»Le vieillard admira ma candeur, et je causai si long-temps avec lui,

que lorsque je voulus me retirer, je m'apperçus, par les jours des

souterrains, que, depuis long-temps le soleil était levé. Je saluai le

vieillard, en lui promettant de venir bientôt le délivrer (je n'en avais

cependant aucun moyen), et je me mis à parcourir de nouveau les

souterrains. J'étais accablé de fatigue; lorsqu'enfin, je remarquai que

j'étais revenu précisément à l'atelier où, pendant la nuit, j'avais vu

travailler tant de monde. Il n'y avait plus personne maintenant: il me

vint dans l'idée de m'emparer de deux limes que je trouvai sous ma main.

Je ne puis plus rentrer chez mon père, me dis-je, sacs m'exposer à toute

sa colère: je veux fuir cette maison où l'on fait de la fausse monnaie.

Allons délivrer le bon vieillard, et nous sauver avec lui.

»Je cherche le chemin de sa prison, et je le retrouve avec un peu

d'attention. Bon prisonnier, lui dis-je, je viens vous sauver, et m'en

aller avec vous. À ces mots, je lui donne une de mes limes, je prends

l'autre, et tous deux, nous voilà occupés sans relâche à limer les

barreaux de la porte. Je travaillais avec cœur, et lui aussi; mais je

crois que nous n'en aurions jamais fini, tant il y avait d'ouvrage, s'il

ne fut venu une idée unique au prisonnier: ce sont les gonds, me

dit-il, et les serrures qu'il faut limer, nous aurons plutôt fait.

»En effet, au bout d'une heure, la porte s'ouvre sous nos efforts

multipliés: j'entre, j'embrasse le vieillard et veux l'emmener avec moi.

Par où, me dit-il?--Eh! par l'escalier du château; oh! je le

retrouverai.--Y penses-tu, mon enfant! je serais reconnu, et tu serais

puni avec moi, pour avoir voulu me délivrer.

»Cette réflexion me glaça d'effroi. Attendez, lui dis-je, en mesurant

des yeux la hauteur d'une espèce de soupirail qui donnait du jour à son

cachot, je trouve un excellent moyen.

»Je dis et je cours vers l'atelier où je prends autant de cordes que je

puis en emporter. Je reviens à mon vieillard qui me prend sur ses

épaules. Je m'élance dans le soupirail qui est étroit à-peu-près comme

une cheminée; et je me trouve, tenant toujours un bout du cordage qui

tombe dans le cachot, je me trouve, dis-je, dans une cour que je ne

connais point, mais où je ne remarque personne qui puisse me gêner.

J'attache fortement le bout de ma corde à un crochet placé là par hasard

dans le mur, et mon vieillard, sec et maigre, heureusement pour lui,

monte après la corde, passe dans le soupirail, et se trouve bientôt dans

la cour à mes côtés.

»Tu vois, mon cher Victor, que je n'étais pas né méchant; car je rendais

là à un homme que je ne connaissais point, et qui pouvait avoir des

torts envers mon père, un service signalé qui pouvait me compromettre et

perdre peut-être mon père; mais j'ai toujours été comme cela, moi, dans

tout le cours de ma vie, je n'ai jamais réfléchi aux conséquences, avant

d'entreprendre, et tout m'a réussi, excepté cependant cette première

affaire à laquelle je reviens.

»Le vieillard et moi, nous étions dans la cour; mais il fallait en

sortir. Une forte porte dont la clef est précisément de notre côté, nous

donne quelque espoir: nous l'ouvrons: mais ô surprise! un bruit affreux

se fait soudain entendre dans le château: on entend crier par-tout:

sauvons-nous!.... Des gens en désordre courent de tous les côtés, sans

paraître nous remarquer.... Nous restons immobiles. Mon père lui-même,

mon père, égaré, désespéré, se présente à nous. Ciel! s'écrie-t-il, en

nous voyant; mon ennemi libre! il mourra. Un coup de pistolet étend à

l'instant le vieillard sans vie à mes pieds. Je jette un cri, mon père

me prend par la main: Suivez-moi, Roger, me dit-il, ou vous êtes perdu

avec moi!

»Je le suis sans savoir où je vais: il me jette sur un cheval, y monte

avec moi, le pont-levis se baisse devant nous, nous fuyons à toutes

brides, et, le soir, nous sommes déjà loin du château.

»Pour l'intelligence de cette scène, je te dirai que mon père, noble

d'extraction, mais sans mœurs et sans conduite, avait toujours eu

recours à l'industrie pour vivre. Le comte de Morlack, propriétaire du

château, était son ami, et l'avait engagé à venir vivre avec lui; mon

père avait dépouillé de sa propriété ce vieillard qui gémissait depuis

dix ans dans les cachots de sa propre maison. Un beau château ne donne

point une existence, quand on n'a rien avec; mon père le sentit, et

après avoir perdu sa femme, qui était morte de chagrin, il se fit faux

monnoyeur avec quelques mauvais sujets comme lui. Ce petit métier avait

été assez bien pendant deux ans; mais le duc de Bavière en avait eu

connaissance; et, au moment même où je sauvais de sa prison le

malheureux comte de Morlack, une troupe de soldats s'avançait vers le

château pour y saisir mon père et ses complices. M. de Walfein qui s'en

apperçut, sentit qu'il ne pouvait résister à une force aussi imposante,

et prit le parti de rassembler ses effets, et de fuir à la hâte. C'est

ce qui l'empêcha, ce matin-là, de venir tirer les verroux de ma

chambre, qu'il aurait trouvée ouverte: il comptait ne m'emmener avec lui

qu'au moment même où il aurait été prêt à partir; et par ce moyen, il ne

s'était point apperçu de mon évasion nocturne. Qu'on juge de sa surprise

en me rencontrant avec le comte de Morlack! Le cruel immole ce vieillard

sans défense, sans demander quel est son libérateur! Les troupes du duc

de Bavière sont aux portes du château; mon père n'a que le temps de me

mettre en croupe sur son cheval, et de se sauver avec moi, tandis que

ses complices cherchent à fuir aussi d'un autre côté.

»Nous voilà donc en voyage tous les deux, et c'est ici que va commencer

ma carrière d'aventurier, qui bientôt va me porter vers de plus grandes

entreprises, et me mener peu à peu à la connaissance que je fis de ta

mère, ainsi qu'à mon établissement dans ces forêts. Prête-moi la plus

grande attention, mon fils; et si tu as quelques reproches à faire à ma

jeunesse, n'en accuse que mon père, dont les conseils pernicieux et

l'exemple funeste ont pensé me perdre».

CHAPITRE VIII.

FORTE LEÇON QUI NE SERT À RIEN.

«Mon père ne m'avait pas dit un mot pendant la route; ce ne fut que le

soir, dans une auberge où nous nous arrêtâmes, qu'il me questionna sur

mon absence nocturne, et sûr ma rencontre avec le vieux Morlack. Je lui

contai naïvement mes aventures dans les souterrains, et les moyens que

j'avais pris pour arracher le vieillard à sa prison où il me paraissait

injustement renfermé. Walfein se contenta de me lancer un regard

furieux, et de me dire ce peu de mots: Si vous avez le malheur de dire à

qui que ce soit, un seul mot sur ce que vous avez pu voir cette nuit

dans mon château, je vous brûle la cervelle. Je lui répondis avec

aigreur, qu'il n'aurait pas cette peine-là, attendu que je comptais le

quitter à la première occasion.... Il me donna quelques coups de poing

qui terminèrent l'explication.

»Le lendemain, nous nous remîmes en route, et nous en fîmes autant

pendant dix jours, au bout duquel temps, mon père m'annonça que nous

étions en France. Nous étions en effet à Strasbourg où mon père se

proposait de mettre en œuvre toute son ancienne industrie pour duper le

plus d'Alsaciens possible. Là, il se fit passer pour un riche seigneur

qui voyageait pour l'instruction de son fils. Un de ses amis à qui il

avait donné rendez-vous à Strasbourg, vint l'y rejoindre. On était

occupé, dans cette ville, à se réjouir: les Français venaient de la

prendre aux Impériaux; et c'était tous les jours des fêtes nouvelles;

mon père et Verdier, son ami, louèrent un hôtel superbe, prirent des

laquais, des chevaux, et reçurent compagnie. Le jeu fut d'abord

l'aliment de nos dépenses, ensuite vinrent des gens confians qui

prêtèrent des sommes d'argent pour s'intéresser dans de prétendus

projets de canaux, de fourrages, etc. que nos deux fripons imaginèrent;

quand ils eurent entre les mains une somme assez forte, ils décampèrent,

et furent s'établir dans une autre ville, où, changeant de noms, ils

firent les mêmes escroqueries; puis de cette ville dans une autre, et de

cette autre dans une autre encore: il s'écoula ainsi six années pendant

lesquelles il ne leur arriva aucun événement extraordinaire.

»Les instructions de mon père, son exemple, l'aisance dont il jouissait,

et peut-être mes propres dispositions, tout m'avait donné du goût pour

son genre de vie: je le servais très-bien, c'était moi, dont l'âge et la

candeur n'étaient point suspects, qui allais à la découverte des dupes;

et pour mon compte, je m'amusais souvent à leur dérober quelques bijoux,

larcins dont on était bien éloigné de vouloir m'accuser. J'avais

dix-huit ans enfin, et j'aurais fait par la suite, un très-mauvais

sujet, si j'avais continué à suivre toujours l'exemple corrupteur d'un

père coupable; mais le moment était venu où j'allais être séparé pour

jamais de ce père imprudent. Nous étions à Paris, où nous faisions la

plus grande figure: mon père s'était associé à une bande de fripons qui

spéculaient sur les fournitures du gouvernement: à la tête de cette

bande étaient, disait-on, les premières têtes du ministère. Le petit

trafic de ces messieurs se divulgua; on en arrête une douzaine: mon père

est de ce nombre, et je le vois, au milieu d'une belle nuit, arraché de

nos bras pour être conduit à la Bastille. Verdier, lui comme fripon

subalterne et sans naissance, fut jeté dans une autre prison. La peur

d'être arrêté à mon tour, me détermina à fuir sur-le-champ l'hôtel

superbe que nous habitions. Je pris mes habits les plus simples, sans

oublier de me munir d'argent, et je fus m'établir dans un petit cabinet

garni, sous le nom de Roger seulement, au fond d'un fauxbourg de Paris.

La tendresse filiale parlait à mon cœur comme l'amour paternel parlait à

celui de mon père; c'est-à-dire, que je ne l'aimais pas plus qu'il ne

m'aimait, et que le sort qu'on pouvait lui réserver, m'était fort

indifférent. D'ailleurs, Walfein était au secret à la Bastille;

impossible de le voir, de lui parler, de lui faire même parvenir la

moindre chose. Toute communication étant interrompue entre nous, je ne

pensai plus à lui, et je ne m'occupai que de moi. J'avais très-bien fait

de quitter notre hôtel; car, à peine en étais-je sorti, que tous nos

effets, mis d'abord sous les scellés, avaient été distraits et pillés

par les gens de justice. On s'était bien apperçu de ma fuite; mais je

n'étais point suspect, on ne s'inquiétait pas du tout de ce que j'étais

devenu. Quand je vis que le temps s'écoulait, et que mon argent

diminuait, je songeai à faire quelque chose. Un riche orfèvre, mon

voisin, me prit chez lui pour apprendre son état. Ce brave homme avait

une fille jeune et jolie qui m'avait souvent examiné, lorsque je passais

devant sa boutique. Le desir de la connaître m'avait poussé à entrer lui

parler sous différens prétextes. Claire était vive et coquette, notre

intelligence fut bientôt au dernier degré, et ce fut elle-même qui

engagea son père à me prendre chez lui, afin que nous fussions moins

gênés dans nos amours.

»Comblé d'amitié par le père et de tendresse par la fille, j'étais

heureux; mais Claire ne l'était pas autant que moi. Son père la

persécutait pour qu'elle épousât un homme âgé, de ses amis; Claire

résistait; mais elle voyait venir le temps où il ne lui serait plus

possible de reculer sans avouer son amour pour moi. Claire était

entreprenante. Elle me propose de fuir, avec elle, la maison paternelle.

Et des ressources, lui dis-je?--Nous en emporterons, il y en a ici.

»Je la compris, et dès ce moment, nous nous occupâmes des préparatifs de

notre voyage. C'était Claire qui conduisait le commerce de son père; il

lui était très-facile de détourner les effets les plus précieux; elle le

fit. Son père avait une petite campagne à une lieue de Paris; son

bonheur était d'y aller cultiver son jardin. Claire l'y envoya. Le jour

fixé pour notre fuite, nous mîmes dans une malle tous les effets d'or et

d'argent du magasin, et nous attendîmes la nuit pour partir. J'avais

acheté une calèche très-légère et un cheval: le maquignon devait me

livrer tout cela à minuit précis chez lui. La malle était déjà déposée

dans un hôtel garni, où j'avais été louer une chambre le matin, comme un

homme qui voyageait. Toutes nos précautions étaient bien prises; mais

hélas! au moment de commettre l'action la plus coupable, le ciel me

préparait une leçon terrible qui, si je l'avais écoutée, m'aurait

épargné bien des maux!

»Minuit sonne; Claire est dans l'hôtel garni, où elle m'attend comme mon

épouse. Il ne s'agit plus que d'aller chercher la voiture. Je sors seul,

à pied, et mon chemin me forçant à traverser une place qu'on appelle à

Paris, la Grève, je m'arrête un instant pour examiner cette place où la

mort et l'infamie attendent journellement les hommes coupables, comme

moi, de rapt et de vol... Mon cœur se serre, un funeste pressentiment me

trouble, et je suis prêt à verser des larmes.... Plusieurs flambeaux,

qui s'avancent vers moi, frappent mes yeux étonnés: c'est un corps de

soldats à cheval. Ils entourent une voiture bien fermée, que devance un

charriot chargé de charpente. Surpris de ce singulier cortége, je le

considère, moi troisième passant; mais la garde à cheval nous ordonne de

nous retirer; la curiosité me porte à entrer dans une allée que je

ferme sur moi; et, comme cette porte d'allée est surmontée de barreaux

de fer à jour, je grimpe jusqu'à ces barreaux, où mon œil fixé sur la

place, voit le spectacle le plus affreux et le plus déchirant.

»La place ne renferme plus aucun étranger curieux; le conducteur du

charriot chargé de charpente, s'arrête en face de moi. À l'instant même

un échafaud est dressé. La garde, chargée de flambeaux, entoure ce trône

de la mort. On fait descendre de la voiture un homme pâle, défait, et

que je crois reconnaître. Une espèce de rapporteur lit à haute voix sa

sentence: Que deviens-je, grand Dieu!... L'homme qu'on va immoler, est

mon père! c'est le baron de Walfein! Il monte sur l'échafaud, et s'écrie

avec l'accent de la douleur! Ô mon fils! que n'es-tu témoin de ma triste

fin!.... elle t'apprendrait quelle est la juste punition du vice, du

vice auquel je ne t'ai que trop entraîné; et tu reviendrais peut-être à

la vertu.

»À ces mots, il se jette dans les bras d'un vénérable ecclésiastique; et

moi, qui ne peux plus soutenir un si cruel tableau, je tombe de ma

hauteur sur le pavé de l'allée dans laquelle je suis renfermé..... Je

n'eus pas le bonheur de perdre connaissance; un heureux évanouissement

m'aurait empêché d'entendre le coup de la hache meurtrière qui abattait

la tête coupable de l'auteur de mes jours; ce coup affreux frappa en

même temps mon cœur, et il me sembla soudain qu'un songe funeste agitait

tous mes sens!

»Je restai ainsi, sans force et sans mouvement pendant plus d'un

quart-d'heure; enfin, revenu à moi-même, et n'entendant plus de bruit,

je me hasardai à ouvrir doucement la porte de mon allée. Il n'y avait

plus rien sur la place; je vis même de loin le funeste cortége, qui s'en

retournait par l'arcade Saint-Jean, et qui semblait reporter à la

Bastille les restes inanimés d'un homme qu'on venait d'en retirer,

avant, plein de vie.

»Immobile encore, et saisi d'effroi, je voulus me persuader que tout ce

qui venait de frapper mes yeux était le feu de mon imagination exaltée;

mais bientôt la cruelle réalité vint convaincre ma raison, et ne suivant

plus que le délire de mon esprit, je fus me précipiter à deux genoux sur

la place même où mon père venait de perdre la vie: Dieu! les pavés

étaient encore teints de ce sang où j'avais puisé le mien!.... Mon père,

m'écriai-je, ô mon père! tes derniers avis ne seront pas perdus pour

moi! je les suivrai, ces tristes conseils. Mon Dieu, je te le jure par

le sang de mon père que j'inonde de mes larmes, oui, je vais me livrer

tout-à-fait à la pratique des vertus sociales et privées. Je renonce à

Claire, à tout ce qui pourrait me pousser au crime, et l'exemple de mon

père sera toujours devant mes yeux, pour me faire éviter sa fin

terrible.

»La prière, quand elle part d'un cœur repentant et sincère, est un baume

consolateur qui rafraîchit le sang, ranime les forces et raffermit

l'esprit; je l'éprouvai, car dès que je me levai, je sentis mes genoux

moins faibles, ma raison était revenue, et je n'étais plus livré qu'au

trouble qu'excitaient en moi mille réflexions auxquelles ce funeste

événement devait donner lieu. En effet, pourquoi cette exécution

nocturne, dans ce lieu, revêtue de toutes les formes de la publicité,

quoiqu'on ait eu soin d'en éloigner les curieux? Quel crime assez grand

avait commis le baron de Walfein? quels ménagemens un gouvernement qui

lui était étranger, avait-il eu à garder avec lui, pour lui épargner la

honte de subir de jour, aux yeux de la multitude, une mort infamante?

Pourquoi, si l'on voulait s'en défaire, l'avoir conduit dans cette

place, plutôt que de le faire périr dans sa prison même? En un mot,

quelle était cette politique qui enfreignait les loix en paraissant les

suivre? Qui pouvait m'éclaircir tous ces doutes? Personne. Je n'avais

pas du tout envie d'aller m'informer des motifs qu'on avait eus de se

conduire ainsi. Mon malheureux père était mort enfin: son roman venait

de finir, tandis que le mien commençait. Jusques-là j'avais couru la

même carrière que lui, et le même sort pouvait m'attendre au bout de

cette carrière fatale qu'il avait mesurée en entier quand à peine j'y

entrais... Qu'allais-je faire? quel parti devais-je prendre? Claire

m'attendait; mais j'avais promis à Dieu, aux mânes de mon père, de

renoncer à Claire, d'éviter le piége affreux qu'elle tendait à ma

jeunesse.... Claire n'était plus à mes yeux que ce qu'elle était en

effet, c'est-à-dire, une fille dénaturée, une femme sans probité, sans

mœurs et sans délicatesse: je devais la fuir; mais, hélas! quelle

ressource me restait-il pour exister? Je ne pouvais plus rentrer chez

son père, quelle que soit l'issue de la fuite nocturne de sa fille. Le

bon vieillard devait revenir chez lui le lendemain matin: on n'aurait

pas le temps de remettre tous les effets à leur place: Claire elle-même

pouvait n'y pas consentir. Le plus sûr moyen de tenir le serment que je

venais de faire, était de ne plus voir Claire ni son père, de ne plus

même rester à Paris.... Mais en étais-je moins suspect aux yeux du père

de Claire? Sa fille, en supposant que, ne me voyant pas revenir, elle

rentrât chez lui, sa fille elle-même, pour se venger de mon abandon,

pouvait m'accuser, me noircir aux yeux du vieillard, et le crime que je

n'avais pas commis pouvait m'être imputé. Quel embarras! qu'il en coûte,

me disais-je, pour sortir du labyrinthe du crime quand une fois on s'y

est engagé!....

»J'avais quitté la place fatale où je venais d'être témoin des derniers

momens de mon père, et je marchais au hasard, sans savoir où j'allais,

bien décidé cependant à n'aller chercher ni ma voiture, ni Claire,

lorsqu'un homme passa dans une calèche: il s'arrête et me dit: Pardon,

monsieur; n'est-ce pas vous qui m'avez acheté ce matin cette voiture et

ce cheval, sur lesquels vous m'avez donné cinq louis d'arrhes?--Oui,

monsieur, répondis-je en balbutiant.--J'allais à votre auberge, me

répond le maquignon (je la lui avais en effet indiquée le matin); ne

vous voyant pas venir, j'ai pensé que vous pouviez avoir quelque

affaire, et qu'il était plus honnête que je me rendisse chez vous:

donnez-vous la peine de monter près de moi....

»Nouvel embarras pour moi. Le maquignon me presse de monter dans une

voiture que j'ai achetée; que faire? puis-je lui confier mes chagrins,

mes nouveaux projets? Je monte, et je me laisse conduire, sans dire un

mot, à l'auberge même où j'ai laissé Claire. Je lui parlerai, me

dis-je, à cette jeune insensée; oui, je la ferai rentrer dans son

devoir, et tous deux nous trouverons les moyens de cacher les

préparatifs d'une fuite que je ne veux plus partager.

»Arrivé à l'hôtel garni, je paie le maquignon, qui se retire, et je

monte chez Claire, que je trouve livrée à la plus grande inquiétude. Te

voilà, mon ami, me dit-elle avec humeur? qu'as-tu donc fait, méchant? Il

est deux heures; je commençais à craindre qu'il te fût arrivé quelque

accident.--Oui, lui dis-je, il m'en est arrivé un affreux!--Dieu!

conte-moi donc....

»J'allais lui retracer la scène horrible dont j'avais été témoin; mais

la prudence et la honte me retinrent; je me contentai de lui faire une

histoire que je terminai en lui disant que j'avais changé de dessein,

que je ne pouvais l'accompagner.

»Qu'on juge du désespoir de cette jeune personne. Après m'avoir dit en

pleurant qu'elle m'adorait, elle passa tout-à-coup des pleurs à la

colère; elle m'accabla des noms de traître, de parjure; puis elle revint

encore aux larmes et aux prières. J'étais ému; mais je lui résistais, et

déjà je me flattais de l'emporter, lorsqu'elle s'écria avec le ton du

désespoir: Tu me méprises, cruel, tu me détestes; eh bien! prends un

poignard, plonge-le dans mon sein, dans ce sein qui porte un gage

touchant de notre amour! Tu l'ignorais, parjure, que j'allais devenir

mère; ce secret si doux, je me réservais à te le confier lorsque nous

aurions été en sûreté, et pour te récompenser de ta constance. Immole

l'enfant et la mère, qui ne peuvent exister sans toi, la mère sur-tout,

qui te fait le sacrifice de ses parens, de son honneur, de tout ce

qu'elle avait de plus cher. Barbare, ramène-moi dans cet état à mon

père, à l'époux qu'il veut me donner! tu m'as mise dans la triste

situation de rougir aux yeux de tous les hommes!...

»Claire tombe sur un siége, presque évanouie. L'aveu qu'elle vient de me

faire dérange tous mes projets, et me rend à ma passion. Je suis père,

me dis-je, et j'abandonnerais mon enfant et sa mère! Non, non, Claire

est vertueuse, elle m'encouragera à être vertueux; ensemble nous pouvons

tenir la promesse que j'ai faite aux mânes de mon père. C'en est fait,

m'écriai-je; Claire, viens dans mes bras et partons.

»Claire oublia soudain tout son ressentiment; elle essuya ses larmes, me

donna la main, et nous montâmes dans la voiture, derrière laquelle j'eus

le soin d'attacher fortement la malle pleine d'argenterie, ainsi que

celle qui contenait nos effets.

»Notre dessein était de passer en Angleterre. Nous voyageâmes de jour et

de nuit, moi, toujours tourmenté de ma scène nocturne, Claire occupée

seulement à me prouver la tendresse, et nous arrivâmes à Calais sans

accident, sans nous être apperçus même qu'on nous eût poursuivis.

»Nous vendîmes nos effets, et nous restâmes ensemble, en bonne

intelligence, environ une année, pendant laquelle l'enfant, dont elle

avait bercé mon espoir, ne vint point au monde. Claire n'avait trouvé ce

mensonge, disait-elle, que pour me déterminer à la suivre. Elle me

faisait toujours beaucoup de questions sur les raisons qui m'avaient

ainsi refroidi pour elle tout-à-coup pendant la cruelle nuit de notre

départ. J'en revenais toujours à l'histoire que j'avais fabriquée alors,

et j'étais parvenu, sinon à la convaincre, du moins à la réduire au

silence sur cette affaire.

»Cependant, Claire se dérangeait sensiblement, et c'est sans doute ce

que l'on devait attendre d'une femme dont la conduite avec son père

avait été si condamnable. Claire voyait du monde; elle passait même les

nuits entières à jouer sans moi. Sa conduite commençait à me donner de

l'humeur, lorsqu'un jour elle rentra plus tard qu'à l'ordinaire, me

regarda d'un œil sévère, et se contenta de me dire: Connaissez-vous un

nommé Verdier?

»À ce nom de Verdier, je pâlis et frémis involontairement. Oui, lui

répondis-je en balbutiant.--Il a connu votre père aussi.--Je le

crois.--Vous avez bien fait, malheureux, de me cacher les crimes de

votre père et sa mort honteuse, jamais je n'eusse pu vous aimer; mais je

sais tout, et c'en est assez. Adieu....

»Claire me quitte à ces mots, et me laisse saisi d'horreur et d'effroi.

Je passe la journée dans l'inquiétude, Claire ne revient point; la nuit

s'écoule, elle ne revient point. Enfin deux jours après, j'apprends, par

un mot d'elle, qu'elle a cédé aux vœux d'un mylord, et que jamais elle

ne me reverra.

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 23 / 38 段