savoir sur-le-champ le sort qui l'attendait, et ne pouvait rester plus
long-temps dans une incertitude qui le désespérait. Quant aux soins à
prendre pour les réparations du fort, il en avait chargé Valentin, qui
devait très-bien le remplacer. Victor voulait partir, rien ne devait
l'arrêter, et Clémence lui promettait qu'elle le suivrait par-tout, s'il
arrivait que Roger fût insensible à ses instances. Victor tâchait de
combattre cette résolution, qui blessait la tendresse filiale et la
reconnaissance qu'elle devait à son père, Clémence insistait, et ces
deux amans faisaient assaut de tendresse et de délicatesse, lorsque
Valentin se présenta les larmes aux yeux: Quoi! mon bon maître! vous
allez nous quitter?--Pour quelques jours, Valentin.--Pour long-temps,
monsieur, pour toujours peut-être!--Qui te l'a dit?--Oh! je le
crains!--On t'a donc appris les motifs de mon départ?--Oui, monsieur,
on m'a tout dit; je sais tout, et c'est toujours d'un autre que de vous;
en vérité c'est bien affreux!--Valentin?...--Oh! je vous en veux
beaucoup!--Mon ami?...--Je ne suis point votre ami, monsieur: on n'a
point de secret pour son ami, et je vois bien que je ne suis que votre
domestique.--Enfin, que sais-tu?--Le malheur de votre naissance; oh! mon
Dieu! comme c'est injuste ça! quoi! il faut que vous soyez la victime du
hasard! est-ce votre faute à vous? avez-vous pu vous choisir un père?
défunt le mien, qui était un brave homme pourtant, mais qui avait bien
des petits défauts, à ce que disait ma mère, eh bien! il était riche,
puis il avait tout mangé: sans son inconduite, voyez-vous, je serais à
présent.... qui sait ce que je serais?--Valentin, voulais-tu me dire
quelque chose?--Vous ne le devinez pas, monsieur, ce que je veux vous
dire? vous connaissez donc bien peu mon cœur? Quoi! vous me voyez là,
tout prêt à partir avec vous, à vous accompagner par-tout, et vous ne
devinez pas ça?--Valentin, il faut, cette fois-ci, il faut absolument
que tu restes.--Non, monsieur, non, je ne resterai pas ici. Vous croyez
que je vais vous laisser aller seul au milieu d'une troupe de brigands?
ils n'ont qu'à vous tuer; moi, je me reprocherais votre mort.--Ils ne me
tueront point, Valentin.--Mais s'ils veulent vous retenir de force?--Je
ne crains point cette violence de leur part.--Eh bien! moi je la crains,
et je vais vous suivre: à deux on peut se défendre au moins.
Le bon Valentin avait mis dans sa tête le projet de suivre son maître;
il fallut, pour l'en détourner, que Victor eût l'air de se fâcher
sérieusement, et que Clémence employât toute son éloquence, pour engager
le fidèle serviteur à ne point abandonner son père, qui avait besoin de
ses soins.
Valentin se résigna à rester, non sans verser quelques larmes de
sensibilité; puis, comme il sortait de l'appartement, il revint sur ses
pas: À propos, dit-il, j'oubliais, monsieur..... Où était donc ma tête?
Tenez, voilà un paquet cacheté que M. le baron m'a chargé de vous
remettre.--Quoi! répond Victor, ne veut-il point recevoir mes
adieux?--Non, monsieur, ce n'est pas qu'il vous en veuille; bien au
contraire, il pleure comme un enfant, et ça me fait une peine!.... Mais
comme il craint de s'attendrir trop, comme il redoute les effets d'une
séparation qui lui coûte, il m'a chargé de vous prier de ménager sa
sensibilité, en partant sans le voir.
Victor, frappé de ce coup imprévu, mit sa main sur ses yeux, et resta
quelques momens accablé; mais bientôt Clémence et Valentin parvinrent à
le calmer, à lui faire comprendre que le baron était âgé, sensible, et
que ce n'était que par tendresse qu'il refusait ses adieux.
Victor, pénétré, décacheta le paquet que Valentin venait de lui
remettre: il y trouva une très-forte somme d'argent, et, ce qui le
flatta le plus, la boîte d'or qui renfermait le portrait de sa mère.
Dedans cette boîte était une lettre ainsi conçue:
* * *
«_N'aggrave point ma douleur, mon cher Victor, en me faisant des adieux
trop touchans pour mon cœur. Pars, va mériter la main de ton amante, ou
t'en éloigner pour jamais. En quelque lieu que tu sois, j'aurai soin de
ta fortune, et tu retrouveras toujours en moi ou un père, ou un
bienfaiteur. Adieu._
_ALEXANDRE BOLOSQUI, baron de FRITZIERNE_».
* * *
Victor mouilla cette lettre de ses larmes, puis il y répondit en ces
termes:
* * *
«_Par-tout, homme sensible et généreux, par-tout je me rendrai digne de
votre tendresse qui m'honore; mais si je ne puis obtenir de Clémence,
s'il me faut renoncer à cette amie de mon cœur, vous n'entendrez jamais
parler de moi; le désespoir abrégera mes jours, et la mort viendra
mettre un terme et à mes malheurs, et à ma reconnaissance pour vous._
_VICTOR, l'enfant de la forêt»._
* * *
Valentin, qui se chargeait d'aller porter cette lettre au baron, voulait
revenir sur-le-champ, afin, disait-il, _de faire la conduite_ à son cher
maître; Victor exigea qu'il ne l'accompagnât point. Reste, lui dit-il,
reste auprès de mon bienfaiteur; et toi aussi, Clémence, console cet
homme dont ma fatale adoption trouble les vieux ans; il souffre, il
pleure, et c'est moi, moi qui suis cause de tous ses maux. Va, Clémence,
va le presser dans tes bras caressans; dis-lui bien que si je ne réussis
point, mon départ d'aujourd'hui sera le seul chagrin que je lui
causerai.
Clémence ne peut se séparer de son ami; elle pense qu'elle ne le reverra
plus; elle entrevoit un avenir sinistre; elle tombe sur le bras de
Victor, et forme les projets les plus extravagans pour le suivre sous
des habits d'homme... Il n'a pas assez de sa douleur, Victor; il faut
que son cœur, oppressé déjà, soit brisé par les gémissemens de celle
qu'il aime; il faut qu'il ait du courage pour tout le monde: on ne le
ménage point, ce pauvre Victor, on le tourmente de toutes les manières.
Clémence ne veut point s'arracher de ses bras; elle jure qu'elle y
restera, ou qu'elle le suivra par-tout. Victor ne sait plus comment se
débarrasser de l'excès de sa tendresse; il a épuisé toutes les
ressources de la raison et des conseils.... Quelqu'un vient à son
secours, et c'est madame Germain. Madame Germain vient aussi pour
embrasser le fils de son amie, ce jeune homme qu'elle a tenu, nouveau
né, sur son sein; mais madame Germain a du courage, de la fermeté; son
œil est sec, quoique son cœur batte violemment. Elle donne à Victor des
avis sages pour se conduire auprès de Roger, dont le caractère lui est
parfaitement connu; puis après l'avoir instruit parfaitement des moyens
qu'elle juge à propos que Victor prenne pour réussir, elle entraîne
Clémence en lui parlant de son père, d'un vieillard désolé, qui réclame
sa tendresse et ses soins consolateurs.... Clémence jette des cris, se
débarrasse des bras de son amie, et revient à Victor; mais elle ne
pleure plus; son œil est sec, son regard animé: elle arrache son voile
tissu d'or et de soie écarlate: Tiens, Victor, dit-elle en le présentant
à son amant, prends ce voile, qu'il te serve d'écharpe, mais sur ton
cœur, et non sur tes vêtemens; qu'il te conduise par-tout au champ
d'honneur, et qu'il te rappelle Clémence, et cette maison hospitalière
où ton enfance trouva un asyle tranquille et doux. Je ne sais, Victor,
je ne sais quel pressentiment me dit qu'un jour cette écharpe amoureuse
nous servira à nous.... reconnaître, à nous.... réunir! Jure par Dieu,
par l'honneur et par ta dame, qu'elle ne te quittera jamais, et que
jamais sur-tout elle n'ornera la tête d'une rivale.--Je te le jure,
s'écria Victor, transporté d'amour, de crainte, d'espoir et
d'admiration!....
Victor mit un genou en terre et découvrit sa poitrine, sur laquelle
Clémence fixa l'écharpe, don de l'amour et de la délicatesse. Cette
cérémonie, faite en présence de l'amie d'Adèle et du bon Valentin, eut
encore pour témoin l'auteur de la nature, qui reçut les vœux et les
prières des deux amans. Ô mon Dieu! s'écrièrent ensemble et Victor et
Clémence, ô mon Dieu! toi qui connais nos cœurs et la pureté de nos
sermens, daigne les consacrer, ces sermens inviolables, par ton auguste
protection; vois deux jeunes infortunés que le destin poursuit et
sépare, fais qu'ils se réunissent un jour pour célébrer ta justice, tes
bienfaits et les chastes plaisirs de l'hymen.
_Quand l'homme a prié il est plus tranquille_, a dit un grand homme. Nos
deux amans éprouvèrent la vérité de cette maxime. Ils se relevèrent plus
fermes et plus résignés. Clémence tendit la main à son ami, qui la
serra; puis madame Germain, Clémence et Valentin, laissèrent Victor seul
et libre de partir.
Victor, dès ce moment, sentit se ranimer son courage, et ne songea plus
qu'à son grand projet, celui de joindre Roger, et d'obtenir de lui ou
Clémence, ou la mort. Son léger bagage fut bientôt prêt; il le mit sous
son bras, et descendit à pas lents les degrés qui conduisaient à la
première cour, où il devait traverser le fossé du château. Le pont-levis
s'abaissa bientôt; Victor le traversa, puis se retournant, il le vit se
relever derrière lui, peut-être, hélas! pour la dernière fois!.... Son
cœur se serra, un funeste pressentiment vint agiter son esprit; il fit
quelques pas, puis s'arrêta, et se retourna encore pour revoir les murs
du château qui reçut sa jeunesse. En les fixant bien, il apperçut,
derrière une croisée, le vieux baron soutenu par madame Germain; à côté
d'eux était Clémence, les coudes appuyés sur l'appui de la croisée, et
la bouche collée sur les vitraux plombés et de diverses couleurs. Tous
trois suivoient des yeux leur ami, cheminant tristement dans la plaine,
et semblaient déterminés à ne quitter ce lieu qu'après qu'ils ne
l'auraient plus distingué. Victor, ému, leur fit, en signe d'adieux, des
gestes de bras, qu'ils remarquèrent, et auxquels ils répondirent de la
même manière. Adieu! adieu! adieu! se disaient réciproquement ces êtres
si intéressans, et leur langage muet dura jusqu'au moment où le baron,
n'y pouvant plus résister, se retira de la croisée en entraînant sa
fille, qui paraissait y être attachée.
Victor comprit que son protecteur voulait faire cesser cette scène
touchante; il se retourna, et prit sur lui de marcher, et de suivre sa
route sans s'arrêter une seconde fois.
Pauvre Victor! tu quittes des amis bien tendres il est vrai; mais tu vas
trouver un père.... un père! oui, Victor, un père qui peut devenir
tendre aussi et sensible. Ne l'a-t-il pas fait mettre sur son portrait,
cette légende consolante pour toi: _Je sais aussi connaître la nature._
Alors il regardait avec intérêt ta mère, qui te nourrissait de son lait;
il l'adorait, cette mère infortunée; il t'aimait aussi, et ta perte a
été pour lui le plus grand des malheurs. C'est dans l'espoir de te
retrouver, qu'au bout de dix-huit années, il vient encore de persécuter
madame Germain; s'il l'avait en son pouvoir, les premiers mots qu'il
lui adresserait seraient ceux-ci: _Madame, rendez-moi mon fils; vous
savez où est mon fils, madame, rendez-le-moi._... Il peut donc encore
être père; et quelque scélérat qu'on soit, il est rare qu'on ne se rende
pas au cri touchant de la nature. Que vas-tu lui demander d'ailleurs,
Victor? qu'il fasse son propre bonheur en faisant le tien. Tu veux qu'il
abandonne le sentier dangereux du crime, pour prendre un état plus doux,
plus estimable, plus sûr; une honnête aisance, quelque considération et
les embrassemens d'un fils, voilà ce que tu vas lui proposer; peut-il
refuser un sort qui fixe à-la-fois sa tranquillité et la tienne?....
Mais que dis-je? ai-je donc oublié que cet homme, _qui sait connaître la
nature_, a massacré la femme qu'il avait trompée, séduite et déshonorée?
Ai-je donc oublié que ce monstre fut l'effroi de son pays, comme il en
est l'horreur? Puis-je lui pardonner d'avoir donné la vie à un être
qu'il destinait peut-être à son infâme métier? Est-ce un bienfait que
cette existence douloureuse qu'il a donnée à Victor, quand il la souille
par la réflexion de ses crimes, quand la naissance de Victor le bannit,
pour ainsi dire, d'une maison où les êtres les plus vertueux lui avaient
tendu une main généreuse; quand cette naissance infamante le prive d'une
épouse chérie, d'un bienfaiteur respectable, et répand peut-être le
voile sinistre du malheur sur sa vie entière?... Non, Roger n'est point
un père! il ne peut être susceptible de tendresse ni de retour; il n'a
pas même de droits sur le cœur d'un fils; il doit le voir, non comme un
fils chéri, mais comme un homme jeté par hasard sur la terre; un
homme!.... envers qui il est comptable, et de l'existence qu'il lui a
donnée sans le vouloir, sans le savoir; et des malheurs qu'il a jetés
avec la vie sur cet homme infortuné.
Telles sont les réflexions que Victor fait en marchant, réflexions qui
redoublent son courage, son indignation pour Roger, et le déterminent à
aborder ce chef de voleurs, ainsi qu'on le verra dans le chapitre
suivant.
CHAPITRE II.
UN NOUVEL ACTEUR VIENT ENRICHIR LA SCÈNE.
Victor avait marché pendant plusieurs heures, et commençait à se
fatiguer beaucoup, lorsqu'il apperçut enfin l'entrée de la forêt, dans
laquelle il pénétra sans rencontrer qui que ce soit. Il avait été déjà
une fois au camp des brigands, et se rappelait très-bien l'endroit où
ils avaient leur premier poste. Il s'y rend, et ne trouve encore rien.
Ces malheureux auraient-ils fui cette contrée, se dit-il? Les pertes
qu'ils ont éprouvées à l'attaque du château, la crainte peut-être d'être
dénoncés à la justice et poursuivis, tout peut les avoir engagés à faire
une prompte retraite.
Victor craignait de ne pas les rencontrer, et il était accablé, plus
encore par les fortes émotions qu'il avait éprouvées, que par la
fatigue. Il allait s'asseoir au pied d'un arbre, lorsqu'au détour d'une
espèce d'allée, il apperçut une colline sur le sommet de laquelle était
bâti un hermitage. Le saint homme qui avait ainsi consacré sa vie
entière à la solitude, était au pied de la colline, occupé à puiser de
l'eau, avec une coquille, dans un ruisseau limpide qui serpentait
mollement sur des cailloux. Victor apperçut l'hermitage comme un port
consolant qui allait le mettre à l'abri de la chaleur du jour: il ne se
proposait point de demander à l'hermite des nouvelles des voleurs, dans
la crainte de lui paraître suspect; mais il espérait que le saint homme
voudrait bien partager avec lui et son toit et son eau. L'hermite, en
l'appercevant, parut inquiet, et l'examina quelque temps avec attention.
Mon père, lui dit doucement Victor, j'ai bien chaud, et je suis d'une
lassitude....--Mon fils, répondit l'hermite, donnez-moi le bras, et
suivez-moi dans cette cabane que vous voyez là-haut. Vous n'y trouverez
pas le faste ni les ornemens qui décorent les palais des grands; mais au
moins vous y recevrez l'hospitalité, et je vous donnerai de quoi calmer
la soif qui vous dévore.
Victor prend le bras de l'hermite qui chemine tristement, et paraît
consumé d'une sombre inquiétude. Au même instant un homme à cheval passe
sur la grande route, qu'on apperçoit à un quart de lieue. Ce cavalier
s'arrête, examine la cabane, l'hermite, Victor, et disparaît en
s'enfuyant au grand galop.
L'hermite, qui a remarqué l'indiscrète attention du cavalier, murmure
tout bas: Il nous a vus! c'est fait de moi!....--Qu'avez-vous, mon père,
lui demande Victor?--Peu de chose, mon cher fils; venez avec moi, je
vous expliquerai cela là-haut.
Tous deux arrivent à l'hermitage, où Victor se hâte d'étancher sa soif
avec de l'eau pure que son hôte lui donne. Un peu remis de sa fatigue,
Victor remarquant le trouble de l'hermite, ne put s'empêcher de lui en
demander la raison. Cette forêt, lui répondit le solitaire, est depuis
long-temps infestée par des voleurs, que pousse au meurtre et au vol
l'infâme Roger, leur chef (_Victor pâlit_). Je croyais y vivre
tranquille; jusqu'à présent, ne possédant rien que le peu d'aumônes que
je vais recueillir dans les villages voisins, je n'avais point fixé
l'attention de ces misérables; mais depuis quelques jours un
événement.... bien douloureux pour moi, et que je ne puis vous confier,
m'a mis en butte à leurs persécutions. Je ne sais s'ils me cherchent
pour m'arracher la vie, ou dans une autre intention; mais je sens que je
ne suis plus en sûreté ici, et je me détermine à prier le ciel de
permettre que je lui rende le serment que je lui avais fait de passer ma
triste vie en ce lieu sauvage. Tout m'y rappelle mes malheurs, et je ne
puis les supporter!... Qui que vous soyez, jeune inconnu, qui me
paraissez être un homme de bien, retirez-moi d'ici, prenez-moi avec
vous, à votre service? Vous voyagez, vous alliez peut-être rejoindre un
père, une épouse, vous êtes un homme d'honneur! oh! ne rejetez point ma
prière; sauvez-moi des mains de ces scélérats à qui je ne suis que trop
connu! Par pitié, emmenez-moi avec vous? Je suis jeune encore; mais
hélas! combien j'ai éprouvé de malheurs!
L'hermite, en disant ces mots, ôte son capuchon qu'accompagnait une
barbe longue et postiche. Victor, étonné, voit en lui un jeune homme de
vingt-cinq ans au plus, et d'une figure très-intéressante. Il est aux
pieds de Victor, et le prie de l'emmener avec lui, loin des brigands
dont, dit-il, _il n'est que trop connu_!.... Quelle position pour
Victor! Comme elle est embarrassante! C'est justement vers ces brigands
qu'il tourne ses pas! Osera-t-il le dire à ce jeune infortuné, que sa
présence va tout-à-coup pénétrer d'horreur et d'effroi! Lui dira-t-il:
_Vous les fuyez, et moi, je les cherche; je les cherche, parce que ce
Roger que vous détestez à juste titre, ce malheureux est mon père!_....
Non, Victor n'aura point le courage de se dévoiler ainsi; il n'aura pas
la force d'affliger le jeune solitaire; mais, d'un autre côté, il ne
peut céder à ses vœux, il ne peut l'emmener avec lui, s'en faire un
compagnon, renoncer au projet qu'il a formé de voir Roger, pour arracher
de ses mains un inconnu qui peut être son complice ou devenir sa
victime. Toutes ces réflexions arrêtent l'effusion de l'ame de mon
héros, prête à s'épancher dans le sein de l'inconnu: il est néanmoins
troublé, et ne peut que lui dire ce peu de mots: Jeune homme, n'implorez
pas plus long-temps l'assistance d'un homme plus infortuné que vous; je
ne puis vous arracher de ces lieux, il faut que je sois seul, seul avec
ma honte et mes regrets: vous l'avez bien pensé, je suis un homme
d'honneur, digne de votre amitié, digne de votre confiance; mais le
destin, qui me poursuit, ne doit pas vous associer aux coups dont il ne
cesse de m'accabler. Laissez-moi continuer ma route, et cherchez
ailleurs un homme plus heureux que moi, qui puisse céder à vos vœux.
J'ai respecté vos secrets, c'est assez vous dire que les miens ne
peuvent sortir de mon sein.
Le jeune solitaire regarde Victor avec étonnement; il n'ose le presser
davantage; mais il se retourne, et pleure amèrement. Victor remarque sa
douleur, et fait des efforts pour la calmer; pendant qu'ils sont occupés
à ces doux épanchemens, un gros de gens à cheval vient tout-à-coup les
circonvenir. On leur crie: Rendez-vous, ou vous êtes morts!--Qui
êtes-vous, leur dit Victor?--Indépendans.--C'est vous que je cherche,
leur répond fièrement l'amant de Clémence.--Toi, reprennent les
brigands! et quel intérêt?--Qu'on me conduise à Roger?--Que lui
veux-tu?--Vous le saurez; mais, pour le moment, qu'il vous suffise
d'apprendre qu'il a pour moi la plus grande amitié, et qu'il vous saura
gré de m'avoir offert à ses regards.
Les indépendans (nous leur donnerons pendant quelque temps ce nom qu'ils
ont adopté), étonnés de l'air calme et fier de Victor, se contentent de
le désarmer et de le placer au milieu d'eux. Pour le jeune solitaire
qu'on garrotte d'un autre côté, il regarde avec douleur Victor, à qui il
vient de donner l'hospitalité, et ne peut que lui dire: Vous, l'ami de
Roger! oh, vous m'avez trompé!
Victor lui crie de loin: Ne craignez rien, vous serez libre, et vous me
connaîtrez.
Cette petite brigade quitte la colline sur laquelle le jeune solitaire
jette un dernier regard, et tous cheminent lentement à travers les
bosquets touffus jusqu'à l'entrée d'une caverne sombre. Là, les guides
de Victor descendent de cheval, et l'un d'eux se détache pour aller
rendre compte au capitaine de la prise qu'ils viennent de faire, et du
vœu que forme un jeune homme de se présenter devant lui. C'est dans
cette caverne sombre que Victor se voit séparer de son jeune solitaire,
pour qui il ressentait déjà le plus vif intérêt. En vain Victor supplie
ses guides de lui laisser son ami, ils sont sourds à ses cris: nous le
connaissons, lui disent ces cruels, c'est le petit Fritz; il a été élevé
parmi nous, il est bien juste qu'il quitte sa maudite soutane de moine
pour revenir à son premier métier.
Victor frémit à son tour, et sent l'indignation succéder à l'amitié
qu'il portait déjà à l'inconnu; mais celui-ci le supplie, en versant des
larmes, de ne pas le juger sans l'avoir entendu. On les sépare enfin, et
Victor est resté seul avec ses gardes, qui semblent avoir pour lui, et
sans le connaître, une sorte de considération; tant il est vrai que le
courage et la fierté en imposent toujours aux hommes les plus
téméraires.
Au bout d'une heure d'attente, un des capitaines de Roger se présente;
c'est Dragowik, un des chefs qui avaient attaqué le château de
Fritzierne. Dragowik reconnaît Victor, et roule ses yeux pleins de rage
et d'espoir de la vengeance: C'est toi, dit-il à l'amant de Clémence,
c'est toi, jeune insensé; quel heureux hasard t'a fait tomber dans nos
mains? tu viens donc t'offrir toi-même en holocauste aux mânes plaintifs
de nos camarades que tu as fait égorger ou brûler? je ne sais qui
retient ma colère, à ton aspect! Je devrais....
Dragowik, furieux, soulève son énorme massue; il est prêt à en écraser
Victor, mais ceux qui le gardent arrêtent le bras du géant: Victor lui
dit, avec l'accent du mépris: Lâche! il est bien digne de toi
d'insulter ton ennemi désarmé! si je disais un mot, tu rentrerais dans
la poussière, et Roger lui-même prendrait soin de ma vengeance; mais tu
es trop vil à mes yeux pour que je m'abaisse à t'expliquer le motif qui
me fait chercher ton capitaine. Qu'on me conduise à l'instant devant
lui, et tu vas pâlir en sachant qui je suis.
Dragowik, qui ne se connaît plus, se retire, en disant aux guides de
Victor que Roger est prêt à entendre notre héros.
On l'y conduit enfin: après avoir traversé mille détours souterrains,
Victor se trouve au pied d'une montagne dans une espèce de plaine où
toutes les forces de Roger sont rassemblées. Les mines hideuses et
rébarbatives des scélérats qui accourent en foule sur son passage, le
font frémir malgré lui: plusieurs d'entr'eux le reconnaissent pour
l'avoir vu à l'attaque du château, et l'accablent d'injures: Victor les
méprise, et sent se ranimer sa fermeté par l'indignation qu'il éprouve.
Il ne sait comment il abordera Roger; mais il est disposé à le traiter
avec toute la supériorité que la vertu doit avoir sur le vice. On le lui
montre enfin, ce Roger qu'il redoute et desire. Il est assis sur un
canon, entouré de brigands comme lui, qui ont l'air de lui faire une
cour assidue: Victor pâlit; et Roger, qui le reconnaît, puisque Roger a
pensé expirer sous ses coups, fait un geste de surprise en s'écriant:
C'est toi, jeune homme!....
VICTOR.
Je veux te parler en particulier.
ROGER.
À moi?
VICTOR.
À toi, à toi seul.
ROGER.
Qu'as-tu de si secret à me dire?
VICTOR.
Tu vas l'apprendre.
ROGER.
Je n'ai rien de secret pour mes amis, pour mes camarades d'armes; ou
renonce à me parler, ou parle librement devant eux.
VICTOR.
Je ne le puis.... Il s'agit d'un secret qui te concerne.
ROGER.
Qui me.... concerne? eh! quel intérêt prends-tu?.... (_Il s'adresse à
ses officiers._) Mes amis, éloignez-vous un peu. Je ne sais, ce jeune
homme, à qui d'ailleurs je dois la vie, excite en moi un intérêt que je
ne puis définir.
(_Tous les brigands s'éloignent, ainsi que ceux qui gardaient Victor._)
ROGER _continue_.
Nous sommes seuls, personne ne peut t'entendre: voyons, qu'as-tu à me
dire?
VICTOR, _fièrement_.
Me connais-tu, Roger?
ROGER.
Je te connais.... comme un ennemi que j'ai combattu.
VICTOR.
Sais-tu qui je suis?
ROGER.
Non.
VICTOR.
Eh bien! monstre, je suis ton fils!....
ROGER.
Mon....?
VICTOR.
Tu m'as donné le malheur d'exister: oui, homme cruel et sans honneur; tu
es mon père, et tu juges assez de la rougeur qui couvre mon front, en te
donnant ce titre qui fait ma honte et mon supplice.
ROGER.
Quoi! tu serais...
VICTOR.
Le fils d'Adèle, d'une femme vertueuse, que tu as séduite et
assassinée.
ROGER.
Adèle!.... grand Dieu!....
VICTOR.
Reconnais-tu ce portrait qui fut mis autrefois dans mon berceau?
ROGER, _ému_.
Ciel! c'est elle, la voilà? voilà ce portrait qu'elle me donna jadis
comme un gage de sa tendresse.
VICTOR, _avec ironie_.
Dont tu l'as récompensée d'une manière digne de toi!
ROGER, _très-ému_.
Jeune homme, épargne-moi? Tant de coups à-la-fois!.... Tu me parles d'un
ton!....
VICTOR.
Que tes forfaits ont mérité.
ROGER.
Un fils ose traiter ainsi....
VICTOR.
Tes crimes ont brisé tous les liens de la nature: ils n'ont laissé entre
nous que l'infamie dont tu me couvres, et le désespoir qui va terminer
mes jours!
ROGER.
Téméraire! oublies-tu que tu es en ma puissance?
VICTOR.
Un forfait de plus ne peut te coûter. Rejoins donc le malheureux Victor
à l'infortunée Adèle! Frappe.
ROGER, _avec l'accent de la tendresse_.
Mon fils!.... mon cher fils, ah! plutôt, viens dans mes bras; viens sur
ce sein paternel! Eh! crois-tu que je sois insensible au cri de la
nature?
VICTOR.
Quoi! une vie si criminelle n'a pu l'étouffer, ce cri si puissant sur
les ames pures?
ROGER.
Tu ne me connais pas, mon fils; tu m'as jugé d'après les rapports
mensongers d'un monde, d'un monde plus corrompu sans doute que ces
braves gens qui s'offrent à tes regards.
VICTOR, _souriant avec mépris_.
Qu'oses-tu dire, insensé?
ROGER.
Je te ferai juger d'eux et de moi: oui, je te dévoilerai mon ame toute
entière: tu me connaîtras, et tu verras que je n'étais pas né pour le
crime, que j'ai fait tous mes efforts, au moins, pour l'ériger en
courage et en grandeur d'ame.
VICTOR.
Dieu! quel discours!