Clémence tombe privée de sentiment. Madame Germain, aidée de quelques

serviteurs qui sont là, s'empresse de la faire transporter chez elle, où

elle lui prodigue tous les secours possibles. Le baron, pendant ce

temps, fait entrer chez lui Valentin et l'étranger, qu'il fixe d'un air

inquiet: cet étranger, on sait que c'est Fritz. Fritz, qui remarque

l'inquiétude du baron, se hâte de la faire cesser. Oui, monsieur, lui

dit-il, le vertueux, le généreux Victor vous fuit pour toujours, et

c'est bien malgré moi; car le ciel sait les efforts que j'ai faits, les

prières que j'ai employées pour l'engager à venir avec confiance se

jeter de nouveau dans vos bras hospitaliers; mais Roger est un scélérat

intraitable, endurci dans le crime, sourd à la voix de l'honneur, de la

raison, au cri même de la nature: Victor n'a pu adoucir son cœur féroce;

vos bienfaits, une retraite paisible, l'oubli de ses forfaits, Roger a

tout refusé. Victor alors s'est souvenu de la défense expresse que vous

lui avez faite de le recevoir: rien n'a pu le faire changer de

résolution, il est parti, et c'est au moment où je reçois de lui le

service le plus signalé, que, moi-même, je suis privé, pour la vie

peut-être de cet ami généreux à qui je dois la liberté et le bonheur de

voir M. le baron de Fritzierne.--Ciel! s'écrie le baron, il m'a trop

obéi! Mais qui êtes-vous donc, vous, jeune homme, qui paraissez vous

intéresser tant au malheureux Victor?--Permettez-moi, monsieur,

d'embrasser vos genoux avant de vous révéler mon sort funeste, et

d'intercéder vos bontés, dont j'ai besoin, non pour moi, mais pour mon

malheureux père qui fut jadis votre victime.--Ma victime!--Votre main

furieuse, égarée, le perça de coups; et il ne dut l'existence qu'aux

barbares au milieu desquels il fut chargé de fers.--Je ne vous entends

pas, jeune homme, expliquez-vous. Votre père, dites-vous, est tombé sous

mes coups! Où donc? à l'armée peut-être?--Non, à deux pas d'ici, au

pied de ces montagnes, dans la ferme qu'on voit là bas.--Dieux! quel

soupçon! Vous seriez?....--Le fruit d'un premier hymen contracté en

secret par votre épouse et l'infortuné Friksy!--Vous! ô bonheur! tu

serais cet enfant que j'ai tant cherché, et pour lequel j'ai fait le

serment d'adopter le premier nouveau-né qui s'offrirait à mes yeux,

serment que j'ai tenu à l'égard de Victor!--Vous le voyez à vos pieds,

cet enfant respectueux, qui vous implore pour son père.--Ton père! il

n'est donc point mort, ton pauvre père?--Il l'est, hélas! civilement:

couvert de la livrée du crime, il porte, innocent, les chaînes destinées

aux coupables; il est esclave de galères à Prague!....--Que

m'apprends-tu-là! Quelle faute a-t-il donc commise?--Celle de m'avoir

donné le jour, celle d'avoir enflammé votre injuste fureur, celle

d'avoir été pris au milieu des complices de Roger, qui, eux-mêmes, le

retenaient prisonnier dans leur camp.--Je t'entends, et je sens toute

l'étendue de tes peines. Ma vieillesse était donc destinée aux remords!

C'est moi, oui, c'est moi qui ai causé tous ses maux, je le vois, et je

dois tout employer, mon crédit, ma fortune, ma vie même, pour les

effacer. Tu m'expliqueras son affaire, et je te promets de te rendre ton

père.--C'est un service dont Fritz ne perdra jamais le souvenir.--Fritz!

c'est donc-là ton nom? Pauvre Fritz! au lieu d'un père, tu en auras deux

dorénavant. Tu resteras ici, et tu me tiendras lieu du jeune homme le

plus intéressant, de mon fils adoptif, de Victor qui me fuit, hélas!

mais que je ne puis jamais oublier! Il a pris ta place ici; elle t'était

destinée, cette place dans ma maison et dans mon cœur! Reprends-la, sois

mon appui, mon consolateur, et que ton père brise des chaînes, qu'il n'a

pas méritées, pour venir augmenter le cercle de ma famille et de mes

amis.--Mais Victor!--Victor! ah! tu brises mon cœur! L'insensé! prendre

à la lettre un ordre que nécessitait peut-être la prudence mais que la

raison avait seule dicté! Ne connaissait-il pas ma tendresse pour lui!

c'était par-là qu'il fallait m'attaquer. Partir d'ailleurs seul, sans

ressources, sans crédit, sans amis, sans parens! Si je pouvais deviner

la trace de ses pas! si je pouvais!.... Mais non, non, que la raison

reprenne son empire sur mon faible cœur! Victor adorait ma fille, ma

fille l'aimait; ils étaient destinés l'un à l'autre, et je ne pouvais

les unir! Ils eussent été bien plus malheureux en vivant ensemble sous

le toit paternel, en se voyant tout le jour, en se jurant à toute heure

un amour qu'ils ne devaient jamais voir couronner. Victor a bien fait;

s'il était revenu ici, je n'aurais pu le repousser de mon sein; il vaut

mieux qu'il m'ait évité la douleur de lui rappeler mes ordres rigoureux;

il a bien fait de fuir sans me voir, sans voir Clémence. Je trouverai

peut-être des moyens de l'accabler de loin de mes bienfaits et de ma

protection.... Mais, ma pauvre fille, ma pauvre fille, mon ami! ce coup

va la tuer; je vais perdre mon enfant, s'il faut qu'elle désespère de

voir celui qu'elle aime de toutes les forces de son ame! Oh! madame

Germain, qu'avez-vous fait? Pourquoi nous avez-vous dévoilé le fatal

secret de la naissance de Victor? Vous seule le possédiez ce secret

funeste! Sans vous, sans votre séjour chez moi, je les unissais ces

jeunes gens, et nous ignorions tous à jamais le malheur qui me force

aujourd'hui de les désunir! Que vous nous faites payer cher

l'hospitalité que nous vous avons donnée!.... Mais pardon, pardon, cher

Fritz, si je m'occupe d'un autre, quand je ne devrais que te presser

contre mon cœur. Mais cet autre, Fritz, c'est Victor, c'est le jeune

homme le plus estimable!.... Tu l'as connu, dis-tu? c'est lui qui t'a

rendu à ma tendresse? Quel procédé, Fritz! qu'il est grand, qu'il est

noble et généreux! Il perd tout, et n'est point jaloux de voir un autre

jouir des bienfaits dont il est privé. Il aime Clémence, et c'est lui

qui t'envoie vivre près de Clémence! Ô Fritz! j'en eusse fait mon fils,

il eût été ton plus tendre ami; quelle perte nous faisons tous les

deux!....

Fritz veut calmer les regrets de M. de Fritzierne, impossible. Ce

respectable vieillard est satisfait de revoir cet enfant de son épouse,

mais en même temps il ne peut supporter l'idée accablante d'être séparé

de son Victor. Eh! si le père éprouve une douleur si forte, qu'on juge

de celle à laquelle sa fille est livrée. Elle est inexprimable: Clémence

n'a recouvré ses sens chez madame Germain que pour détester la lumière

du jour, qu'on a, dit-elle, la cruauté de lui rendre. Elle appelle

Victor, elle croit voir Victor; sa raison est en proie au délire le plus

effrayant. Sa santé en est tellement altérée qu'elle passe plusieurs

jours entre la vie et la mort; c'est ce que craignait le baron. Il faut

qu'il rassemble toutes les forces de son ame, pour n'être point abattu

lui-même sous les coups multipliés que lui porte le destin. Enfin

Clémence se rétablit visiblement par les secours de l'art qui nous

guérit, et sur-tout par les consolations de tous ceux qui l'entourent;

elle a vu souvent Fritz près de son lit de douleur, sans demander ce que

c'est que ce jeune étranger: elle l'apprend enfin, mais avec froideur,

avec insensibilité; elle ne peut s'intéresser à ce frère que lui donna

sa mère, elle ne pense qu'à Victor, et Victor seul occupe ses moindres

pensées. Quel état douloureux! Il cesse enfin, pour faire place chez

elle à un désespoir sombre et concentré auquel son père se méprend. Le

baron croit que sa fille est enfin résignée: elle ne parle plus de

Victor, elle paraît même n'y plus penser. Le baron, enchanté de ce

changement inespéré, profite de ce calme apparent pour lui parler de

Fritz, pour lui vanter les traits et les bonnes qualités de ce jeune

homme: il voudrait émousser les traits de l'amour en les portant vers la

tendresse fraternelle: il voudrait détourner sur un frère une partie des

tendres sentimens que Clémence livre tous à son amant. Tel est l'espoir

de Fritzierne, tel est son but. Il se flatte même de réussir; mais soins

inutiles, il est à la veille de perdre le fruit de ses peines, et le

désespoir de Clémence est d'autant plus à craindre, qu'il éclate moins

en pleurs ou en exclamations.

Clémence ne se flatte plus de revoir Victor; Clémence n'a point la folle

présomption de chercher à le retrouver en courant après lui; mais

Clémence ne peut plus vivre dans des lieux où elle ne rencontre plus

celui qui en faisait le charme. L'air qu'elle respire a perdu sa pureté

depuis qu'elle ne le partage plus avec Victor; le château de Fritzierne

lui semble un désert affreux; chaque appartement, chaque meuble même

lui rappelle un homme qui semblait l'embellir de sa présence: son père

lui-même, son père ne lui est plus aussi cher qu'auparavant. C'est son

père d'ailleurs qui cause les malheurs de Victor et les siens; c'est sa

vanité cruelle, ce sont ses funestes préjugés qui ont éloigné son ami.

Eh! qu'importait à l'hymen la source où Victor avait puisé la vie, quand

l'amour avait oublié cette erreur de la nature, quand toutes les vertus

de Victor avaient épuré cette source perdue et arrêtée dans son cours?

S'informe-t-on, en respirant la rose, du fumier qui a réchauffé sa tige

débile, augmenté sa force et sa croissance? Pense-t-on, en voyant couler

le ruisseau limpide, au torrent écumeux et dévastateur qui l'a laissé

tomber de ses flancs bourbeux, pour le laisser courir dans la plaine où

il s'est clarifié? A-t-on jamais reproché aux froids brumeux, aux neiges

de l'hiver, d'avoir pénétré les plantes potagères que le printemps a

moins de peine ensuite à faire germer? Non, Victor n'avait rien de

commun avec son père; ses vertus étaient à lui, il ne fallait voir que

ses vertus; de même qu'il ne faut voir que les vices d'un jeune homme

qui a gâté, par l'abus des passions, l'excellente éducation que lui

avait donnée un père respectable. Non, voilà le monde; le jeune

débauché, fils d'un homme vertueux, aurait pu épouser Clémence; au lieu

que l'honnête homme, né d'un père criminel, n'est pas digne de sa main!

Quel honteux préjugé! Et M. de Fritzierne, homme estimable à mille

autres égards, se laisse subjuguer par ce faux calcul de la vanité! il

chasse Victor, et fait le malheur de sa fille! Sa fille lui doit-elle

encore sa tendresse, quand sa tendresse à lui est moins forte que son

orgueil? Clémence doit-elle sacrifier sa liberté, sa jeunesse, à la

consolation d'un homme qui s'est créé, de bonne volonté, des sujets de

chagrin, à lui et à tous ceux qui l'entourent? L'amour ne peut composer

avec la nature marâtre. Clémence ne doit plus rien à son père, elle se

doit tout entière à son amant. Elle n'ira point chercher vainement ses

traces, qu'elle ignore; mais elle se retirera dans un asyle pieux: c'est

au pied des autels d'un dieu rémunérateur; c'est au milieu de ses

vierges pures et religieuses qu'elle ira cacher sa douleur, éterniser

ses regrets. À douze lieues environ de l'asyle paternel, qui devait

devenir le toit conjugal de Clémence et de Victor, est une sainte

maison, où l'on reçoit, sans faire aucune question, les jeunes personnes

qu'un désespoir d'amour pousse vers une pieuse vocation; c'est là que

Clémence va se rendre à l'insu de son père, de madame Germain, de tout

le monde. C'est aux pieds de la respectable supérieure de cette auguste

communauté qu'elle ira déposer ses douleurs et son espoir; c'est enfin

sous le voile de la religion et de la charité chrétienne qu'elle

cachera à jamais, à tous les regards, et son amour et ses regrets. Le

parti en est pris; Clémence ne pense plus qu'à exécuter son projet; elle

ne pleure plus, Clémence, elle ne gémit plus; mais comme elle souffre

intérieurement!

Le baron de Fritzierne, qui croit que le temps a calmé un peu l'excès

des regrets de sa fille, ne pense plus qu'à se rendre à Prague avec

Fritz, pour briser les chaînes du malheureux Friksy. En conséquence,

après avoir engagé Clémence à attendre patiemment son retour, à se

consoler sur-tout, il recommande sa fille aux soins tutélaires de madame

Germain, et part un matin, en promettant de revenir le lendemain.

Clémence le voit, d'un œil sec, traverser le pont-levis du château, qui

vient de se baisser devant lui; mais au moment où le baron va monter

dans sa voiture, Clémence ne peut résister au desir de l'embrasser, en

lui disant un adieu qu'elle sait être éternel. Mon père, s'écrie-t-elle

en versant un torrent de larmes, oh! serrez encore votre fille dans vos

bras paternels!--Y penses-tu, mon enfant? d'où te vient cet excès de

douleur? ne semble-t-il pas que je vais faire un voyage de long cours?

Embrasse-moi une seconde fois, ma fille, je le veux bien; mais dissipe

ta tristesse, et songe que tu me reverras demain au soir.--Je... vous...

reverrai, mon père!--Oui, ma fille, et j'espère te ramener quelqu'un

qui, en augmentant la société de cette maison, contribuera à te

consoler, à me consoler moi-même de l'absence d'un ami qui nous était si

cher.

Le baron monte dans sa voiture, où Fritz est déjà placé. Clémence lève

encore ses bras vers son père, qu'elle fixe avec la plus tendre

expression, qu'elle regarde même avec attention, comme si elle ne

l'avait jamais vu.... Fritzierne prie madame Germain d'éloigner sa

fille, qui lui paraît trop sensible à cette séparation. Madame Germain

entraîne Clémence, et la voiture du baron disparaît.

Clémence est rentrée; elle est plus tranquille, et son projet se retrace

de nouveau à son esprit; elle sent que c'est là le moment de l'exécuter,

et s'y dispose pendant toute la journée avec un calme, un sang-froid

étonnans dans une jeune personne de dix-huit ans, et qui annonce un

grand caractère. Clémence a vu qu'on a toujours laissé, dans la chambre

de Victor, la clef de la petite porte qui donne de plain-pied sur la

campagne, de cette petite porte par laquelle Victor et Valentin avaient

été, quelques mois avant, arracher madame Germain des mains des gens de

Roger. Clémence s'empare secrètement de cette clef, elle fait encore

plusieurs tours dans cette chambre, jadis habitée par l'amant le plus

intéressant, et semble interroger chaque objet qui la décore, comme pour

savoir s'il a souvent entendu sortir le nom de Clémence de la bouche de

Victor. Elle touche les endroits que Victor a touchés, et croit y

remarquer encore la trace de ses doigts. Elle va sortir enfin; mais un

objet qu'elle n'avait point remarqué, frappe sa vue; c'est une armille,

espèce de bracelet que Victor a porté long-temps à son bras. Cette

armille, d'or et de rubis, porte une tresse des cheveux de ce jeune

homme, qu'elle-même a tissus autrefois. Bijou précieux qui a appartenu à

Victor, qui a touché son bras valeureux, tu ne quitteras plus Clémence;

elle te cache soigneusement dans son sein, sur son cœur. Oh! que ne

peux-tu parler! que ne peux-tu redire un jour à ton maître, s'il

retrouve son amie, tous les battemens de ce cœur sensible sur lequel on

t'a placé, tous les soupirs dont Victor a été l'objet!

Clémence va retrouver madame Germain, à qui elle a intérêt de cacher ses

desseins. Clémence tremble qu'elle n'ait des soupçons; elle prend garde

de se trahir; et pour mieux composer son maintien timide, elle parle de

son père, du bonheur qu'elle aura de le revoir, et du plaisir qu'elle

éprouvera à l'aspect du malheureux Friksy, dont sans doute les fers

seront brisés. Madame Germain est peu en état de lui répondre: cette

femme estimable et sensible porte depuis long-temps dans son cœur le

trait mortel du chagrin qui doit bientôt la conduire au tombeau; elle

est dans un état de langueur et de consomption, dont elle cache encore à

ses amis tout le danger qu'elle ne se dissimule point. Elle est bien

éloignée de soupçonner le nouveau coup que Clémence va porter à sa

sensibilité; elle écoute cette enfant, qu'elle croit plus calme qu'elle,

et s'efforce de sourire pour la faire sourire aussi.

Ames trempées pour l'amitié, que vous êtes grandes et magnanimes! comme

vous touchez mon cœur! et qu'il me serait doux de pouvoir chanter votre

félicité! mais, hélas! c'est une destinée faite exprès pour la vertu: il

faut que les cœurs délicats soient malheureux; ils ont tant d'occasions

d'être froissés par les caprices, les passions, et la dureté de la

plupart des hommes. S'il faut être insensible pour être heureux, un bon

cœur est donc le plus fatal présent de la nature!

La nuit arrive: c'est le moment favorable pour Clémence. Son amie lui a

proposé de passer la nuit près d'elle; elle a refusé son amie, sous le

vain prétexte de préférer la lecture au sommeil, et elle s'est enfin

retirée seule dans son appartement, dont elle a éloigné Lidy, sa

femme-de-chambre. Clémence a fait ses préparatifs: ils sont bien légers:

elle n'emporte que des bijoux, précieux sans doute, mais moins que ne

l'est à ses yeux le bracelet de Victor qu'elle porte sur son cœur.

Clémence attend que l'aurore succède à la nuit; car elle ne veut pas

s'engager seule dans l'obscurité, dans des routes qu'elle ne connaît

pas. Trois heures sonnent à l'horloge du château, et quelques rayons

lumineux, partis de l'orient, précèdent déjà le char du soleil, en

chassant devant eux la nuit, qui se hâte de replier ses voiles... C'est

l'heure que Clémence a prescrite à son départ: elle descend, ne

rencontre personne jusqu'à la petite porte des champs, ouvre cette porte

favorable, et la referme sur elle, après avoir laissé la clef en-dedans.

La voilà dans la campagne, et il ne lui serait plus possible de rentrer,

quand elle le désirerait. Elle marche au hasard: elle ne manque point de

force ni de courage, la pauvre Clémence; mais comme son cœur bat! comme

ses yeux sont humides de larmes!... Pleure, Clémence, pleure; tu quittes

la maison paternelle pour courir une carrière nouvelle, semée de

chagrins et d'aventures: hélas! te conduira-t-elle au bonheur?

CHAPITRE IV.

MORT IMPRÉVUE; SACRIFICE À L'AMOUR.

Laissons Clémence errer au hasard; nous la retrouverons bientôt.

Revenons maintenant à Victor, à qui son fidèle Valentin raconte en ces

termes la fuite de son amante. «Oui, mon cher maître, Clémence se sauve

ainsi une belle nuit!.... La matinée du lendemain se passe sans qu'on

s'apperçoive qu'il manque quelqu'un au château. Ces dames ne se levaient

pas ordinairement aussi matin que moi et les autres gens de la maison:

cependant madame Germain, qui était très-indisposée, s'inquiéta de ne

point voir venir son amie, suivant son usage, s'informer des nouvelles

de sa santé. Madame Germain sort de son appartement, se rend à celui de

Clémence, et, ne l'y trouvant point, parcourt la maison avec

inquiétude, et comme agitée d'un sombre pressentiment. Du château elle

va courir tout le parc, personne: elle appelle; elle nous met tous à la

recherche de Clémence, point de Clémence! Quelle situation pour cette

bonne dame! un père lui a recommandé sa fille, et elle ne lui rendra

point sa fille, à son retour!.... Mais qu'est-elle devenue, cette jeune

personne si douce, si timide? aurait-elle fui la maison de son père? Ce

sont là les premiers soupçons de madame Germain; et c'est moi, mon cher

maître, qui ai le malheur de les tourner en certitude. Je me rappelle la

clef et la petite porte du château; j'y descend et la clef est après la

serrure, en dedans. Qui l'a mise là? Clémence, sans doute: elle est

sortie par-là; madame Germain, à qui je fais part de cette remarque, en

est trop certaine, et soudain la fièvre brûle son sang et le désespoir

s'empare de son esprit. Elle ne sait si elle doit à son tour fuir ou

rester. Enfin elle reste, elle attend M. de Fritzierne, dont elle va

percer le cœur.... C'est la seconde fois qu'une jeune personne, confiée

à ses soins, s'échappe de ses mains.... M. de Fritzierne arrive dans

l'après-midi, comme il l'a promis. Il amène avec lui Friksy, le père de

Fritz, dont il a fait éclater l'innocence. Le baron, satisfait de la

bonne action qu'il vient de commettre, est plus joyeux qu'à son

ordinaire: il demande sa fille, à qui il veut présenter le premier époux

de sa mère: on ne lui répond point; il m'interroge; moi, je me garde

bien de lui dire la perte qu'il a faite pendant mon absence; enfin il

veut parler à madame Germain; madame Germain, qui redoute sa présence,

n'ose s'offrir à ses yeux. Le baron soupçonne quelque malheur; il laisse

là Fritz avec son père, et monte précipitamment chez madame Germain,

qu'il trouve dévorée par une maladie aiguë, et plongée dans la plus

profonde douleur. Ma fille, madame, où est-elle, lui demande assez

vivement monsieur?--Vous l'avez perdue, père infortuné!--J'ai perdu ma

fille! qu'est-elle devenue? est-elle morte?--Je n'ose le

croire.--Parlez, madame Germain? où est ma fille?--Vous me l'aviez

confiée, baron, je devrais vous la rendre; mais elle a trompé ma

surveillance; cette nuit elle s'est échappée, elle a fui cette

maison.--Ma fille a fui son père! non, non, cela ne se peut pas!--Cela

n'est que trop vrai, monsieur!....--Qu'avez-vous fait, femme imprudente!

vous avez répandu, à grands flots, la coupe du malheur dans ma maison!

c'est vous qui avez éloigné de moi toute ma famille! ma fille, mon

Victor! sans vous ils seraient heureux! ils seraient époux, et moi je me

verrais le plus heureux des pères!--Je le savais bien, monsieur, lorsque

vous me pressiez de vous confier mes peines, que vous me blâmeriez un

jour d'avoir parlé. Je voulais me taire, je l'avais juré; c'est vous, à

votre tour, que j'accuserai de m'avoir fait trahir le serment que

j'avais fait à mon amie. Vous l'avez voulu, et vous me reprochez

aujourd'hui mon indiscrétion! et d'ailleurs l'aurais-je jamais divulgué

ce funeste secret, sans le combat qui s'est livré entre Roger et Victor?

devais-je laisser commettre un parricide sous mes yeux, quand je pouvais

l'empêcher? J'arrache Roger des mains de son assassin, je veux encore

dissimuler; vous me forcez de parler, il faut m'expliquer, je ne puis

résister à vos instances, à vos ordres même; et vous m'accusez de tous

les maux qui ont suivi cette triste explication! Ah! c'est plutôt à vous

qu'il faut vous en prendre, homme vain, aveugle esclave des préjugés!

qui vous empêchait d'unir ces deux enfans? Victor était-il moins cher à

votre cœur, avait-il perdu ses rares qualités?.... Non, vous l'avez

banni de votre présence, vous avez désespéré votre fille, qui ne

l'adorait que parce que vous aviez jeté cet amour brûlant dans son cœur!

vous avez forcé cette fille, vertueuse jusqu'alors, à franchir les

bornes du devoir: elle vous quitte, elle devient ingrate, dénaturée, et

c'est vous, vous qui l'avez amenée à ce point de désobéissance. Pleurez,

père dur et orgueilleux; accusez-moi maintenant; je suis coupable sans

doute; oh! oui, je suis coupable; c'est moi qui ai détruit votre

bonheur, celui de vos enfans, je le sais; et la mort, qui ne peut

tarder, va me punir de ce tort involontaire. Je la sens s'approcher,

cette mort qui va me réunir à ma malheureuse amie. Déjà je vois Adèle

sortir de son tombeau; ses bras vont m'entraîner dans sa tombe, où elle

m'attend. Adieu, monsieur, je ne puis résister à tant de coups: cherchez

vos enfans, que je regrette peut-être plus que vous, et laissez-moi

mourir!....

»Le ton de reproche et d'aigreur qui dominait dans ces dernières

paroles de madame Germain, perça le cœur sensible de monsieur. Il lui

parut singulier de s'entendre appeler père dur et orgueilleux, lui qui

avait fait déjà tant de sacrifices à l'orgueil et à la nature. Il sortit

de la chambre de madame Germain sans lui répondre un mot, fit venir son

intendant, lui recommanda d'avoir les plus grands soins pour la malade,

ainsi que la plus exacte surveillance dans le château; puis il y laissa

Friksy avec son fils, monta en voiture, et disparut sans nous dire où il

allait.

»Nous pensâmes tous qu'il courait après sa fille, ou qu'il allait

prendre des précautions pour qu'on la lui ramenât, ce qui est assez

naturel. Nous restâmes donc seuls dans ce château, jadis si agréable, et

nous prodiguâmes tous les secours dont nous fûmes capables à

l'infortunée madame Germain; mais, hélas! nous ne pûmes la sauver; elle

succomba à sa douleur, et mourut dans nos bras le surlendemain, à deux

heures trois quarts du matin.

«Pardon, mon bon maître, si vous me voyez verser encore quelques larmes

après toutes celles que j'ai répandues.... Je l'aimais, cette bonne

madame Germain! et elle avait aussi de l'amitié pour moi.... Hélas!

c'est moi qui lui ai fermé les yeux. Un moment avant d'expirer, elle me

fit appeler: Mon cher Valentin, me dit-elle d'une voix faible, daigne

prendre soin du petit Hyacinthe, de ce pauvre orphelin que je comptais

élever tranquillement dans un asyle simple et champêtre, à l'abri des

revers qui ont traversé ma vie! Ce pauvre petit, il n'avait que moi: à

qui puis-je le recommander maintenant, si ce n'est à un honnête homme

comme toi qui l'as sauvé des mains des voleurs et qui couronneras ton

ouvrage, en le gardant jusqu'à son adolescence? Tu me le promets,

Valentin, et je meurs plus tranquille!....

»Puis elle ajouta: Valentin, si tu rencontres jamais cet infortuné

Victor, ce fils de mon amie, cet enfant que j'ai reçu dans mes bras, et

dont je cause aujourd'hui le malheur, Valentin ne l'abandonne pas,

sers-lui de guide, d'ami, de confident; exige de lui qu'il me pardonne

ses infortunes: oh! Valentin! je ne puis plus vivre en horreur à Victor,

à Clémence, à M. le baron lui-même, qui me laisse mourir loin de

lui!.... Valentin! c'est trop, mille fois trop pour briser un cœur,

moins faible même que le mien.... Je sens que ma langue se glace, que le

froid de la mort monte jusqu'à mon cœur.... Je ne puis plus....

prononcer.... que les noms si chers d'Adèle.... de Victor!.... et.... je

meurs....

»Elle expire, en effet, et je ne vois plus qu'un cadavre inanimé! Oh mon

Dieu, mon cher maître, que ce tableau m'a fait de peine! il est là,

encore devant mes yeux, et je crois qu'il y sera tant que je vivrai. On

peut donc mourir de douleur!... je ne l'aurais jamais cru.... Il faut

pourtant que j'en revienne à mon histoire, et m'y voici.

»Madame Germain n'était plus; je lui avais fait rendre les honneurs

funèbres, et je l'avais placée moi même dans un des bosquets du parc, où

son corps repose encore: que pouvais-je faire-là, moi, seul dans ce

château avec Friksy et son fils, qui ne pensaient qu'à l'inquiétude où

les livrait l'absence du baron? Je me rappelai les derniers vœux de

madame Germain: elle voulait, disait-elle, que je prisse soin de son

petit Hyacinthe; elle desirait que je retrouvasse son cher Victor:

suivons ses dernières volontés, me dis-je; et je les exécutai. D'abord

je mis le jeune Hyacinthe chez une bonne fermière de la montagne

voisine, qui, moyennant une bonne somme d'argent une fois donnée, me

promit d'élever son enfance et de me le représenter toutes les fois que

je le desirerais. Ensuite je pris un cheval, et je me décidai à courir

sur vos traces que je pouvais deviner, puisque vous m'aviez dit la

route que vous vous proposiez de prendre. Je ne dis donc mon projet à

personne; je remis seulement mes clefs et mes comptes à l'intendant, et

je partis. Dieu sait si j'ai couru depuis ce temps-là; mais enfin je

vous ai rencontré, mon cher maître; et, si mes vœux sont comblés,

j'espère que ceux que madame Germain a manifestés avant de mourir seront

suivis de même. Nous ne nous quitterons plus, mon bon, mon aimable

maître; n'est-ce pas que nous ne nous quitterons jamais»?

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 29 / 38 段