tu ne me connais pas; tu ne sais pas pourquoi je fais briller tant de
fierté, qui, à tes yeux, passe pour de l'orgueil! Victor, tu dois
prendre le temps, avant de nous juger, d'étudier nos mœurs, de connaître
nos loix, et d'apprécier notre conduite. Non, mon fils, non, je ne te
laisserai point partir si-tôt; j'avoue même que si tu veux te soustraire
à mes embrassemens, j'y mettrai de la rigueur, et que tout accès sera
fermé pour toi.--Quoi! vous voulez me retenir par la force?....--Non,
toujours; je ne veux point disposer de ta liberté, ni contraindre tes
faux principes; tu partiras, tu iras.... où tu voudras; mais dans
quelques jours, mais lorsque j'aurai eu le temps de te faire bien
connaître les gens que tu méprises, ton père lui-même, que tu crains de
nommer de ce doux nom. Victor, tu es encore un enfant; tout imbu des
préjugés avec lesquels on a égaré ta jeunesse, tu ne vois pas par tes
propres yeux, tu vois comme le monde que tu as connu, comme cet
orgueilleux baron qui t'a élevé; tu as pris sa fausse philosophie, tu te
crois un sage, et tu n'es qu'un insensé comme lui; tu juges sans savoir;
tu blâmes, tu loues, tu condamnes, tu applaudis, tu méprises, tu
estimes, sans cause comme sans raison. Tu me parais instruit, tu as même
de l'esprit, du goût du jugement. Sais-tu, Victor, ce qui a fondé les
sociétés? l'espoir du bonheur, et l'assurance de la propriété dans les
gouvernés; sais-tu ce qui a détruit ces sociétés? la tyrannie des
gouvernans. Dans ces contrées, par exemple, où le despotisme d'un seul
pèse sur des millions d'individus, où des petits tyrans subalternes
abusent du droit féodal, oppriment en cent manières les vassaux qui leur
sont soumis, une poignée d'hommes, fiers, nés pour être libres, pour
devenir les égaux des potentats, qu'ils brûlent de renverser de leur
trône, des hommes enfin assez pénétrés du sentiment de leur dignité,
pour ne pas vouloir ramper, assez courageux pour entreprendre, ont
secoué le joug de fer qui écrasait leur tête, et se sont réunis en
société sous le titre naturel et sublime d'_indépendans_. Je ne te
cacherai pas que plusieurs d'entre eux avaient eu une jeunesse fougueuse
et peu vertueuse; que moi-même, poussé avec ardeur vers le vice qui me
paraissait plus attrayant que la vertu, j'avais bien des torts à me
reprocher: quoi qu'il en soit, mon ami, ces hommes ardens, audacieux,
m'ont choisi pour leur chef et pour leur premier ami. Dès ce moment j'ai
formé le projet de les rendre meilleurs, de les soumettre à des loix, à
des statuts, à des convenances sociales, et j'y suis parvenu. Rien de
beau, mon fils, comme les loix qui régissent les indépendans! Leur
premier principe est d'écraser les forts, et de ménager les faibles: les
châteaux, nous les démolissons; les chaumières, nous les respectons; le
vertueux agriculteur peut même compter sur nos secours, sur notre
bourse; mais le riche égoïste, le grand, superbe et insolent, doivent
tomber sous nos coups; ils rompent l'équilibre de la nature; ils
pompent, ils épuisent tous les sucs nourriciers qui doivent alimenter
les membres les plus obscurs de la grande société. Ils ressemblent à ces
branches parasites qui nuisent à l'arbre, et qu'il faut couper et jeter
au feu. Les grands seuls écrasent la terre, et nous avons secoué le joug
des grands, est-ce un crime?.... Les riches ont plus que le pauvre, et
nous prenons aux riches pour secourir le pauvre, est-ce un mal? Les
puissans abusent de leur pouvoir, nous leur retirons ce pouvoir fatal de
nuire, est-ce-là nuire à l'humanité? Quand nous avons attaqué ton
Fritzierne, ce n'était pas à toi que nous en voulions, ce n'était pas
ses gens, ses serviteurs, ses malheureux vassaux que nous brûlions
d'exterminer; c'était sur lui seul que nous dirigions nos coups. Ses
grandes richesses, nous voulions en prendre une partie, et donner
l'autre, suivant notre coutume, aux infortunés qu'il a faits. Son
château, nos voulions l'abattre: ne vois-tu pas que ses tours
orgueilleuses rompent la belle uniformité des plaines et des prairies;
il fallait les réduire à la hauteur des chaumières sur lesquelles elles
dominent, et qu'elles privent de la bénigne influence des vents et du
soleil... Voilà nos principes et notre philosophie. Ici, nous ne
connaissons point de maîtres ni de titres fastueux, nous sommes tous nos
égaux dans le repos des armes; nous ne connaissons de rang que lorsque
nos travaux bienfaisans nous forcent à suivre les statuts que nous avons
faits nous-mêmes. Chacun de nous est chéri comme un camarade; chacun de
nous, s'il meurt, est regretté comme un frère. Tu vas en avoir un
exemple touchant. Le brave Sermonek, notre ami à tous, a perdu la vie, à
mes côtés, dans les murs de ton insolent palais, nous avons eu le
bonheur de remporter les corps de plusieurs de nos malheureux compagnons
tués à cette affaire. Eh bien! un cénotaphe simple, mais digne de ces
dépouilles respectables, vient de leur être érigé; c'est ce soir même
que nous jetons des fleurs sur leur tombe; suis-moi, Victor, sois témoin
de cette auguste cérémonie! Viens voir couler des larmes vraies, viens
entendre des sanglots touchans, et dis-moi, après avoir assisté à ce
triste spectacle, s'ils sont des brigands ceux chez qui l'on trouve tant
d'amitié, tant de reconnaissance. La nuit commence à répandre ses voiles
sur toute la nature; viens, Victor, nous nous retrouverons seuls
ensuite, et nous parlerons encore sur la demande indiscrète que tu es
venu me faire. Suis-moi donc, mon fils, et laisse-toi entraîner, sans
systêmes, sans préjugés, à tout l'excès de ta sensibilité; je te
préviens que nous allons la mettre à l'épreuve.
Victor étourdi d'une doctrine si singulière, si neuve pour lui, n'a pas
la force de répondre; il est d'ailleurs curieux de se convaincre
entièrement de la scélératesse de Roger et de ses compagnons; il se
laisse guider par la main jusqu'au lieu où le spectacle le plus bizarre
va frapper ses regards étonnés. Essayons de tracer à nos lecteurs le
tableau singulier qui s'offre à sa vue.
La nuit était déjà épaisse quand Roger, Victor et Fritz arrivèrent à
l'endroit indiqué: il tombait même une pluie assez forte, qui ajoutait
au pittoresque de la scène.
Roger, pour asseoir son camp dans les vastes forêts de la Bohême, avait
choisi une espèce de vallée couverte d'arbres, de collines, et sur-tout
percée par des grottes qui communiquaient à de vastes souterrains: ce
lieu avait jadis vu s'élever dans son sein une superbe forteresse qui
défendait ces vastes contrées, et dont les souterrains allaient se
perdre jusqu'au pied du mont des Géants. Les suites de la guerre et les
ravages du temps avaient détruit cette forteresse, dont il ne restait
plus que quelques fortifications. Le Val-Noir, c'est ainsi qu'on nommait
ce site ténébreux, était circonscrit dans une chaîne de montagnes
presqu'à pic, et d'où s'échappaient des torrens, qui, roulant avec
fracas dans les routes tortueuses du Val-Noir, allaient grossir les eaux
des fleuves voisins. Les arbres qui couvraient en grande quantité la
vallée, étaient l'asyle nocturne des chouettes, des hiboux, de tous les
oiseaux sinistres; les bêtes fauves se réfugiaient aussi dans les
énormes cavités des rochers; tout en un mot, dans ce lieu sinistre,
inspirait l'horreur, l'effroi et l'admiration pour les sublimes ouvrages
de la nature.
Au milieu d'une allée d'arbres touffus, on avait élevé des gradins, sur
le sommet desquels s'élevait une espèce de tombeau surchargé d'urnes
cinéraires et de lauriers. Le tout recouvert d'étoffes cramoisies
surhaussées de larmes noires était couvert par une espèce de dais, de la
même étoffe, attaché au haut des arbres, et dont les quatre pentes
venaient tomber légèrement en draperie sur les quatre coins du monument.
Le myrte, symbole de l'amitié, s'élevait par-tout autour du cénotaphe,
et le cyprès, signe du deuil et du regret, semblait croître
naturellement auprès des urnes funèbres: des torches et des flambeaux de
résine, fixés en grande quantité sur le monument, éclairaient des
légendes qu'on y avait fixées de tous côtés. Ici on lisait: _ils firent
pâlir les despotes_! Là on voyait: _Leur vertu ne meurt pas toute
entière, puisqu'elle reste dans le cœur de leurs compagnons d'armes._ De
ce côté: _Pleurez-les, ils furent les amis de l'humanité._ Plus loin:
_Ils ont humilié les superbes, le pauvre doit les bénir._
Enfin par-tout mille inscriptions placées, semblaient faites pour
d'autres gens, pour de véritables bienfaiteurs de l'humanité. Victor
avait peine à contenir son indignation; mais elle redoubla quand il vit
commencer la cérémonie.
Tous les indépendans marchant deux à deux, leurs armes renversées et
couvertes d'étoffes noires, arrivèrent lentement, portant chacun un
flambeau et une branche de myrte. Quelques femmes parurent ensuite avec
des enfans (sans doute les femmes et les enfans de ces brigands); leur
voix rauque et discordante psalmodiait une espèce de chant funèbre dont
le refrain était:
Nous, les héritiers de leur gloire,
Vivons pour venger leur mémoire.
Ces horribles femmes, presque toutes ivres de liqueurs fortes, avaient
les cheveux épars et le regard féroce; elles portaient des cassolettes
d'où s'échappaient des fumées d'aromates qui embaumaient l'air. Une
musique guerrière, mais sourde et lugubre, terminait le cortége,
derrière lequel on remarquait le terrible Dragowik donnant le bras à
Roger, que suivaient ses principaux chefs. L'obscurité de la nuit
combattue par des milliers de flambeaux, l'horreur d'un site sauvage, la
contrariété d'une pluie assez abondante, les chants aigres et sourds
des indépendans, tout ajoutait à l'espèce de terreur que devait inspirer
à Victor la nouveauté de ce spectacle.
La troupe s'étant rangée autour du cénotaphe, Roger, Dragowik, Alenditz,
et Morneck montèrent au tombeau. Là, Roger, debout, prononça d'une voix
forte, et souvent avec l'émotion de la douleur, l'oraison funèbre qu'on
va lire.
«CAMARADES ET AMIS,
»Qu'elle est triste, qu'elle est lugubre cette soirée qui nous
rassemble! qu'ils sont amers les pleurs que nous avons à verser! qu'il
est douloureux l'aspect de ce tombeau qui renferme les reliques
sanglantes d'une foule de héros que naguère nous serrions dans nos bras,
qui partageaient notre gloire comme nos dangers! Eh quoi! ils ne sont
donc plus, ces hommes généreux qui ont péri pour nous, pour la cause de
l'humanité! C'est dans la tombe que se sont évanouis leurs hauts faits,
leurs vertus, tout ce qui caractérise l'homme fait pour être distingué
de l'homme par un grand courage, par un grand caractère! C'est en
voulant humilier l'orgueil des grands de la terre, qu'ils sont tombés
sous les coups de ces grands, vils et méprisables; c'est en vous faisant
un rempart de leurs corps, qu'ils ont saisi la mort prête à vous frapper
tous. Indépendans! connaissez-vous les héros que vous pleurez?
connaissez-vous les pertes que vous avez faites? Là, reposent Droik,
l'invincible; Golos, l'incorruptible; Wetler, le généreux; Sptizlan, le
magnanime; les vertueux Fallax, Grandhon, Birtis, Feller, et tant
d'autres, dont vous admiriez la valeur, dont le titre d'amis vous
honorait tous; les uns, appelés au noble état que nous professons, par
la lecture des plus grands philosophes, avaient quitté patrie, honneurs,
richesses, famille, pour suivre la bannière des indépendans; les autres
élevée dès leur tendre jeunesse, dans notre sein, avaient pris nos
principes, et suivi notre exemple, comme l'enfant à qui le lait maternel
donne la force, la vigueur et la santé qui conduisent l'homme à l'âge le
plus avancé. Tous avaient senti que le véritable honneur sur la terre,
que la seule gloire digne de l'ami des mœurs et des hommes, consiste à
combattre les puissans, à dépouiller le riche insolent, à punir
l'exacteur, le tyran, le despote, depuis la tête couronnée jusqu'au chef
dur et barbare d'une simple famille; le tout pour consoler l'opprimé,
soutenir le faible, encourager le timide, et venger les droits de la
nature, outragée par les droits injustes et tyranniques que l'homme
s'arroge sur l'homme, tout fier de ses grands titres ou de son immense
fortune. Tel est le but louable de notre sainte institution; telles sont
les vertus que nos malheureux camarades ont professées; tels sont en un
mot, l'exemple et la leçon qu'ils nous laissent.
»Parmi tant de noms glorieux que je vous ai cités, estimables
indépendans, aurais-je oublié de vous rappeler celui du grand Sermonek,
de cet intrépide vainqueur des plus grands seigneurs châtelains! Ah! cet
oubli ne vient point de mon cœur; il ne naît que de l'embarras où je
suis de vous parler séparément de tous les grands hommes dont nous
pleurons aujourd'hui le trépas. Moi, je ne planterais pas quelques
cyprès sur la tombe de Sermonek qui fut mon ami, mon vengeur, à qui j'ai
dû trois fois la vie! Ah! ne m'accuse point d'ingratitude, ombre chère
et plaintive; ton nom, ta vie, et tes exploits seront sans cesse présens
à ma mémoire, comme le souvenir de ta tendre amitié restera à jamais
gravé dans mon cœur. Oui, je te vois encore attaquer le château-fort de
cet odieux comte de Mirleski; je te vois lui plonger un poignard dans
le sein, et nous apporter sa tête sanglante. Tu fis un acte de justice:
cet homme opprimait sa province, et ses grands biens ne pouvaient
satisfaire encore sa vile cupidité et sa basse avarice. C'est toi qui
sus attaquer à propos, dans un défilé, ce favori de l'empereur, ce
ministre oppresseur, ce maréchal de Wirtemberg: tu vengeas ton pays; ce
scélérat en était l'horreur et l'effroi. Rappellerai-je ce courage
intrépide qui te fit massacrer, à toi seul, toute la famille du baron
d'Erlach dans ses possessions d'Hongrie? Pas un enfant, à la mamelle
même, n'échappa à ta juste fureur; les innocentes créatures auraient
sucé avec le lait, les vices de leur parent; ils eussent été, comme lui,
les persécuteurs du pauvre, les oppresseurs des timides vassaux. On ne
peut rien ajouter à ces exploits brillans, quand on t'a vu brûler, en un
jour, trois villages qui avaient eu la bassesse de nous combattre, pour
arrêter notre glaive prêt à frapper leur criminel seigneur. Ô
Sermoneck! que de services tu as rendus à l'humanité plaintive et
gémissante sous le joug des puissans! Si la mort t'a frappé, elle n'a pu
te rencontrer que sur la brêche; c'est toujours là qu'elle attend les
hommes comme toi. Que ton ombre se promène aujourd'hui au milieu de tes
amis; qu'elle entende leurs regrets; qu'elle soit témoin de leurs larmes
amères, et elle se dira: J'ai fait le bien; j'en suis assez récompensée
par le souvenir de mes généreux compagnons, de tous ceux qui me furent
chers; et la tombe n'est pour le héros, que le passage rapide de la mort
à l'immortalité.
»Indépendans! que ne peuvent-ils être tous ici, ces gens du monde qui
vous jugent, non par ce que vous êtes, mais par ce qu'ils vous font
être! Que ne sont-ils témoins de la pureté de vos mœurs, ces grands de
la terre qui vous insultent et vous poursuivent, parce qu'ils sont
heureux! Ils pâlissent déjà à votre nom seul, ils rougiraient de honte
en voyant vos vertus surpasser les leurs; ils se diraient: Voilà
vraiment les amis des infortunés, voilà les vrais vengeurs des droits de
la nature! ils ont pour tout bien le sentiment de leur indépendance, et
la tranquillité de leur conscience; nous avons contre nous nos titres
fastueux, notre luxe insultant, nos oppressions envers nos inférieurs;
ils doivent nous combattre, nous sommes leurs ennemis, nous sommes les
ennemis de tous ceux qui pensent, et qui nous détestent.
»Telle est, indépendans, la supériorité que vos vertus doivent vous
donner sur ces monstres; tel est le noble orgueil qui doit vous embraser
à la vue de ce tombeau qui renferme ces victimes de leur rage, vos amis,
vos compagnons d'armes. Jurez de les venger, indépendans! jurez de
poursuivre par-tout les tyrans de la société, quelque éclatante que
soit la pourpre qui les couvre, et prononcez, après moi, le serment
terrible que vous impose l'amour de l'ordre, des mœurs et de l'humanité.
»Celui qui possède plus de biens qu'il ne lui en faut pour son
existence, et qui laisse mourir de faim à sa porte l'indigent timide
qu'il a dépouillé, doit mourir.
TOUS LES INDÉPENDANS _ensemble_.
»Il doit mourir!
ROGER.
»Qu'il périsse, celui qui se fait un jeu des larmes du malheur, et
tourmente par ses passions une tendre épouse, des enfans sans défense,
ou des serviteurs à qui il doit l'exemple des vertus!
LES INDÉPENDANS.
»Qu'il périsse!
ROGER.
»Mort aux potentats qui oppriment leurs peuples par des actes
tyranniques, par des exactions, ou qui les corrompent par le tableau de
leurs vices et de leur luxe spoliateur: mort aux tyrans!
LES INDÉPENDANS.
»Mort aux tyrans!
ROGER.
»Enfin, proscrivons l'ambitieux, l'égoïste, l'avare, le dissipateur, le
suborneur, l'envieux, le méchant, le calomniateur, l'incestueux;
immolons tous les pervers!
LES INDÉPENDANS.
»Immolons tous les pervers!
ROGER.
»Vous le jurez?
LES INDÉPENDANS.
»Oui, oui, nous le jurons!
ROGER.
»Que l'humanité bienfaisante, que la nature en deuil reçoivent vos
sermens! Jamais on n'en a prononcé de plus sacrés; jamais on n'a vu
d'hommes plus courageux, plus disposés à les sceller de leur sang»!
Quand Roger eut fini de parler, il brûla des aromates au pied du
cénotaphe, les chants lugubres recommencèrent, et la musique guerrière
exécuta différens morceaux. Une coupe fut ensuite promenée à la ronde,
chacun y but; puis on la renversa sur le tombeau, en signe de libations.
Les flambeaux s'éteignirent, l'obscurité la plus profonde succéda à la
pâleur sinistre des torches funéraires, et chacun se retira.
Roger ne manqua pas de reconduire Victor dans sa grotte, et de lui
demander comment il avait trouvé cette fête nocturne. Notre jeune ami,
trop agité par les diverses émotions qu'il avait éprouvées, ne put lui
répondre que par un regard expressif, où se peignirent à-la-fois
l'horreur, l'effroi, le mépris et l'indignation. Roger lui dit en
souriant:
À demain, mon fils; je te ménage d'autres surprises, et pour me faire
connaître à toi tout entier; je te réciterai l'histoire de ma vie.
Roger se retira, et Victor resta seul avec Fritz.
CHAPITRE V.
L'AURAIT-ON PRÉVU?
Si le lecteur a éprouvé quelque impression au débit de l'oraison funèbre
de l'infâme Sermoneck, il peut se douter de celle, plus profonde encore,
que dut ressentir Victor en entendant prononcer, par son père, cette
prétendue oraison funèbre du plus vil des brigands. On y déifiait le
meurtre, le vol, le brigandage en tout genre, et tout cela au nom de
l'humanité, de la vertu. Eh quoi! ces noms sacrés doivent-ils se trouver
dans la bouche des scélérats? Ils prétendent venger la nature, et ils
l'outragent par leurs forfaits; ils veulent, disent-ils, proscrire
l'ambitieux, l'avare, le dissipateur, le jaloux, le méchant, &c. &c.
Mais, en supposant que ce fût en l'honneur de la vertu qu'ils
immolassent tous les hommes imbus de ces vices, ils ne laisseraient donc
plus personne sur la terre, car chaque homme a son défaut; et vouloir
réformer la race humaine, se roidir contre des vices qui tiennent à la
fragilité du cœur de l'homme, des vices qui ont existé de tout temps et
qui existeront toujours, c'est le propre d'un fou ou d'un barbare. Ici
les prétendus réformateurs sont des misérables, qui prennent des
prétextes spécieux pour s'aveugler sur leurs crimes. Roger est un homme
adroit qui gouverne des criminels comme lui, ou séduit des têtes faibles
par des grands mots et des déclamations sophistiques, qu'il est bien
éloigné de prendre pour règles de sa conduite; et ce Roger est le père
de Victor! et Victor, qui le sait, ne meurt pas de douleur et de
honte!.... Il est donc des situations dans la vie, où l'opprobre même ne
peut avilir ni dégrader l'homme qui ne l'a point mérité? L'idée seule
d'une pareille naissance eût fait mourir autrefois de désespoir le
sensible Victor; aujourd'hui qu'il en a la certitude, il est plongé dans
une apathie stupide; il ne sait où il est, ce qu'il fait, ni ce qu'il
doit faire; ses sens sont glacés, sa langue est immobile, ses yeux sont
fixés vers la terre; il est trop absorbé par la douleur pour verser des
larmes; il sent bien, Victor, qu'il lui est impossible de tirer aucun
parti du caractère de Roger, et cette persuasion, qui lui enlève
l'espoir d'obtenir son amante, fait son plus grand tourment.
Fritz le tire enfin de sa triste rêverie. Ô mon ami! lui dit-il en
l'embrassant, combien je vous estime, et combien je vous plains!.... que
vous avez de vertu et de grandeur d'ame!.... Soutenez les coups du sort,
mon ami, tâchez de leur résister, et que mon exemple ajoute encore, s'il
est possible, à votre courage! Vous êtes maintenant au fait de la folie
cruelle qui aliène les têtes de tous ces prétendus indépendans, vous
allez apprendre les maux qu'ils m'ont faits à moi, et au plus malheureux
des pères: le vôtre est coupable et n'est point puni; le mien, hélas!
est puni sans avoir jamais été coupable.... Écoutez-moi.
«On m'a toujours nommé Fritz, ainsi que je vous l'ai déjà dit; ma
naissance fut long-temps un secret pour moi, elle l'est encore quant au
nom de ma mère. Un petit hameau de la Silésie, sur les bords du Moldaw,
m'a vu ouvrir pour la première fois les yeux au jour, au malheur. Autant
que je puis me le rappeler, mon père, qui m'avait eu d'un mariage
secret, obligé de fuir son épouse et sa patrie, m'avait confié aux soins
d'une femme sans fortune, mais respectable et bonne: cette femme m'éleva
au milieu des enfans du hameau, dans les mêmes mœurs, et dans la même
indigence que les enfans du pauvre. J'avais environ sept ans, et,
jusqu'à cet âge, j'avais cru que la bonne Brigitte (c'était ainsi qu'on
nommait la femme qui m'élevait) était ma mère: pour mon père, je n'avais
pas pris le soin de m'informer de son nom, ni du motif qui l'éloignait
de moi. J'étais livré à cet état tranquille de l'enfance, qui ne
réfléchit ni sur le passé ni sur l'avenir, lorsqu'un jour une dame se
présente chez Brigitte; elle demande son fils, on me présente à elle;
cette dame verse des torrens de larmes, me presse contre son sein, et me
prodigue mille caresses, auxquelles je ne sais répondre que par le plus
grand silence et la plus froide insensibilité; j'étais fâché
intérieurement de rencontrer une autre mère que ma bonne Brigitte, et je
tremblais qu'on ne m'arrachât de ses bras pour m'en éloigner à jamais.
Heureusement la visite de cette dame se termina promptement; elle parla
bas à Brigitte, lui remit une somme d'argent, m'embrassa, me couvrit
encore de ses larmes maternelles, et se retira. Brigitte, à qui je
demandai l'explication de cette scène pathétique, ne voulut pas me la
donner, et me promit de me satisfaire dans autre moment. Le lendemain,
nouvelle scène de sentiment; ce fut un jeune homme qui en fit les frais:
c'était mon père, à ce qu'il me dit; il ne pleura point, lui; mais avec
quelle tendresse il me parla! Pauvre Fritz, me dit-il! tu es le fils de
l'amour, et jamais l'hymen ne viendra légitimer des nœuds que l'intérêt
a rompus; mais au moins tu ne me quitteras jamais; ton père expiera, par
ses bienfaits, la faute de t'avoir donné le jour, et tu lui tiendras
lieu de l'amie qu'une mère injuste et barbare lui a enlevée, pour la
livrer à un époux qu'elle n'a pu choisir ni aimer.
»Je n'entendais rien à ces exclamations, et je regardais mon père avec
la même froideur que j'avais témoignée la veille à ma mère. Il me quitta
enfin, après avoir aussi parlé bas à Brigitte, à laquelle il remit à
son tour une autre somme d'argent. Brigitte, restée seule avec moi, ne
put s'empêcher de rire de mon étonnement stupide. Je voulus
l'interroger, elle ne me répondit que par ce peu de mots: Fritz, fais un
paquet de tous tes petits effets; nous allons quitter cette demeure,
pour nous rapprocher de la dame que tu as vue hier, et du monsieur qui
nous quitte. Dame, mon enfant, ils t'ont donné le jour, ils reprennent
leurs droits sur toi; pour moi, je n'en ai plus qu'à ton amitié.