»Chaque Indépendant jure, par le sang qui coule en ses veines, de ne

jamais trahir ses camarades, s'il tombe entre les mains de ses ennemis,

quelque supplice qu'on lui fasse souffrir.

»Il jure aussi, sur l'honneur, d'être fidèle à la troupe, et de ne

jamais la quitter, etc. etc.

»Enfin, mon fils, je ne finirais pas, s'il me fallait te réciter tous

les chapitres du code des Indépendans; mais, ce qui te surprend

peut-être, c'est qu'on l'observe à la lettre, ce code philosophique,

vraiment digne des amis de la nature et de l'humanité. Aucun de mes gens

ne peut se soustraire à la rigueur des peines répressives qu'il

contient, et ses camarades sont les premiers à y condamner le coupable,

s'il s'en trouve. Me diras-tu encore à présent que nous sommes des

brigands, des scélérats? J'avoue que nous avons été moins probes que

nous le sommes; oui, j'ai fait des fautes sans doute; j'étais jeune, et

poussé au vice par l'exemple de mon père et par mes sociétés; mais

j'avais là, dans mon cœur, l'amour des grandes vertus; j'étais né fier,

entreprenant, courageux, et, j'ose le dire, généreux: j'abhorrais

l'oppression, je chérissais la noble profession de défenseur de mes

semblables; je l'ai prise; voilà ce que je suis; et, si tu en exceptes

l'ambition qui m'a toujours animé, je ne me connais plus un seul défaut.

Voilà ton père, cher Victor: si tu le juges encore défavorablement, tu

es injuste et dénaturé.... Mais poursuivons.

»J'étais heureux au milieu de la vie active que le destin me

prescrivait; toujours voyageant, toujours au milieu du feu, du carnage

et des pleurs, je me consolais des chagrins attachés à mon état dans les

bras d'une femme charmante qui ne me repoussait plus que faiblement. Ce

bonheur, hélas! ne devait pas durer! Adèle devient mère, et dès ce

moment, je ne la reconnus plus; elle passa, de la froideur qu'elle

m'avait toujours témoignée, au mépris le plus insultant, à la haine la

plus prononcée.... Elle ne me voyait plus que pour m'accabler de

reproches, et pour m'annoncer qu'elle allait s'arracher la vie. Cette

mère coupable même, oserai-je te l'apprendre, voulait te poignarder dans

ton berceau!...

»Moi qui chérissais mon fils! moi qui voulais l'élever pour me succéder!

moi qui comptais en faire, un jour, un héros comme son père!... quelle

douleur vint me saisir en voyant le désespoir d'une mère dénaturée!

Combien j'éprouvai d'inquiétudes en pensant à l'aliénation de son

cerveau, au sombre désespoir dont elle était sans cesse tourmentée!...

Je n'osais plus laisser son enfant sur son sein, qui, en lui donnant le

lait maternel, nourrissait le projet de l'assassiner! Déjà plusieurs

fois j'avais donné ordre qu'on lui arrachât mon fils infortuné,

l'espoir de ma vieillesse, elle ne voulait pas consentir à cette

séparation; et quand je quittais cette femme furieuse, j'étais

continuellement tourmenté de la crainte de ne plus retrouver mon fils

que privé de la lumière du jour! Quelle horrible situation pour un père!

»Cette conduite d'Adèle me la rendit odieuse, au point qu'au milieu des

scènes affreuses que nous eûmes ensemble, je fus vingt fois tenté de

l'immoler pour me conserver mon enfant. Je voyais bien que son délire ne

venait que de ses préjugés: je savais qu'elle voyait avec horreur que je

destinasse mon fils au noble métier que je professais. Elle ne voulait

pas, disait-elle, qu'il devînt un scélérat comme son père! c'était,

ainsi qu'elle avait l'audace de me parler. J'aurais plaint son

aveuglement, s'il se fût borné à lui arracher des pleurs; mais vouloir

massacrer l'innocent à qui elle venait de donner le jour, me menacer de

sa mort, me priver de mon fils!... je ne pouvais supporter cette idée

douloureuse!...

»Enfin le jour fatal qui devait me plonger dans un deuil éternel,

arriva. Ce jour-là j'avais, dans mon camp, le baron de Fritzierne, dont

j'estimais les talens. Je lui demandais des conseils pour me conduire

dans une affaire qui me causait quelques inquiétudes. Je l'écoute avec

attention, je parcours, avec lui, mes vastes souterrains; une petite

guerre s'engage entre moi, mes gens, et une partie des troupes de

l'empereur qui voulait me cerner dans mon camp; j'en sors victorieux: le

baron de Fritzierne m'échappe, je ne sais par quel moyen; désolé de sa

retraite précipitée, je rentre chez Adèle, je lui demande mon fils. Tu

ne le reverras plus, me répond-elle, je l'ai soustrait à tes infâmes

projets; il ne sera pas un monstre tel que toi!...

»Égaré, éperdu, hors de moi à cette affreuse nouvelle, je saisis le

poignard dont Adèle est armée, et je le plonge à plusieurs reprises dans

son sein dénaturé[7]! Tu frémis, Victor! pardonne, mon fils; ou,

pardonne à la fureur, insensée peut-être, d'un père trompé dans sa plus

chère espérance! c'est pour toi, mon fils, que je l'ai commis, ce

meurtre abominable; oui, c'est pour toi que j'ai poignardé ta mère! elle

m'était odieuse, m'ayant privé de mon enfant!... Elle mourut!...

»À peine la vis-je glacée du froid de la mort, que mon ancienne

tendresse pour elle se réveilla; je voulus la ranimer par le feu de mes

baisers.... Caresses inutiles, regrets tardifs!... elle n'était plus!...

Je demande madame Germain; je veux qu'elle me rende mon fils!... Madame

Germain s'est sauvée. Plus d'espoir; j'ai perdu toute ma famille, et je

ne suis plus qu'un barbare, livré seul à mes remords!...

»Que te dirai-je, mon fils, je fis long-temps de vaines perquisitions

pour retrouver madame Germain, qui avait changé de nom et de climat:

j'envoyai plusieurs de mes gens, avec son signalement, dans les

différens états de l'Europe, tous revinrent sans me ramener cette femme,

qui, seule, savait le secret de ta retraite. Ce ne fut que dix-huit ans

après cette fatale séparation, et ces jours derniers, ainsi que tu le

sais, que trois des miens rencontrèrent, presque au pied du château de

Fritzierne, une femme qui ressemblait beaucoup, m'ont-ils dit depuis, à

cette madame Germain que je cherchais tant. Cette femme tenait un enfant

dans ses bras. On allait la conduire vers moi, j'aurais été instruit:

deux des gens de Fritzierne sortent du château, tombent sur mes soldats

dont deux restent sans vie; et le troisième, qui a le bonheur de se

sauver, se cache un moment pour voir ce que va devenir la femme qu'on

vient de secourir si heureusement. Il voit bientôt qu'un de ses

défenseurs la prend dans ses bras, tandis que l'autre se charge de

l'enfant, et tous rentrent au château de Fritzierne.... Instruit de cet

événement, j'écris au baron pour qu'il me rende cette femme, qui peut

être madame Germain; le baron me répond avec hauteur; je l'attaque dans

son château, où le sort des armes pense me faire succomber sous tes

coups. Une femme paraît, elle arrête ton bras prêt à commettre un

parricide; je la reconnais; c'est cette même madame Germain après qui

soupire mon cœur paternel; mais la place n'est pas propre à une

explication, je me sauve par une fenêtre, tombe dans le fossé dont les

miens me retirent, et je rentre ici, désespéré d'avoir fait une fausse

expédition, et de ne pouvoir forcer madame Germain à m'éclaircir sur le

sort de mon fils.

»Je l'ignorerais encore, si tu n'étais venu, mon cher Victor, si tu

n'étais venu toi-même trouver franchement un père qui ne peut abuser

d'une démarche aussi loyale. Je t'ai promis de consentir à une

séparation, dont la seule idée brise déjà mon cœur; mais enfin je te

l'ai promis, et je tiendrai ma parole.... Pars quand tu voudras, mon

fils, va retrouver ton Fritzierne, que tu préfères à Roger: va recevoir

les froids présens de la bienfaisance, au lieu de répondre aux tendres

caresses de ton père: je ne t'en empêcherai pas. Tu vivras loin de moi,

sans le moindre souvenir de mon amitié, tandis que je verrai sans cesse

ton image près de moi: oui, tes traits, qui sont les miens, resteront

toujours gravés dans mon cœur, et je ne penserai à toi que pour t'aimer,

au lieu que la mémoire de mes aventures, de mes prisons, de tout ce que

tu as vu dans mon camp ne servira qu'a redoubler ta haine pour

moi!...».

Ainsi parla Roger; et Victor qui l'avait écouté avec attention, Victor

que plusieurs particularités de son récit avaient souvent pénétré

d'horreur et d'indignation, ne songea pas à détruire la certitude que le

chef des Indépendans avait d'être détesté de son fils. Victor ne trouva

rien à lui dire que ces mots: Je suis charmé, Roger, que tu tiennes la

parole d'honneur que tu m'as donnée de me laisser partir: je vais user

sur-le-champ d'une permission qui comble mes vœux!--Quoi! si-tôt, mon

fils, lui dit Roger en soupirant!--À l'instant, reprit Victor en se

levant.

Roger le regarda fixement d'un air troublé; puis il s'éloigna en

prononçant ce peu de mots avec l'accent de la douleur: Jeune insensé!...

Ah, Dieu!... non, tu n'es qu'un ingrat!...

CHAPITRE XII.

TOUT LE MONDE LE CONSOLE.

Victor repassa avec Fritz qui, seul dans ces lieux, était fait pour

l'entendre, les divers événemens de la vie de Roger. Eh quoi! lui

dit-il, voilà donc le fruit d'une éducation vicieuse et d'une coupable

inclination! Roger fils d'un faux monnoyeur, apprend sous son père tous

les crimes qu'il commet ensuite: il nous cache sans doute une foule de

petits traits de sa jeunesse qui l'ont porté d'abord à l'horrible

vengeance qu'il a exercée sur Claire, et qui depuis l'ont forcé à

s'engager dans une troupe de misérables bandits: mais qu'elle m'a frappé

sur-tout, la leçon affreuse que le destin lui donna la nuit même de

l'enlévement de la fille de son maître! Ciel! être témoin de la mort

funeste d'un père puni par les loix, et suivre ses traces! et s'exposer

au même châtiment! n'est-ce pas-là le comble de l'aveuglement et de la

scélératesse! Fritz, ô Fritz! quel fatal voyage j'ai fait ici! Que je me

repens d'avoir pu attendre quelque retour à la vertu de la part de cet

homme endurci dans le crime, de cet homme pervers, qui est mon père,

hélas! et dont l'image ainsi que les discours seront toujours présens à

ma mémoire!... Ô mon ami! quelle mer de réflexion pour moi, et quelle

destinée cruelle m'a rendu le jouet des caprices de cet homme

intraitable et barbare!... Je vais le fuir pour jamais, il est vrai;

mais n'emporterai-je pas dans mon cœur l'idée de ses liens avec moi?

idée déchirante, humiliante, qui me fera par-tout éviter les regards des

hommes, et qui me forcera à fuir la société, où je croirai toujours voir

tous les yeux fixés sur moi!... Mais, que dis-je, insensé! dois-je

m'abaisser ainsi; dois-je oublier assez la dignité de mon être, la

pureté de mon ame, pour ne pas m'isoler d'un être vicieux, que je n'ai

pu choisir pour mon père, et qui ne l'a jamais été que par l'acte qui

m'a donné le jour! Ne suis-je pas comme ces branches vertes,

vigoureuses, qui sortant d'un arbre mort, raniment l'espoir de

l'agriculteur? Il émonde ces branches fructifères, et les greffant sur

un tronc plus sain, il a la satisfaction de les voir étendre leurs

superbes rameaux. Oui, mon ami, c'est dans le sein même de l'opprobre

que je recouvre ma fierté; c'est dans le séjour du vice que je sens

mieux le prix de ma vertu. Qu'elle me console, qu'elle me soutienne,

cette vertu sublime! quelle me donne des forces pour me roidir contre

les coups du sort! Je serai toujours supérieur au malheur, je le sens,

je le dois, et rien ne pourra flétrir mon ame, rien ne pourra plus

abattre mon courage. Je te le promets, Fritz: j'en jure par les mânes de

ma mère, sacrifiée au caprice du plus cruel des hommes! C'est pour moi

qu'elle a perdu la vie; c'est la crainte de me voir suivre l'exemple de

son séducteur qui l'a mise en butte à la rage de ce vil mortel: ses vœux

seront comblés, même au-delà du tombeau: je serai vertueux, et c'est

ainsi que je vengerai, que je bénirai sa mémoire.... Fritz, partons,

partons, quittons ces horribles lieux....

Fritz et Victor se disposent à quitter pour jamais le camp des

Indépendans, lorsqu'un jeune homme se présente à eux, un jeune homme

dont l'extérieur doux, honnête et modeste, annonce qu'il n'est point du

nombre des scélérats qui servent Roger. Estimable étranger, dit-il à

Victor en se précipitant à ses genoux, que ne vous dois-je pas! vous

venez de briser mes fers, vous me rendez ma liberté, et j'ignore par

quels motifs vous avez pu vous intéresser à ce point au sort d'un

infortuné qui n'attendait plus que la mort!

Victor reconnaît dans ce jeune homme, le genevois Henri qui avait chanté

une romance plaintive dans les prisons de Roger. Levez-vous, Henri, lui

dit Victor, et jetez-vous plutôt dans mes bras.

Le jeune Henri s'y précipite; et tous deux, sans se connaître, éprouvent

déjà les douces étreintes de la plus tendre amitié. Roger m'a donc tenu

parole, ajoute Victor; il a brisé vos chaînes!--Oui, reprit Henri, et

c'est à vous que je dois ce bonheur inattendu. Roger est venu

tout-à-l'heure dans mon triste cachot. Henri, m'a-t-il dit, tu devais

souffrir encore long-temps pour la manière indigne dont tu m'as traité;

mais un jeune homme qui m'est bien cher, un ange descendu du ciel, mon

fils en un mot (_Victor rougit_), oui, mon fils, qui ressemble bien peu

à son père, demande ta liberté: il exige que je te rende à la lumière du

jour, à ta patrie, je veux combler ses vœux; sors, sois libre, et va le

remercier d'un bienfait que tu ne dois qu'à ses sollicitations et à ma

tendresse pour lui. Va le trouver, Henri; et s'il persiste toujours à

fuir un père qui le chérit, offre-lui de ma part ces présens, faibles

marques de mon amitié; mais dis-lui que, s'il veut rester ici, il sera

mon ami, mon appui, mon soutien le plus cher; ajoute que je n'exigerai

de sa complaisance aucune action qu'il puisse juger être indigne de lui.

Il ne fera rien autre chose que recevoir les tendres caresses de son

père, et j'éloignerai même de ses regards jusqu'au tableau des mœurs et

des travaux de mes soldats; dis-lui bien, Henri, que je lui rendrai ce

séjour plus doux, plus agréable que le château de Fritzierne, et qu'il y

sera plus maître que moi, puisque mon cœur lui sera soumis.... Ainsi m'a

parlé Roger, généreux Victor! J'ai dû vous rendre ses moindres parole;

mais je crois juger assez bien votre ame pour croire qu'elle repoussera

ces perfides séductions. Fuyez, Victor, puisque vous ne partagez point

les affreux principes de celui qui vous a donné l'être; fuyez, et

regardez-moi dorénavant comme un esclave soumis à vos moindres volontés.

Victor embrassa l'estimable Henri, qui le baigna des larmes de la

reconnaissance. Jeune homme, lui dit Victor avec une émotion qui

marquait l'élévation de son ame, je bénis mon voyage en ces lieux,

puisqu'il a pu me procurer le bonheur de vous en arracher! Ma propre

infortune disparaît devant votre félicité, et je suis heureux de faire

un heureux.... Vous êtes libre, Henri, et vous le serez toujours:

retournez à Genève, allez où vous voudrez; je ne prétends vous gêner en

rien; vous n'êtes point mon esclave, soyez mon ami; mais partez, et

laissez-moi seul à ma douleur.

Vous êtes malheureux, interrompit Henri, et vous voulez que je vous

abandonne! Ciel! que vous me connaissez peu!... Eh! d'ailleurs, où

voulez-vous que je porte mes pas? Dans ma patrie? Puis-je revoir encore

ces lieux qui me furent jadis si chers, mais qu'un amour malheureux m'a

rendu odieux pour jamais! Je n'ai plus de patrie, Victor, plus d'amis,

plus de parens, plus de toit hospitalier qui puisse me recevoir: je n'ai

plus qu'un libérateur généreux; c'est à lui que je consacre ma vie, mes

pas, mes moindres pensées. Ah! Victor, ne me repoussez pas, ne

m'éloignez pas de vous; il m'est trop doux de rencontrer un homme

vertueux et de m'associer à son sort!...

Victor employa mille raisonnemens pour prouver au jeune Henri qu'il

devait voyager seul, Henri ne l'écouta point, et s'obstina à vouloir le

suivre par-tout où il irait. Fritz vint à son tour jurer au fils d'Adèle

qu'il ne se séparerait point de lui. J'irai, lui dit Fritz, oui, j'irai

chez M. de Fritzierne, qui m'a privé de ma mère: je lui dirai, voilà

cet enfant de Clémence d'Ernesté; il ne veut point de vos biens, il ne

demande point la main de votre fille, il n'exige de vous que la liberté

de son père. Vous lui devez son père qui a manqué de périr sous vos

coups; il faut que vous le lui rendiez: il est innocent d'ailleurs le

malheureux Friksy, c'est un motif pour vous intéresser en sa faveur; il

est si beau de protéger l'innocence!.... M. de Fritzierne m'entendra; il

est bon, il comblera mes vœux, et mon père une fois libre, nous

partirons tous ensemble, nous accompagnerons, Henri et moi, notre ami

Victor par-tout où il desirera porter ses pas.--Mais y penses-tu,

interrompit Victor? pendant le temps que tu passeras au château de

Fritzierne je serai bien loin, mon ami, si loin que tu ne pourras jamais

me rejoindre.--Si loin, reprit Fritz! Eh! ne viens-tu pas avec moi

revoir ton bienfaiteur, le baron de Fritzierne, et sa fille que tu

adores?--Moi, grand Dieu!--Mon ami, je l'exige; oui, je t'emmène; c'est

au château que nous nous rendrons tous les trois. Eh! quelle raison

as-tu pour fuir des êtres qui te sont si chers?... Tu n'as pas réussi,

dis-tu, dans ta mission auprès de Roger; le baron t'a défendu de le

revoir si tes sollicitations auprès du chef des indépendans ont été

inutiles. Eh quoi! tu prendrais à la lettre quelques exclamations du

dépit ou de l'indignation! Tu crois qu'on aurait la cruauté de te fermer

l'entrée d'une maison où l'on a élevé, où l'on a chéri ton enfance?

Aveugle Victor, rends plus de justice au cœur sensible et généreux de

ton bienfaiteur! Penses-tu qu'il puisse se priver de toi avec autant

d'indifférence que tu te sépares de lui? Je ne l'ai jamais vu; je ne le

connais que d'après ton récit, et les éloges que tu en fais; mais un

homme comme lui n'est point assez esclave des préjugés ni de l'orgueil,

pour abandonner un enfant qu'il a élevé, parce que le sort injuste et

tyrannique le poursuit: au contraire, Victor, c'est un motif de plus

pour élever son ame, pour attendrir son cœur sensible, pour le forcer en

un mot aux plus nobles procédés. Viens, Victor, viens, et crois-en

l'heureux pressentiment qui me dicte ces conseils, plus sages et plus

réfléchis que tu ne penses.

Ainsi parlait le bon Fritz; et Victor, qu'il ne pouvait persuader,

frémissait toujours à la seule idée de rentrer au château de Fritzierne,

au mépris des ordres du baron qui l'en bannissaient pour jamais. Victor,

ainsi circonvenu par Fritz, qui voulait l'entraîner au château, et par

Henri, qui jurait de le suivre par-tout, éprouvait des contrariétés qui

enflammaient son sang et obstinaient son esprit: il résistait toujours;

mais il n'avait encore que deux personnes après lui; il devait lui en

arriver une troisième plus entêtée encore et plus difficile à repousser.

Au milieu de ces combats de générosité auquel se livrent nos trois

amis, un bruit assez fort se fait entendre; on va, on vient, on court,

on, s'écrie: Tu ne le verras pas.... Une voix suppliante prononce ces

mots: Menez-moi à votre capitaine! il m'entendra, lui; il verra que je

dis la vérité.--Qui es-tu?--Je suis son domestique, vous dis-je; c'est

moi qui l'ai élevé!...

Victor, que ces clameurs étonnent, croit distinguer la voix de Valentin;

il s'avance, et l'apperçoit en effet: c'est Valentin qui, reconnaissant

son maître, se débarrasse des mains des soldats qui le tiennent, et

court se précipiter dans les bras de son jeune ami. Le bon Valentin est

pendu au de Victor; il le serre étroitement; il pleure de joie; il

s'écrie: Le voilà, le voilà; ils ne l'ont pas tué!...

Victor, ému, veut se débarrasser des bras de Valentin qui l'étouffe.

Laisse-moi donc, lui dit-il, et dis-moi ce qui t'amène ici.--Rien, rien,

répond Valentin en balbutiant, ce n'est rien que le desir de vous

revoir.... Là, vous voyez bien, vous ne pensiez pas à moi du tout,

n'est-ce pas? Vous aviez oublié votre pauvre domestique: oh! voilà comme

vous êtes; moi, je suis obligé de vous aimer malgré vous!... Enfin, vous

voilà! Je rêvais que vous étiez mort, assassiné; oui, mon cher maître,

la nuit dernière, voilà que j'étais à peine endormi, lorsque je vois un

gros chat noir qui semblait....

Victor interrompt Valentin qui va lui raconter son rêve: Mon ami, lui

dit-il, abrège, les momens sont précieux: dis-moi donc comment tu as

fait pour parvenir en ce lieu?

Valentin, qui s'est un peu remis, regarde autour de lui, apperçoit deux

étrangers qu'il n'a pas encore remarqués, et reste interdit. Parle,

reprend Victor, parle librement devant ces deux amis qui connaissent mes

malheurs, et qui s'y intéressent. Que fait-on au château? Qu'y dit-on?

Paraît-on s'y inquiéter de mon absence? Clémence, la belle Clémence

écoute-t-elle les consolations de son père, de son amie? Mais parle

donc, Valentin, si tu veux me prouver ton zèle et ton amitié.

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 26 / 38 段