troisième fois que vous vîntes à la forêt, et qui vous fit entrer chez
Adèle, où, sans lumière, vous remîtes l'enfant sur le sein maternel.
Vous savez toutes les particularités de votre adoption, je ne vous les
répéterai point; il me suffit d'avoir éclairci ce qui pouvait se
rencontrer d'obscur dans votre récit. Heureusement que vous ne revîntes
point le lendemain avec l'enfant; car il n'aurait plus retrouvé sa mère.
Le barbare Roger, troublé par quelques inquiétudes que lui donnent les
troupes de l'empereur qui l'investissent, entre chez Adèle; il lui
demande à embrasser son fils. Tu ne le reverras plus, lui répond avec
fierté mon amie. Je l'ai soustrait à tes infâmes projets; il ne sera
point un monstre tel que toi.--Malheureuse! où est-il?--Je l'ignore.--Eh
quoi! je ne reverrai plus mon fils!--Jamais! et si quelque homme
généreux n'avait pas voulu s'en charger, mon fils eût péri; pour lui
épargner l'exemple et les crimes de son père, ce fer lui eût percé le
sein.
»Adèle montre à Roger un poignard qu'elle tenait caché. Roger, furieux,
s'écrie: À ton fils, barbare! tu aurais pu l'immoler; tiens, meurs
toi-même, mère dénaturée, meurs!....
»Le monstre saisit le poignet d'Adèle, encore armé du fer meurtrier, le
tourne vers le sein de cette femme éperdue, et se sert de la main même
de l'infortunée pour la poignarder. Je jette un cri terrible, et déjà
l'assassin est sorti pour aller commettre de nouveaux forfaits.... Je
cherche tous les secours que je peux trouver, et je les prodigue à mon
amie, qui, baignée dans son sang, n'a pas encore perdu l'usage de la
parole. Je meurs, me dit-elle, plus malheureuse que ma mère, mais aussi
plus coupable! C'est moi, moi qui ai dirigé le coup affreux qui me tue
aujourd'hui; je me suis perdue, et j'ai perdu avec moi la plus tendre
amie. J'ai fait mon malheur ensemble et le tien, ô Sophie! Jure-moi,
jure-moi, sur ce fer encore sanglant, de ne révéler à personne mes
fatales erreurs; jure-moi que sur-tout mon père, le vertueux, le
généreux Rosange, les ignorera toujours! J'ai déshonoré son nom, qu'il
m'a donné avec la bonté la plus touchante. Que mes fautes, que mes
malheurs, tout s'ensevelisse avec moi dans la tombe! Ne fais point
rougir le front d'un père de l'association honteuse que sa fille a
formée avec le plus vil des scélérats! Sophie! oh! prononce le serment
que j'exige; il adoucit mes remords, il me plonge seule et toute entière
dans la tombe!....
»Je le prononce en pleurant, ce serment sacré, et elle continue: Si
jamais tu retrouves mon fils, sers-lui de mère, ô mon amie! mais ne lui
raconte jamais mes malheurs! Qu'il ignore sa naissance: s'il est
vertueux, elle ferait son supplice; mais si quelque hasard la lui fait
découvrir, s'il doit à sa mère le malheur de sa vie entière, dis-lui
qu'il ne la maudisse point, cette mère malheureuse! Si le sang d'un
monstre coule dans ses veines, dis-lui que celui de sa mère peut en
épurer la source, et qu'elle a expié, par sa mort, le crime de lui avoir
donné la vie.
L'infortunée Adèle, satisfaite de la promesse que je venais de lui faire
de ne révéler ses malheurs à personne, pas même à son père, vit
s'avancer la mort sans effroi; elle en, adoucit les momens par quelques
devoirs pieux; mais enfin elle expira vers le soir dans mes bras, et
dans le moment même où j'entendis se livrer un combat sanglant dans les
premiers souterrains de la forêt: c'est à ce combat que vous eûtes le
bonheur de vous sauver, M. le baron. Roger, d'abord enveloppé par les
troupes impériales, fut secouru à temps par les siens, et parvint à se
réfugier dans l'intérieur des souterrains. À peine sorti du danger qu'il
vient de courir, il demande des nouvelles d'Adèle: on ne lui répond
point; il entre chez elle, et ne trouve plus qu'un cadavre; le
désespoir et le remords égarent ses sens; il s'accuse, il maudit Je
jour; il croit ranimer son amante du feu de ses lèvres brûlantes: elle
est glacée!.... Il s'écrie: Qu'on cherche madame Germain! qu'on me la
trouve! qu'elle me rende au moins mon fils! elle seule sait où il est,
mon fils! qu'elle me le rende, et que sa vue me dédommage de la perte
d'une femme que j'ai adorée, et dont la haine m'a porté au dernier degré
de férocité!....
»Heureusement pour moi, j'avais fui ce lieu de douleur; et, guidée par
mon fidèle confident, qui connaissait les routes de la forêt, j'étais
déjà libre et en sûreté dans une chaumière isolée, et cachée à tous les
regards. J'y passai une nuit cruelle, et mon guide, qui revint le
lendemain, me dit que je n'avais plus d'autre parti à prendre que de
quitter le pays. Roger était furieux de ma fuite; il voulait que je lui
rendisse son fils, et jurait que par-tout, en tout temps, il me
poursuivrait et me découvrirait. Voilà le motif des persécutions que
j'ai éprouvées, et que j'éprouve encore de sa part. _Je suis essentielle
à son bonheur_, dit-il toutes les fois qu'il croit me saisir; c'est
qu'il espère que je lui donnerai des nouvelles de son enfant, le seul
bien qu'il ambitionne après avoir perdu sa mère.
»Tel est, mes amis, le récit exact des aventures de mon amie, de la mère
de Victor: j'ai dû vous les raconter, j'ai dû empêcher un parricide;
j'ai fait mon devoir; c'est à vous, M. le baron, à prendre un parti
digne d'une ame grande et généreuse comme la vôtre; nous attendons tout
de votre cœur, et de votre tendresse pour votre fils adoptif, pour le
fils de la malheureuse Adèle».
Fin d'UNE SEULE FAUTE, Nouvelle.
CHAPITRE XII,
TRÈS-COURT, MAIS QUI PROMET.
Madame Germain, que nous n'appellerons plus madame Wolf, jugea à propos
de terminer là son récit; elle pouvait avoir encore quelques aventures à
raconter; mais ces aventures lui étaient particulières; elles n'avaient
plus le même intérêt pour ses auditeurs, puisqu'il n'était plus question
que de ses voyages, jusqu'au moment où elle revint en Hongrie. Ce fut
alors qu'elle se chargea de l'orphelin Hyacinthe, fils d'un bon fermier
qui lui avait donné l'hospitalité, et qu'il lui arriva, dans un chemin
de traverse, l'aventure qui lui valut un asyle dans le château de
Fritzierne. Elle n'avait changé de nom que pour se soustraire aux
recherches de Roger, qui avait juré de l'atteindre en quelque lieu
qu'elle se retirât; et par un effet funeste de la bizarrerie du sort,
tout ce qu'elle avait fait pour s'éloigner de son tyran, l'avait
justement ramenée au point d'où elle était partie; elle se retrouvait
près de Roger, occupée de Roger, du souvenir de son épouse, des intérêts
de son fils; enfin, tout ce qui lui était arrivé depuis seize ans ne lui
paraissait plus qu'un songe qui trouble vos sens pendant une nuit
agitée, et vous rend, au réveil, aux coups du sort qui vous accablait la
veille.
Madame Germain cessa donc de parler, et Victor attendri, se saisit
encore une fois d'une de ses mains, qu'il couvrit de larmes et des
baisers de la reconnaissance. Il appela cette femme généreuse sa seconde
mère, et Clémence elle-même la remercia de lui avoir conservé son ami,
et d'avoir soustrait ses premiers ans, au crime et au malheur qui
assiégeaient son berceau. Madame Germain les embrassa tous deux, et les
remercia de leur amitié, avec cette douce modestie que donne toujours
l'assurance où l'on est que l'on n'a fait que son devoir.
Pour le baron, il garda quelque temps le silence, et le rompit enfin,
pour faire quelques réflexions morales sur les événemens singuliers qui
avaient fait le tourment de madame du Sézil, et celui de sa fille Adèle.
Il appuya sur-tout, devant Clémence, sur les malheurs auxquels
s'exposent les jeunes personnes qui, manquant de confiance envers leurs
parens ou leurs amis, se livrent aveuglément au charme trompeur des
passions, et ne calculent jamais les suites des fausses démarches
auxquelles elles se laissent entraîner. L'amour, ajouta-t-il l'amour
porte un bandeau sur ses yeux; c'est à la raison à le guider par la main
c'est à la sagesse à régler ses pas et ses actions. Jeunes gens, jeunes
gens! vous méprisez les sages conseils d'un père ou d'une mère tendre;
mais vous aurez des enfans à votre tour, et vous serez obligés de leur
dire ce que nous vous avons en vain répété mille fois; vos enfans ne
vous écouteront peut-être pas plus que vous ne nous avez écoutés; car
c'est le sort des ingrats de faire à leur tour des ingrats, et le ciel
nous punit souvent dans nos enfans des chagrins que nous avons causés à
notre vieux père....
Quand le baron eut prononcé ces mots, il se tourna vers Victor, qui
devint tremblant comme un homme qui attend son arrêt. Le baron
s'apperçut de son trouble, et se hâta de le faire cesser en lui prenant
la main, et en lui disant avec le ton de la plus tendre affection: Mon
cher Victor, mon cher fils, ne crains rien; ose lever les yeux sur un
bienfaiteur, et non sur un juge rigide. Tes malheurs ne viennent point
de toi, ta naissance n'est point ton crime; mais il est vrai qu'elle
peut nuire à ton bonheur. Il est un moyen d'en réparer les torts:
écoute-moi, je vais te dire le projet que j'ai formé, et dont je t'ai
donné quelque idée avant que madame Germain commençât son intéressant
récit. Écoute-moi bien; tu vas juger de toute ma tendresse pour toi, et
du desir que j'éprouve de te voir l'époux de ma fille.--L'époux de
Clémence, interrompit Victor! quoi! je pourrais espérer
encore?....--Oui, tu le peux, mon ami, reprend le baron; mais prête-moi
toute ton attention.
Il se fait un grand silence, et le baron continue: J'ai vu Roger, je
l'ai vu assez pour me former, sur son caractère, une façon de penser que
le récit de madame Germain vient encore de confirmer. Roger a de rares
qualités au milieu des vices affreux qui le poussent vers le crime;
Roger est ferme, entreprenant, courageux, actif, et même capable de
quelques procédés généreux. Cet homme s'est fait une habitude de son
état, mais il n'est pas possible qu'au fond de son cœur il ne souffre,
il ne gémisse des extrémités auxquelles lui et ses gens se livrent
journellement; il doit être las du brigandage, et peut-être la
tranquillité, l'aisance et la pratique des devoirs sociaux, ne lui
seraient-elles pas étrangères après vingt ans d'une vie troublée, agitée
par la crainte, par les remords, et que l'échafaud a réclamée cent fois.
Je ne sais si je m'égare, mais il me semble tout simple de croire que
Roger, fatigué du crime, peut y renoncer, pour le calme de sa conscience
et la sûreté de sa vieillesse; et encore, ce que ne pourraient point
faire la raison ni le remords, il est possible que la nature l'obtienne
de lui. Madame Germain nous a dit qu'il brûlait de retrouver son fils,
et qu'il était disposé à l'accabler de toute la tendresse d'un père; il
est possible qu'en calculant les tourmens que son horrible état cause à
ce fils chéri, il y renonce, à cet état vil et flétrissant; il est
possible qu'il renonce au crime pour assurer le bonheur de la vertu....
Va le trouver, Victor, rends-lui son fils pour un moment; dis-lui qu'il
ne tient qu'à lui de se réunir pour sa vie au fils d'Adèle; dis-lui que
tu adores ma fille, mais que tu n'obtiendras mon aveu pour l'unir à toi,
que du moment où il aura quitté son infâme métier: j'oublierai ce qu'il
fut en faveur de ce qu'il consentira à devenir; mais comme je sens qu'il
me serait impossible de me lier avec un homme comme lui, ni de l'avoir
sous mes yeux, je lui donnerai une terre que je possède à vingt lieues
d'ici; il ira l'habiter sous un autre nom; et s'il tâche, par quelques
vertus domestiques, de faire oublier Roger, je me ferai à mon tour
illusion sur lui, sur ta naissance; et mon gendre, ainsi que son père,
n'entendront jamais sortir de ma bouche le plus léger reproche. Qu'en
penses-tu, Victor? puis-je faire davantage? En vérité, il me semble que
c'est pousser un peu loin le mépris des préjugés, et même du point
d'honneur qui doit présider à tous les établissemens des familles
vertueuses. À mon âge, d'après ma conduite et mes principes, on tient un
peu au respect humain, à tous les usages qui forment la bonne société,
et qui lient entre eux tous les habitans d'une vaste contrée. Je te
l'avais dit; que ton père fût indigent et sans naissance, peu
m'importait; mais j'exigeais qu'il fût vertueux, et il ne l'est pas.
Celui-là déroge vraiment qui s'allie au vice, et je ne puis.... je ne
pouvais du moins donner ma fille au fils du plus grand coupable. Je fais
encore un effort sur moi-même, et je le fais pour toi, pour toi que
j'aime, et que je ne puis abandonner au désespoir de renoncer à une
passion que j'ai nourrie moi-même dans ton sein.... Que ton père rentre
dans la société dont il fut le fléau; qu'il change de nom et de mœurs;
je ne le verrai point, mais je pourrai me dire: Roger n'est plus, et le
père de Victor ne fait pas rougir mon front, ni celui de mes enfans. Va
donc le trouver, Victor; aborde-le avec cette fermeté, ce noble orgueil,
que doit conserver la vertu en présence du vice; attaque avec
sensibilité son cœur paternel, si tu le trouves ouvert à tous les
sentimens de la nature; ou bien, s'il est mort pour ces tendres
sentimens, parle-lui comme un homme qui a le droit de reprocher à un
autre homme de lui avoir fait un présent funeste en lui donnant la vie,
puisqu'il a répandu sur cette existence malheureuse l'amertume, la honte
et l'opprobre.
Le baron de Fritzierne se tait, et Victor se livre avec délices à
l'espoir consolant qui vient tout-à-coup charmer ses souffrances. Ah!
monsieur, s'écrie-t-il! que de bontés, que de tendresse! Quoi! vous
voulez bien encore?.... Oui, monsieur, oui, je la soumettrai, cette ame
fière et rebelle! Clémence, nous serons heureux!.... Je le verrai, il
rougira, il me suivra; oh! oui, je réponds qu'il renoncera à tout pour
moi, pour lui-même! Oui, Roger, ton fils te serrera dans ses bras, si tu
réponds à ses vœux; ou, si tu lui résistes, il jure ici, par Clémence,
qu'il deviendra ton plus cruel ennemi: tous les liens de la nature, il
saura les rompre, si tu ne sais les resserrer! ces titres de père et de
fils, si respectables quand ils sont liés par les mœurs, l'éducation et
la reconnaissance, ne sont plus que de vains prestiges quand ils sont
séparés par l'infamie! Tu me verras, Roger, et tu connaîtras la
différence du sang qui coule dans nos veines; la voix du mien brûle de
se faire entendre de toi, et j'en avouerai la source si je la trouve
disposée à s'épurer.
Le baron, enchanté de cette exclamation de Victor, lui serre la main en
le regardant avec tendresse. J'aime, mon fils, lui dit-il, j'aime cet
élan généreux. Avec cette noble fierté, tu dois être sûr de ton succès;
mais, je te l'avoue, je le veux tout entier, ce succès qui doit faire
notre bonheur à tous. Point de capitulation avec les criminels; il faut
qu'il te cède sur-le-champ, ou que tu renonces pour jamais à la main de
Clémence. Le monstre pourrait temporiser, te garder près de lui, et....
ciel! quelle horreur! s'il allait nourrir l'espoir de te plonger dans
ses excès, de former en toi un complice ou un successeur!.... Tu
détournes tes yeux indignés, ton ame se soulève à un pareil soupçon;
pardon, cher Victor! tu me connais, tu sais quelle estime j'ai pour tes
principes, pour ta probité: elle est sûre, ta probité! elle saura
résistera tous les genres de séduction.... Tu donneras quelques jours à
un père, ou tu fuiras sur-le-champ un brigand; mais, je te le répète, et
cette résolution de mon esprit est irrévocable, si tu ne réussis point,
si Roger dédaigne mes offres et ton bonheur, tu ne reverras jamais ma
fille. C'est à moi que tu viendras confier tes regrets, et c'est moi qui
songerai alors à te faire une existence douce, mais loin de moi, loin de
nous, et pour la vie!
Victor entend à peine ces derniers mots du baron, qui les prononce avec
une fermeté froide, tranquille, et qui annonce un parti bien pris;
Victor n'est occupé que des moyens qu'il prendra pour attaquer le cœur
de Roger: il en trouve mille, dont le moindre est immanquable. Il est
sûr de réussir, Victor; et Clémence, qui est intéressée autant que lui à
cette importante négociation, partage son espoir, en voyant son air
d'assurance. Pour madame Germain, elle se tait: elle ne peut deviner
l'impression que fera sur Roger la vue de son fils, et craint de
hasarder son jugement.
Ainsi, il est décidé que, demain, Victor ira trouver son père! quelle
destinée l'attend dans le camp des brigands! quelles aventures le
destin lui prépare-t-il dans ce repaire du crime et de la scélératesse!
S'il n'obtient rien d'un vieillard inflexible, il est perdu, et ne
retournera pas au château de Fritzierne pour en être banni; mais s'il
parvient à changer le caractère de Roger, il devient heureux, et son
roman finit.... Voyons, attendons les événemens qui vont se multiplier
dans le volume suivant, et laissons tous nos héros prendre un moment de
repos, après une nuit et une journée si agitées. Moi-même, que leurs
malheurs ont singulièrement attendri, en les retraçant sous les yeux de
mes lecteurs, je sens le sommeil peser sur ma paupière: ma veille a été
longue; trois heures sonnent, la nuit s'enfuit devant l'aurore qui
déchire ses voiles sombres; le jour naissant éclaire le sommet des
maisons qui entourent mon simple manoir; la clarté vacillante de ma
lumière pâlit devant les rayons lumineux qui annoncent le retour du
soleil. C'est l'heure où l'homme de lettres quitte son manuscrit pour se
livrer au repos; mais les tableaux qu'il vient de tracer vont se peindre
à son imagination pendant son sommeil; et s'il a chanté la vertu, il est
doux pour lui qu'un songe favorable le reporte encore au milieu de ses
héros!
FIN DU TOME SECOND.
* * * * *
VICTOR,
OU
L'ENFANT DE LA FORÊT;
PAR
M. DUCRAY-DUMINIL,
Auteur de LOLOTTE ET FANFAN, d'ALEXIS, des PETITS MONTAGNARDS, &c.
Qui le consolera, l'infortuné?.... Sa vertu!
TOME TROISIÈME.
À PARIS,
Chez LE PRIEUR, Libraire, rue de Savoie, nº. 12.
AN V.--1797.
CHAPITRE PREMIER.
PRÉSENT D'AMOUR QUI DOIT JOUER UN RÔLE.
Ô vous! célèbres romanciers allemands et anglais! toi, chantre éloquent
des passions de _Werther_; toi, _Goëthe_; toi, _Schiller_; vous tous,
conteurs estimés qu'on recherche pour la nouveauté des idées, le
merveilleux des situations, le dessin des caractères et la force de
l'intérêt, venez, venez faire résonner ma faible lyre, venez me prêter
vos pinceaux pour achever les tableaux qu'il me reste à retracer à mes
lecteurs; c'est ici que j'ai besoin de votre plume brûlante, et de votre
narration rapide; c'est ici que votre inspiration m'est nécessaire pour
continuer les aventures singulières de mon Victor: il va entrer dans une
nouvelle carrière; et sa vertu, ferme et constante au milieu des efforts
qu'on va faire pour la corrompre, a besoin d'un peintre plus habile et
plus exercé que moi.... Mais que dis-je? vous, auteurs distingués que
j'invoque, vous avez fait des romans, vous avez créé, inventé; il était
facile à votre imagination riche et féconde d'amonceler des événemens,
et de mettre par-tout l'illusion à la place de la réalité, le
vraisemblable à côté du vrai.... Moi, j'écris une histoire véritable; je
suis obligé de me renfermer dans les bornes qui me sont prescrites; je
ne puis rien changer, rien altérer à mon ouvrage, si je veux être cru de
mon lecteur: quelque simples que soient mes récits, ils mériteront sa
confiance, son indulgence; et j'aurai du moins le mérite d'avoir su
tirer de l'oubli les vertus, la constance, la fermeté et la résignation
d'un jeune homme que les coups les plus imprévus d'une fortune injuste
et cruelle vont attaquer successivement.
Victor passa une nuit agitée par la crainte et l'espérance: il sentit
que, de la démarche qu'il allait faire, dépendait le sort de sa vie
entière; il s'agissait d'obtenir Clémence ou de la fuir pour jamais. La
fuir! il en avait eu déjà l'intention; il avait même essayé de
s'éloigner d'elle: il en aurait eu la force alors; c'était lui seul,
c'était sa seule délicatesse qui s'opposait à son bonheur. Il avait
d'ailleurs l'espoir de revenir, de la revoir un jour; mais à présent,
c'est une fatalité invincible qui le poursuit: il est malheureux, non
par lui, mais par le hasard de sa naissance: s'il fuit Clémence, il la
fuit la honte et la rougeur sur le front.... Il est le fils d'un vil
criminel.... il lui semble qu'il porte sur ses traits le sceau de
l'infamie et de la réprobation.. Cependant il est possible qu'il
triomphe de Roger, il est vraisemblable même qu'il le rendra, sinon à la
vertu, du moins à l'expiation du crime, à l'obscurité du remords. Alors,
il revient, il épouse Clémence, et tous ses malheurs sont terminés.
C'est à cette dernière idée que Victor doit s'arrêter; elle est plus
naturelle, elle rit mieux à son imagination: oui, Victor sera heureux,
il le sera!....
Telles sont les réflexions qui agitent son esprit jusqu'au moment où
Clémence demande à lui parler.... Clémence n'a pu reposer de la nuit:
elle a essayé de fermer les yeux; mais un songe affreux est venu glacer
ses sens.... Elle a vu Victor enchaîné comme un vil criminel. Roger le
serrait dans ses bras; tous deux frappaient les voûtes sombres d'un
cachot de leurs lugubres gémissemens: des torches funèbres venaient
tout-à-coup éclairer ce lieu sinistre: elle entendait crier: _Lequel
des deux faut-il immoler?_ Des bourreaux s'emparaient de Roger, de son
fils, et ce Victor, qu'elle chérissait, disparaissait dans les airs,
entraîné par un monstre ailé qui semblait vouloir le dévorer....
Clémence, éperdue, s'était réveillée en poussant des cris affreux, et
elle venait chez son bien-aimé pour chercher des consolations. Je
n'essaierai point de peindre une scène de tendresse bien naturelle entre
ces deux amans: Clémence fondait en larmes; il lui semblait qu'elle
voyait Victor pour la dernière fois, et l'arrêt du baron de Fritzierne
lui paraissait injuste et barbare. Clémence n'espérait pas que Victor
gagnât le farouche Roger. Elle n'avait pas assez d'expérience, ni de
connaissance du cœur humain, pour se rendre raison de sa crainte; mais
les femmes ont une finesse de tact, une rectitude de jugement qui les
trompent rarement sur les résultats d'une affaire qu'elles ne
connaissent souvent que par apperçu, et sur laquelle des hommes éclairés
s'égarent, même après l'avoir étudiée à fond. Clémence croyait ne plus
revoir Victor, et lui prodiguait les adieux les plus tendres.... Déjà
Victor s'était chargé de quelques effets qui lui étaient nécessaires;
Clémence y joignit son portrait et plusieurs pièces de linge qu'elle
avait tissues ou brodées de sa main. Elle voulait engager son ami à
différer son départ de quelques jours: il faut te reposer un peu, lui
disait-elle, des fatigues du combat d'hier; d'ailleurs, les suites de ce
combat funeste exigent ta présence ici: il y a beaucoup de dégât du côté
de la tour du Nord; il faut réparer les fossés, remettre toutes les
armes dans l'arsenal: veux-tu laisser tous ces embarras à mon vieux
père, à ton bienfaiteur, et crois-tu que ton absence nous laissera le
courage de penser à autre chose qu'à toi?....