»Je n'avais plus d'argent; j'étais seul, et piqué d'avoir été quitté

d'une manière aussi humiliante. Je résolus de m'en venger sur

l'inconstante Claire, et je passai plusieurs jours à méditer une foule

de projets, dont aucun ne m'aurait réussi, si le hasard ne m'avait servi

à souhait, en m'envoyant un ami, ou plutôt un complice de mes fureurs.

»Un matin.... Mais avant de te raconter, mon fils, ce singulier

événement, je dois t'inviter à te reposer un peu des diverses émotions

que mon récit a pu te faire éprouver jusqu'ici. Le tableau déchirant de

la mort de mon père t'a sur-tout singulièrement affecté. Il est affreux

enfin, et je te l'aurais épargné, si je ne me fusse imposé la loi de ne

te rien cacher de tout ce qui m'est arrivé. Cela t'amènera

insensiblement à la connaissance de mon caractère, et tu dois voir,

jusqu'à présent, qu'il était plus faible que vicieux, j'entends faible

pour me livrer au crime; car, dans les grandes affaires, j'ai su

toujours déployer une fermeté, un courage, j'oserai même dire une

grandeur d'ame peu commune à l'humanité; tu en auras des preuves par la

suite; de mon récit».

Ici Roger s'arrêta, prit un verre d'une liqueur forte, en offrit à son

fils, qui le refusa, et continua en ces termes après quelques momens de

repos.

CHAPITRE IX.

VENGEANCE DIGNE DE LUI; POLITESSE INTÉRESSÉE.

«Un matin que je réfléchissais à la bizarrerie de ma destinée, et que je

songeais à trouver quelques moyens nouveaux d'existence; je vis entrer

chez moi ce même Verdier, dont Claire m'avait parlé; ce Verdier, l'ami

de mon père, son confident, qu'on avait jeté autrefois en prison pour la

même affaire qui avait conduit Walfein à la Bastille. Vous êtes sans

doute étonné de me revoir, me dit-il; je viens jurer au fils l'amitié

que j'avais vouée au père.--Vous, Verdier, libre et dans ces

lieux!--Libre, mon ami, et prêt à vous servir.--Eh! qui vous a appris ma

demeure?--Un incident que je vous dirai... Vous, avez-vous su la perte

que vous avez faite?--Ah! Verdier, ne comblez pas mes regrets!--Comment

avez-vous pu découvrir un événement qu'on a caché à tout le monde?

»Je fis part à Verdier du funeste hasard qui m'avait rendu témoin des

derniers momens du baron de Walfein, et je lui demandai s'il savait

pourquoi on avait pris tant de précautions pour ne point ébruiter sa fin

tragique. Sans doute je le sais, me répondit-il, et ces sortes

d'exécutions nocturnes se multiplient plus qu'on ne le pense en France;

c'est un coup de la politique du gouvernement de ce vaste empire. Voici

le fait. Le baron de Walfein, qui, toute sa vie, n'avait été qu'un

intrigant, s'était mis, comme vous l'avez su, dans une fourniture de

grains, de fourrages, &c. pour les troupes françaises: à la tête de

cette compagnie de fripons étaient des ministres et même des grands

seigneurs de la cour. La mine s'évente, la fraude est avérée, plusieurs

de ces fournisseurs infidèles sont arrêtés; mais ce ne sont ni les plus

fripons, ni les plus titrés. Votre père gémit long-temps dans une sombre

forteresse. À la fin il est question de lui faire son procès; il est

condamné, c'est-à-dire qu'il paie pour les autres; mais si son affaire a

trop d'éclat, le peuple murmurera, demandera d'autres têtes qu'on ne

peut lui donner: le baron de Walfein lui-même peut parler, compromettre

des gens en place; les appeler à d'autres tribunaux: il est donc

nécessaire qu'il soit sacrifié sans bruit; et sa mort est infamante,

c'est sur la place même consacrée à l'opprobre qu'il doit périr, afin

que les registres qui constateront sa mort, prouvent qu'elle a été

déshonorante pour ses parens; s'il en a. Telle est, mon cher Roger,

ajouta Verdier, l'explication du tableau douloureux qui a frappé vos

regards; le malheureux baron ne vous savait pas si près de lui; il

serait mort plus tranquille. Quant aux exclamations qu'il a faites, ne

les attribuez qu'à la faiblesse de sa raison dans un moment si cruel;

oui, ces conseils de vertu, de sagesse, qu'il vous donnait, sont les

fruits d'une imagination troublée. Il n'y a pas de l'eau à boire, mon

ami, en suivant ces sottes maximes de la vertu, que les hommes ont sans

cesse en vénération, et qu'aucun d'eux ne pratique. Faites comme moi,

Roger; je suis toujours le même train de vie, et je suis riche et

heureux.

»Je demandai à Verdier comment il avait connu Claire. S'il faut vous

l'avouer, me dit-il, je la rencontrai un jour dans une maison assez

suspecte. Les riches Anglais qui ont besoin de femmes ou d'argent, y

trouvent à satisfaire tous leurs desirs. On joue dans cette maison;

c'est ce qui m'y attirait. Claire, je ne sais comment, vint à parler de

Roger son ami: ce nom me frappa, je la pris en particulier; et pour lui

mieux désigner le Roger que je connaissais, je lui parlai de votre père

et de sa triste fin, présumant qu'elle savait tout cela: point du tout,

elle l'ignorait, et je m'apperçus trop tard de mon indiscrétion. Claire

s'emporta contre vous, jura qu'elle ne passerait pas vingt-quatre heures

avec vous; et en effet je sus depuis qu'elle vous avait quitté pour

vivre avec mylord Kingham, le plus lourd et le plus sot seigneur de

toute l'Angleterre. C'est par Claire encore que j'ai su votre adresse,

et je me suis empressé de venir vous voir pour vous consoler et vous

offrir mes services.

»J'embrassai Verdier, dont l'appui me devenait si nécessaire; et nous

réglâmes ensemble des plans de conduite, qui me répugnèrent d'abord,

mais que sa morale, qui était assez de mon goût, me fit adopter. À quoi

bon se gêner, me disait Verdier, pour demander aux autres ce qu'ils ont

de trop, et ce dont nous n'avons pas assez? L'excès du bien des riches

appartient de droit à l'indigent, et si l'on ne l'obtient pas de bonne

volonté, il faut le demander de force.

»Je fus de son avis, et dès ce moment, je roulai dans ma tête le vaste

projet que j'ai exécuté depuis, lorsque les circonstances me l'ont

permis. Pour l'instant, je ne songeai qu'à me venger de Claire, et nous

en trouvâmes, nous deux Verdier, les moyens. Plusieurs amis communs, qui

furent mis dans le secret, promirent de nous aider; et ce fut Verdier

qui se chargea d'attirer la victime dans le lieu du sacrifice. Verdier

était grand, bien fait, et encore aimable, quoiqu'il ne fût plus dans la

première jeunesse: Verdier fut chargé de faire une cour assidue à

l'ingrate Claire, sans lui dire qu'il me voyait. Verdier réussit; au

bout d'un mois il fut en état de nous annoncer qu'il avait obtenu un

rendez-vous; que la belle devait se trouver, le soir même, derrière les

murs d'Hyde-Park, où il lui avait promis de la conduire dans sa petite

maison de Saint-James. Aussi-tôt nous nous distribuâmes nos rôles, que

nous jouâmes à merveille.

»Il était environ onze heures du soir lorsque Verdier fut chercher sa

belle, qui l'attendait déjà depuis une demi-heure. Verdier fait

l'empressé auprès d'elle; il brûle d'amour, il voudrait obtenir

sur-le-champ le gage flatteur de la tendresse de Claire; Claire résiste.

Dans votre petite maison, lui dit-elle, on verra ce qu'on pourra faire

pour vous. Verdier la fait monter à côté de lui dans sa calèche, qu'il

fait voler; et, au lieu de la conduire dans une petite maison (car il

n'en a point), c'est à deux milles de Londres, dans un petit bois touffu

où nous l'attendions, qu'il nous amène cette beauté facile. Claire

s'apperçoit trop tard qu'elle est prise pour dupe; elle crie, elle verse

des larmes, accable d'injures son compagnon de voyage; mais son

désespoir redouble quand elle me reconnaît: nous étions six, tous armés

d'un excellent fouet de poste, avec lequel nous nous proposions de la

faire danser[6]. Je m'empare d'elle, et après lui avoir reproché son

inconstance, je lui applique sur les épaules un premier coup qui est

soudain suivi de mille autres, que lui prodiguent mes camarades. Claire

tombe bientôt à terre, épuisée de douleur, et poussant les plus longs

gémissemens. Alors pour lui ôter les moyens de plaire à d'autres, et de

les tromper comme elle m'avait trompé, nous lui coupâmes le nez, les

oreilles, et une partie des joues.... Tu frémis, Victor! Ne m'accuse pas

de cette cruauté, je n'en étais pas capable: ce fut Verdier, qui, malgré

moi, et pour s'amuser, fut chargé par les autres de cette expédition,

dont, je l'avouerai néanmoins, je finis par rire comme eux.

»Cependant nous allions abandonner la victime sur la place même où elle

perdait son sang, lorsqu'un homme seul, et qui paraissait descendu d'une

calèche arrêtée plus loin, vint droit à nous. Nous crûmes d'abord que

c'était quelque passant attiré dans ce lieu par les cris de l'infortunée

Claire; mais notre surprise et notre joie redoublèrent, lorsque Verdier

nous dit qu'il le reconnaissait, que c'était le gros mylord Kingham, le

nouvel amant de Claire. Mylord Kingham, jaloux de son amante, l'avait

suivie de loin à Hyde-Park; la voyant là monter avec un inconnu dans une

calèche, il avait pris la même route que Verdier; mais effrayé de voir

tant de monde autour de Claire, il s'était tenu à l'écart jusqu'au

moment où, indigné des cruautés qu'on exerçait sur cette femme, il

s'était montré croyant en imposer par sa présence. Il est vrai que sa

vue nous déconcerta d'abord un peu; mais l'intrépide Verdier, se

remettant bientôt, résolut de se divertir encore aux dépens du nouveau

venu. Il força mylord à se déshabiller; puis sa seigneurie subit, comme

sa triste amante, la peine de la flagellation, à laquelle nous nous

bornâmes.

»Cela fait, nous le laissâmes gémir à côté de sa maîtresse, et nous nous

servîmes de sa calèche, que nous joignîmes aux nôtres, pour fuir à la

hâte le petit bois où nous avions poussé la raillerie un peu plus loin

qu'il ne fallait. Nous le sentîmes après, mais trop tard. Mylord Kingham

avait du crédit; il avait été battu; Claire était défigurée pour sa vie:

on pouvait nous faire un très-mauvais parti. Nous résolûmes de fuir tous

les sept, d'abandonner l'Angleterre, pour aller exercer nos talens dans

un autre pays, et de ne jamais nous séparer: je dis exercer nos talens,

car plusieurs d'entre nous en avaient. Je ne sais lequel, par exemple,

avait eu l'adresse de dépouiller mylord Kingham de son or et de tous ses

bijoux. Il nous le dit en riant après, et nous offrit cordialement un

partage que nous acceptâmes.

»Je me trouvai donc associé, en quelque façon malgré moi, à ces gens peu

délicats, dont les principes, qui ne me plurent pas d'abord, devinrent

bientôt les miens; et nous vîmes ensemble l'Espagne, l'Italie, tous les

royaumes d'Europe, où nous nous amusâmes tout uniment à détrousser les

passans. Je sentais bien que j'étais voleur en petit, et qu'alors

c'était un mal: il faut l'être en grand, me dis-je, ou ne pas l'être du

tout. C'était toujours mon projet de former une troupe formidable, et de

me mettre à sa tête; mais il fallait des moyens pour cela, et je n'en

avais pas encore assez. Notre troupe néanmoins s'était considérablement

augmentée, et je commençais à la discipliner: il n'était plus question

de voler un simple passant, encore moins de tuer ou même de blesser, ce

que je ne me suis jamais permis qu'à mon corps défendant; mais c'était

particulièrement l'adresse qu'il fallait employer pour extorquer des

sommes d'argent des uns, ou des bijoux des autres. Cependant, comme il

nous arrivait souvent que l'un de nous tombait entre les mains de la

justice, et que nous avions à craindre son indiscrétion, nous passions

alors dans un autre empire, comme ces oiseaux passagers qui, fuyant les

frimas, vont chercher le printemps de contrée en contrée. Une affaire

semblable nous fit quitter la Suisse; et comme il ne nous restait plus

que la France et l'Allemagne à parcourir, nous nous décidâmes à voir

d'abord la France, et à regarder l'Allemagne, dont la police était bien

plus relâchée que par-tout ailleurs, comme une retraite paisible pour

nos vieux jours.

»Je rentrai donc en France, avec la troupe dont alors je n'étais point

le chef; c'était Verdier qui la commandait, et qui s'en acquittait en

homme de tête. Je t'avoue que mon cœur se serra en revoyant Paris, non

dans la crainte d'être recherché pour l'enlévement de Claire (il y avait

dix ans qu'on m'avait perdu de vue, et j'étais singulièrement changé);

mais par le souvenir de mon père. Je me rappelais ses derniers momens;

et, loin d'avoir suivi ses sages conseils, je me voyais dans une

carrière bien propre à m'attirer une fin aussi funeste que la sienne.

Tout cela me fortifiait dans le dessein, que je nourrissais, de me

mettre au-dessus des loix par des forces imposantes, et au-dessus de ma

conscience par des formes dignes d'un philosophe ennemi des grands, mais

protecteur du pauvre et ami de la nature. Verdier, quoique doué d'un

très-grand sens, était incapable d'entrer dans mes vues: il n'avait

point de délicatesse, point de principes stables; il était d'ailleurs

cruel et intéressé: c'était assez pour ne jamais devenir un grand homme.

Il est vrai que j'étais son conseil, son ami, aussi maître que lui dans

la troupe, et que mes sages avis arrêtaient souvent la fougue de son

caractère, faux, d'ailleurs, et peu constant dans son amitié.

»Cependant, après avoir gagné beaucoup dans Paris, nous sentîmes qu'il

était bientôt temps de quitter cette capitale, dont nous étions

l'effroi. On commençait les spectacles à trois heures, pour éviter qu'on

rentrât tard chez soi. Le soir, on ne rencontrait personne que nous dans

les rues: nous cassions les lanternes, et par le moyen de l'obscurité la

plus profonde, que nous savions nous procurer ainsi, nous attaquions

jusqu'aux gens de la police qui fuyaient devant nous.

»Ce joli petit métier ne pouvait durer long-temps. À tout moment je

proposais, au conseil, de partir pour d'autres provinces: le jeu

plaisait trop à ces messieurs pour le quitter si-tôt; ils ne

m'écoutaient pas, reculaient toujours le départ que je pressais; et

bientôt, hélas! l'expérience prouva que j'avais raison de craindre.

Voici ce qui nous arriva un jour.

»Nous tenions, régulièrement tous les matins, un conseil dans le bois de

Boulogne, bois très-touffu, isolé au milieu des champs, et situé à trois

quarts de lieue de Paris. Un jour Verdier manque au conseil: chacun de

nous, ignorant ce qu'il est devenu, cherche sa trace, et le lendemain il

ne paraît pas encore. Pour le coup, l'inquiétude nous saisit, et nous

convenons, si Verdier est encore absent tout le jour, de partir tous au

milieu de la nuit, et de nous réunir, dans la forêt d'Anet, par des

chemins détournés. Je rentre chez moi, accablé de tristesse, et

craignant, au moindre bruit que j'entends, de voir entrer des estafiers

disposés à m'arrêter.... La matinée entière se passe, et je commence à

craindre qu'en restant chez moi, il soit plus facile aux gens de la

police de me trouver, en cas que Verdier soit entre leurs mains, qu'il

ait nommé ses complices, et qu'on me cherche. Je descends donc,

tremblant, dans le dessein d'errer à l'aventure en attendant la nuit qui

doit, ou détruire mes craintes, ou couvrir ma fuite: une femme, âgée et

respectable, qui demeurait au-dessous de moi, me fait appeler: je

connaissais cette dame comme une excellente voisine, qui m'avait rendu

souvent des petits services, sans se douter de l'état dangereux que je

professais. J'entre chez elle, croyant qu'elle va m'apprendre qu'on épie

mes démarches: c'est tout le contraire, ce sont des consolations qu'elle

me demande, à moi, à moi dont le courage chancelant a besoin d'être

raffermi!

»Je trouve cette dame au lit, plongée dans le plus grand abattement. Mon

cher voisin, me dit-elle d'une voix faible, vous m'avez inspiré de la

confiance, et je veux vous en donner une preuve. Vous me connaissez peu:

vous savez cependant que je vis seule, retirée, sans domestique, que ma

faible fortune ne me permet pas d'avoir, sans autre société enfin qu'une

vieille parente qui demeure à deux pas d'ici, et chez laquelle je vais

passer mes soirées. Écoutez, écoutez le récit affreux de ce qui m'est

arrivé cette nuit, et daignez me donner des conseils sages et prudens

sur la conduite que je dois tenir?

»Mon trouble était extrême, et cette dame me proposait de partager le

sien! Peu s'en fallut que je ne la quittasse sur-le-champ, en prétextant

quelques affaires pressantes, pour ne pas entendre son histoire, que je

présumais être un véritable radotage. La suite me prouva que j'avais

très-bien fait de lui témoigner de la complaisance. Je m'assis près

d'elle, et la priai de parler, ce qu'elle fit en ces termes.

«Je revenais hier soir, mon cher voisin, de chez la parente en question:

je m'étais attardée, il est vrai; il était huit heures, et vous savez

qu'il y a tant de voleurs aujourd'hui, qu'il est imprudent à une femme

seule de rentrer trop tard. Je revenais enfin, lorsqu'au détour de cette

rue, deux hommes, pris de vin, m'accostent, et me croyant apparemment

plus jeune et plus jolie, veulent à toute force m'emmener chez eux, en

me tenant des propos que la pudeur m'empêche de vous rapporter. Je me

débats, ils insistent; je crie, ils veulent me fermer la bouche; enfin

je ne sais ce que je serais devenue sans un passant, un homme fait, d'un

extérieur très-décent, qui vient à mon secours, tire son épée, et met en

fuite les deux agresseurs. J'étais restée sans mouvement, appuyée contre

une borne; l'inconnu vient à moi, remet son épée dans le fourreau, ôte

son chapeau, et me prenant doucement la main: Madame, me dit-il, je me

trouve bien heureux que le hasard m'ait fait passer ici assez à propos

pour vous tirer des mains de deux misérables qui vous

insultaient.--Monsieur, lui dis-je, bien rassurée, je ne sais comment

vous prouver ma reconnaissance.--Vous plaisantez, madame, ma récompense

est dans le faible service que j'ai eu le bonheur de vous rendre.

Cependant, madame, comme ces coquins ne sont pas loin, et qu'ils

pourraient encore vous attaquer si je vous quittais, permettez-moi de

vous offrir mon bras jusqu'à votre demeure.--Ah! monsieur, combien vous

m'obligez! je n'aurais pas osé abuser à ce point de votre

complaisance.--Daignez la mettre, madame, à toutes les épreuves, et je

vous jure que vous ne pourrez jamais la lasser.

»Je prends le bras du généreux inconnu, et nous arrivons ensemble, en

causant avec intérêt sur divers points, jusqu'à la porte de l'allée de

cette maison, que j'ouvre avec mon passe-par-tout.... Permettez-moi,

ici, mon cher voisin, de reprendre haleine. Le trouble où m'a jetée

l'incident qu'il me reste à vous raconter, est encore trop violent, et

je crains qu'il ne me conduise au tombeau....».

«Ici ma voisine se repose un moment, puis elle continue ainsi son récit,

qui, jusques-là, m'intéressait fort peu».

CHAPITRE X.

NUIT D'UNE VIEILLE FEMME; CE QUE CELA VEUT DIRE.

«J'ouvre donc la porte de mon allée; et l'honnête inconnu me salue comme

pour se retirer. Voulez-vous, monsieur, lui dis-je, vous donner la peine

de monter chez moi, pour prendre quelque chose, et vous reposer un

moment?--Volontiers, me dit-il, madame, si toutefois cela ne vous gêne

point.--Nullement, monsieur: je suis seule, ma maîtresse, et sans

domestique même, car ma fortune est très-bornée.

»En disant ces mots, je ferme l'allée, et nous montons ici, où je

m'empresse de me procurer une lumière que je pose sur cette console. À

peine mon inconnu voit-il de la lumière, qu'il se lève d'un air égaré,

marche vers la porte de ma chambre, la ferme à double tour, et en met

la clef dans sa poche. Étourdie de cette action d'un homme, qui, peu

auparavant, me paraissait si honnête et si doux, je m'écrie en

tremblant: Que faites-vous donc là, monsieur?--Rien, madame; gardez-vous

de crier seulement, ou vous êtes morte!....

»Le malheureux tire deux pistolets de sa poche, et les pose sur la

cheminée, en ajoutant: Ne craignez rien, madame, étouffez vos cris et

calmez vos inquiétudes. Je ne suis point un voleur, ni un assassin, je

ne veux vous faire aucun mal; mais il faut que je couche ici.--Il faut,

dites-vous?....--Oui, madame, il faut que je passe la nuit chez vous,

dans cette chambre. Ne me soupçonnez point, de grace, de vouloir

attaquer votre vertu! Je vous jure que vous pouvez vous mettre au lit

tranquillement, et vous livrer au repos. Pour moi, ce fauteuil est

excellent; je vais m'y asseoir, y passer cette nuit cruelle, et je vous

promets de ne point troubler votre sommeil....--Mais, monsieur, cela est

affreux! que voulez-vous que je pense?....--Tout ce qu'il vous plaira,

madame.--Ô ciel! et personne pour me secourir!....--Je vous ai déjà

priée de vous taire, madame, ou c'est fait de vos jours!....

»Le cruel me poursuit, le pistolet sur la gorge; et moi, saisie

d'effroi, je tombe sur un siége, livrée au plus profond

évanouissement.... je ne recouvre la raison que pour remarquer tous les

soins que l'inconnu me prodigue de la manière la plus affectueuse. Il a

trouvé mon flacon, et me l'a fait respirer; il m'a même délacée, mais

avec tous les ménagemens qu'exige la modestie. Quel est donc cet homme

étonnant? Il me rassure un peu néanmoins. Ah! monsieur, lui dis-je, en

versant un torrent de larmes, il est affreux d'abuser ainsi de ma

confiance! Moi qui vous croyais si honnête! vous me rendez un service

signalé, et c'est pour me livrer aux plus mortelles inquiétudes! Qui

êtes-vous, de grace, qui êtes-vous?--Je vous le répète, madame, je suis

un honnête homme, incapable de vous faire le moindre mal, au désespoir

de vous causer ce déplaisir; mais il le faut, oui, madame, il faut que

je reste ici jusqu'à demain matin.--Mais quelle raison?....--C'est mon

secret.... Couchez-vous, madame, je vous en conjure, et cessez de

craindre.--Non, monsieur, je resterai près de vous; oh! je vous promets

que je veillerai aussi.--Faites ce qu'il vous plaira....

»Je ne vous peindrai point ma situation, mon cher voisin; vous devez

vous en faire une idée. Je pris donc mon parti, quoique toujours

tremblante. Je multipliai les lumières, et je m'assis, en fixant

l'inconnu dont les moindres gestes me glaçaient d'effroi.... Jamais

femme s'est-elle trouvée dans une circonstance pareille!....

»L'inconnu ne me dit plus mot; il lut et relut plusieurs lettres sur

lesquelles il parut verser quelques larmes; il en couvrit même une des

baisers les plus tendres: ensuite, il écrivit; puis enfin il me demanda

des ciseaux que je lui donnai. Alors, je le vis se couper tous les

cheveux, jusqu'à la peau. Une fiole, qu'il avait dans sa poche, lui

servit à teindre sa barbe, ses sourcils, et à se faire des rides: en un

mot, il devint bientôt tellement méconnaissable, que moi-même je crus

voir un vieillard vénérable, au lieu d'un homme beau et assez jeune

encore, qui s'était offert à mes regards. Je le fixais en silence, et

mon étonnement redoublait: il n'eut pas l'air de s'en appercevoir, et ne

m'adressa pas une parole jusqu'au moment où, voyant paraître le jour, il

entendit qu'on commençait à aller et venir dans la rue. Alors, il tira

de sa poche une bourse pleine d'or qu'il répandit sur la cheminée.

Madame, me dit-il du ton le plus doux et le plus reconnaissant, vous

êtes la femme la plus respectable que je connaisse. Vous m'avez rendu

un service signalé!.... Si vous en connaissiez toute l'étendue, vous

sentiriez que je ne puis jamais en perdre le souvenir. Une affaire

d'honneur me force à fuir mon pays. On me poursuivait moi-même, hier

soir, au moment où ces deux misérables vous insultaient. Je n'ai pu voir

une femme dans un tel embarras, sans lui prêter le secours de mon bras.

Je ne sais comment moi-même je n'ai pas été arrêté, ayant eu

l'imprudence de vous accompagner; mais enfin, vous m'avez offert de

monter chez vous, et soudain j'ai pensé que cet asyle pourrait me

soustraire à toutes les perquisitions. Si je vous avais dit mon secret,

si je vous avais priée doucement de me donner l'hospitalité, vous ne

l'auriez peut-être point fait, dans la crainte de vous trouver

compromise dans mon infortune. J'ai préféré un moyen, brusque peut-être,

qui a pu vous effrayer, ce dont je suis désespéré; mais il m'a servi au

moins, et maintenant je ne cours plus aucun danger. Daignez accepter cet

or, madame, comme une faible marque de ma reconnaissance, et

permettez-moi de me retirer.

»En prononçant ces mots, qui me calment sans doute, mais qui redoublent

ma surprise, il remet ma clef à ma porte, l'ouvre, et descend

précipitamment en emportant ses pistolets, et laissant ici son épée, que

vous voyez encore sur cette chaise. Eh bien! mon voisin, que dites-vous

de cela»?

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 24 / 38 段