celui-ci l'accablait de ses embrassemens, et Victor ne savait plus les
repousser: il se remit néanmoins de son trouble pour supplier son père,
avec l'accent le plus douloureux, de le laisser partir sur-le-champ,
avec son ami Fritz: Je te jure, Roger, ajouta-t-il, que nulle part, je
n'oublierai ta tendresse, ni la générosité de tes procédés; tu seras
toujours présent à ma mémoire, à mon cœur, et je me dirai sans cesse en
pensant à toi: Nul enfant ne possède un père plus tendre; et sans
l'injustice du sort qui t'a poussé dans le crime, nul père n'aurait eu
un fils plus soumis ni plus respectueux.--Tu viens de dire, Victor,
reprit Roger, une haute vérité! Oui, mon ami, c'est le sort, le sort
injuste et cruel qui m'a poussé vers l'état que je professe!.... Un
court récit de mes aventures va te le prouver, mon cher fils; ah! si
j'avais eu le bonheur, comme toi, de rencontrer un bienfaiteur, un
instituteur sage, éclairé, qui eût porté ma fougueuse jeunesse au bien,
je n'aurais pas éprouvé tant de vicissitudes qui ne m'ont pas permis,
par la suite, de choisir entre la haine ou l'estime de mes
semblables.--Quel bonheur! vous convenez, mon père, vous convenez enfin
que votre état....--Je ne conviens de rien, mon fils; je te dis
seulement que si j'avais été autrement dirigé, j'eusse anobli ma
profession en la faisant en grand, avec toutes les formes que les gens
du monde mettent à l'état militaire; j'eusse été un grand guerrier, au
lieu d'être un chef de parti. Quoi qu'il en soit, j'ai réussi pour moi;
je suis pur à mes propres yeux; n'ayant pu être grand par des titres
fastueux, j'ai humilié les grands de la terre, et j'en ai attaché
quelques-uns à mon char de triomphe: exempt de préjugés, attaché par
des principes certains, à la seule religion naturelle qui nous apprend à
culbuter les autres plutôt que de les laisser nous fouler aux pieds, je
n'ai respecté, ni les ministres d'un culte que je ne connais pas, ni les
dépositaires d'une autorité à laquelle je n'obéis point, ni même un sexe
soi-disant timide, dont je regarde l'empire comme humiliant pour l'homme
assez esclave de ses sens pour s'y soumettre. Pour dominer sur tout, il
faut renverser tout, réduire les forts, intimider les faibles, et se
donner raison par la force, quand on vous la refuse par la douceur:
c'est le principe de ceux qui bouleversent les empires, ou qui usurpent
les trônes. Oui, mon ami, le chemin de la fortune est comme le taillis
épais de nos forêts; pour s'y faire un sentier, il faut couper toutes
les branches, tous les arbres même qui s'opposent à notre passage. C'est
ce que j'ai fait: toujours heureux, j'ai soumis tous ceux que j'ai osé
attaquer: je tiens en ma puissance des grands orgueilleux qui
m'insultaient autrefois, et qui me flattent maintenant pour m'arracher
un regard de pitié. Viens voir mes prisons, mon fils, viens voir cette
tourbe de puissans que j'ai plongés dans la douleur et dans l'opprobre:
plusieurs te sont connus de noms; tu les interrogeras, tu verras encore
percer leur orgueil et leur brutalité sous le poids des fers dont je les
ai chargés. Ce tableau imposant t'apprendra ce que je puis, et tu ne me
blâmeras plus de tenir à l'éclat de la gloire et du pouvoir qui
m'environne.
Roger se lève, et prend Victor par la main. Victor voudrait se refuser à
l'accompagner; mais il n'a que peu de momens à rester encore; il veut
connaître Roger dans toute sa férocité: le tableau, déchirant sans
doute, qui va s'offrir à ses regards, lui fera juger complètement l'ame
atroce de ce chef de brigands.
Roger, Victor et Fritz traversent le camp des indépendans, où tout est
en mouvement pour une grande expédition qui se prépare. Victor détourne
les yeux de ces figures rébarbatives, et s'efforce de ne point entendre
les propos horribles qui se tiennent dans les rangs de ces misérables.
Au fond d'un bois touffu de trembles et de sycomores, se trouve une
caverne sombre dont l'entrée inspire l'effroi par les masses de rochers
qui la forment, et le bruit d'un torrent qui se précipite dans la
caverne, comme dans un fleuve débordé. Un seul sentier est praticable
dans cette caverne lugubre qu'éclairent rarement quelques rayons du
jour, à travers les fentes des rochers. C'est-là que Roger prend Victor
par le bras, afin de guider ses pas incertains: Fritz les suit, et tous
trois pénètrent dans l'intérieur de la caverne, où, après avoir marché
pendant quelque temps, un bruit affreux de chaînes et de gémissemens
vient frapper leurs oreilles. Victor s'arrête saisi d'effroi; Roger
l'entraîne avec lui, en le plaisantant sur ce qu'il appelle sa sotte
timidité. Le souterrain se prolonge, et les cris des prisonniers, qu'on
ne voit pas encore, se font toujours entendre. Où sont-ils, ces
malheureux, demande Victor?--Sous tes pieds, répond Roger.--Sous mes
pieds!....--Oui, regarde avec attention.
Victor se prosterne à terre, et remarque, de distance en distance, des
grilles de fer, placées horizontalement, et qui avaient échappé à sa
vue. Ces grilles donnaient jour à des cachots fangeux et fétides. Victor
se relève, et sent ses genoux fléchir sous lui. Qui marche, s'écrie une
voix plaintive? Est-ce l'auteur de tous mes maux? est-ce Roger,
l'assassin de mes fils et de ma tendre épouse?....--Celui-là, dit Roger
à Victor, avait exercé mille vexations sur ses malheureux vassaux; c'est
le fameux Ferdinand, duc de Bohême: il y a dix ans que je l'ai saisi
dans son château, et jeté dans ce cachot, où il expie le crime d'avoir
été un des plus grands seigneurs de l'Allemagne.
Plus loin, un malheureux agite ses chaînes pesantes en s'écriant:
Barbare Roger! vil scélérat! quand le ciel vengeur te punira-t-il de
tous tes forfaits! Hélas! j'étais sur le point d'épouser une amante
chérie qui répondait à mes vœux; l'infâme Roger attaque le palais de mon
père, immole à mes yeux toute ma famille, brûle notre antique castel:
mon amante s'offre à ses yeux; il veut la séduire, elle lui résiste; le
monstre l'égorge à mes pieds; son sang rejaillit sur moi!....
Malheureux!....--Celui-ci, dit Roger à son fils, en impose: le désespoir
a troublé sa raison; c'est le jeune Talem, fils du comte de Saxe: il
avait dix-huit ans lorsque je l'ai fait plonger dans cet abyme, dont il
ne sortira jamais.
À deux pas de cet infortuné jeune homme, un autre prisonnier gémissait
ainsi, et semblait puiser mille consolations dans la religion: Ô mon
Dieu! disait-il, toi que j'ai servi si long-temps, comment as-tu pu
permettre qu'un malheureux chef de brigands vînt immoler tes prêtres au
pied même de ton saint autel! Je les ai vus tomber ces ministres de ta
divine religion! Tout fuyait; les fidèles étaient massacrés en se
sauvant de ton temple sacré devenu leur tombeau!.... Roger, monstre
affreux! tu m'as plongé vivant dans la fosse aux lions; elle est devenue
pour moi la piscine salutaire où tous mes péchés me sont remis. Hélas!
je n'y passe pas une heure sans prier l'Être de miséricorde de dissiper
ton aveuglement, et de te pardonner tes crimes, même les tourmens
affreux que tu me fais souffrir!....--Ce cagot, mon fils, dit Roger,
c'est l'évêque de Munich; son grand âge le fait radoter; il est plus
qu'octogénaire, et j'espère que bientôt sa mort me délivrera de ses
prières, dont je n'ai pas besoin.
Il faut que je t'amuse un peu, continua Roger en riant, par un tableau
plus plaisant: Tiens, viens par ici; entends-tu ces cris, toutes ces
voix qui parlent ensemble, rien n'est plus comique: c'est un vaste
souterrain qui renferme à-peu-près deux cents femmes, mais dont les
professions étaient autrefois bien opposées. Toutes les religieuses du
grand couvent de Munsterberg sont là-dedans avec toutes les courtisannes
d'Olmutz; j'ai trouvé ce mélange-là très-amusant: les unes prient, les
autres jurent; celles-ci invoquent Dieu, celles-là conjurent l'enfer;
souvent les courtisannes injurient ou battent les béguines, c'est un
véritable charivari: tiens, Victor, écoute, écoute....
Nous ne répéterons point à nos lecteurs les propos sales et obscènes qui
frappèrent l'oreille délicate du vertueux Victor. Qu'on se peigne
seulement la douleur et le désespoir des vierges timides du Seigneur
vivant dans un souterrain fétide avec les femmes les plus prostituées,
qui, pour exhaler leur rage, les accablent d'injures et de mauvais
traitemens! L'idée d'une réunion aussi révoltante peut-elle entrer dans
la tête d'un homme! Ô Roger! ce trait affreux fit frémir ton fils, comme
il repousse sans doute mon sensible lecteur!....
Je ne finirais pas si j'avais à rendre compte de tous les soupirs que
Victor et Fritz entendirent dans ce lieu de douleur, où l'on avait réuni
tous les genres de supplices et de tortures qu'ait pu imaginer la
férocité des hommes. Là, c'était un malheureux couché absolument dans la
fange, et dévoré journellement par les reptiles les plus vénimeux. Ici,
l'infortuné prisonnier, étendu sur le dos, était obligé, pour respirer,
de soulever, à tout moment, une pierre énorme qui écrasait son frêle
estomac. Dans ce coin, un autre, presque suspendu en l'air, était fixé
sur une espèce de siége lardé de cloux, par des chaînes qui tiraient ses
bras vers la voûte, et ses pieds à la terre de son cachot. Dans cet
autre coin enfin, était une espèce de four chauffé assez fortement pour
que le prisonnier maigre et décharné qui y était renfermé, ne pût poser
nulle part ses pieds ni ses mains, sans ressentir une chaleur
insupportable: en un mot, on n'avait rien négligé, dans ces horribles
cachots, pour faire souffrir mille morts aux infortunés, dont on y
entretenait la vie avec les alimens les plus grossiers. Roger passait
souvent sur ces prisons, qu'il appelait son lieu de plaisance; et pour
se venger des imprécations dont les prisonniers l'accablaient, il avait
la bassesse d'insulter à leur malheur en leur jetant du pain, comme
l'homme qui se plaît, avec des miettes, à réunir devant lui une foule de
poissons sur le bord d'un canal.
Victor oppressé par la douleur, et par l'indignation, ne pouvait
proférer une parole. Soutenu par Fritz, qui partageait ses tourmens, il
était prêt à tomber en faiblesse; il pria Roger de lui épargner la suite
de ces horribles tableaux. Roger y consentit; mais en revenant sur ses
pas, Victor fut frappé des accens d'une voix douce, qui chantait la
romance suivante, qu'il écouta.
ROMANCE DU PRISONNIER.
TRISTE prison, affreux barreaux!
Cachot où gémit l'innocence!
Ce n'est qu'à vos murs qu'au silence
Que je puis raconter mes maux.
Loin d'une amie,
Que mon tendre cœur adorait,
Je perds la vie!....
On doit succomber au regret
Loin d'une amie!
À peine suis-je en mon printemps,
Et déjà la sombre tristesse
Flétrit pour jamais ma jeunesse,
Loin des travaux, loin des talens.
À mon amie
J'ai dit un éternel adieu,
C'est pour la vie!....
Que je pense au moins, en ce lieu,
À mon amie!
Si je sommeille en ces caveaux,
Soudain la douleur me réveille
Quand l'air apporte à mon oreille
Le doux ramage des oiseaux!
De son amie
Le moineau chante les attraits,
Toute sa vie!....
Au moins ce tendre amant est près
De son amie
Ici j'attendrai donc la mort!
Adieu, ma fidelle Constance,
Adieu: supporte mon absence,
Ignore mon malheureux sort!
Ô mon amie,
Tu dois bien me garder ta foi
Toute ta vie!....
Ici je vais mourir pour toi,
Ô mon amie!
Celui-ci, dit Roger, je l'appelle le beau chanteur; il ne fait que cela
du matin au soir: il est vrai qu'il a moins de sujets que les autres de
se désespérer; il n'est point enchaîné, son cachot est assez commode,
et je lui ai même promis tôt ou tard sa liberté: il se nomme Henri;
c'est un jeune artiste genevois que son malheur avait attaché à un grand
seigneur qui voyageait en Allemagne; son maître est tombé sous mes
coups, et je n'ai renfermé Henri, qui vivait ici parmi nous, que parce
qu'il me menaçait à tout moment de m'assassiner.--Ô Roger! s'écria
Victor, accorde-moi sa liberté! donne-moi sur-le-champ ce jeune homme,
et que ma visite dans ces tristes lieux ait au moins été utile à un
infortuné!--Je te l'accorde, reprit Roger; il partira avec toi, si tu
persistes toujours dans le dessein de me quitter; mais j'espère encore,
mon fils, que tu ne voudras pas abandonner ainsi un père qui te chérit!
Victor ne pouvait répondre à cette interpellation. Une heure avant il
s'était attendri au milieu des embrassemens de son père; mais l'excès de
sa férocité, dont il vient d'avoir les preuves les plus révoltantes, a
tout-à-fait séché son ame. Victor n'éclatera plus en reproches; mais il
regarde Roger comme le scélérat le plus atroce qu'on puisse rencontrer.
Le mélange de son caractère le confond: sentimental et cruel, tendre et
farouche, spirituel et insensé, grand en procédés et lâche dans sa
vengeance, tel est Roger! C'est un misérable brigand que Victor ne peut
plus voir ni entendre. Victor est pourtant rentré avec lui dans sa
grotte; Roger se prépare à lui faire le récit de ses aventures: Victor,
l'ame froissée de ce qu'il vient de voir, aura-t-il la force d'écouter
un récit qui lui prépare sans doute encore plus d'une émotion. Il l'aura
cette force d'ame si nécessaire, Victor; c'est le dernier acte de
complaisance dont il usera envers un homme qu'il brûle de fuir. Il va
l'écouter, Victor; ensuite il réclamera sa parole d'honneur de le
laisser partir, et rien ne pourra plus le retenir dans ces lieux
qu'habitent à la fois le crime et l'innocence, les regrets, le désespoir
et la barbarie....
Ils sont donc tous revenus à la grotte de Victor: notre jeune héros et
son ami Fritz sont assis, et Roger, au milieu d'eux, commence sa
narration en ces termes:
CHAPITRE VII.
HISTOIRE DE ROGER.
Tel père, tel fils.
«Dans l'histoire de ma vie que je vais te raconter, mon fils, je ne te
cacherai rien des dérangemens de ma jeunesse, ni des excès auxquels les
passions ardentes avec lesquelles je suis né ont pu me porter; dussé-je
te donner des armes contre moi, tu sauras tout, et tu verras, ainsi que
je te l'ai déjà dit, que ma jeunesse, mieux dirigée, aurait pu me lancer
dans une autre carrière que celle où le hasard m'a poussé, sans que je
pusse jamais m'en écarter: la mauvaise conduite des pères est souvent la
règle de celle des enfans. Tu frémis!... écoute-moi.
»Je suis né sur les bords du Danube, dans une vaste plaine couverte de
bois, de hameaux, et qui s'étend depuis Chava jusqu'à Straubing. Mon
père, le baron de Walfein, y occupait un château-fort très-antique, et
qui avait servi jadis de maison de plaisance aux anciens rois de
Bavière. Cet antique castel, baigné d'un côté par le fleuve, qui le
rendait inexpugnable, était flanqué par-tout, sur la plaine, de
tourelles, de contre-forts, et défendu par un fossé, autrefois plein
d'eau, alors à sec, mais très-profond; plusieurs ponts-levis
facilitaient l'entrée du fort, qui n'était pas grand, mais très-commode.
Pour tenir une si belle habitation, il fallait plus que le titre de
baron que portait mon père; il fallait être riche, et mon père ne
l'était point. On ne savait comment ce château lui appartenait, ni par
quels moyens il y soutenait sa famille, composée d'une femme, d'un fils,
et de douze serviteurs. Je me rappelle très-bien que, dans ma tendre
enfance, nous manquions presque des choses les plus nécessaires à la
vie. Ma mère était faible et souffrante; elle mourut bientôt, et je
m'apperçus que mon père en avait une vive satisfaction. Ces deux époux
n'avaient pas été heureux ensemble; on ignorait le sujet de leurs
éternelles querelles, et quand je l'appris par la suite, je ne pus que
blâmer mon père, et regretter ma mère, vertueuse, délicate, et qui
s'était toujours opposée aux coupables actions qu'il avait commises. À
peine ma mère eut-elle fermé les yeux, que je remarquai beaucoup de
mouvement dans le château. Une foule de figures, étrangères pour moi, y
abondèrent, et lorsque j'en demandai les raisons à mon père, il se
contenta, pour toute réponse, de m'enfermer dans un donjon étroit, dont
les fenêtres étaient extrêmement élevées; J'avais huit ans, et je
commençais à réfléchir: cette conduite me parut singulière, et je me
promis bien d'en demander l'explication. Mon père vint sur le soir me
délivrer de ma prison. Je me plaignis amèrement de son procédé; il me
regarda d'un air furieux, et me déclara que si je me permettais encore
la moindre question sur des choses que mon âge ne me permettait pas de
savoir, il m'enfermerait pour ma vie dans le plus noir de ses
souterrains.
»Cette menace me fit peur; je me contraignis, et me décidai à réprimer
ma curiosité. Dès ce moment je m'apperçus d'une aisance extraordinaire
dans la maison; on aurait dit que mon père avait trouvé un trésor; les
plus beaux meubles, les plus beaux bijoux, tout fut prodigué; nos repas
ne finissaient plus; mais les gens qui les partageaient avec nous, hôtes
très-inconnus pour moi, avaient des figures et une conversation qui ne
me plaisaient pas du tout. Mon père ne sortait pourtant jamais: il est
vrai qu'il m'enfermait tous les soirs dans ma chambre pour m'en faire
sortir le lendemain matin; et j'ignorais ce qu'il pouvait faire pendant
la nuit. Une chose m'inquiétait aussi beaucoup, c'est que, pendant
chaque nuit que je passais ainsi seul et sans dormir, j'entendais un
bruit affreux qui me faisait des peurs épouvantables. Ce bruit sourd et
prolongé se répandait souvent en éclats bruyans qui faisaient gémir les
vastes voûtes des corridors du château. On eût dit que des gémissemens
longs et plaintifs se répétaient de moment en moment avec la même
précision et les mêmes nuances. Je n'étais point né avec la peur du
diable ou des revenans, et cependant ce bruit singulier m'alarmait, et
faisait involontairement dresser mes cheveux sur mon front.
»Je passai ainsi dans la terreur, et sans oser interroger mon père, deux
années, pendant lesquelles je changeai à vue d'œil. Je profitais assez
de l'éducation soignée qu'on me donnait; je participais à l'immense
fortune que mon père paraissait avoir acquise, et dont il faisait un
usage plus que permis. J'avais douze ans, et j'étais né avec des
passions violentes qui m'avaient avancé plus que les enfans de mon âge.
Je résolus de ne point rester plus long-temps dans une incertitude qui
me désespérait. Questionner le baron de Walfein, homme dur, intraitable,
c'eût été m'exposer à tous les excès de sa colère: je le connaissais, je
n'avais d'autre parti à prendre, si je voulais découvrir ses secrets que
celui de l'épier et de me servir de ruses: c'est ce que je fis.
»Tous les soirs, ainsi que je te l'ai déjà dit, mon père m'ordonnait de
monter chez moi, de me déshabiller et de me coucher; j'exécutais ses
ordres, et une demi-heure après, il montait même avec une lampe,
regardait si j'étais couché, se retirait, et fermait sur lui ma porte
avec des verroux qui étaient en dehors. Toutes ces remarques, que
j'avais faites, m'inspirèrent un projet hardi, mais dont la réussite
était sûre. J'ajustai un jour un gros paquet de linge en forme de
poupée que je couchai dans mon lit, après l'avoir coiffée comme je
l'étais la nuit pour reposer. Ma poupée semblait tourner la tête du côté
du mur, et dormir profondément. Cela fait, je me dis: Je pourrai me
cacher quelque part dans le château; mon père montera chez moi, me
croira endormi, fermera ma porte aux verroux; je pourrai satisfaire à
l'aise ma curiosité; et quand je me serai bien rendu compte du bruit
effrayant qui se fait la nuit dans la maison, je remonterai chez moi, je
tirerai les verroux; je rentrerai, me coucherai comme à mon ordinaire,
et il n'y paraîtra pas.
»C'était bien là un projet d'enfant, qui ne prévoit jamais tout. D'abord
il était possible que je fusse rencontré, dans ma perquisition nocturne,
par mon père, ou par quelqu'un de ses gens: alors j'étais perdu. En
second lieu, en rentrant chez moi le matin, je pouvais bien tirer les
verroux qui étaient fixés à la porte en dehors; mais une fois entré,
pouvais-je les remettre, ces verroux? et n'avais-je pas à craindre que
mon père, en venant m'éveiller, ne se doutât de mon espiéglerie? Tout
cela aurait arrêté un autre que moi; mais je trouvai mon projet
excellent, et je l'exécutai. Le soir donc, au lieu de me retirer sur
l'ordre de mon père, je fus me cacher dans un coin noir où personne
n'allait jamais. Il faut que M. de Walfein ait été la dupe de ma poupée,
car je l'entendis mettre les verroux à ma porte, et rentrer
tranquillement chez lui; Dieu sait comme je m'applaudissais je mon
heureux stratagême! C'est un bonheur pour les enfans de tromper ceux qui
veillent sur toutes leurs démarches; ils se croient plus fins, plus
adroits que ceux qu'ils abusent, et leur petit amour-propre jouit.
»Cependant j'étais toujours dans ma cachette et j'attendais que le bruit
nocturne commençât, pour diriger mes pas du côté où je l'entendrais;
mais j'étais destiné à éprouver une plus, grande frayeur.... J'entends
marcher et parler distinctement derrière moi, à travers une espèce de
cloison que je n'ai pas remarquée dans mon coin. Au même instant, mon
père descend précipitamment, muni d'une lanterne sourde, et s'avance
droit vers moi. Quel moment! quel embarras pour moi! je ne sais que
devenir, ni comment me cacher; je prends le parti de me prosterner à
terre, et de me glisser, à plat ventre, de l'autre coté du mur. Cela me
réussit, la sombre lumière que porte mon père ne lui permettant pas de
distinguer les objets, et le bruit que font les gens qui causent plus
loin, l'empêchant d'entendre celui que je fais. Le baron de Walfein
ouvre une porte que je ne connais pas, et dans l'instant, une grande
clarté fixe mes regards, et m'expose à être découvert. Je me relève,
m'éloigne, et j'apperçois de loin une chambre très-bien éclairée:
plusieurs personnes, les mêmes qui partagent notre table dans le jour,
sont habillées en ouvriers; mon père leur parle un moment, et tout
disparaît. Étonné de ne plus les voir, je me hasarde à entrer dans la
chambre éclairée, que j'examine, sans pouvoir découvrir le côté par où
tout le monde est sorti. Ma tête se trouble, je me crois dans le palais
des fées dont j'ai lu les histoires, et je suis prêt à remonter chez
moi, lorsque le bruit nocturne que j'attends se fait entendre de la
manière la plus effroyable. Dans les momens difficiles mon courage, au
lieu de s'abattre, se raffermit toujours; ma peur cède au desir de
m'éclaircir; et j'examine de nouveau la chambre éclairée, qui ne m'offre
toujours aucune issue. Une heure entière s'écoule dans ces
perquisitions, et je commence à désespérer de réussir, lorsque, dans un
coin de la salle, je sens tout-à-coup le plancher céder sous mes pas;
une trappe fait la bascule sous mes pieds, et je roule quelques instans
sans savoir où je suis. Je m'arrête enfin sans m'être blessé, et je
m'apperçois que c'est un escalier que j'ai descendu si précipitamment.
Je suis enfin dans un souterrain, éclairé de distance en distance par
des lampes suspendues. C'est là que le bruit effrayant devient
insupportable; mais il ne fait plus à mon oreille l'effet d'une suite de
gémissemens; ce sont des coups violens qu'on frappe autour de moi, et
sans que je puisse distinguer personne. J'avance toujours effrontément,
et je remarque plusieurs rues dans ces longs et vastes souterrains.
Enfin, une espèce de chambre taillée dans le roc s'offre à mes regards.
Je n'y trouve personne: j'y entre. Qu'y vois-je? un trésor considérable!
des monceaux de pièces d'or; ce sont des rixdallers, des florins, des
souverains, demi-souverains, &c. &c. Comme cette vue me réjouit! Je ne
doute pas que ce ne soit là la mine où mon père puise journellement
pour faire des dépenses énormes. Né avec le même goût que lui pour ce
métal si utile, je ne me fais aucun scrupule d'en remplir toutes mes
poches, et je me promets bien de revenir souvent à la curée, attendu
qu'il ne paraît seulement pas qu'ont y ait touché. Enchanté de cette
importante découverte, je sors de cette riche chambre, et je dirige
toujours mes pas du côté d'où vient le bruit. Enfin, au détour d'une
espèce de rue souterraine, j'apperçois, dans le fond devant moi, une
foule de gens occupés, les uns à limer, les autres à tourner une grande
roue, celui-là à frapper de grands coups de marteau sur du métal,
ceux-ci enfin à faire aller des espèces de presses.... Qu'est-ce donc,
me dis-je? est-ce ici la manufacture de toutes ces belles pièces d'or
qui viennent de tant flatter ma vue?....
»Je crois qu'on me remarque, et je me sauve à toutes jambes, en
regagnant le même chemin par où je suis venu; mais, ô malheur! je ne
puis plus retrouver l'escalier de la chambre éclairée. La peur me
saisit, je marche toujours, et plus j'avance, plus je me perds dans
l'immensité des souterrains qui cessent d'être illuminés.... Je ne sais
plus ce que je fais, ni où je suis; je cours comme un fou, au risque de
rencontrer des précipices, ou de me blesser contre les murs. Enfin, une
lumière très-éloignée frappe ma vue: il semble qu'elle parte d'une
espèce de caveau grillé que j'apperçois dans un fond. Je suis égaré, me
dis-je, je suis perdu de toutes les manières, puisque mon père ne peut
manquer de s'appercevoir de mon absence. Quand je devrais le rencontrer,
ce père irrité, lui ou les siens, j'irai droit à cette lumière, et je
demanderai aux gens qui sont dans cette grotte, qu'ils veuillent bien me
ramener chez moi.
»Mon parti pris, je l'exécute avec fermeté: je m'avance, et crois
rencontrer des persécuteurs; quelle est ma surprise d'appercevoir, à
travers une grille, une espèce de cachot, éclairé par une seule lampe.
Un vieillard vénérable, et étendu sur une paille fétide; il est presque
nud, et paraît consumé par la douleur. Qui est là, s'écrie-t-il, en
levant sa tête blanchie par les années? qui peut venir ici à cette
heure?--Moi, lui répondis-je naïvement, comme s'il devait me
connaître.--Qui, vous? un enfant, grand Dieu! serait-ce un ange
tutélaire envoyé par le ciel, pour m'arracher à cette indigne
prison?--Vous êtes en prison? Et qui vous y a mis?--Le baron Walfein!
pour me dépouiller de tous mes biens, pour s'emparer de ce château qui
m'appartenait.--Quoi! c'est mon père qui vous a....--Walfein est votre
père?--Oui: mon Dieu! je ne le croyais pas si méchant!--Bon enfant!
laisse-moi à ma douleur!--Non, je veux vous sauver, moi, vous retirer
d'ici.--Toi, et comment?--D'abord, j'ai beaucoup d'or: en
voulez-vous?--Eh! qu'en ferais-je dans ce lieu de douleur?--Il faut le
donner à celui qui vous apporte votre nourriture, afin qu'il vous ouvre
cette porte, et que vous puissiez vous sauver.--Eh! mon ami, mon geolier
est un scélérat comme son maître. Ils ont de l'or, dis-tu; c'est depuis
qu'ils se sont faits faux monnoyeurs.--Faux monnoyeurs, dites-vous?
c'est de la fausse monnaie que j'ai là?... Tenez, prenez tout, je n'en
veux plus.