Valentin, toujours étonné, lui répond: Si vous me faites tant de

questions à-la-fois, je ne pourrai, voyez-vous, répondre à aucune.

D'abord je ne pourrai jamais vous conter tout ça de point en point, ça

ne finirait pas. Comment d'abord vous dire que notre jeune maîtresse

pleure du matin au soir; que le jour, la nuit, elle ne quitte pas sa

fenêtre, d'où elle jette les yeux, tant loin qu'elle peut, sur la Forêt

de Kingratz qui paraît un point, mais où elle semble vous regarder,

quoiqu'elle ne vous voie pas. Quand vous avez été parti c'était une

désolation! M. le baron s'est renfermé chez lui, et n'en est sorti que

vers le soir, pour prendre quelque légère nourriture. Clémence est

restée chez madame Wolf, madame Germain du moins, moi, j'ai toujours ce

nom de madame Wolf dans la tête: madame Germain donc l'a consolée et la

console encore; mais la pauvre madame Germain a besoin elle-même de

consolation. Hier, M. le baron est entré chez ces dames. Ma fille,

a-t-il dit à Clémence, ranime donc ta force et ton courage. Il n'est pas

encore décidé que tu ne reverras pas ton amant: il lui faut le temps de

parler à Roger; et d'ailleurs, il est possible que Roger, s'il aime son

fils, cherche à le garder quelques jours auprès de lui; c'est tout

naturel: s'il revient, tu seras heureuse; mais s'il ne revient pas, je

t'engage, mon enfant, à faire tous tes efforts pour l'oublier: je vais

plus loin, je t'ordonne en ce cas, de renfermer ta douleur au fond de

ton ame, afin de ne point agraver la mienne; oui, la mienne, ma chère

fille! Penses-tu que je ne regrette point Victor? Crois-tu que je

puisses oublier la tendresse respectueuse, toutes les vertus de ce jeune

homme que j'ai élevé? Puis-je ne pas gémir d'avoir sauvé son enfance du

malheur et de l'opprobre qui entourait son berceau, pour être forcé

aujourd'hui de l'éloigner de moi, de le livrer aux hasards de sa

destinée? Va, Clémence, sois ferme au milieu de ta tristesse: si tu ne

dois jamais revoir Victor, surmonte tes regrets, et ne me prive pas

à-la-fois de mes deux enfans!... C'est comme cela qu'a gémi monsieur. On

voyait qu'il souffrait; et, comme j'étais là, moi, il m'a parlé

long-temps, mais long-temps, et cela avec sa bonté ordinaire; car vous

savez qu'il m'aime beaucoup, M. le baron. C'est moi qu'il aime à

rencontrer le premier tous les matins quand il descend dans son jardin:

lui et moi, nous sommes toujours les premiers levés dans la maison, et

c'est une habitude que j'ai prise du temps que j'étais....--Valentin,

interrompit Victor, tu ne me dis point comment tu es venu ici.--Oh! m'y

voilà. Quand j'ai entendu hier M. le baron parler comme cela à Clémence

et à madame Germain, je me suis dit: Il faut que j'aille voir un peu ce

que fait là-bas notre jeune maître; ça me tourmentait aussi de ne plus

vous voir, oh! je n'y étais plus; c'est que je vous aime tant!... Avec

cela, le vilain rêve de cette nuit! Je me suis réveillé avec l'idée

qu'il vous était arrivé un grand accident. Que sais-je, me dis-je, s'il

est en prison chez ces voleurs, s'il souffre beaucoup, s'ils veulent le

tuer, mon secours pourrait lui être utile; allons-y; et je suis parti

sans dire bonjour à personne. Quand j'ai été dans la forêt, j'ai entendu

plusieurs coups de sifflet, c'est ce que je demandais: ça m'a fait un

plaisir extrême! Aussi-tôt ils sont venus trois ou quatre sur moi: ils

n'ont pas voulu me voler, oh! pour cela, je suis trop honnête pour le

dire; mais ils m'ont demandé ce que je faisais là; moi, je leur ai dit

que je les attendais.--Pourquoi faire?--Pour me conduire à M. Roger,

votre chef.--Que lui veux-tu?... Enfin, que vous dirai-je, après bien

des difficultés, ils m'ont amené ici. Mais ce qui me désespérait, c'est

qu'ils ne voulaient pas croire que je vous connusse, et je suis sûr que

si vous n'aviez pas paru, je serais encore là à me disputer avec ces

gens-là qui sont très-grossiers et très-mal élevés. Enfin, je vous vois!

Dieu-merci, il ne vous est rien arrivé de fâcheux, et maintenant je ne

vous quitte plus.

Victor sourit d'abord du récit naïf de Valentin: ensuite il lui fit

quelques légers reproches sur ce qu'il avait abandonné ses maîtres sans

rien leur dire, ajoutant que son absence pouvait les plonger dans

l'inquiétude. Bon, reprit Valentin, ils peuvent bien s'en douter, car

hier j'ai dit quelques mots détournés qu'ils ont paru comprendre, et

auxquels ils n'ont point répondu; c'était assez me prouver qu'ils me

permettaient de venir vous rejoindre. Au surplus, qu'ils s'inquiètent,

ou ne s'inquiètent point, je vous retrouve, et je vous suis par-tout où

vous serez. Si vous retournez au château, j'y rentrerai avec vous; si

vous n'y allez pas, j'accompagne vos pas en quelque lieu que vous les

portiez. Dame, mon cher maître, je vous suis attaché; et si vous ne vous

souciez pas de m'avoir pour domestique, moi je ne suis pas assez ingrat

pour abandonner un si bon maître.

Voilà une nouvelle persécution pour Victor, qui brûle d'être seul livré

à sa douleur. Il ne sait comment résister aux sollicitations de Fritz,

de Henri, de Valentin: tous tes trois veulent suivre ses pas; comment

fera-t-il pour les contenter? Victor cependant est né ferme et décidé;

quand il a pris un parti, personne ne peut l'en faire changer; mais ici,

c'est une lutte d'amitié; il parvient à la fin à faire entendre raison à

ses trois amis; et, après bien des débats, il est convenu que Fritz se

rendra avec Valentin au château de Fritzierne, où Fritz se fera

connaître, et portera les derniers adieux de Victor, qui ne reverra plus

cet asyle heureux de son enfance. Pour l'infortuné Victor, il ira

voyager avec Henri; Victor portera sa douleur dans quelque coin isolé de

la terre, où, loin de Roger, loin du baron, et sur-tout de Clémence, il

s'efforcera, par des travaux journaliers, d'oublier son amante et son

père. Victor est né pour être privé de tout ce qui peut être cher aux

autres hommes; il ne peut vivre avec un père coupable; il n'ira pas

s'offrir aux yeux du baron, implorer sa pitié, quand il connaît son

inflexible, disons mieux, sa juste fierté: une seule ressource était

offerte à Victor; celle d'attendrir Roger, de le forcer à sacrifier sa

criminelle profession au bonheur de son fils; ce moyen n'a pas réussi:

Victor n'a donc plus qu'à fuir son bienfaiteur dont il se rappelle les

ordres, terribles sans doute, mais irrévocables. Telle est sa destinée,

il s'y soumet, et n'a pas même la faiblesse d'en murmurer; tant il est

vrai que la vertu trouve dans ses principes une force incalculable pour

résister aux coups les plus cruels du destin qui la poursuit. Telle est

la morale de Victor, morale qu'il a suivie jusqu'à présent, et qu'il

aura plus d'occasions encore de suivre par la suite.

Victor voulait refuser l'or et les autres présens que Roger lui faisait

parvenir par les mains de Henri; mais Henri fut moins scrupuleux que

notre héros; il se chargea de cette petite fortune, dont tous deux

pouvaient avoir besoin dans le cours des voyages qu'ils se proposaient

de faire ensemble, et sans doute il était très-prudent de se ménager des

ressources contre l'indigence.

Après avoir fait leurs préparatifs, Victor, Henri, Fritz et Valentin,

sortirent du camp des Indépendans par le même souterrain qui les y avait

vus entrer. Un des gens de Roger avait reçu de son maître l'ordre

d'assurer leur retraite, qui se fit sans accident jusqu'à la sortie de

la forêt, où leur guide les abandonna. Roger n'avait pas reparu, et sans

doute il avait voulu s'épargner l'émotion d'une séparation qui lui

coûtait beaucoup. Roger, au milieu de ses excès, avait de la grandeur et

de l'élévation dans l'ame. Il aurait pu retenir son fils, s'opposer à

son départ; il ne le fit point, et Victor sut intérieurement apprécier

ce procédé d'un homme, à qui il ne pouvait reprocher le moindre mauvais

traitement pendant le court séjour qu'il avait fait chez lui; au

contraire, il avait été accablé des marques de sa tendresse; mais il ne

pouvait lui pardonner sa naissance, et la seule idée de ses crimes le

lui rendait à jamais odieux.

Victor sentit son ame se dilater en sortant de la forêt; il respira plus

librement, et l'air lui parut être plus pur que celui du camp des

Indépendans.

Pauvre Victor!... tu viens de subir des épreuves bien cruelles!... Tout

ce que tu viens de voir a laissé dans ta tête une foule d'idées

douloureuses que tu n'as pas la force d'approfondir. Te voilà libre,

maintenant, et plus tranquille; mais quels nouveaux malheurs vont encore

flétrir ta jeunesse!... j'en prévois de cruels, d'inattendus, que je

n'aurai peut-être pas la force de raconter à mes lecteurs.... Mais, que

dis-je? si tu as eu le courage de les supporter, je dois avoir celui de

les transmettre à l'histoire.... Pauvre Victor! que tu as encore à

souffrir!

FIN DU TOME TROISIÈME.

* * * * *

VICTOR,

OU

L'ENFANT DE LA FORÊT;

PAR

M. DUCRAY-DUMINIL,

Auteur de LOLOTTE ET FANFAN, d'ALEXIS, des PETITS MONTAGNARDS, &c.

Qui le consolera, l'infortuné?.... Sa vertu!

TOME QUATRIÈME.

À PARIS,

Chez LE PRIEUR, Libraire, rue de Savoie,

nº. 12.

AN V.--1797.

CHAPITRE PREMIER.

LA FORÊT ENCHANTÉE.

Victor a quitté enfin le repaire effroyable qu'habite l'auteur de ses

jours, antre affreux où se commettent tous les crimes. Il n'espère plus

le bonheur, Victor; il est plus tranquille, mais plongé dans cette

espèce d'apathie que donnent la douleur, et la certitude d'avoir épuisé

tous les moyens d'être heureux. Il est accompagné de trois bons et

fidèles amis; il les regarde à peine, il ne leur répond point; ses yeux

sont attachés à la terre; il marche les bras croisés, et sa tête

enfoncée dans sa poitrine. Il souffre trop pour se plaindre; il marche

jusqu'au détour d'un sentier, où, levant les yeux par hasard, il

apperçoit au loin, devant lui, les hautes tours du château de

Fritzierne. La croisée de son appartement frappe d'abord ses regards,

qu'il reporte ensuite sur celle de la chambre de Clémence. On lui a dit

que Clémence passe les jours et les nuits, les yeux fixés sur la plaine;

il croit voir en effet Clémence derrière sa croisée; il lui semble

qu'elle le voit, qu'elle le fixe, qu'elle lui fait même signe de rentrer

au château..... Victor s'arrête, et sent ses genoux s'affaiblir: il est

prêt à tomber sur la terre; mais sa force se ranime à la seule pensée

que ses trois amis vont encore le persécuter pour qu'il revienne

s'expliquer avec le baron. Pour éviter leurs vives instances, qu'ils

sont sur le point de redoubler, il détourne ses regards de la

forteresse, et fait à Henri une question insignifiante pour détourner

son attention. Henri, et sur-tout Fritz, qui connaît les malheurs de

Victor, se sont apperçus de ses souffrances: ils vont lui en parler.

Victor rompt la conversation, et propose, à cette place même, une

séparation qui va briser son cœur. Voici ton chemin, Fritz, dit-il à ce

jeune homme: ce sentier va te conduire au pont-levis du grand château

que tu vois là-bas; c'est-là que respire Clémence; c'est-là que tu vas

la voir tous les jours, à toute heure, et que tu vas sans doute

t'enflammer pour cette créature céleste. Sois heureux, Fritz; rends-toi

digne de sa main, de son cœur sur-tout; qu'elle m'oublie pour toi, et je

n'en serai point jaloux. Aime-la, Fritz, tu le dois, mais dis-lui bien

que je vais vivre et mourir fidèle à sa tendresse; que je renonce à tout

engagement pour ne m'entretenir qu'avec son image, que je porterai à

jamais dans mon cœur. Ô Fritz! parle-lui souvent de moi!

promets-le-moi, Fritz, et sois sûr que mes pensées se partageront sans

cesse entre mon amante et mon ami!.... Valentin, adieu, adieu, mon bon

Valentin; conduis Fritz à ton maître; qu'il apprenne que c'est-là ce

fils de son épouse qu'il a cherché si long-temps en vain, et qui

m'aurait privé de ses bienfaits, s'il l'eût rencontré. Oui, Fritz, si le

baron de Fritzierne eût trouvé cet enfant d'un couple dont il avait fait

le malheur, il n'eût point été la nuit à la forêt, il ne m'eût point

adopté; j'aurais couru une autre carrière, et je n'aurais pas adoré

Clémence!..... Valentin, remets entre les mains du baron mon ami que je

te confie: il me fera aisément oublier, et le bonheur renaîtra dans le

château.... Adieu, mes amis, adieu; embrassez-moi tous les deux, et

séparons-nous....--Encore quelques pas ensemble, s'écrient à-la-fois et

Fritz et Valentin.--Non, non, répond Victor; ce serait prolonger mon

tourment, et vous ne voulez pas agraver ma douleur. D'ailleurs voilà

Henri qui m'accompagne: Henri me reste; il trouve assez de moyens dans

son cœur pour adoucir ma peine et me consoler, s'il est possible de me

consoler.... Adieu.

Victor prend la main de Henri; tous deux suivent une route qui s'offre à

eux, et Fritz parcourt tristement, avec Valentin, le chemin qui mène au

château. Valentin tourne de temps en temps la tête pour voir encore son

jeune ami, et fait entendre les sanglots les plus touchans.... Mais

Victor résiste au desir de revoir encore le château-fort; il marche avec

Henri, et cherche, par des entretiens divers, à réprimer sa curiosité, à

calmer ses regrets. Force étonnante de la part d'un jeune homme de

dix-neuf ans; courage héroïque, et que peut donner seule l'habitude du

malheur.

À présent que nos quatre amis sont séparés, le lecteur est libre de

suivre avec moi les deux voyageurs qui l'intéressent le plus. Veut-il

que je le mène au château avec Fritz et Valentin? il ne tient qu'à moi,

et nous pouvons sur-le-champ nous introduire chez le baron, voir la

réception qu'il va faire au fils de son épouse.... Mais non: je devine

que mon lecteur préfère suivre son jeune ami, l'intéressant Victor, qui

voyage sans savoir où il va, avec un homme qu'il ne connaît pas, mais

qui s'est attaché à lui, en lui donnant des preuves de la plus touchante

affection. Voyageons avec lui et notre héros, puisque ces deux amis nous

intéressent le plus pour le moment.

Ils côtoyèrent d'abord les hautes montagnes du Tabor, au pied desquelles

ils se trouvaient, jusqu'à Tentschbrod, et arrivèrent le soir à Kolin,

ville fameuse depuis par la bataille dans laquelle le maréchal Daun

délivra Prague, et obligea le roi de Prusse à se retirer. Ils avaient

tellement marché, qu'ils étaient accablés de fatigue; ils se reposèrent

donc un jour entier dans ce lieu, qui offrait des sites assez agréables.

Le surlendemain ils continuèrent leur route, et furent coucher à Prague,

belle et grande capitale de la Bohême, qu'ils se donnèrent le temps de

visiter pendant trois jours. Victor était trop occupé de sa douleur pour

donner une grande attention à l'étude des arts; cependant il visita le

palais des rois, la superbe maison-de-ville, située sur la grande place

de la ville neuve; les hôtels Lobkowitz, Tschernin; l'université, où

l'on comptait alors plus de trente mille étudians; le collége des

Jésuites, &c. Mais ce qui le frappa le plus, ce fut le magnifique pont

jeté sur le Moldaw, et dont les vingt-quatre arches forment dix-sept

cents pieds de long. Victor poussa un profond soupir en passant au pied

du fort qui renfermait les prisonniers; il pensa au malheureux Friksy

qui y gémissait injustement, et cette idée lui rappela ses malheurs,

sur lesquels l'obligeant Henri s'efforçait sans cesse de l'étourdir.

Comme ils n'avaient point de but déterminé, et que tous les deux étaient

sans parens, sans amis, sans protecteur, ils marchèrent au hasard, et

sortirent de Prague pour aller à Tunsklaw, et de là à Velbern: le site

de ce côté était plus conforme à la mélancolie de Victor. Cette partie

de la Bohême est moins riante et moins peuplée; on y voit peu de

villages et peu de bois; les chemins y sont affreux jusqu'à Aussig; on

est obligé de marcher sur le côté d'une montagne ayant l'Elbe à droite.

Il ne leur arriva rien de particulier pendant les cinq jours qu'ils

marchèrent pour arriver à Dresde, où ils s'arrêtèrent pour visiter cette

capitale de l'électorat de Saxe, qui depuis devait souffrir un siége

affreux[8]. Elle était digne alors de fixer la curiosité de nos

voyageurs, qui visitèrent long-temps ces deux villes que l'Elbe réunit

par un pont de dix-neuf cent vingt toises. Ils y virent beaucoup

d'édifices magnifiques, entre autres le palais de l'électeur, le

Zwinger, le palais indien, le trésor, la bibliothèque, le cabinet

d'histoire naturelle, et sur-tout la galerie des tableaux, la plus belle

collection qui fût alors en Europe. Au Gros-Garten, à un mille de la

ville, ils virent la galerie des statues, où se trouvent de très-beaux

fragmens, entre autres un de Lisippe. À quatre lieues plus loin, à

Meissen, ville bien située, dans un pays agréable et rempli de

vignobles, ils furent visiter la fabrique de la belle porcelaine de

Saxe, et bientôt ils se remirent en route, dans l'intention d'aller voir

Léipsick. Deux jours après ils passèrent le Moldaw en bateau, à un mille

de Wurtzen, et le lendemain ils arrivèrent à Léipsick, la patrie du

célèbre Léibnitz.

Depuis près d'un mois qu'ils voyageaient, ils étaient si fatigués,

qu'ils résolurent de se fixer quelque temps dans cette belle ville,

située dans une plaine, entre la Saale et le Moldaw. En conséquence, ils

prirent un logement dans une auberge assez commode, au bout d'un des

fauxbourgs qui conduisent au délicieux bois de Rosendhall. Ce bois, où

l'on voit une quantité prodigieuse de rossignols, était la promenade

favorite de Victor, qui aimait à rêver seul dans des endroits

solitaires, tandis que son ami, plus curieux que lui, passait des

journées entières à visiter tout ce qu'il y avait d'intéressant à voir

dans la ville.

Un soir que Victor pensait à Clémence, objet bien propre à lui donner

des distractions, il oublia l'heure de rentrer à la ville; et

s'appercevant à la chute du jour qu'il était tard, il voulut reprendre

son chemin; mais il lui fut impossible de le retrouver. Ce bois

charmant, mais désert et dangereux même, pendant la nuit, offre mille

sinuosités: Victor les parcourt, et s'égare de plus en plus. Quel

embarras! S'il était seul, Victor, il ne se troublerait point, il ne

regretterait point d'être égaré; mais il a un ami, un ami sensible et

fidèle qui va s'inquiéter de son absence, qui peut-être en ce moment

verse déjà des larmes, et court dans la ville en demandant Victor à tous

ceux qu'il rencontre. Quelle douleur pour Victor!... Il marche, marche

encore, et ne rencontre aucune issue qui le fasse sortir de cette

immense forêt. Que fera-t-il?... Il prend son parti, s'asseoit sur un

tertre de gazon, et attend paisiblement que le jour renaisse, ou qu'il

rencontre quelque guide généreux qui le rende à son ami. Victor est donc

assis; l'obscurité la plus profonde règne autour de lui, et son repos

n'est troublé que par le chant multiplié des milliers de rossignols qui

perchent autour de lui. Victor se plaît d'abord à cette douce mélodie;

mais toujours l'idée de l'inquiétude du bon Henri le tourmente, et il se

reproche son imprudence.

La nuit a déjà couru dans son char d'ébène la moitié de sa carrière; les

hôtes ailés des bois se sont tous endormis, pour attendre en silence le

retour de l'aurore, qu'ils doivent saluer de leurs chants; Victor

lui-même sait que ce silence absolu de la nature l'invite à céder aux

pavots que le dieu du sommeil verse sur ses paupières; il s'endort, et

bientôt un rêve doux à-la-fois et funeste agite ses sens; il croit voir

Clémence, il croit voir le baron de Fritzierne, qui lui reprochent sa

fuite, et son peu de confiance en leur tendresse. Clémence s'avance vers

lui; elle tient une lumière, elle l'appelle, elle lui tend les bras. Mon

père, s'écrie Victor! mon père! mon amie! c'est moi, je reviens à

vous!.... L'agitation qu'excite en lui cette exclamation le réveille en

sursaut, et Victor reste très-étonné, en voyant devant lui une femme,

munie d'une lanterne, qui le presse dans ses bras, en lui disant: Te

voilà, te voilà enfin; reviens, reviens consoler ton père et celle qui

te fut si chère!....

Victor, croyant que ce qu'il voit n'est qu'une prolongation de son rêve,

regarde, et ne peut que nommer Clémence....--Oui, mon fils, tu la

reverras, lui dit la femme qui le presse contre son cœur... Victor se

frotte les yeux, et se convainc que ce qu'il voit n'est plus un songe,

mais une réalité. Cependant, inconnu à tout le monde, seul dans ces

forêts, à cent lieues du château de Fritzierne, qui peut le reconnaître?

qui peut s'intéresser à son sort?... Il regarde la femme secourable; il

voit qu'elle est âgée, que ses traits lui sont parfaitement étrangers.

Qui êtes-vous, lui dit-il, madame; et comment vous trouvez-vous ici près

de moi?--Je te cherchais, mon fils, lui répond l'inconnue; je savais

que tu devais venir cette nuit, mon époux me l'avait dit; et, brûlant du

desir de te voir, j'ai fui le sommeil pour parcourir les vastes routes

de Rosendhall, où je présumais que tu pouvais t'être égaré.--Je m'y suis

égaré en effet, madame; mais vous vous méprenez sans doute; je n'ai pas

l'avantage de vous connaître, et....--Je sais, mon fils, je sais bien

que tu ne me connais pas, que tu ignores qui je suis, et c'est ce qui me

fait jouir de ton trouble et de ta surprise; mais tu reconnaîtras bien

ton père, que tu appelais à grands cris lorsque je t'ai éveillé. Tu

disais: _Mon père! je reviens à vous!...._ Reviens à lui, mon fils; oui,

reviens à ce père qui t'aime, et qui ne t'a banni de sa présence, que

parce que tu lui prescrivais des loix trop impérieuses, et qu'il ne

pouvait suivre.--Des loix!--Sans doute; exiger de lui qu'il quittât sa

profession, ses amis, c'était trop fort, mon enfant; et, à ce prix, il

ne pouvait faire ton bonheur.--(_Victor frémit_.) Ciel, madame! quoi!

vous connaîtriez celui qui m'a donné le jour, cet homme barbare à qui je

dois mes malheurs?--Il n'est point barbare, mon fils, il t'aime, et tu

as tort de repousser ses caresses paternelles; mais enfin tu vas le

revoir.... Viens, suis-moi.--Moi, vous suivre?--Il le faut.--Eh quoi!

Roger serait ici? impossible.--Ne penses qu'à ton père, mon fils, et

oublie tes malheur, qu'il brûle de faire cesser.--Ce bois serait plein

de voleurs, et Roger serait à leur tête? mais cela ne se peut pas.--Que

parlez-vous de voleurs, jeune insensé? donnez un nom plus juste, plus

honorable à la profession de votre père. Qu'est-ce que vous entendez

donc par des voleurs?--Mais madame est-ce bien Roger?--Roger! toujours

Roger! Ne voyez que votre père, encore une fois; c'est lui qui vous tend

les bras, et je me trouve bien heureuse de pouvoir lui rendre son fils

lorsqu'il reviendra.--Il n'est donc pas ici?--Non; je l'attends demain,

ou après demain au plus tard.--Roger?--Ta tête se trouble, mon fils:

suis-moi, te dis-je, et laisse-toi conduire.--Je ne le puis; un ami, qui

m'est bien cher, est en ce moment inquiet de mon absence. Daignez

m'indiquer le chemin de la ville; que je retrouve mon ami, et bientôt je

verrai s'il est de ma sûreté de céder à vos vœux....

La vieille reste quelques momens indécise puis elle continue: Eh bien!

viens, mon fils, suis mes pas; je vais te remettre dans ton chemin, et

demain j'espère te voir plus raisonnable.

Victor étonné de tout ce qu'il vient d'entendre, suit avec fermeté

l'inconnue qu'il croit folle ou mal intentionnée. Il est prêt à se

défendre de toute surprise. Sa main est sur la poignée de son cimeterre,

et il va le tirer au moindre signal effrayant qu'il entendra. Après

l'avoir fait marcher long-temps, la vieille s'arrête, et au même

instant la lumière qu'elle porte dans sa lanterne redouble et devient

éclatante. Surpris de ce prodige, Victor va en demander la cause,

lorsque deux espèces de géans lumineux s'approchent de lui, et cherchent

à l'intimider par des traits de feu qui semblent jaillir de leurs yeux.

Qu'est-ce cela, s'écrie Victor! suis-je dans le pays des enchanteurs! ou

veut-on me traiter comme un enfant!....

Victor tire son sabre, et sa première victime va être la vieille, si

elle ne se sauve: c'est ce qu'elle fait; mais au même instant plusieurs

hommes armés se précipitent sur Victor: en une minute il est désarmé,

garrotté et entraîné dans une espèce de petit fort, dont la porte se

referme sur lui.

Victor est laissé-là seul, sans lumière, et il ignore où il est. Il ne

doute pas que cette forêt ne soit infestée, comme celle de la Bohême, de

brigands, dont il est la proie; mais ces brigands, sont-ce les gens de

Roger? Est-ce la troupe des Indépendans? Roger lui-même se serait-il

transporté dans le bois de Rosendhall? Quelle apparence qu'il ait établi

si promptement son camp dans un bois si beau, si fréquenté pendant le

jour, et qui sert de promenade aux habitans de la ville de Léipsick! À

moins que Roger n'ait formé le projet de s'emparer de Victor, d'obtenir

de lui par la force ce qu'il ne lui a pas accordé par la douceur, et

qu'il n'ait fait suivre ses pas; mais si loin!.... cela n'est pas

croyable. Où est-il donc, Victor, et que veut-on de lui? Voilà les

tristes réflexions qu'il fait, et le souvenir de Henri, inquiet et

désolé, vient encore agiter son esprit.

Au bout d'un moment une porte s'ouvre, et son cachot s'éclaire. Il voit

entrer la vieille qui l'a entraîné dans ce piége; elle est suivie de

deux hommes à qui elle ordonne de détacher les fers de Victor. Victor

est maintenant libre, mais sans armes. La vieille s'approche de lui.

Homme méchant et intraitable, lui dit-elle, que t'ai-je fait pour que ta

aies tenté de m'arracher la vie? Ta raison sera donc toujours aliénée?

tu seras donc toujours un ingrat? Eh quoi! je veux te rendre au meilleur

des pères, que tes malheurs ont touché, et c'est ainsi que tu réponds à

mes bontés! Quel intérêt ai-je, moi, à te réconcilier avec l'auteur de

tes jours? Que suis-je, pour m'intéresser à toi? Suis-je ta mère?

T'ai-je vu jamais? Apprends, jeune insensé, que je suis la seconde

épouse de ton père, et que, d'après le récit qu'il m'a fait de tes

folles prétentions et de ta fuite précipitée, c'est moi qui ai formé le

projet de terminer sa profonde douleur, en lui rendant son fils. Je

savais que tu devais passer cette nuit dans ce bois; j'ai été t'y

chercher, j'ai tout employé pour te consoler; et pour reconnaître mes

soins, tu veux m'ôter la vie; tu menaces mes gens; tu veux te battre

contre eux!.... Eh bien! je te retire mes bontés; reste ici, restes-y

seul, et sans moi, jusqu'au retour de ton père. Il connaîtra tes

fureurs, et tu seras trop heureux d'implorer mon appui pour désarmer sa

juste colère.

À ces mots la vieille se retire, et laisse encore dans l'obscurité

l'infortuné Victor, qui ne sait plus ce qu'il doit penser de sa cruelle

position. Il est absorbé dans ses réflexions; un incident nouveau vient

l'en tirer. C'est une voix douce qui l'appelle: Cher amant, est-ce toi?

On me prive de ta vue; réponds-moi, oh! réponds moi.

Victor croit d'abord reconnaître la voix de Clémence, tant son esprit

est frappé du souvenir de son amante. Il attend que la voix se fasse

entendre une seconde fois: silence absolu. Victor s'écrie à son tour,

sans trop se rendre raison de ce qu'il dit: Clémence! serait-ce toi?

serait-ce toi, Clémence?--Oui, c'est moi, lui répond la voix; c'est

ta....

L'éloignement l'empêche d'entendre distinctement le mot qu'ajoute la

voix: Victor entend seulement qu'il se termine en _ence_; mais ce n'est

point-là la fille de Fritzierne: Victor ne peut se tromper à cet organe

charmant, qui tant de fois a frappé son oreille. Ce n'est point-là sa

voix; ce ne peut être Clémence; à moins qu'enlevée depuis par Roger,

prisonnière de ce monstre, ou d'un de ses complices, la douleur et les

larmes n'aient altéré le son de sa voix.

C'est ainsi que lorsque l'imagination se porte vers une présomption, on

trouve mille raisons pour se persuader ce qui paraît vraisemblable.

Victor a dans l'idée maintenant que c'est bien Clémence qu'il a

entendue, et il ne se donne plus la peine de chercher des motifs

légitimes qui puissent tourner ses soupçons en certitude.

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 27 / 38 段