Victor, viens seulement, viens dans les bras d'un père! il n'a pu te
prouver sa tendresse dans ton enfance, puisqu'il n'a pas eu le bonheur
de l'élever.... Mais dis-moi donc, dis-moi qui m'a rendu mon fils, et
qui a bien voulu se charger de son éducation?
VICTOR.
Madame Germain vient de me révéler le fatal secret de ma naissance;
c'est elle qui m'a pris dans mon berceau pour me remettre aux mains du
respectable baron de Fritzierne, qui m'a servi de père.
ROGER.
Et je l'ignorais!
VICTOR.
Nous l'ignorions tous. Ce n'est que pour éviter un parricide, dont
j'allais me rendre coupable, que madame Germain a parlé. Hélas! elle a
détruit d'un seul mot mon bonheur, le calme de ma vie, et toutes mes
espérances!
ROGER.
Je ne t'entends pas, mon fils.
VICTOR.
Je crois bien que tu n'es pas fait pour m'entendre; mais je
m'expliquerai; oui, je te dirai bientôt que toi seul peux me rendre le
bonheur que ton titre de père m'a enlevé; tu sauras qu'il ne dépend que
de toi que je sois heureux.
ROGER.
Il ne dépend que de moi, mon fils! Ah! doutes-tu que les plus grands
sacrifices me coûtent! ma vie même, je te la donnerais pour réparer les
maux dont tu te plains, mais dont je ne conçois pas les motifs.
VICTOR, _se livrant à l'espoir_.
Parles-tu sincèrement, Roger?
ROGER.
Reçois les embrassemens d'un père pour gages de sa tendresse et de son
dévouement à tes moindres desirs.
VICTOR, _se jetant dans ses bras_.
Ah! Roger, rends-moi mon père? Oui, sois mon père, si tu veux te rendre
digne de l'être!.... Je sens, je sens là, dans mon cœur, qu'il m'est
impossible d'étouffer la voix qui me parle pour toi. Ah! qu'il est
puissant le lien de la paternité!
ROGER, _le pressant contre son cœur_.
Enfant d'Adèle, ô mon cher fils! qu'ils me sont doux, ces tendres
épanchemens! Oh! non, non, l'homme qui sait s'y livrer n'est point un
monstre: on est fait pour la vertu, dès le moment qu'on sent le bonheur
d'être père.... Mon ami, tu restes avec moi quelques jours?
VICTOR.
Renvoie-moi, Roger, renvoie-moi avant le coucher du soleil.... Je ne
puis m'habituer à l'air que tu respires ici.
ROGER.
Eh quoi! mon fils voudrait déjà me quitter!.... N'as tu pas à me
parler?
VICTOR.
Mais, si tu veux, je puis sur-le-champ te dire....
ROGER.
Non, tu es fatigué.... Il faut que tu prennes quelque nourriture,
quelque repos; je ne puis me séparer si-tôt de toi. Mon bonheur est si
grand!.... Permets que je te présente....
VICTOR.
À qui, Roger? à ces misérables! Tu voudrais me forcer à rougir à leurs
yeux. Non, promets-moi le secret sur le malheureux lien qui nous unit,
ou je te quitte à l'instant.
ROGER.
Comme tu m'accables, mon fils! comme tu te plais à m'outrager! Je veux
bien ménager, pour le moment, ta fausse délicatesse; mais bientôt....
VICTOR.
Jamais, Roger.... Permets-moi cependant d'éprouver l'empire que j'ai
sur ton cœur? Un malheureux jeune homme, un vertueux solitaire a été
pris avec moi par tes gens; daigne lui rendre la liberté.
ROGER.
Il l'aura, mon fils, il aura sa liberté; tu la desires, cela me suffit;
mais permets que je tire de lui quelques renseignemens qui me sont
nécessaires.... En attendant que je juge s'il est de ma sûreté de le
laisser aller, je veux qu'il soit libre, comme toi, dans mon camp. Vous
ne vous quitterez point, et je vous logerai ensemble. Il te faut un ami
étranger, puisque tu ne veux pas en voir un dans ton père!....
Victor se tut, pénétré de tant de marques de tendresse que lui donnait
Roger. En effet était-il possible de joindre plus d'amitié à plus de
sensibilité! Victor croyait aborder un scélérat incapable de procédés;
il l'avait même traité avec une dureté, indigne peut-être d'un fils, et
il trouve en un chef de voleurs, un homme tendre, doux et sensible à
toutes les émotions de la nature. Victor le regardait d'un air étonné
à-la-fois et touché. Il n'avait plus la force de lui dire de dures
vérités. Il ne pouvait même résister au desir qu'il témoignait de se
voir au moins un jour entier avec lui; il sentait son cœur agité par la
tendresse filiale ensemble et l'horreur. Roger lui paraissait un homme
surnaturel; et Victor ne put lui refuser de la délicatesse, lorsqu'il
l'entendit appeler ses compagnons en leur disant: Messieurs, ce jeune
homme est le fils d'une victime innocente qui est tombée sous mes coups:
il m'est cher comme mon propre fils; j'entends que tout le monde ici ait
pour lui les plus grands égards: la moindre insulte qui lui serait faite
serait regardée, par moi, comme un outrage fait à ma personne, et je la
vengerais dans le sang du coupable. Vous m'entendez? il n'y aura point
de travaux aujourd'hui: que chacun se prépare aux honneurs que je veux
rendre à ce jeune étranger. Berner et Flibusket viendront recevoir mes
ordres.
Roger, après ce peu de mots, conduisit lui-même Victor dans une espèce
de grotte assez bien ornée. Voilà, lui dit-il en riant, ton appartement:
je te quitte pour un moment, mon cher fils; mais je reviendrai bientôt,
et, en attendant, je vais t'envoyer ton ami.
Roger se retira en lui serrant la main, et Victor, resté seul, se livra
à ses réflexions.
CHAPITRE III.
TRISTES SUITES D'UNE BONNE RÉCEPTION.
Quel était donc l'ascendant que Roger venait de prendre sur Victor?
Victor, tout-à-l'heure, le regardait avec horreur; il ne lui parlait
qu'avec le ton insultant du mépris; il frémissait d'indignation à son
aspect, et se proposait de quitter ce monstre, après en avoir tiré une
réponse ou consolante, ou désespérante! À présent Victor n'est plus le
même; il n'éprouve plus tous ces sentimens que le point d'honneur avait
substitués à ceux de la nature; il a reçu sans effroi les embrassemens
de Roger, il les lui a rendus même avec effusion. Aurait-il en effet de
l'attachement pour cet homme étonnant? Il ne peut d'abord lui refuser
une certaine estime pour la grandeur de son caractère; il ne peut
repousser la satisfaction qu'il éprouve d'avoir été reçu de lui comme un
père tendre qui retrouve un fils chéri.... Roger d'ailleurs lui a promis
de faire pour son bonheur tous les sacrifices, même celui de sa vie; ce
n'est point sa mort que Victor lui demande, c'est son repos, c'est sa
conversion, c'est son retour à la pratique des vertus privées. Roger,
qui s'attend sans doute à des sacrifices plus grands, fera sans peine
celui d'un métier infâme qu'il ne peut aimer, qu'il n'aimera plus dès
que Victor lui en aura démontré toute la scélératesse et tout le danger.
Il vaincra sa résistance, Victor, et cet espoir le ramène à la tendresse
filiale; il est prêt à le nommer son père.... Son père, grand Dieu!
Victor cache son front dans ses deux mains, que brûle la rougeur qui le
couvre.... Victor ensuite pense aux périls auxquels lui-même est exposé
dans ce camp de brigands: être témoin de leurs forfaits, de leur vie
scandaleuse, se voir exposé à être confondu avec eux, si l'heure de la
justice vient à sonner pour ces misérables; Victor ne peut repousser
cette idée effrayante; à tout moment il croit entendre le cliquetis des
armes, il croit voir les troupes de l'empereur qui cernent le repaire
des indépendans, et qui les fusillent jusqu'au dernier..... Victor se
trouble, son imagination s'exalte, son esprit travaille; il est prêt à
quitter ces lieux funestes pour la vertu; mais sans réponse, sans
emporter l'espoir d'épouser Clémence!... Dans quelques heures il sera
instruit de son sort; il faut attendre; c'est pour l'amour, c'est pour
l'honneur qu'il court d'aussi grands dangers; l'amour et l'honneur, s'il
réussit, se joindront bientôt à la nature pour l'en récompenser. Pauvre
Victor! quel homme s'est vu jamais dans une situation aussi cruelle que
la tienne?.... Je frémis, Victor, moi qui suis ton historien, et je
crains qu'il ne t'arrive un jour de plus grands malheurs.
Victor, en proie aux plus vives inquiétudes dans la grotte qu'on lui
avait désignée pour être son _appartement_, vit bientôt arriver le jeune
solitaire, dont on venait d'adoucir le sort. Le jeune homme entre avec
timidité, ose à peine regarder son protecteur, et ne peut que lui dire:
Qui êtes-vous donc, étranger généreux? à votre voix tout change ici. Ah!
ne m'ôtez pas la douce certitude que vous êtes vertueux! j'aime à le
croire, j'ai besoin de vous estimer; mais vos liaisons avec ces voleurs,
pardon.... elles me paraissent....--Désabuse-toi, homme honnête et
confiant.--Désabusez-moi vous-même; dois-je voir en vous un ami? dois-je
vous regarder comme un complice de ces vils coupables?--Oui, je suis ton
ami, jeune homme, et je te le prouverai en te racontant mes aventures,
si tu veux bien, avant cela, me témoigner assez de confiance pour me
conter les tiennes.--Oui, je l'aurai pour vous, cette confiance,
peut-être imprudente; mais, dussé-je après m'en repentir, je ne puis
renoncer à l'estime, à l'amitié que vous m'avez inspirées: vous
m'écouterez, et, si vous ne me connaissez point du tout les gens au
milieu desquels nous nous trouvons tous deux, mon récit pourra les
offrir à vos yeux sous différens aspects qui vous intéresseront.
«On m'a toujours nommé Fritz; ma naissance fut long-temps un mystère
pour moi; elle l'est encore quant au nom de celle qui m'a donné le jour:
je ne connais que mon père, un père hélas! bien infortuné. La Silésie
fut mon berceau; un petit hameau près de Pisek»....
Le jeune solitaire n'eut pas le temps de continuer son récit; il fut
interrompu après ce peu de mots par Roger, qui vint, suivi de ses gens
portant une table somptueuse et couverte de mets. Mon fils, dit-il à
Victor, je viens dîner avec toi.--Son fils, s'écrie le jeune Fritz
étonné!--Oui, poursuit Roger, Victor est mon fils; je croyais, Fritz,
qu'il t'en avait fait la confidence.--Rassurez-vous, Roger, interrompit
Victor, ce n'est point une indiscrétion de votre part; mon ami allait
l'apprendre ce fatal secret; à présent qu'il le sait, souffrez qu'il
reste avec nous.--Je le veux bien, reprit Roger, cela ne nuira point à
l'entretien particulier que je veux avoir avec lui. Reste, Fritz, et
remercie mon fils de l'honneur qu'il te procure de dîner avec un homme
tel que moi.
Victor ne mangea point, il ne fut occupé qu'à regarder, avec un
sentiment d'horreur et d'effroi, les prétendus honneurs militaires que
Roger lui faisait rendre, et dont je vais essayer de faire une courte
description.
La grotte, ouverte dans tout son ceintre sur le devant, donnait sur une
espèce de plaine, que terminait une montagne presqu'à pic, garantie par
des halliers et des précipices; presque tout le camp de Roger était
fortifié de cette manière: nous le décrirons dans un autre moment.
Pendant qu'un luxe recherché embellissait la table de Roger et de son
fils, on vit défiler d'abord toute la troupe des indépendans, mieux
vêtus, pour la plupart, que ne le sont les gens de cette espèce, et tous
armés. Les ceintures, de différentes couleurs, distinguaient les
compagnies; la toque blanche et l'aigrette rouge ornaient la tête des
soldats du géant Dragowik; ceux de Morneck portaient l'écharpe en
sautoir, et cette écharpe, hérissée de petits pistolets garnis d'un
acier poli, brillait au soleil comme la plus riche broderie.
Après la compagnie de Morneck celle d'Alinditz se présenta: la tunique
orange, les brodequins couleur de chair, la toque et la ceinture verte,
distinguaient cette compagnie, qui portait pour armes un large
cimeterre, et une espèce de carabine suspendue à un large baudrier.
La troupe favorite de Roger, ses gardes-du-corps, si je puis le dire,
parurent ensuite: leur tunique était blanche; la toque, l'aigrette et
l'écharpe fatiguaient la vue par la plus belle couleur écarlate. Un
baudrier couleur de chair soutenait un sabre à riche poignée, et leur
ceinture contenait trois paires de pistolets. Ils portaient, dans les
cérémonies comme celle-ci, une longue pique dont le fer était doré.
Quand toute cette troupe eut passé en revue, au son bruyant des cors et
des trompettes, elle forma, en face de Victor, plusieurs évolutions
assez bien ordonnées, et telles qu'une troupe bien réglée aurait pu les
faire. Ensuite il s'ouvrit une espèce de tournoi où les champions les
plus distingués se mesurèrent. Mais c'était particulièrement dans ces
sortes de luttes qu'on remarquait la férocité et la témérité des
indépendans; et si le son éclatant d'un beffroi, que portaient deux
nègres, ne les eut séparés à temps, on les eût vu passer de la rage à la
fureur, et se massacrer pour faire briller réciproquement leur valeur.
Le tournoi fini, les vainqueurs furent conduits à Victor, que Roger pria
de les couronner. Notre héros se sentit une répugnance si invincible
pour rendre cette espèce d'hommage à des brigands qu'il méprisait, que
son père, qui s'en apperçut, fut obligé de se charger lui-même de cet
honneur distingué. Le couronnement terminé, la troupe défila dans le
même ordre qu'à son arrivée, à la grande satisfaction de Victor, que la
vue de tant de scélérats importunait.
Roger, se trouvant seul avec son fils et Fritz, adressa la parole à
Victor en ces termes: Eh bien! mon fils, que dis-tu de mes soldats?--Je
dis, Roger, que je réclame la parole que tu m'as donnée ce matin, de
m'entendre, et de te résoudre aux plus grands sacrifices pour ton
bonheur et le mien.--Parle.--Roger, je ne puis te le dissimuler, et il
est impossible que tu te le caches à toi-même; après d'ailleurs la
fermeté que je t'ai témoignée aujourd'hui, je dois te dire toute la
vérité; écoute-moi. Un grand seigneur, qui m'a servi de père, le baron
de Fritzierne, à qui je dois tout, a une fille charmante: Clémence était
l'objet de tous mes vœux; nous nous aimions dans l'espoir d'être unis un
jour; on nous avait élevés pour ce but et dans cet espoir: j'allais
l'épouser, j'allais être heureux; le funeste secret de ma naissance se
dévoile, on apprend que je suis ton fils! Le nuage du malheur nous
enveloppe tous, la barrière du mépris sépare de mon bienfaiteur, de mon
amante: on me rejette au loin comme le fils d'un chef de voleurs, et le
sang de la vertu ne peut plus s'unir à un sang dont la source se perd
dans le crime! Je veux fuir, je veux aller ensevelir ma honte dans le
fond des déserts, une voix bienfaisante et protectrice me rappelle. Où
vas-tu, malheureux, me crie mon père adoptif? penses-tu que je veuille
t'abandonner à l'opprobre qui couvre ta vie entière; reviens dans mes
bras, et profite de cette dernière marque de bonté, le seul effort dont
je sois capable! Ton père est né avec de grands moyens; il eût été
l'homme le plus grand de son siècle, s'il n'en eût fait la honte. Va le
trouver; dis-lui que je puis oublier son nom s'il veut en changer;
ajoute que je puis tirer le voile de l'oubli sur ses crimes, s'il ne
veut plus en commettre de nouveaux. J'ai une terre, je la lui donne;
j'ai de la fortune, je la partage avec lui: qu'il abandonne ses vils
complices; qu'il fuie une terre qu'il a arrosée du sang de l'innocent;
qu'il vienne, en un mot, vivre dans la retraite, ignoré, soustrait à la
justice des hommes, qui tôt ou tard va l'atteindre; enfin qu'il ne soit
plus Roger, et je te donne ma fille, et tu deviens mon héritier; mais
s'il s'oppose à ton bonheur, au sien; s'il refuse mes bienfaits, fuis
loin de moi, va traîner ta triste existence loin de ton bienfaiteur,
loin de ton amante; ni l'un ni l'autre ne peuvent respirer l'air que
respire le fils de Roger, si Roger s'obstine à vivre au milieu des
forfaits dont lui et ses complices attristent tous les jours ma
patrie!... Voilà, Roger, voilà ce que m'a dit le plus généreux des
hommes, voilà la loi qu'il m'a imposée, et c'est le motif qui m'a fait
chercher ta présence. Parle à ton tour, Roger, parle.... Te sens-tu la
vertu nécessaire pour quitter le vil métier que tu professes, pour faire
le bonheur de ton fils, et assurer le repos de tes vieux jours?
J'attends ta réponse pour te serrer dans mes bras, ou pour te fuir à
jamais.
Roger parut un moment interdit: cette proposition, à laquelle il ne
s'attendait pas, faite avec véhémence par un fils qu'il adorait, le
déconcerta pendant quelques instans; il eut l'air de se recueillir;
mais bientôt il reprit sa fermeté, et dit à Victor avec un sourire
ironique: Voilà bien, mon fils, la proposition inconsidérée d'un jeune
étourdi, et les beaux sentimens d'un vieillard radoteur! Qui lui a dit,
à ce vieillard insensé, que mon état fût plus vil que l'état qu'il a
fait toute sa vie, celui de général d'armée? Qui t'a dit, à toi, que mon
nom te déshonore, que je suis un chef de brigands, un scélérat qui
répand le sang innocent? Pourquoi traites-tu mes camarades d'armes de
voleurs et de misérables? Tu viens de les voir! demande à ton Fritzierne
s'il a vu dans la Misnie, dans la Moldavie, dans toute l'Allemagne, des
troupes mieux tenues, plus soumises et mieux disciplinées. Connaît-il
nos principes, nos institutions? Les connais-tu, toi-même? Savez-vous
tous deux que je fais trembler les souverains de l'Europe, et qu'un
souverain n'est, comme moi, qu'un chef adroit qui gouverne par la force
et par la terreur, qui prend le bien d'autrui à main armée, qui
s'enrichit, dans son inaction, aux dépens de l'homme qui travaille pour
le faire vivre, qui s'arroge le droit de vie et de mort sur ses sujets,
qui dépouille ses voisins, et qui ne fait tout cela que parce qu'il a
des troupes, de l'argent, des armes et du caractère? Que fais-je, moi?
J'ai des troupes, de l'argent, des armes, du caractère, et je fais ce
que fait un roi, un général d'armée: je prends le superflu de celui qui
a trop, je mets à contribution les villages où je passe, les villes
même, si j'ai la force de m'en emparer. Mon empire n'est point stable,
il est vrai; mais il n'en est pas moins réel; j'ai des soldats et des
courtisans; je les flatte sous le titre d'égal, de mon camarade d'armes,
et mon empire sur eux est plus certain; ils sont plus heureux avec moi
que les sujets des vastes empires de l'Europe ne le sont sous leurs
souverains; ils se croient libres, et mes égaux: j'avoue qu'ils ne le
sont point réellement, et je te dois cet aveu pour justifier l'ambition
qui dévore mon cœur; il me suffit, il leur suffit à eux-mêmes qu'ils
prennent l'apparence pour la réalité. Tu les traites de brigands! Leurs
mœurs, mon fils, sont plus pures, plus austères que celles des citoyens
d'une grande ville; tu en jugeras, lorsque je te ferai part des statuts
que je fais observer dans ma troupe. Aucun d'eux ne sait ce que c'est
que de dévaliser un passant; nous n'en voulons point au paisible
voyageur qui porte sur lui son bagage et sa petite fortune; mais le
riche insolent, le noble altier et couvert d'or, les peuplades entières,
les petits despotes des petites cités, voilà les gens avec qui nous
aimons à partager. Que fait un général d'armée, par exemple, qui porte
le fer et la flamme chez des peuples paisibles, pour des intérêts que
ceux-ci ne peuvent ou ne veulent pas connaître? Il pille, il tue, il
incendie des villes entières: sa présence est comme le torrent
dévastateur qui roule du sommet du rocher pour déraciner les arbres et
entraîner dans son cours destructeur, les chaumières de la prairie.
Par-tout il lui faut de l'argent, et cela dans deux heures, ou dans
vingt-quatre heures au plus; par-tout le sang et le feu signalent son
passage.... Eh bien! l'état militaire, cet état spoliateur et meurtrier,
est pourtant noble, grand, sublime aux yeux du monde, vous ne craignez
pas de le professer, de le donner à vos enfans, et vous ceignez de
lauriers le front du vainqueur, sans penser aux meurtres et aux pillages
qui ont cimenté sa victoire!.... Le général d'armée, le souverain qui
opprime ses sujets, mon fils, font en grand ce que je fais en petit, et
d'une manière moins cruelle, moins vexatoire qu'eux. Je me crois,
non-seulement leur égal en puissance, mais encore plus généreux qu'eux
en procédés; et dès l'instant que mon opinion est ainsi formée, ma
conscience est en repos. Ils règnent sur des millions d'hommes; moi, je
n'en ai que douze cents sous mes ordres; mais ils me regardent tous
comme leur père, et je les aime comme mes enfans. À présent, tu me
proposes de les abandonner lâchement, pour vivre dans l'obscurité, dans
l'inaction, comme l'homme que la nature a formé sans moyens, sans
courage, sans caractère! Insensé! tu me connais bien peu, pour me croire
lâche et égoïste à ce point. Mais, me dis-tu, la justice peut
t'atteindre? qu'appelles-tu justice? dis donc la force, et je serai de
ton avis. Oui, je puis succomber sous le nombre, et je croirai alors
mourir pu champ d'honneur. C'est un général tué sur le champ de
bataille, c'est un roi détrôné et immolé par un usurpateur. Mais je
serai regardé, après ma mort, comme un brigand audacieux? L'homme qui ne
réussit point, a toujours tort; celui qu'on sacrifie eut toujours des
vices ou des faiblesses; ses ennemis, ses assassins ont intérêt à le
noircir aux yeux de la postérité; mais l'homme qui sait juger et
comparer, se dira toujours: Si l'infortuné avait triomphé, on l'aurait
traité de grand homme... Eh! que m'importe, d'ailleurs, le jugement de
mon siècle et de la postérité? Mon siècle et la postérité sont dans les
générations des hommes; ils vivent tous pour eux, je vis pour moi; je
jouis de ma propre estime, parce que je connais la force de mon ame, la
pureté de mes intentions, et je n'attends point mon bonheur de l'estime
d'un monde que je n'estime pas moi-même, quand je pense qu'il a plus de
vices encore que moi. Je me résume donc, mon cher Victor; je ne puis
céder à tes vœux. Mes trésors, ma vie même, j'aurais pu te les donner;
le sort de mes camarades, leur bonheur, leur amour, tout cela n'est pas
à moi, je ne puis en disposer. Ton baron est assez vain pour croire que
l'alliance de Roger ne peut l'honorer! Si le sort des armes me jetait
demain une couronne sur la tête, il ne balancerait plus. Que serais-je
alors à ses yeux? toujours Roger, n'est-ce pas? Non, je serais un grand
homme, un grand conquérant. Voilà ma réponse, mon fils, elle t'afflige;
mais si je méprise les préjugés de ton Fritzierne, j'ai pitié des tiens,
et j'espère les détruire en te faisant mieux connaître et moi, et mes
amis.
Qu'on juge de l'effet que produisit sur le jeune Victor cette harangue
pleine de hauteur et de sophismes. Dès ce moment, il perdit tout espoir,
et sentit que la raison elle-même, si elle habitait la terre, ne
pourrait changer le cœur dur, ambitieux et féroce de cet homme qui avait
blanchi dans le crime. Que peut dire Victor? Roger a réponse à tout: il
croit que son fils doit se trouver honoré de lui appartenir: il
s'imagine valoir les plus grands potentats, les plus fameux guerriers!
Impossible de lui prouver la bassesse de son état, le mépris qui le
poursuit, la honte de l'échafaud qui l'attend. Il prendra les coups du
sort comme un roi détrôné! Quel orgueil! quel aveuglement! Eh quoi! le
scélérat a donc aussi sa conscience, ses principes, sa philosophie et sa
propre estime? Non, cela ne se peut pas, ou la nature a formé cette
classe d'hommes d'une argile différente de la nôtre, ou ils sont faits
autrement que nous; et leur tête, leurs organes, leurs sens sont
autrement organisés que ceux des honnêtes gens.
Ô Victor! es-tu bien le fils de cet homme à qui tu ressembles si peu?
est-ce bien le même sang qui coule dans tes veines?..... Mystères de la
formation de l'homme, principes de vie, d'ame et de sentimens, que vous
êtes étendus, profonds, incommensurables, et que vous êtes étonnans dans
vos successions et dans vos déviations!.....
CHAPITRE IV.
FÊTE NOCTURNE, ABUS DE TOUT.
Victor, après la réponse de Roger, se lève, et ne peut que lui dire:
Adieu, Roger! j'espérais que ton cœur serait plus sensible au désespoir
d'un fils; adieu!....