le bonheur de la rendre à la vie. Ce fut
quelque temps après que la vieille, qui ne connaissait pas le fils de
son époux, entendit dire à ses gens qu'on avait vu ce jeune homme à
Léipsick, et qu'il venait tous les soirs se promener au bois. La vieille
se trompa, comme on sait, prit Victor pour Henri, et tout se découvrit.
Maintenant Constance était libre d'épouser Henri: elle allait combler
ses vœux; et Henri, qui brûlait de réunir Victor à sa famille, se
proposait de forcer son père à renoncer à la magie, à congédier la
troupe de Bohémiens, et à partager tranquillement avec lui les grands
biens de son épouse.
Voilà tout ce que j'ai pu découvrir de cette histoire, très-longue selon
toute apparence, dans le cahier perdu écrit de la main de Henri
lui-même; car le manuscrit que j'ai suivi pour écrire l'histoire de
Victor, portait en tête de la page où la visite de Henri et le don qu'il
fait de son cahier sont détaillés, le chiffre 281, et je l'ai repris au
chiffre 412, pour suivre la vie de mon héros, ainsi qu'on va le voir
dans le chapitre suivant; ce qui prouve que la lacune est de 131 pages.
Au surplus, j'engage mon lecteur à ne point regretter cette lacune, car
il me semble qu'il perd plus de détails inutiles et verbeux que de faits
vraiment intéressans, faits étrangers d'ailleurs à l'histoire
intéressante de l'Enfant de la Forêt.
CHAPITRE V.
ENTREVUE NOCTURNE; AFFRONT SANGLANT.
Victor a lu le cahier de Henri; il y voit un amour traversé comme le
sien, mais plus heureux, puisqu'il est couronné. Victor est enchanté du
bonheur de son ami; quoiqu'il n'ait pas l'intention de le partager; il
admire en même temps la délicatesse de ses procédés. Si je n'aimais pas,
se dit-il, la maison de Henri serait pour moi un port assuré contre les
orages qui ont déjà traversé ma vie, et qui peuvent obscurcir encore mes
tristes jours. Voilà un homme riche qui sait mes malheurs, ma naissance,
et qui, loin de me mépriser, m'offre sa fortune et son amitié constante.
Ô Victor! faut-il que tu aies connu l'amour! faut-il qu'un serment,
fait il y a quelques momens, force tes pas à errer long-temps, toujours
peut-être, et sans trouver la femme divine que tu vas chercher!.... Que
dis-je! pourrais-je si-tôt le regretter, ce serment solemnel! aurais-je
la bassesse de me repentir d'aimer Clémence! Victor, qu'as-tu dit? qui a
pu te faire regretter ces liens charmans qui t'enchaînent à la beauté, à
l'innocence, à la vertu? Rougis, Victor, rougis, et songe à suivre la
loi que tu viens de t'imposer.... elle est aussi sacrée pour toi que le
fut jadis, pour le baron de Fritzierne, le serment qu'il fit aux mânes
de son épouse de t'adopter, de t'élever comme son fils. Pars, Victor, et
cherche Clémence; c'est-là le seul port où tu puisses trouver le
véritable bonheur....
Valentin est prêt, et Victor l'est aussi. Tous deux quittent enfin la
ville de Léipsick, reviennent sur leurs pas, traversent de nouveau la
Saxe, et se retrouvent, au bout de quelques jours dans la Bohême, où il
semble que leur destinée soit d'errer toujours. Comme leur dessein n'est
que de passer rapidement par ce royaume, qui leur rappelle Roger, sa
troupe et des souvenirs trop douloureux, ils prennent sur la gauche, et
vont se rendre enfin à Amberg, capitale du haut palatinat de Bavière
dans le Nordgow, et qui n'est qu'à huit lieues de Ratisbonne.
Je ne dirai point comment Victor s'informe en route de Clémence, avec
quel soin il interroge tous ceux qu'il rencontre, comment il s'y prend
pour désigner celle qu'il cherche, ni les éclats de rire ou les signes
de pitié qu'il provoque par ses questions ingénues. Il faut être amant,
et par conséquent avoir la tête un peu frappée, pour former le projet
bizarre, impraticable à l'apparence, d'aller demander une femme,
inconnue à tout le monde, à chaque passant qu'on rencontre, et, pour
ainsi dire, dans chaque maison qui s'offre à nos yeux. Je ne dis point
que Victor faisait cette recherche à la lettre; mais il n'en était pas
moins importun à tous ceux qu'il interrogeait. Il lui semblait qu'un
dieu protecteur, le dieu des amans sans doute, devait lui faire
rencontrer à la fin celle qu'il brûlait de revoir. Enfin, se disait-il,
elle est quelque part dans la nature; je visiterai tous les coins du
globe; je passerai ma vie, s'il le faut, à cette recherche, et je
réussirai....
Ordinairement, dans les romans, on fait voyager ses héros sans dire au
lecteur s'ils ont de l'argent, ou des ressources pour s'en procurer. Il
est sensé que cela va tout seul, qu'un amant qui court le monde, a tout
ce qu'il lui faut pour se soustraire au besoin; et ce sont des vétilles
d'ailleurs auxquelles les romanciers ne pensent jamais. Moi, qui écris
une histoire véritable, je ne dois rien omettre; et le chapitre de
l'argent en voyage est assez essentiel, pour qu'on me permette une
légère explication à ce sujet. D'abord Victor a reçu dans le camp des
Indépendans une somme d'or considérable, que son père lui a fait
remettre par les mains du jeune Henri. En second lieu, cet Henri qui
doit sa liberté à Victor, cet ami sensible et généreux, n'a pas oublié
de lui laisser, à sa dernière visite, une marque de sa reconnaissance.
C'est Valentin que le jeune Henri a pris à part. Ton maître, lui a-t-il
dit, me fuit pour jamais; charge-toi, mon ami, de ce faible présent,
bien au-dessous des obligations que ses services signalés m'ont
imposées.
Valentin a voulu refuser la bourse qu'Henri lui a remise; mais Henri a
insisté, et Valentin a mis l'or dans sa poche sans en parler, pour le
moment, à son maître; ce n'est qu'au bout de quelques jours que Victor
apprend ce trait de bienfaisance de son ami. Il blâme d'abord Valentin
d'avoir reçu un présent aussi considérable, mais il n'est plus temps de
le rendre; Valentin d'ailleurs lui fait observer que l'argent est encore
plus nécessaire que l'amour. Victor sourit de cette maxime intéressée,
et Valentin se charge de faire par-tout la dépense. Ainsi Victor est à
l'abri du besoin; il peut voyager: le lecteur est certain maintenant
qu'il ne manquera de rien: je ne reviendrai donc plus sur ce point.
Victor et Valentin avaient quitté la Bavière; ils avaient visité
l'Autriche, suivant leur projet, et ils étaient maintenant dans la
Moravie, qu'ils parcouraient avec les mêmes soins, sans découvrir encore
l'objet de leurs vœux. Ils ne se lassaient pas: le courage de Victor
s'augmentait par l'amour, et le zèle de Valentin doublait par l'amitié
qu'il portait à son maître.
Un jour, ils avaient quitté la ville d'Iglaw, et côtoyaient paisiblement
les bords de l'Igla, dans l'espoir de se rendre à Brow, petit village
situé à deux lieues. Le ciel, qui jusqu'à ce moment avait été pur, se
couvrit tout-à-coup de nuages, et l'orage le plus affreux vint les
accueillir. Seuls, dans une campagne déserte, ils ne purent que se
réfugier sous une roche, qui, par sa sommité, offrait une espèce de toit
salutaire au voyageur mouillé par l'orage. La pluie, la grêle, le
tonnerre, tout ce désordre de la nature dura jusqu'au soir. La nuit même
commençait à couvrir l'horizon, lorsque l'orage cessa, et permit à nos
amis de quitter leur retraite pour chercher un abri plus commode. Les
terres étaient trempées, les chemins impraticables; nos voyageurs furent
obligés de prendre une route pierreuse, et qui était frayée sur une
espèce de montagne. Ce fut sur ce mont élevé que Victor apperçut près de
lui une maison éclairée, qu'il n'avait pu remarquer d'abord, attendu que
la montagne la lui cachait pendant qu'il en côtoyait le pied. Allons
frapper là, dit Victor; on ne peut nous y refuser l'hospitalité pour
cette nuit seulement.
Ils frappent; un vieillard, d'un extérieur assez vénérable, leur ouvre,
et, sur leur demande, se hâte de les faire entrer dans l'intérieur de sa
maison, en fermant la porte sur eux. Ils racontent qu'ils sont égarés;
le vieillard les plaint, et leur sert à souper. Il semble habiter seul
cette maison assez considérable; ou du moins c'est lui seul qui paraît,
qui sert ses hôtes, et qui les conduit après dans un appartement
commode, où deux lits offrent à Victor la commodité de faire coucher son
domestique près de lui. À peine sont-ils disposés à se livrer au
sommeil, qu'ils entendent un bruit sourd, auquel ils prêtent toute leur
attention. Leur porte s'ouvre, et quelqu'un marche droit au lit de
Victor. Ils sont sans lumière, et ne peuvent distinguer les objets; mais
Valentin est bientôt levé; il a saisi ses armes, et se prépare à
défendre son maître, qui sans doute est tombé avec lui dans un piége. Ne
craignez rien, leur dit une voix douce, bons étrangers, n'ayez aucune
inquiétude, je suis une femme.--Une femme!
Oui, je suis une femme persécutée par un père cruel, et qui implore
votre appui.--Parlez, madame, lui dit Victor.--Le maître de cette
maison, ce vieillard hospitalier que vous avez vu ce soir, est mon père;
c'est un homme respectable, qui a occupé autrefois des emplois
honorables; mais, hélas! il n'a que moi d'enfant, et il m'a sacrifiée à
un homme que je déteste.--Il vous a mariée?--Non, pas encore; mais c'est
demain que je dois prononcer le _oui_ fatal: demain est le jour fixé
pour mon malheur. Nos parens, nos amis doivent se rendre en ce lieu, qui
est une maison de campagne de mon père, et la triste cérémonie doit se
faire!....--Quel est donc cet époux qui vous est odieux à ce
point?--C'est un scélérat, j'ai tout lieu de le croire. Ses liaisons
sont affreuses, ses manières brusques et son état, un mystère. Il a
séduit mon père par un extérieur composé, doux, tendre, et sensible en
apparence; mais j'ai eu tout le loisir de l'étudier: il est faux,
méchant, et je lui soupçonne des relations que je ne puis vous dire,
mais qui sont bien criminelles.--Vous m'effrayez, madame! et vous n'avez
pas essayé d'éclairer votre père?--J'ai fait tous mes efforts pour
rompre cette union qui me désespère: mon père est aveugle sur le compte
de Forly. Mon père d'ailleurs n'est point riche, et Forly nous apporte
des biens considérables, à ce qu'il dit.--Eh! qu'exigez-vous de moi,
madame?--Bon étranger, vous saurez que je suis gardée à vue ici par ce
monstre qui doit être mon époux; il épie mes moindres démarches; et mon
père lui-même, qui connaît ma répugnance pour cet hymen, me tient en
quelque façon prisonnière, jusqu'au moment où j'aurai contracté les
liens du mariage.--Eh bien?--Je vous ai apperçu hier à travers une
porte, et sans être vue de mon père. Votre air doux, le son touchant de
votre voix, la franchise de votre langage, tout m'a persuadé que vous
vous prêteriez à me sauver de cette funeste maison. J'ai trouvé une
seconde clef de la porte de cette chambre, et je suis venue implorer
votre appui.--Encore une fois, que me demandez-vous?--Daignez me prêter
vos habits; vous en avez d'autres sans doute. Je descendrai par cette
fenêtre, la seule de cette maison par où l'accès de la campagne soit
facile, et je fuirai pour jamais mes tyrans.--C'est-là ce que vous
desirez, madame?--Oui monsieur; oh! daignez ne pas me refuser!--Cela
m'est impossible, madame; je n'abuserai point de l'hospitalité que votre
père me donne pour faciliter la fuite de sa fille. J'aime à croire que
vous vous plaignez à juste titre; mais je n'ai entendu que vous dans
cette affaire; j'ignore si quelques circonstances atténuantes la rendent
moins tragique que vous ne le dites. Je n'ai pas l'honneur de vous
connaître, même de vue. J'arrive dans cette maison, où je n'ai vu votre
père qu'une seule fois: il m'a paru respectable, votre père, il m'a reçu
avec bonté; je n'y répondrai point par une trahison: il vous sera libre
de fuir par la suite, mais moi je ne seconderai point vos
projets.--Homme barbare! tu déchires mon cœur par ta froideur cruelle et
désespérante!--Comment, madame, avez-vous osé même venir seule, à cette
heure, trouver deux inconnus, qui, moins honnêtes, pourraient abuser de
votre position et de votre confiance imprudente? est-il de la décence de
votre sexe....--Je ne vous demande point de conseils, monsieur, mais des
services.--Vous feriez mieux de suivre les uns que d'exiger les
autres.--Vous me désespérez! vous ne savez pas jusqu'où ma douleur peut
m'entraîner.--Que prétendez-vous faire, madame? sortez, je vous prie, de
ce lieu, ou demain votre père sera instruit de tout.--Il le sera donc en
même temps de mon évasion?