aventure très-neuve et très-singulière. Elle ne m'intéressait pourtant
que relativement à cette bonne dame qui était encore toute affectée de
la grande frayeur qu'elle avait éprouvée. Eh quoi! madame, lui dis-je,
vous n'avez pas pu faire parler cet homme, découvrir ce qu'il est, ce
qu'il fait?--Non, mon voisin: cependant, le hasard m'a servie
très-favorablement, et je crois tenir une partie de son secret. Ce
matin, en m'occupant de mon ménage, que j'ai encore eu la force de
faire, j'ai trouvé par terre ces deux lettres, qui sans doute sont
tombées de la poche de l'inconnu, sans qu'il s'en apperçût: c'est pour
cela, mon voisin, que j'ai pris la liberté de vous faire appeler; c'est
pour que vous les lisiez, et que vous me disiez ensuite ce que je dois
en faire.
»Je pris les lettres, et je les lus; la première paraissait être de
l'inconnu: la voici, je l'ai toujours gardée, ainsi que la réponse. Je
vais te les lire, mon fils, et tu vas connaître l'homme qui avait fait
une si belle peur à ma bonne voisine».
* * *
«_Lâche Dutervil! tu m'as ravi l'objet que j'adorais! tu as arraché
Émilie des bras de son père, des miens! Homme sans honneur et sans
délicatesse, dis-moi, dis-moi en quel lieu tu as caché cette beauté qui
doit verser des torrens de larmes, puisqu'elle m'aime, et qu'elle te
déteste! Son père, son amant, tout ce qui la chérit la réclame, et nous
sommes tous prêts à implorer l'assistance des loix pour te forcer à nous
la rendre. Ose descendre dans la plaine où je t'attends? ose venir
franchement t'expliquer avec moi si tu ne crains ma juste vengeance?
Viens, scélérat, viens, et rends la vie à l'infortuné VALSANGE_».
Voici la réponse:
«_Vous m'accusez à tort d'avoir enlevé la belle Émilie; je ne sais,
comme vous, ce qu'elle est devenue, et je pleure, comme son père, comme
Valsange, sur les égaremens de cette jeune imprudente, qui sans doute
aura cédé aux vœux de quelque indiscret, en vous trompant, vous, qu'elle
devait épouser, et moi qui l'adorais sans espoir. Voilà ma
justification. Si elle ne vous satisfait pas, je suis prêt à vous
donner toutes celles que vous exigerez de moi. DUTERVIL_».
* * *
»Tout cela n'avait rien appris de positif à ma bonne voisine, et
néanmoins ces lettres furent pour moi un trait de lumière; car la
dernière était de la main de Verdier, oui de Verdier, notre capitaine,
qui sans doute avait pris un faux nom pour réussir dans quelque intrigue
amoureuse. Je savais d'ailleurs, de sa propre bouche, qu'il aimait la
fille d'un conseiller au parlement, qui demeurait dans le marais; il
m'avait appris qu'il jouait, auprès du père, le rôle d'un homme bien né
et fort riche; qu'enfin, son Émilie était promise à un nommé Valsange,
et que lui, Verdier, se promettait de la soustraire un jour à son père
et à son amant. C'est sans doute, me dis-je, ce qu'il a fait: Valsange
aura rejoint le prétendu Dutervil, et il l'aura fait tomber sous ses
coups. Voilà ce qu'il est naturel de présumer dans une affaire aussi
obscure. Je ne balançai point sur le parti que j'avais à prendre. Je
priai ma voisine de me prêter ces deux lettres, l'assurant que j'allais
faire toutes les informations possibles sur les deux personnes qui les
avaient écrites, et lui promettant de l'instruire bientôt du succès de
mes démarches.
»Tu sens bien, mon fils, que je promettais là ce que je n'avais pas
intention de tenir. La lettre de Verdier était trop importante pour
notre compagnie, pour que je la laissasse errer dans les mains d'une
autre, au risque de la voir tomber entre les mains de la justice. Je
sortis donc, et j'attendis avec impatience la nuit qui devait me réunir
à mes camarades que je voulais instruire de tout. Elle arriva, cette
nuit tant désirée, et je me hâtais de me rendre au bois de Boulogne, où
je trouvai le conseil assemblé. Je comptais lui apprendre quelque chose,
et c'était lui qui tenait déjà le fil de toute cette intrigue. À mon
arrivée, on me remit un paquet à mon adresse et cacheté. Je l'ouvris, et
reconnaissant encore l'écriture de Verdier, je lus à haute voix ce qu'il
contenait: Voici ce que j'y trouvai.
* * *
«_Je suis mourant, mon ami, et cependant les cruels qui m'entourent se
font un jeu cruel de prolonger, de ranimer même ma triste vie, pour le
livrer au supplice infamant et cruel qu'on destine à ceux qui suivent
notre fatale carrière. Je n'ai qu'un moment pour écrire, qu'un geolier
séduit par moi, pour vous faire parvenir ma lettre, je me hâte de la
remplir, et de vous faire part, en peu de mots, du malheur qui me
poursuit, et qui peut retomber sur vous tous, si vous ne vous hâtez de
vous y soustraire. Voici les faits:_
»_J'adorais Émilie, fille de M. de Sélinvil. Je m'étais introduit dans
la maison du père sous le nom du chevalier Dutervil. J'avais, à
m'entendre, des terres, des châteaux, et sur-tout une charmante maison
de campagne à Vincennes. J'avais en effet loué une maison dans ce
village, où j'espérais attirer Émilie, et l'enlever ensuite pour la
soustraire à tous les yeux. Je n'y ai que trop bien réussi!... Émilie
m'avait suivi, Émilie me préférait à un certain Valsange qui lui était
promis en mariage. Ce Valsange, apprenant qu'Émilie a fui la maison de
son père, se doute que j'ai pu contribuer à sa fuite. Il vient à
Vincennes, me demande; on lui dit que je ne veux recevoir personne. Il
s'arrête dans la plaine qui borde ma maison, m'écrit une lettre
insultante, à laquelle je réponds par des subterfuges. Je n'entends plus
parler de lui, je le crois bien loin, et sur le soir, je laisse Émilie
seule pour me rendre au milieu de vous. Au détour d'une rue, un homme
m'aborde, et tire l'épée sur moi; c'est Valsange! J'ai tout découvert,
me dit-il, tu m'as ravi Émilie; prends donc ma vie que je ne puis plus
supporter sans celle que j'aimais._
_»Étourdi de cet abord imprévu, je me mets en défense; mais bientôt, je
tombe baigné dans mon sang, et mon ennemi, qui me croit mort, cherche à
se sauver. J'entends des cris, la garde accourt, je lui désigne mon
assassin, et l'on se met à sa poursuite. J'ignore ce qu'il est devenu.
Pour moi, les gens qui m'environnent, trop humains, hélas! m'enlèvent,
me portent dans une maison où l'on appelle un commissaire qui
m'interroge, me fouille, et découvre bientôt que je ne suis que ce
Verdier, ce chef de voleurs, que la police cherche inutilement depuis si
long-temps!... Je suis transporté, mourant, dans une étroite prison, où
l'on a la cruauté de prendre soin de mes jours.... Voilà mon état, mes
amis. J'attends maintenant la mort, et avant tout, les interrogatoires,
les questions ordinaires, extraordinaires, toutes les tortures en un
mot, que les hommes ont imaginées pour tourmenter leurs semblables. Je
tiendrai ferme, je ne compromettrai personne; je vous le jure, mes amis,
par les mânes de Walfein, mon patron, mon maître, qui m'a appris à
mourir. Adieu: plaignez-moi, et sauvez-vous. VERDIER DESGOTS»._
»P.S. _J'apprends à l'instant que Valsange, mon assassin, qui s'était
coupé les cheveux, et se sauvait déguisé, dans la crainte d'être
compromis pour avoir immolé un homme qu'il croyait gentilhomme, est
revenu sur ses pas, quand il a su que je n'étais que le formidable
Verdier. Il a aujourd'hui la lâcheté de se porter mon accusateur et de
se joindre à ceux qui me poursuivent.... Émilie, la malheureuse Émilie
s'est poignardée en apprenant le véritable nom de celui à qui elle avait
donné son cœur_!...»
»Cette lettre fit sur nous l'effet de la grêle qui détruit l'espoir du
laboureur. Nous convînmes tous qu'il n'y avait pas un moment à perdre,
et qu'il fallait à l'instant quitter Paris. Nous partîmes donc à la
hâte, emportant avec nous nos effets les plus précieux, et nous fûmes
nous réfugier dans la forêt d'Anet, forêt épaisse, inexpugnable en
quelque façon, et qui avait servi autrefois à la célébration occulte des
sombres mystères des Druides.
»C'était-là, mon fils, où l'amour vrai, l'amour pur et sincère, devait,
pour la première fois, toucher mon cœur farouche, et m'asservir à la
femme la plus belle, la plus estimable et la plus infortunée. J'arrive à
l'histoire de ta mère, mon cher Victor, et je ne te cacherai aucun des
moyens que j'employai pour la séduire, dussé-je redoubler ta haine et
ton mépris pour moi; mais non, tu me sauras gré de ma franchise, et tu
excuseras l'amour qui seul a fait mon crime, l'amour à qui tu dois ta
naissance, et qui m'a rendu le plus heureux, le plus tendre des pères.
»Nous nous étions établis, ainsi que je te l'ai dit, dans la forêt
d'Anet, où nous commencions à travailler avec quelques succès, et sans
craindre les poursuites de la justice, poursuites inutiles dans une
forêt où l'art et la nature nous favorisaient. Plusieurs de nous
allaient souvent dans les villes ou villages voisins pour y connaître
l'opinion qu'on avait de nous, ou les moyens qu'on pouvait prendre pour
nous faire tomber dans quelque piége. Mes camarades m'avaient donné, à
moi, la surveillance de la ville de Dreux; j'y avais pris un logement à
l'auberge du Paradis, où je me faisais passer pour un infortuné qui
voyageait pour chercher des consolations.
»Je remarquai, dans la rue Parisis, une jeune personne charmante, qui
logeait dans une maison simple, mais propre, avec une femme un peu plus
âgée qu'elle, et qui paraissait être sa parente ou son amie. Dès que je
vis Adèle, je l'adorai; mais ne sachant comment m'introduire chez elle,
ayant besoin d'ailleurs d'inspirer un intérêt prompt, une passion vive,
pour ne point perdre, en soupirs, un temps que je devais à mes
camarades, je me décidai à prendre un parti violent pour me faire
remarquer. Les femmes, me dis-je, s'intéressent aisément et avec force à
tout ce qui a l'air du malheur ou du désespoir d'amour: jouons une
comédie, et voyons si la petite voudra y prendre un rôle.
»Mon projet bien conçu, je l'exécutai. Je savais qu'Adèle et sa compagne
allaient se promener souvent sur le Bléra; je m'y trouvai un soir, et
feignant de vouloir m'arracher la vie, je sus les attirer vers moi.
Alors je leur fis un conte; j'étais un amant malheureux qui avait
outragé une mère respectable, &c. &c. je ne me rappelle même plus tout
ce que je leur débitai. Elles me crurent, et dès ce moment je jouai
l'amant passionné auprès de la jeune personne, qui me rendit bientôt
tendresse pour tendresse.
»Je m'étais apperçu que madame Germain n'était pas ma dupe; je savais
d'ailleurs qu'Adèle était la fille naturelle d'un riche seigneur, de qui
je ne pouvais espérer d'obtenir sa main. Je résolus de me cacher de
madame Germain et d'enlever Adèle. Michel, leur domestique, était un
honnête garçon, incapable de se laisser séduire par les présens, ni
d'entrer dans mes vues. Je me l'attachai par l'extérieur de la probité,
et sur-tout par des marques de la plus douce affection. Tous les jours
le bon Michel m'amenait sa jeune maîtresse à l'insu de la duègne, qui
d'ailleurs était tombée malade, heureusement pour moi; et toutes les
nuits j'allais retrouver dans la forêt mes camarades, qui me
reprochaient assez souvent l'inaction dans laquelle l'amour me tenait.
Eh bien! leur dis-je un jour, il n'y a qu'un moyen de me rendre à mes
travaux; aidez-moi à enlever Adèle; prêtez-vous à tous les rôles que je
vous distribuerai pour m'assurer la possession de cette beauté, sans
laquelle je ne puis vivre, et je vous promets de vous seconder comme je
faisais autrefois. Ils me chérissaient tous; ils me promirent donc de
faire tout ce que j'exigerais de leur amitié.
»Une circonstance fâcheuse vint ensuite hâter l'exécution de mes
projets, et presser notre départ de France, départ qui me mit à la tête
de la troupe, et me permit d'exécuter les plans de réforme que je
préméditais depuis long-temps».
CHAPITRE XI.
AVEUX QUI SERVENT À ÉCLAIRCIR QUELQUES TRAITS OBSCURS.
«Depuis notre séjour dans la forêt d'Anet, la nuit la plus profonde
couvrait à nos yeux le sort de notre capitaine Verdier, dont nous
n'avions pas entendu parler. Un éclair affreux vint déchirer, cette nuit
perfide, et nous annoncer la foudre qui, grondant sur nos têtes, était
prête à nous frapper. J'apprends un jour, par un correspondant sûr, que
Verdier venait de périr sur un échafaud, et, ce qui est le plus cruel,
que ce lâche a eu la bassesse, avant de mourir, de nommer ses complices!
Je suis le premier sur sa liste fatale, moi, le fils de son ancien ami;
moi, son confident et son camarade le plus dévoué! On sait où je suis,
et des satellites entourent déjà l'auberge du Paradis, au moment où
j'apprends ces tristes nouvelles!... J'ai le bonheur de me sauver assez
à temps pour n'être point arrêté, et j'arrive tout essoufflé à la forêt,
où je me hâte de rallier mes compagnons.
»Amis, leur dis-je d'une voix forte, nous sommes trahis par Verdier; on
suit nos traces, et c'est par miracle, sans doute, que je viens
d'échapper aux poursuites des gardes que ce monstre nous a envoyés avant
de perdre, au milieu des supplices, une vie qu'il a souillée des plus
grands forfaits. Il faut de la tête ici, mes amis, il faut agir, et
sur-tout il faut nous réunir, nous serrer tous, afin d'opposer une
résistance opiniâtre à ceux qui voudraient nous attaquer; mais on ne
l'osera point, et nous avons tout le temps de prendre des mesures pour
notre sûreté. Permettez-moi maintenant d'ouvrir un avis, un avis
salutaire, le seul, je crois, qu'il nous reste à suivre. Je suis né en
Allemagne près de la Bohême, dont je connais les vastes et sombres
forêts. L'Allemagne, est un pays que nous n'avons pas encore visité;
allons nous y établir; parcourons-la rapidement, amassons-y des trésors,
et retournons ensuite dans les immenses forêts de la Bohême, où nous
pourrons fonder une colonie, une ville même, comme fit jadis, en Italie,
l'heureux Romulus, qui suivait notre profession. Laissons à des filoux,
à des escrocs subalternes, les petits vols; voyons, agissons en grand,
et prenons un nom distingué, noble, qui, mettant en repos notre
conscience, nous rende intrépides, estimables même aux yeux du monde.
Nous détestons les riches et les grands, parce que les riches et les
grands sont les tyrans du pauvre et de l'homme obscur. Nous bravons
l'empire des loix humaines, parce que les loix humaines sont toutes en
faveur du puissant, et toutes contraires à la philosophie, à la religion
naturelle. Que notre profession s'anoblisse; que notre titre pompeux,
imposant, annonce nos principes et nos intentions; qu'on ne nous
combatte plus comme de vils brigands, mais comme une formidable
corporation; qu'on traite avec nous de puissance à puissance; en un mot,
que nous soyons recommandables à nos propres yeux, et que le fils de
famille ne rougisse plus d'entrer dans notre illustre corps. Je propose
le nom d'Indépendans; est-il adopté?
»Oui, oui, s'écrient ensemble tous mes camarades! Je continue: Amis! que
vous prouvez bien la pureté de vos intentions, la grandeur de votre ame!
Oui, Indépendans, puisque ce nom vous plaît; vous êtes faits pour former
une société à jamais célèbre. Je vous le prédis, vous vous trouverez
grossis de tout ce qu'il y a d'hommes fiers, nés pour secouer le joug
des préjugés et des tyrans de la terre; vous formerez une armée dont le
plus grand d'entre vous sera le chef, et vous ferez pâlir, sur leurs
trônes chancelans, les despotes de l'Europe. Indépendans, soyez justes
maintenant, soyez magnanimes, et méritez le nom respectable que vous
prenez. Ne persécutez pas le faible, le timide; donnez à celui qui n'a
rien, prenez à celui qui possède trop; consolez l'infortuné, humiliez le
superbe, écrasez le puissant, et vous serez bénis de toute la terre
comme les amis, les défenseurs de l'humanité. Quel est celui qui ne
voudrait partager vos travaux, cueillir vos lauriers et mériter votre
estime? Quel est l'homme courageux qui ne brûlera entrer dans vos rangs,
de combattre à vos côtés? Moi-même, je sens que mon ame s'élève: jusqu'à
présent j'ai rougi de faire le plus vil des métiers; je n'ai travaillé
qu'avec peine; je sentais là, là, dans mon cœur, ma conscience qui me
reprochait une vie nuisible à la société; j'entendais sa voix me crier:
Cesse de maltraiter ton semblable qui te repousse comme un brigand;
sois généreux pour le faible; mais sois son vengeur, et tu n'auras plus
de remords. Oh, mes amis! qu'il est beau d'abjurer une profession vile
et dangereuse en soi, pour prendre le titre et les principes que dicte à
l'homme fier la plus saine philosophie! Indépendans, choisissez-vous un
chef maintenant, car il vous en faut un qui soit l'ame de vos pensées,
et l'agent de vos moindres volontés: quel qu'il soit, ce chef que vous
allez choisir, je baisse mon épée devant lui, et je lui jure respect et
obéissance.
»Je savais, mon fils, l'effet que produisent sur des hommes assemblés
ces sortes de déclamations; je me souvenais, ainsi qu'il arrive souvent,
que celui qui fait des propositions de ce genre, est presque toujours
nommé chef, et c'était mon espoir. Il ne fut pas déçu; à peine eus-je
parlé, qu'une voix unanime me proclama à l'instant capitaine de la
troupe des Indépendans. Je fis les remercîmens d'usage, après quoi je
songeai à l'étendue des obligations que m'imposaient ce grade, et les
principes philosophiques que j'avais toujours dans mon cœur. J'avais
affaire à une troupe indisciplinée, habituée au vol, au meurtre même, et
à tous les vices que donnent une mauvaise éducation et des passions
honteuses; il me fallait assujettir des hommes déréglés à des loix, à
une discipline, et c'était sans doute une tâche pénible et difficile à
remplir; je la remis à un autre moment: pour l'instant je ne m'occupai
que des précautions à prendre pour éviter les poursuites de la justice,
et des préparatifs du départ de la troupe. Mon amour ensuite revint
occuper ma pensée, et je me décidai à enlever sur-le-champ mon Adèle.
»Il était tard, je ne pouvais plus rentrer dans la ville; mais je savais
qu'Adèle et son amie avaient prémédité, pour le lendemain, une partie de
plaisir; c'était même moi qui l'avais engagée à voir le village d'Anet,
dans l'espérance, comme elle devait passer par la forêt, de l'entraîner
dans quelque piége. J'avais, heureusement pour moi, jeté cette, idée
dans la tête d'Adèle, qui l'avait goûtée. Je savais en même temps que la
jeune personne ne me céderait jamais, si le lien du mariage, vrai ou
faux, ne levait ses scrupules; je m'arrangeai donc en conséquence, et
pour assurer mon triomphe, et pour ménager ses préjugés.
»Tout arriva ainsi que je l'avais prévu. Adèle et madame Germain
passèrent par la forêt, accompagnées de Michel. Je les fis attaquer par
un gros de mes gens, qui séparèrent les deux amies. J'arrivai à point
nommé, comme pour délivrer Adèle des mains de ceux qui tenaient. Un coup
de pistolet, tiré par un des miens, nous débarrassa du sentimental
Michel, et lorsque j'eus fait jeter madame Germain dans la cave d'un
petit pavillon, je fis conduire Adèle dans une auberge prochaine dont
l'hôte m'était dévoué.
»Ce fut là que j'eus besoin de toutes les ruses dont j'étais capable,
pour faire consentir Adèle à m'épouser. Un de mes gens, que j'avais
habillé en ecclésiastique, joua le caffard à merveille: une vieille
servante de la troupe passa pour ma mère, et je feignis de vouloir me
tuer, plutôt que d'être forcé de renoncer à une main qui m'était si
chère.
»Que te dirai-je? la malheureuse Adèle fut tellement étourdie par tous
ceux qui assiégeaient son lit de douleur, qu'elle consentit à m'épouser,
et je fus heureux. Cependant elle n'avait qu'un cri pour me demander son
amie madame Germain. Ceci m'embarrassait, et me contrariait le plus.
J'avais fait jeter cette femme dans une espèce de cachot pour m'en
débarrasser; j'espérais qu'elle y resterait jusqu'à ce que le hasard
l'en fit sortir. Point du tout; il fallait l'aller chercher dans sa
prison; il fallait me donner un surveillant importun que j'avais lieu
de haïr, et qui pouvait à tous momens pénétrer mes secrets. Tu juges de
mon embarras. Cependant j'adorais Adèle, je la voyais prête à mourir, si
je lui refusais le bonheur d'embrasser son amie, et la mort d'Adèle eût
été bientôt suivie de la mienne. J'étais le maître, d'ailleurs, de faire
ce que je voulais; une femme de plus ne pouvait m'en imposer, quand même
elle eût voulu contrarier mes projets; et puis j'allais partir avec ma
troupe, et je pouvais garder encore long-temps le secret sur ma
véritable profession. Une fois arrivé en Allemagne, à la tête de mes
gens, je ne craignais plus de me découvrir; dans ce cas, une amie près
d'Adèle pouvait être utile à cette infortunée, en cas qu'elle ne voulût
écouter que son désespoir en apprenant que je l'avais trompée. Toutes
ces considérations me déterminèrent à consentir à ce qu'elle exigeait de
moi. Je fus chercher madame Germain, qu'il ne me fut pas difficile
d'abuser sur le fond de l'événement qui l'avait séparée de sa jeune
amie; et lorsque j'eus réuni ces deux femmes, que je laissai pleurer
tant qu'elles voulurent, je ne m'occupai plus que des préparatifs du
voyage de la troupe.
»Il était temps d'y songer, car les patrouilles et les brigades de
cavalerie se multipliaient déjà autour de la forêt. Le soir même,
quelques-uns des miens furent obligés de faire la petite guerre, et deux
restèrent morts dans cette action. Ce malheur me décida à partir dans la
même nuit: je le signifiai aux deux femmes, qui me firent mille
objections; mais je ne les écoutai point, et lorsque j'eus bien pris mes
dimensions, je les fis monter avec moi dans une voiture, et nous
partîmes. Toute ma troupe s'était divisée, et prenait divers chemins,
qui tous devaient la réunir à Prague. Les précautions étaient si bien
prises, que tous mes gens eurent le bonheur de passer les frontières de
France et d'entrer en Allemagne, où nos inquiétudes devaient cesser. Des
correspondans sûrs m'avertissaient, de ville en ville, des progrès de
leur marche, et tous mes vœux étaient comblés, puisqu'en fuyant un
danger certain, j'emmenais avec moi une femme que j'adorais, et dont
l'ame, bonne et douce, répondait à ma tendresse par la plus tendre
confiance. Il n'en était pas de même de son amie: madame Germain n'était
point ma dupe; je savais même qu'elle donnait de mauvais conseils à mon
Adèle, et qu'elle cherchait à m'aliéner son cœur; mais elle n'y
réussissait point, et c'était ce qui me rassurait.
»Je fus d'abord m'installer à Vienne en Autriche, où je fis beaucoup de
recrues pour ma troupe. De là je me rendis à Prague, et bientôt enfin je
vins m'établir dans ces vastes forêts, où je découvris tous mes secrets
aux deux amies. Je ne te peindrai point leur surprise, leur douleur
même, qui ne m'émut point, puisqu'elle était un effet de leurs préjuges.
Je ne fis nulle attention à leurs gémissemens, et je ne songeai qu'à
organiser la troupe des Indépendans, dont j'étais le capitaine.
»Ce fut alors que j'eus tout lieu de m'enorgueillir de ce titre pompeux.
Jamais général d'armée ne vit des soldats plus soumis, jamais chef ne
fut plus aimé de ses subalternes. À tous momens il me venait des sujets
nouveaux, des hommes instruits, pleins de mérite et de talens divers;
tous se rangeaient avec joie sous mes bannières, et tous me juraient
obéissance et respect. Je rédigeai par écrit des statuts, que je te
lirai si tu l'exiges, et dont les principales bases sont:
»Respect à la vieillesse et au malheur.
»Faites l'aumône: c'est le premier devoir de l'humanité.
»Protégez un sexe timide: que ce ne soit jamais en vain qu'il embrasse
vos genoux.
»L'enfance a des droits sacrés à votre générosité: c'est l'espoir de la
génération.
»Adorez un Être suprême, et ne vous mêlez d'aucune des jongleries des
diverses religions de la terre.
»Vengez-vous toujours de vos ennemis; car, si vous les laissez vivre,
ils se vengeront de vous.
»Sacrifiez-vous pour votre ami, si vous présumez qu'il soit capable de
se sacrifier pour vous.
»Que le partage d'un trésor pris par tous, soit commun à tous: celui qui
en détourne la plus légère part à son profit, est privé, pendant un an,
de l'honneur de travailler avec ses compagnons.
»L'envie et la jalousie sont bannies de la troupe: le jaloux et
l'envieux sont condamnés aux travaux de la servitude.
»Un jour d'ivresse est puni par une année de prison au pain et à l'eau.