»Jusques-là j'étais resté insensible; mais le regret de quitter le lieu

qui avait charmé mon enfance me fit verser des larmes, que ma bonne

Brigitte s'empressa d'essuyer. Chacun de nous deux fut vaquer à ses

petits arrangemens, et le lendemain nous quittâmes le hameau, pour venir

occuper une espèce de masure située au bas d'une montagne, près de cette

forêt. Là, ma bonne Brigitte me signifia qu'elle ne pouvait plus

demeurer avec moi, mais que tous les jours elle viendrait me voir avec

mon père et ma mère. Elle me confia aux soins d'une vieille femme, son

amie apparemment, et partit sans me dire où elle allait porter ses pas.

Tant de mystères, tant de précautions m'alarmèrent; je devins sombre,

chagrin, et peu s'en fallut que je ne quittasse le canton pour aller

errer à l'aventure; mais mon père vint me voir seul le lendemain; il

m'accabla de présens et de caresses; je commençai à l'aimer. Il revint

le surlendemain, toujours aussi tendre, aussi sensible; je m'attachai

sincèrement à cet homme intéressant, et je ne pensai plus à le fuir.

»Deux mois s'étaient écoulés, pendant lesquels j'avais vu tous les

matins mon père, et tous les soirs mon père et ma mère ensemble, qui

venaient m'accabler de leurs caresses, et pleurer sur leurs malheurs.

J'avais même eu la curiosité de suivre un jour ma bonne Brigitte, et

j'avais découvert qu'elle demeurait dans une ferme à quelques pas de

moi. Je n'étais pas instruit encore sur l'état de mes parens, qui jamais

ne me faisaient de confidence; mais j'en savais assez pour deviner que

ma mère était l'épouse d'un autre. Je me proposais de presser mon père

de questions pour pénétrer enfin le mystère qu'on me faisait, lorsqu'un

jour Je vis revenir Brigitte pâle, échevelée, et dans l'état d'une femme

livrée au désespoir. Elle entre, s'asseoit, et ne peut que s'écrier:

Malheureux Fritz! tu es perdu! je suis perdue moi-même! nous n'avons

plus qu'à fuir, qu'à nous cacher!--Qu'avez-vous? Qu'est-il arrivé?--Ton

père! il n'est plus!... un homme furieux...--Achevez.--Ton père est

tombé sous ses coups.--Quel est le monstre?.....--Hélas! le nouvel époux

de ta mère....--Ciel!....

»Brigitte, encore frappée de la scène horrible qui vient de se passer

sous ses yeux, tombe, privée de sentiment, sur le plancher.... Pendant

que son amie lui donne des secours, mon premier mouvement m'entraîne

vers la ferme dont je connais le chemin, et où je me doute bien que

l'accident vient d'arriver. Je cours, et j'arrive tout essoufflé dans ce

lieu de douleur, où je ne trouve que mon père infortuné étendu sans

mouvement sur le carreau, et perdant son sang.... Je me jette sur lui en

fondant en larmes; je l'appelle, je déchire du linge, je chercher à

étancher le sang qui coule de sa blessure.... Il recouvre un peu ses

sens, me reconnaît, me nomme, et retombe dans son évanouissement. Quelle

douleur pour moi! Je me jette à genoux, j'implore le ciel, je le prie de

sauver mon père, de me rendre ce père que je chéris!....

»À l'instant plusieurs hommes armés entrent dans la ferme: loin de

m'effrayer, je les regarde comme des protecteurs que la providence

envoie à mon secours: je les prie de rendre mon père à la vie. Ils me

regardent en riant, chargent le moribond sur un de leurs chevaux, me

lient, me jettent sur un autre cheval, et m'entraînent avec eux.

»Qu'on juge de mes cris, de mes gémissemens! Je vois mon père devant

moi; mais dans quel état, grand Dieu! Le seul secours qu'on lui porte,

c'est de soutenir sa tête décolorée, et je vois clairement que les gens

qui nous enlèvent ont sur nous quelques projets infâmes. Je les

questionne, ils ne me répondent point; je veux briser mes liens, je

mords, j'égratigne; ils se mettent à rire aux éclats. Le petit espiègle,

disent-ils! il sera excellent pour ce que nous en voulons faire!

»Enfin notre escorte nous fait traverser un souterrain, et nous arrivons

ici, dans ce lieu même où je vous parle, mon cher Victor; c'est assez

vous dire que les scélérats qui nous entraînaient étaient des gens de

Roger.... Vous frémissez! je vois que mon récit vous touche jusqu'aux

larmes.... Je l'abrégerai pour épargner votre sensibilité; mais écoutez

ce qui me reste à vous dire, vous allez me voir au comble du malheur!

»À peine arrivé ici, on me sépare de mon père, malgré mes cris et mes

prières.... Je suis bientôt livré à un vieux brigand, qui me déclare

que, si je ne suis pas les instructions qu'il a ordre de le donner, je

recevrai, trois fois par jour, trente coups de plat de sabre. Ces

instructions consistent à faire de moi un apprentif voleur. Je refuse,

et je suis livré pendant plusieurs jours de suite, au cruel supplice

dont on m'a menacé; je le supporte avec courage; mais enfin je forme un

projet assez adroit pour un enfant de mon âge. Qu'on me mène au

capitaine, dis-je à mon bourreau, ce n'est qu'à lui seul que je puis

céder.

»On me conduit à Roger; je lui promets la plus grande docilité à ses

ordres, s'il me permet de revoir mon père, dont je sais qu'on prend

soin. Roger me permet cette satisfaction, et je cours au lieu qu'on

appelle ici l'infirmerie, où je retrouve mon père infortuné qui, à ma

vue, verse un torrent de larmes. On avait eu soin de sa santé; ses

plaies, qui n'étaient point dangereuses, étaient fermées. Il était

presque convalescent. Notre entrevue fut bien triste, hélas! et ce fut

la seule que nous eûmes dans ce lieu de terreur! Il n'eut point le temps

de me dire la cause de ses malheurs, ni le nom de son assassin; nous ne

pûmes nous entretenir que de la cruelle position dans laquelle nous nous

trouvions tous deux. Je me rappellerai toute ma vie les excellens

conseils que ce tendre et vertueux père me donna: Mon cher fils, me

dit-il, la piété filiale t'a fait promettre à ces brigands de seconder

leurs forfaits; garde-toi de tenir cette promesse coupable; tout serment

basé sur le crime est nul; meurs plutôt, s'il le faut, mais meurs

vertueux. Je ne sais quels desseins ces monstres ont sur moi; sans doute

ils veulent m'associer aussi à leurs crimes: mon fils, tu me verras me

percer moi-même d'un fer homicide avant de céder à ces barbares, et tu

suivras mon exemple; n'est-ce pas, Fritz, que tu imiteras ton père, et

que tu sauras mourir?

»Je le lui promis en pleurant, et l'on vint nous séparer.... Je ne puis

vous dire combien il me fallut essuyer de traitemens durs pour résister

aux sollicitations des indépendans, qui voulaient m'emmener avec eux

dans leurs expéditions, et me faire jouer le rôle d'observateur, rôle

que mon âge et mon innocence auraient pu rendre funeste aux paisibles

propriétaires ou voyageurs que j'aurais trahis. Je sus résister enfin,

jusqu'à une époque terrible qui me sépara pour jamais de mon malheureux

père.

»Comme il était parfaitement rétabli, les indépendans l'entraînèrent un

soir au fond de leurs plus obscurs souterrains, pour résister,

disaient-ils, aux troupes de l'empereur qui cherchaient à les cerner.

Roger lui-même, qui s'était fait accompagner par un certain baron de

Fritzierne, que le sort avait fait tomber entre ses mains, courut les

plus grands dangers dans cette affaire; mais il s'échappa, lui; et mon

pauvre père ne fut pas si heureux. Circonscrit par une troupe de

soldats, il fut pris, lui douzième, et conduit au commandant qui

l'interrogea: mon père raconta ses malheurs, il ne fut pas écouté; il

protesta de son innocence, on ne le crut point.... Mon père, hélas!

n'avait ni un état, ni un nom connu, ni des protections. On l'avait

pris, en quelque façon, les armes à la main, au milieu d'une troupe de

scélérats: vous savez avec quelle promptitude on examine et l'on juge en

Allemagne.... L'infortuné fut envoyé, avec ses onze brigands, dans la

grande forteresse de Prague, comme _esclave de galère_[5]!.... Il y

gémit encore mon cher Victor, il y gémit; et je n'ai pu saisir qu'une

seule fois l'occasion d'essuyer ses larmes!....

»Je ne vous dirai point ce que je souffris quand j'appris le malheur

arrivé mon père! Je suppliai Roger de me rendre ma liberté, il ne le

voulut point; mais il me promit d'adoucir mes regrets, en adoucissant

mon sort, et sur-tout en me laissant maître de mes actions. Il tint

parole. Roger, dans ce temps là, avait un fond de chagrin; on

l'attribuait à la mort précipitée d'une femme qu'il adorait, dont il

avait un fils, qu'une femme, nommée, je crois, madame Germain, venait de

lui enlever. Ses propres malheurs l'avaient rendu plus sensible à ceux

des autres. Il me donna, près de lui, la fonction d'avoir soin de ses

armes, et ne souffrit pas qu'on m'engageât dans aucune affaire dont ma

conscience pût s'offenser. Je voyageai ainsi avec lui dans toute

l'Allemagne, où, depuis ses malheurs, il conduisit ses gens; et, à

l'exception de la liberté que je ne pus obtenir, je n'eus que lieu de me

louer de ses procédés à mon égard. Cependant nous étions revenus dans

ces forêts, et j'avais toujours la crainte d'être pris avec ces

brigands, et de subir la peine qu'on avait imposée, avec tant

d'injustice, à mon père. Je connaissais le grand caractère de Roger; je

savais qu'il était homme à me laisser aller sur ma parole d'honneur de

revenir près de lui. Je hasardai un jour de lui faire encore une prière,

qu'il avait déjà repoussée bien des fois. Roger, lui dis-je, je ne puis

plus supporter la vie si tu me refuses aujourd'hui la permission d'aller

passer un jour à Prague. Je te promets, sur mon honneur, de revenir;

mais, si je n'obtiens toi cette faveur, je te jure que je suis capable

d'attenter à mes jours.

»Roger me fait mille objections que je détruis, et consent enfin à me

laisser partir; mais il ne me donne que trois jours pour ce voyage, et

veut que je sois accompagné par deux de ses gens qui répondront de moi,

me suivront par-tout et me ramèneront au camp des indépendans. Ne

pouvant faire autrement, j'accepte les odieux compagnons qu'il me donne,

et nous partons tous les trois. Je ne vous dirai point, cher Victor,

avec quelle joie, mêlée de douleur, je vis s'élever, devant moi, les

hautes tours de la ville de Prague. Je volai, plutôt que je ne marchai

vers la grande forteresse, où je demandai le prisonnier qui m'était si

cher. Il se présenta; mais dans quel état, ô ciel! Mon père, faible,

sans force comme sans couleur, était chargé de chaînes qui laissaient

néanmoins encore trop de liberté à ses mains; car on l'employait, ainsi

que tous les autres esclaves de galère, aux ouvrages les plus vils et

les plus durs. L'infortuné me reconnut à peine, tant ses malheurs

avaient altéré sa mémoire et sa vue. Je ne vous peindrai point cette

entrevue douloureuse ensemble et délicieuse. Vous devinez sans doute

tout ce que nous éprouvâmes. Il fallut cependant nous quitter; les deux

Argus, que m'avait donnés Roger, ne me quittaient pas plus que leur

ombre. Mon père, désespéré de la cruelle position où je me trouvais, me

donna une poudre narcotique, qu'il composait et vendait pour ajouter

quelques _creutzers_ à ceux que la maison lui donnait pour exister: il

me conseilla de m'en servir pour me soustraire, s'il était possible, à

mes surveillans: Va, mon fils, me dit-il, et si tu recouvres ta liberté,

travaille à la faire rendre aussi à ton père innocent, victime du hasard

et des jugemens précipités des hommes! Je le serrai dans mes bras, et

nous nous séparâmes.

»De retour avec mes guides, je ne trouvai, pendant la route, aucune

occasion d'employer la poudre bienfaisante que mon père m'avait donnée;

ce ne fut que dans cette forêt même, au pied d'une colline, que je pus

m'en servir. Mes deux brigands, fatigués, proposèrent de s'asseoir un

moment, avant de rentrer au camp, et de se rafraîchir. Heureusement pour

moi, je m'étais emparé de la gourde pleine de rhum; j'y jetai

adroitement la poudre en question, et j'eus bientôt le plaisir de voir

mes guides céder au plus profond sommeil.... Plein de reconnaissance

envers l'Être suprême, j'allais courir toute la forêt pour me sauver;

mais je réfléchis que je pourrais bien y rencontrer d'autres compagnons

de Roger: le ciel m'inspira. Sur le haut de la colline était un

hermitage, dont le vertueux propriétaire n'existait plus depuis quelques

jours; j'y entrai, je m'emparai des habits de l'anachorète, et me

flattai, sous ce déguisement, de pouvoir échapper à la surveillance de

la troupe des indépendans; mais, hélas! vain espoir! Au moment où je me

propose de fuir, je vous vois, vous m'intéressez, je vous accorde

l'hospitalité, et tous deux nous tombons entre les mains de ceux que

j'avais tant d'intérêt d'éviter.... Voilà, cher Victor, le court récit

de mes malheurs; je vous les ai tracés pour raffermir votre courage, et

consoler votre vertu humiliée d'une naissance qui fait votre infortune.

Ô Victor! malgré l'innocence de mon père, il est dans les fers, et la

honte de son état n'en rejaillit pas moins sur moi aux yeux d'un monde

injuste et léger! Victor! votre sort est moins à plaindre que le mien:

vous pouvez briser tous les liens de la nature, désavouer la source de

votre sang; au lieu que je ne puis repousser de mon cœur un père

vertueux, et qui n'est malheureux que parce qu'il m'a donné le

jour!....».

Le récit de Fritz avait singulièrement ému Victor, qui se rappelait les

aventures du baron de Fritzierne. Quand Fritz eut fini de parler, Victor

lui dit: Vous n'avez omis, mon cher Fritz, qu'une seule chose, une chose

bien essentielle pour vous et pour moi; c'est de me nommer votre père:

en grace, ne me laissez pas ignorer....--Est-ce que je ne vous ai pas

dit son nom?--Vous l'avez oublié.--Mon père s'appelle Friksy.--Friksy,

grand Dieu! embrasse-moi, Fritz, tu vas être heureux! Le baron de

Fritzierne, mon bienfaiteur, mon véritable père, avait épousé ta mère,

l'infortunée Cécile-Clémence d'Ernesté. Hélas! j'ai occupé ta place chez

M. de Fritzierne: c'est toi qu'il a cherché long-temps pour t'adopter;

c'est toi qui devais être son fils, l'époux de ma chère Clémence! Ô

Fritz! je vais te rendre tous ces biens dont je suis privé pour jamais!

Le baron aura assez de crédit pour te rendre ton père qu'il a cru

immoler autrefois, et vous serez tous heureux!

Ici Victor raconte sommairement à Fritz ses aventures et celles de M. de

Fritzierne: Fritz est vraiment cet enfant que le baron chercha en vain,

après qu'il eut percé de coups le premier époux de la mère de Clémence,

chez la fermière, où l'avait conduit la femme-de-chambre de son épouse.

Quel bonheur pour Victor, de pouvoir rendre cet enfant à son

bienfaiteur! Il peut fuir maintenant, Victor; il laisse un consolateur

au baron.

Fritz, enchanté de cette découverte, moins pour lui que pour son père, à

qui la protection de M. de Fritzierne pouvait être utile, serra Victor

contre son cœur, et nos deux amis, après quelques momens encore de

l'effusion la plus touchante, essayèrent de goûter quelques momens de

repos.

CHAPITRE VI.

VOYAGE EN ENFER.

Le lecteur pense bien que Victor ne dormit point: les pensers les plus

douloureux vinrent assiéger son esprit troublé. D'abord la résistance

que Roger opposait à ses vœux; l'opiniâtreté de cet homme à vivre dans

le crime, ses prétendus principes, ce mélange de grandeur d'ame, de

philosophie, d'humanité, avec la cruauté, la fausseté, le brigandage,

tout cela étonnait Victor. Né avec un cœur droit, pur et sensible,

Victor ne concevait pas comment il pouvait exister des êtres aussi

corrompus que son père et ses complices. Massacrer au nom de l'humanité,

voler sous le voile spécieux de la justice, commettre tous les crimes,

en ne prononçant toujours que le nom de la vertu, telle était la

conduite de ces brigands qui osaient prendre le titre d'indépendans! Ô

Victor! quel horrible tableau!... Tu le fuiras, Victor, oui, dès que le

soleil ramènera la lumière, tu presseras Roger de te laisser partir, et

tu iras.... où, Victor? De quel côté iras-tu chercher le bonheur et le

repos? Tu ne peux plus rentrer chez ton bienfaiteur: lui-même t'a

prescrit la loi de ne jamais le revoir.... Tu lui as dit, à lui et à

Clémence, un éternel adieu.... Malheureux Victor! tu perds tout, tout!

jusqu'à l'espoir de revoir l'objet de ton amour!.... Mais ce jeune

Fritz, comme il va être heureux! tu le renvoies à M. de Fritzierne qui

va accumuler sur lui toute la tendresse qu'il t'a retirée: il va

remplacer Victor, ce jeune Fritz. Mais ô ciel! y as-tu bien pensé, avant

de lui découvrir le secret de sa naissance? as-tu prévu que Fritz verra

Clémence, qu'il l'adorera sans doute, car on ne peut la connaître sans

l'aimer? Fritz obtiendra peut-être sa main, il deviendra l'époux de

Clémence; oui sans doute, et c'est même un juste dédommagement que M. de

Fritzierne doit aux mânes de son épouse, aux malheurs de ce jeune homme

et à ceux de son père que le baron a causés.... Dieu! quelle cruelle

réflexion! On est donc jaloux, même de l'objet qu'on ne peut obtenir!...

Victor s'apperçoit que cette passion cruelle entre dans son cœur, il

frémit, et veut l'en arracher; impossible! L'idée qu'un autre peut

posséder Clémence, l'occupe, le tourmente, et il est sur le point de

regretter le service qu'il rend à Fritz.... Mais il est né juste et

modeste, Victor; il pense bientôt avec douleur à la bassesse de sa

naissance, à l'opprobre dont son nom est environné, et il fait tous ses

efforts pour se rendre justice, pour mesurer la distance énorme qui le

sépare à jamais de celle qu'il aime. Il ne peut y renoncer; mais il sent

qu'il ne la mérite point, et revient peu à peu à la douce pensée, que si

quelqu'un après lui, doit être l'époux de Clémence, il est plus

convenable, il est plus juste que ce soit le jeune Fritz à qui elle est

destinée depuis long-temps, et dont lui, Victor, avait la place dans le

château de Fritzierne, et la tendresse que lui devait le baron.... Le

voilà un peu plus calme, Victor; mais il n'est pas tranquille dans le

camp des indépendans: l'exemple du malheureux Friksy, arrêté au milieu

d'eux, et puni, quoique innocent, de leurs forfaits, l'effraie sur les

dangers qu'il court lui-même. Il croit voir les troupes de l'empereur

l'arracher de l'asyle du crime pour lui en faire subir l'horrible

châtiment: et si l'on sait qu'il est le fils de Roger! plus de moyens

pour se justifier; plus d'espoir de prouver son innocence! L'idée de la

honte et de l'infamie le poursuit; elle a chassé l'amour de son cœur;

que dis-je! elle n'a pu effacer cet amour qui doit être éternel; mais

elle a su affaiblir la tendresse, le desir et jusqu'à la jalousie.

Victor voit naître le jour, et jure qu'il ne le verra pas renaître dans

ces lieux funestes. Il éveille son compagnon, son ami Fritz, pour fuir

avec lui; mais, hélas! ils doivent bientôt se séparer; Fritz va prendre

la route du bonheur, et Victor!.... quel chemin prendra-t-il, où il ne

rencontre le regret, la douleur et l'amour, l'amour malheureux qui,

par-tout, va consumer son tendre cœur!....

Le soleil a déjà commencé sa course lumineuse, et Victor, ainsi que

Fritz, croient être les seuls éveillés dans le camp; mais ils ignorent

que le sommeil du crime est moins long que celui de la vertu, même dans

les pleurs: tous les indépendans sont debout, un coup de canon les a

tous arrachés au repos, et c'est Roger lui-même qui a présidé à ce

bruyant appel. Roger entre bientôt dans la grotte de Victor, et veut

embrasser son fils; celui-ci le repousse: Roger, lui dit-il, j'en ai vu

assez, et je renonce à l'espoir de te rendre à la société dont tu veux

être le persécuteur: Roger! je réclame de toi une dernière faveur;

ouvre-moi les barrières insurmontables qui retiennent ici mes pas;

laisse-moi partir, voilà la seule grace que je puisse te demander, et

que j'ose attendre de toi.--Eh quoi! déjà mon fils, tu veux fuir un père

qui t'aime?--Qui ne fait rien pour me le prouver.--Aurais-tu la folie de

penser encore au projet que tu avais formé de m'arracher à la gloire qui

m'appelle, pour vivre avec toi dans le sommeil de la

nullité?--Laisse-moi partir?--Je me flattais que mon fils serait digne

de moi, et qu'il se ferait un honneur de travailler sous mes yeux à me

succéder un jour.--Homme aveugle et barbare! serait-il bien dans ton

sein, cet infâme projet de me retenir ici pour m'associer à tes

crimes?--Victor, ce ton peu respectueux pourrait lasser ma

patience.--Immole-moi plutôt; ou si ton bras refuse d'obéir à ton cœur

dénaturé, donne-moi ce fer, et qu'il perce mille fois mon sein, avant

que je consente à voir une seconde fois se dérouler ici les voiles de la

nuit!--(_Roger sourit avec l'air de la pitié._) Victor, ton arrogance

excite mon mépris plutôt que mon indignation. As-tu cru m'en imposer?

as-tu jugé assez mal Roger, le chef suprême des braves indépendans, pour

croire qu'il s'intimiderait des cris d'un enfant? Victor, si tu veux

obtenir quelque chose de moi, ce n'est qu'avec le ton de la douceur et

du respect. Sache commander à ton orgueil, ou je t'avertis que le mien

me prescrira bientôt les moyens de réprimer un audacieux qui m'outrage?

Roger avait prononcé cette espèce de menace avec l'accent du dépit et de

la colère: Victor sentit qu'il était en sa puissance, que le noble

emportement de la vertu ne pouvait qu'irriter ce caractère altier;

Victor ne put que détourner la tête, la cacher dans ses mains inondées

de larmes, et s'écrier avec douleur: Hélas! faut-il que je ne rencontre

qu'un tyran dans un père!....

Cette exclamation désarma Roger qui prit Victor dans ses bras, et le

serra tendrement contre son cœur: Mon fils, lui dit-il, tu t'en iras, si

tu veux me fuir; oui, je jure sur mon honneur que je n'arrêterai point

tes pas; mais, cruel Victor, laisse-moi donc jouir encore, pendant

quelques jours, du bonheur de voir un fils que je chéris de toutes les

forces de mon ame? Si tu t'es formé des prétextes pour me détester, je

n'ai point de motifs pour te haïr! Je vois bien, sur ton visage, les

traits qui forment les miens; c'est bien le feu de mes yeux qui brille

dans tes yeux; c'est aussi la fierté de mon front qui décore ton front;

mais que ton cœur est différent du mien! il ne te dit rien, ce cœur dur,

insensible, corrompu par les préjugés du monde: tu te dis vertueux, et

tu abhorres ton père! Je suis vicieux, moi; à tes yeux: je suis le plus

criminel des hommes, et cependant j'aime mon fils, je connais les

douces étreintes de la nature: lequel de nous deux, Victor, est le plus

près de la vertu?....

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 21 / 38 段