Encore un incident nouveau, et sa raison va entièrement s'aliéner.

CHAPITRE II.

LA LANTERNE MAGIQUE;

EXPLICATIONS.

Victor brûle de s'entretenir encore avec la personne qu'il ne voit pas,

et qu'il suppose être Clémence: il l'appelle, l'appelle toujours, elle

ne lui répond plus; mais un événement inattendu vient le glacer

d'effroi, et faire dresser d'horreur ses cheveux sur son front. Il

apperçoit tout-à-coup, au fond de son cachot, une faible clarté, non

fixe comme celle d'une bougie, mais étendue et assez semblable à un

nuage blanc qui serait venu couvrir un des murs de sa prison. Cette

clarté faible et brumeuse offre bientôt à ses regards l'effigie

blanchâtre et sans forme d'un homme dont il est impossible de distinguer

les traits. Une voix, plus forte que la première, crie à Victor: Voilà

ton père, le reconnais-tu?

Victor, effrayé, cherche à distinguer les objets; le simulacre qu'on lui

présente porte en effet la stature de Roger; il croit même remarquer ses

habitudes.... Tout disparaît!

Un instant après la même clarté reparaît, et c'est maintenant un

simulacre de femme qui s'offre à ses regards. La même voix crie encore:

Voilà ton amante; mérite qu'elle te soit rendue!.... C'est en effet la

taille de Clémence; Victor, qui la reconnaît, veut s'élancer vers elle,

tout disparaît de nouveau. Cruels, s'écrie Victor; qui que vous soyez,

ne vous jouez pas d'une manière aussi barbare de ma fragile raison; si

vous possédez Clémence, rendez-la-moi; rendez-la-moi, mais n'abusez pas

de mon malheur!....

On ne répond pas, et Victor se trouve de nouveau dans l'obscurité la

plus parfaite. Il y passe ainsi le reste de la nuit sans pouvoir se

rendre raison de ce qu'il a vu, de ce qu'il a entendu. Le jour enfin

vient éclairer sa prison, par une espèce de créneau grillé qu'il n'a pas

remarqué. Victor voit bien clair maintenant, il est plus tranquille;

mais, pour se rassurer davantage, il visite la chambre dans laquelle il

est, et sur-tout le côté de mur où il a vu tour-à-tour les ombres de

ceux à qui il pense sans cesse. Ce mur est comme les autres; il ne

renferme aucune fausse porte, aucune cavité. Par où donc s'est opéré ce

prodige étonnant! Victor est confondu, et ne peut qu'attendre du temps

l'explication des merveilles dont il a été témoin.

Cependant le soleil a déjà éclairé le tiers de notre hémisphère, et

personne n'a paru: Victor commence à se désespérer d'une aussi longue

captivité; mais un bruit, qu'il entend près de lui, fixe son attention;

on parle, haut, assez haut pour que Victor distingue ce qu'on dit. Mon

ami, dit la vieille femme, je te jure que ton fils est ici: je l'ai

rencontré, cette nuit, dans la forêt, et j'ai même eu recours à quelque

violence pour le contenir dans la chambre d'ici à côté.--Y penses-tu, ma

chère femme, interrompt une voix d'homme, inconnue à Victor? tu as fait

quelque bévue; car c'est moi qui le ramène, mon fils, que j'ai rencontré

aussi, ce matin, dans la forêt.--Quoi! monsieur, répond la vieille,

monsieur serait ton fils?--Eh oui, repart l'homme inconnu; le voilà,

c'est ce grand garçon-là; qu'en dis-tu, il est bien tourné, n'est-ce

pas?--Eh mais, mon Dieu, réplique la vieille, quel est donc ce pauvre

jeune homme que j'ai tant tourmenté depuis minuit? Moi, je voulais te

faire un cadeau en te présentant, la première, un fils que tu chéris, et

je me suis trompée. Oh bien! je te réponds que je lui ai fait plus d'une

belle peur.--Il faut le délivrer, ma femme, et lui faire mille

excuses.--C'est juste, c'est dans l'ordre.

L'explication du mari et de la femme cesse, et bientôt Victor entend

ouvrir la porte de sa prison; mais, quelle est sa surprise, en

reconnaissant son ami Henri, qu'accompagnent la vieille et son mari, et

qui se précipite soudain dans ses bras, en s'écriant: Ciel! c'est

Victor!--C'est toi, mon cher Henri, interrompt Victor? eh comment te

trouves-tu ici?--Voilà mon père, reprend Henri, c'est moi qu'on

cherchait, et c'est toi qu'on a pris à ma place.--Eh! par quel

hasard?....--Je t'expliquerai tout cela; pour le moment, je dois me

hâter de retirer mon ami d'un asyle si indigne de lui!

Henri prend Victor par la main, et tous montent dans un appartement, où

la vieille s'empresse de témoigner ses regrets à notre héros. Pardon,

lui dit-elle, je ne connaissais pas le fils de mon époux: je savais

seulement qu'il était à Léipsick: un de mes gens, qui l'a vu naître, l'a

reconnu dans un des fauxbourgs de cette ville. Il venait, disait-on, se

promener, tous les soirs, au bois de Rosendhall; j'avais tout lieu de

croire, vous trouvant cette nuit endormi, que c'était vous. Ajoutez-y la

conformité qui s'est rencontrée entre vos demandes et mes réponses, tout

devait confirmer mon erreur. Apparemment que vous avez fui votre père

pour des motifs semblables à ceux qui ont porté Henri à quitter le sien?

Vous avez donc une amante qui s'appelle aussi Constance? C'est

singulier, moi, j'aurais juré que vous étiez Henri; mais je vous ai

nommé, je crois; il fallait donc m'éclairer?--Non madame, reprit Victor,

vous ne m'avez pas nommé, c'est moi qui vous ai dit souvent, et

imprudemment sans doute, le nom de mon père, de Roger.--J'entendais bien

que vous parliez souvent de Roger; mais je croyais que vous me citiez le

nom d'un ami que vous regrettiez: d'ailleurs je ne connais point du tout

ce Roger, moi; je ne pouvais pas deviner....--Mais, interrompit le père

de Henri, il y a un Roger dont la troupe infeste depuis long-temps les

forêts de la Bohême: ce n'est pas celui-là?

Victor n'osait répondre; mais son ami Henri se hâta de le tirer de cet

embarras: Non, mon père, dit-il au vieillard, c'est un autre Roger.

Quant à moi, mon cher Victor, juge de mon inquiétude en ne te voyant pas

rentrer? J'ai attendu jusqu'à deux heures du matin, mais voyant que tu

ne revenais point, je me suis rappelé que tu allais souvent te promener,

le soir, au bois de Rosendhall: ses sombres réflexions, me dis-je, l'y

auront retenu; et, s'il ne s'y est pas égaré, il peut être arrivé

quelque accident à mon ami, dans ce bois qu'on dit n'être pas sûr la

nuit. Plein de cette idée douloureuse, je suis sorti, j'ai battu,

pendant plusieurs heures, toutes les routes de ce bois tortueux. J'avais

bien remarqué cette espèce de tour où nous sommes; mais j'ignorais

qu'elle fût habitée. Quelle est ma surprise! un homme se présente à moi,

c'est mon père!.... Il m'engage à venir ici; il possède, dit-il,

l'amante que mon cœur a tant chérie; je cède à ses instances, et je

retrouve mon cher Victor, mon libérateur! Ah! quel heureux moment qui me

rend à-la-fois mon père, mon amante et mon ami!

Henri embrasse Victor, qui répond à ses caresses naïves; puis on se met

à table pour prendre quelque nourriture, dont tout le monde a besoin.

Constance est appelée; Constance a revu son amant: tous deux se sont

prouvé leur tendresse et leur fidélité; elle est assise près de Henri,

et tous les convives sont satisfaits, excepté Victor, que le tableau de

l'amour heureux afflige, non par envie, mais par le regret de ne point

voir Clémence près de lui, comme Constance est aux côtés de Henri.

Victor cependant craindrait que son ami ne prît son trouble pour une

basse jalousie; il se hâte de reprendre sa sérénité. À présent, dit-il à

la vieille femme, à présent que je suis désenchanté, daignez me dire,

madame, si vous avez ici des sorciers? apprenez-moi donc la cause des

images surnaturelles qui ont frappé cette nuit mes regards, ou que j'ai

cru voir, du moins; car il est très-possible que tout cela soit un jeu

de mon imagination exaltée.

Ce n'est point un jeu de votre raison, lui répondit la belle-mère de

Henri, ce sont des réalités que mon art a su présenter à vos regards

étonnés: vous saurez que mon mari et moi, nous possédons à fond la

physique, et que nous nous mêlons avec succès de la magie noire, de la

magie blanche, de toutes les espèces de magies possibles: nous sommes

aidés par une troupe de Bohémiens, qui nous sert à merveille: nous

disons le passé, nous prédisons l'avenir, et tout Léipsick a eu lieu

d'admirer nos talens: on vient nous trouver ici, comme on allait

chercher les Sibylles chez les anciens; c'est notre état, et nous

l'exerçons avec honneur: c'est ce qui m'a fait me récrier cette nuit,

lorsque vous m'avez demandé si nous étions des voleurs. Voilà le

mystère, M. Victor. Les deux géans que vous avez vus dans le bois, et

les ombres que j'ai fait passer devant vos yeux, dans votre cachot, sont

des effets de notre art. On peut vous en faire voir bien d'autres, si

cela est capable de vous amuser.

Victor sourit, et remercia la vieille. Il n'était pas curieux, Victor,

et sur-tout de ces prestiges, de ces divinations, qui servent plutôt à

troubler le cerveau qu'à augmenter l'entendement humain. Il vit

clairement qu'il était au milieu d'une troupe de ces Bohémiens qui vont,

courant tous les pays d'Europe, pour dire la bonne aventure, et il

éprouva de la peine en pensant que son ami Henri était le fils d'un

homme qui professait un état si bas; mais bientôt, tournant ses regards

sur lui-même, il rougit du regret qu'il venait de former, et convint

qu'il serait trop heureux encore d'avoir un père comme celui de Henri.

Sur le soir, Victor, qui sentit bien que son ami allait se fixer au sein

de sa famille, voulut quitter ses hôtes: Henri s'y opposa; il prétendit

que Victor ne devait jamais le quitter; ou bien qu'il allait, lui,

abandonner son père et son amante pour tenir la promesse qu'il avait

faite à son libérateur de le suivre par-tout.

Tant d'importunités fatiguèrent Victor à la fin. Victor sentait le prix

de l'amitié; il était capable de tous les sacrifices pour fournir sa

part de procédés dans la société intime d'un second lui-même; mais

Victor avait en horreur la profession du père de Henri; il lui aurait

fallu d'ailleurs vivre dans une forêt, et ce genre de vie lui eût trop

rappelé Roger et sa naissance. Victor n'eût point quitté son ami dans

toute autre circonstance; mais, dans cette conjoncture, rien ne pouvait

le retenir. Il profita d'un moment où on le laissa seul, et sortit; mais

il se trouvait dans le même embarras que la veille: il ne connaissait

point les routes du bois de Rosendhall, et risquait à s'y perdre de

nouveau. Il faisait jour néanmoins: un passant qu'il pria de le

reconduire, lui rendit ce service.

Cet étranger qui l'accompagnait était un aubergiste de Léipsick, qui

venait de faire quelques provisions à un village prochain: il se mit à

causer avec Victor. Monsieur, lui dit-il, je vous demande pardon si je

vous ennuie d'une histoire qui peut ne pas vous intéresser; mais je la

dis à tout le monde, dans l'espoir de rencontrer celui qui en est

l'objet. Vous saurez, monsieur, qu'un pauvre domestique s'est présenté

tantôt chez moi tout en nage, et dans un état de lassitude qui me

faisait pitié. Monsieur, m'a-t-il dit, n'auriez-vous pas chez vous un

jeune homme de la Bohême, qui voyage avec un ami? on les appelle Victor

et Henri. Non, mon ami, lui ai-je répondu. Ah, mon Dieu! s'est-il écrié,

que j'ai de malheur! j'ai déjà fait toutes les auberges de cette ville,

et voilà le métier que je fais depuis Prague. J'ai déjà crevé trois

chevaux, car je vais ventre à terre pour tâcher de rejoindre quelque

part ce bon Victor, qui est mon maître, monsieur, et un bon maître. Je

ne sais s'il est en deçà ou au-delà de la route que je trace; s'il s'est

arrêté dans quelque maison particulière, ou s'il a pris des chemins

détournés. Dame, tout cela est possible, et dans ce cas mon malheur

serait certain; car je suis le plus infortuné des hommes si je ne le

retrouve pas. Il faut que je le voie, monsieur, il le faut; je ne puis

vivre éloigné d'un jeune homme si vertueux et si malheureux!.... En

disant ces mots, ce bon domestique pleurait; il m'a touché moi-même

jusqu'aux larmes. Je lui ai indiqué différens moyens de s'informer de

l'homme qu'il cherche, dans toutes les villes où il doit passer encore;

car il ira, m'a-t-il dit, jusqu'à Calais, où il présume que son maître

doit s'embarquer pour l'Angleterre. Oh, monsieur! quel excellent cœur

que celui de ce brave homme! et qu'un maître est heureux quand il a

l'art de se faire aimer ainsi de ses serviteurs!

Le conducteur de Victor avait débité ce court récit sans remarquer

l'intérêt qu'il excitait chez son compagnon de voyage. À peine a-t-il

fini, que Victor s'écrie: Il est ici, ce bon Valentin! ah! courons,

courons, monsieur, au-devant de ce bon, de ce loyal

domestique....--Quoi! reprit l'étranger, vous seriez.... mais en effet,

voilà bien le signalement qu'il m'a donné! oui, vous êtes Victor; est-ce

vous qui êtes Victor?--C'est moi, monsieur (_et Victor redouble le

pas_).--Ah! mon Dieu, vous serez assez malheureux pour ne plus le

rencontrer: il doit être sorti de Léipsick; je l'ai vu monter à cheval;

il allait, disait-il, à Wirtemberg, et de là à Potzdam, à Berlin, au

diable, que sais-je, moi? ce garçon-là va comme le vent. Là, voyez quel

malheur! il faut maintenant que vous couriez après lui à votre tour, à

moins qu'il n'ait été chez vous: êtes-vous à l'auberge?--Oui, à la ville

de Londres.--Il fallait donc descendre chez moi?--Pouvais-je

deviner?....--Ah, c'est vrai. Votre hôte sait-il votre nom?--Je crois

que oui....--Oh! vous ne le rejoindrez pas, à moins qu'il ne soit pas

encore sorti de la ville; dame, s'il partait à présent, nous le

rencontrerions, ici, sur ce chemin même; c'est la route de Duben; eh

puis, il faut qu'il passe l'Elbe, dans un bateau plat, avant d'arriver à

Wirtemberg.... s'il n'est pas parti; oh! tenez, tenez, quel est ce

cavalier qui presse si fort son coursier? Mon Dieu.... oui.... non....

il serait bien singulier!.... la rencontre serait vraiment

romanesque.... on ne le croira pas.... C'est lui pourtant, oui, c'est

lui, je me rappelle bien sa figure!.... Ah! mon Dieu! je ne me sens pas

de joie.... il vous tenez?.... il vous reconnaît, il vous salue.... ah!

le pauvre malheureux, il tombe de son cheval, il va se blesser!

Doucement donc, mon ami, nous allons à toi.... il ne tient point à la

terre.... enfin le voilà dans vos bras!....

C'était en effet le bon Valentin, qui, appercevant son cher maître de

loin, n'avait pas eu la force de se tenir sur son cheval: il était

tombé; mais au même instant il s'était relevé, et il était déjà collé

contre le sein de Victor, avant que celui-ci eût eu le temps de le

reconnaître. Victor, bon Victor, vous voilà, s'écrie Valentin! quel

hasard! il est fait pour moi. Mon Dieu, je te remercie de m'avoir fait

retrouver mon cher maître! J'allais partir pourtant, oui, je m'en

allais: dame, je n'avais pas pu rencontrer votre demeure. Oh mon Dieu,

mon Dieu! pour cette fois-ci, nous ne nous séparerons plus!

Valentin saute de joie, il fait des folies qui prouvent son bon cœur; et

Victor, qui verse des larmes de sensibilité, ne peut que s'écrier:

Valentin, quel attachement! comme il me pénètre: mais comment as-tu pu

deviner la route que j'ai prise?--C'est bien difficile, monsieur; ne me

l'avez-vous pas dite vous-même, là-bas, au pied de la montagne du Tabor,

où nous nous sommes séparés, la route que vous alliez prendre?--Moi, je

t'ai dit....--Sans doute; si vous l'avez oublié, moi, j'ai bonne

mémoire, et il y a une forte raison pour cela; c'est que ma mémoire est

là, dans mon cœur, et que mon cœur n'oublie jamais les gens qu'il aime.

Oui, monsieur, je vous ai demandé, en pleurant, où vous comptiez aller.

Mon cher Valentin, m'avez-vous dit de même, je n'ai pas de but

déterminé; mais, comme il faut pourtant que j'aille quelque part,

j'irai voir la Prusse, de là je me rendrai en Hollande, et je passerai

ensuite en Angleterre, où je fixerai le cours de mes jours trop

malheureux. Vous me l'avez dit comme cela, monsieur: c'est ce qui a fait

que j'ai suivi vos traces, et que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer.

Il n'y a pas long-temps que je suis parti du château, non; il n'y a que

huit jours: aussi j'ai crevé trois chevaux: bah! cela m'a été égal, j'en

ai acheté un autre, et qui est bien gentil; n'est-ce pas, monsieur,

qu'il est bien joli, mon cheval?

Victor sourit de sa naïveté. Mon ami, lui dit-il, donne-moi donc des

nouvelles de mon bienfaiteur, et de la belle Clémence?--Ah bah! reprit

Valentin, il est arrivé bien des choses, bien des événemens! tout le

monde a bien du chagrin dans le château.--Eh pourquoi?--Pardi pourquoi?

de votre absence peut-être, eh puis encore.... mais vous saurez tout

cela quand nous serons chez vous. N'est-ce pas chez vous que nous

allons à présent?--Oui, mon ami.--Quelle joie pour moi de retourner sur

mes pas! ne vous inquiétez point; j'en ai beaucoup à vous dire, mais

vous saurez tout.... Là, mon maître, montez sur mon cheval: pour moi,

j'irai fort bien à pied, à côté de vous; car vous n'irez qu'au pas, si

vous le voulez bien.

Valentin force son maître à prendre sa monture, et Victor l'accepte pour

ne pas désobliger ce bon garçon, qui en a vraiment plus besoin que lui.

Valentin et l'étranger, qui venaient de conduire Victor dans les

sentiers sinueux du bois de Rosendhall, vont derrière en s'entretenant

du bonheur d'une rencontre aussi inespérée. L'aubergiste s'en étonnait

toujours: Eh pourquoi? lui dit Valentin, qui tranchait souvent du

philosophe. Un grand chemin est fait pour tous les voyageurs, n'est-ce

pas? il faut qu'ils passent tous nécessairement par la même route pour

se rendre d'une ville à l'autre? eh bien! une rencontre comme la nôtre

ne dépend pas d'un quart-d'heure de plus ou de moins. Quand deux

personnes partent de deux points opposés, et qu'elles suivent la même

direction, il faut bien qu'elles se rejoignent: le plus hasardeux, c'est

de voir là ces deux personnes, n'est-ce pas, dans le même moment? eh

bien! si elles se cherchent, cela est moins étonnant, n'est-il pas vrai?

L'aubergiste fit un signe approbatif, quoiqu'il ne comprît pas trop le

galimatias que Valentin venait de lui débiter. Peu à peu on arriva à la

ville, où l'aubergiste, qui était un excellent homme, salua Victor et

Valentin, en leur témoignant sa satisfaction de les voir réunis. Victor

et son fidèle serviteur se rendirent sur-le-champ à l'auberge du

premier, où l'on était déjà inquiet de son absence. Victor fit monter

Valentin chez lui, et là, ce bon domestique lui raconta tout ce qui

c'était passé au château depuis son retour. Mais comme Valentin est un

peu verbeux, et qu'il assaisonne toujours ses narrations de mille

digressions aussi fatigantes pour Victor qu'elles le seraient pour le

lecteur, je vais prendre de son récit les principaux faits, en y

joignant ceux que Valentin peut ignorer, mais qui sont venus depuis à ma

connaissance, et je les raconterai sommairement, pour retarder le moins

qu'il me sera possible, la marche des événemens qui vont bientôt se

succéder.

CHAPITRE III.

LA PETITE PORTE DU CHÂTEAU VA S'OUVRIR ENCORE.

Le départ de Victor pour le camp de Roger, avait plongé, ainsi qu'on l'a

vu par le premier récit de Valentin, tout le château dans la douleur et

la consternation. Clémence sur-tout était inconsolable, et son esprit

roulait mille projets sinistres, dans le cas où elle ne dût plus revoir

son ami. Madame Germain, dont la présence dans cette maison en avait

banni pour jamais le calme et le bonheur, ne pouvait consoler sa jeune

amie, puisqu'elle-même avait besoin de consolation; et M. de Fritzierne,

livré à une sombre tristesse, s'enfermait chez lui toute la journée, et

ne voyait ces dames qu'aux heures du repas, où personne encore n'osait

parler. Valentin les quitte un matin brusquement pour aller, comme on

sait, rejoindre son maître dans le camp des Indépendans: surcroît de

douleur pour tout le monde; on craint que Victor, désespérant de rentrer

chez son protecteur, n'ait fait mander Valentin pour l'accompagner dans

sa fuite. Heureusement cette affreuse inquiétude n'est pas de longue

durée. Quelques heures après l'absence de Valentin, Clémence, qui ne

quitte point sa croisée, voit revenir Valentin accompagné d'un jeune

homme. D'un jeune homme! Comme son cœur bat! c'est Victor sans doute;

oui, c'est lui, on n'en peut douter. Clémence, sans se donner le temps

d'examiner le compagnon de voyage de Valentin, court chez son père. Le

voilà, le voilà, s'écrie-t-elle!--Qui, mon enfant, Valentin?--Non; oui,

Valentin et Victor.--Victor!--Victor!

Le nom de Victor vole à l'instant de bouche en bouche, et va jusqu'à

madame Germain, qui accourt précipitamment vers l'appartement du baron.

Victor revient donc, dit cette femme sensible?--Oui, il est avec

Valentin: tous deux approchent maintenant du pont-levis. Le baron,

Clémence et madame Germain, descendent, volent au-devant de leur jeune

ami, et la joie éclate sur leurs fronts.... Mais, ô douleur! le

pont-levis s'abaisse: Valentin y passe tristement le premier, celui qui

le suit est un étranger inconnu à tout le monde! ce n'est pas

Victor!....

Clémence reste immobile. Madame Germain et le baron se regardent avec

l'expression de la douleur, et Valentin, pour augmenter leur trouble,

s'écrie de loin: Il est parti, parti pour toujours!--Ciel! nous ne le

reverrons donc plus, dit douloureusement Clémence!--Plus jamais, répond

Valentin!--Ah! mon père!....

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 28 / 38 段