»Je vous laisse, mes amis, calculer le nombre de réflexions cruelles qui

vinrent m'assiéger. Je vous demande, s'il est une position plus triste,

s'il est état plus déchirant!....

»À peine apperçois-je un rayon détourné du soleil qui vient d'éclairer

tant d'horreurs!.... Je me livre à mes regrets, je gémis, je crie, je

pleure, j'appelle.... Rien.... Un silence effrayant.... Je passe ainsi

deux jours, livrée au plus violent désespoir, sans voir personne, sans

autre nourriture qu'un pain grossier et une cruche d'eau, qu'on a

déposés en même temps que moi dans cette obscure prison!....

»Enfin, on ouvre mon cachot.... Est-ce la mort qu'on m'apporte, dis-je

d'un ton ferme? Non, me répond une voix affectueuse, c'est votre

liberté, c'est le bonheur!

»Quelle voix! je la reconnais; oui, c'est celle de Roger. Quoi!

m'écriai-je, vous ici, monsieur!--Oui, me répond Roger (car c'était

lui); j'ai eu le bonheur de découvrir la prison où ces scélérats vous

avaient plongée.... Ils ne sont plus, vous êtes libre, et je viens vous

rendre à votre amie.--Adèle....--Est chez moi.--Chez vous!--Avec ma

mère.--Votre....--Adèle est maintenant mon.... épouse.--Ciel! elle

est?....--Sortez; une voiture nous attend; je vous conterai tout cela:

mais allons la rejoindre; elle meurt d'impatience de vous embrasser.

ȃtourdie plus que jamais de tant de coups qui viennent me frapper

ensemble, entraînée d'ailleurs par le vif desir de revoir mon amie, mon

imprudente Adèle, je monte, avec Roger qui me soutient, une vingtaine de

degrés, et je me trouve, ô surprise! dans la même forêt d'Anet, à la

porte d'un petit pavillon inhabité, et dont mon cachot ne formait qu'une

espèce de cave ou de fondation. C'était-là, me dit Roger, que ces

voleurs vous avaient renfermée; je les ai découverts, et je les ai fait

mettre tous entre les mains de la justice; cette forêt en est purgée.

»Je ne pouvais lui répondre; je ne savais plus, s'il était vertueux ou

criminel; je ne savais plus où j'étais moi-même.

»Nous montâmes ensemble dans sa calèche; il commençait à faire nuit:

nous voyageâmes pendant plus d'une heure, et nous nous arrêtâmes, dans

l'obscurité, à la porte d'une auberge isolée dans la campagne, mais hors

de la forêt; et très-peu éloignée d'un village qu'on appercevait au

loin.

»Il me raconta en route, que, passant par hasard dans la forêt d'Anet,

au moment où les voleurs nous attaquèrent, il eut le bonheur au moins de

sauver la vie à la jeune Adèle, ne pouvant m'arracher en même temps des

mains des autres brigands qui se sauvèrent à son approche, et

m'entraînèrent, évanouie, dans leur repaire. Je l'interrompis là, pour

lui reprocher le meurtre de Michel.... Que me dites-vous là,

s'écria-t-il! De quelle horreur m'accusez-vous? Ah ciel! moi!.... Ce

pauvre garçon! je l'ai tant pleuré!.... C'est mon domestique qui, le

voyant courir vers moi, le prit pour un des voleurs qui vous

attaquaient, et lui cassa la tête, sans que j'eusse le temps de prévenir

ce funeste accident! Enfin, continua-t-il, je mis la jeune Adèle,

évanouie comme vous, sur mon cheval, et je la transportai dans cette

maison, où je venais retrouver ma mère, ma respectable mère, qui

courait, hélas! après un fils dont l'absence allait causer sa mort!....

Adèle, reconnaissante du service que je lui ai rendu, cédant d'ailleurs

à la force de mon amour, aux sollicitations de ma mère, m'a donné la

main.... Elle vous dira peut-être que j'ai employé quelques violences

pour l'obtenir, cette main si chère; mais ne l'en croyez point: et

d'ailleurs, un amour impétueux est un tyran qui subjugue, qui entraîne,

et peu de femmes savent inspirer une pareille passion.

»Je me taisais, suffoquée par la colère et l'indignation; je ne pouvais

concevoir Adèle, ni Roger, ni moi-même!.... Nous entrâmes enfin dans

cette auberge, où, dans un appartement écarté, le spectacle le plus

déchirant vint frapper mes yeux».

CHAPITRE XI.

EXPLICATION DES NUITS DE LA FORÊT.

«Que vois-je, sur un lit de douleur! mon Adèle presque expirante. Un

ecclésiastique est à ses côtés; une vieille femme, sans doute la mère de

Roger, lui soutient la tête et paraît sangloter. Ô mon amie,

m'écriai-je, en me précipitant sur la main d'Adèle!

»Elle me reconnaît: J'allais mourir, me dit-elle, si je ne vous eusse

vue. Vous voilà! vous m'êtes rendue!.... Oh! que vous avez dû souffrir,

si, vous avez ressenti ce que j'ai éprouvé depuis notre

séparation.--Chère et infortunée Rosange!....--Ma bonne Sophie!--Mon

amie!--Prie-les de se retirer: leur présence m'importune.

»Roger verse quelques larmes, et emmène l'ecclésiastique dans une autre

pièce: mais la vieille veut absolument rester; elle prétend que sa bru,

que sa chère fille ne doit point avoir de secret pour elle. Cette

vieille me paraît tellement ridicule, que je ne puis retenir un sourire

de mépris dont elle s'apperçoit, et qui va la fâcher si son fils ne

l'appelle. Elle sort, en murmurant entre ses dents, et nous laisse

seules.

»T'a-t-il appris, Sophie, me dit Adèle?....--Quoi! dois-je croire, ô mon

amie, que vous ayez pu consentir à épouser....--Il l'a fallu.

Approche-toi, et juge de mon affreuse situation. Roger m'aime; oh! il

m'aime de bonne-foi; et moi, je l'adore! que dis-je, oui je l'adorais!

tu as ignoré jusqu'à présent ce fatal secret; pardonne, pardonne, ô mon

amie! si j'ai fait une faute, une seule faute, hélas! j'entrevois que

j'en serai bien punie. Il m'avait vanté souvent les sites du parc

d'Anet; je desirais le voir: Eh bien! me dit-il, j'attends ma mère, tel

jour; je dois même aller au-devant d'elle: choisissez ce jour-là pour

votre promenade; nous nous y rencontrerons peut-être, et j'aurai encore

le bonheur de vous voir!.... J'accepte le jour indiqué; je te presse,

Sophie, de lier cette partie; tu y consens; et voilà que des voleurs

nous attaquent dans la forêt. On te sépare de moi; un homme se présente,

c'est Roger; il fond sur les brigands qui me tenaient: Scélérats! leur

dit-il, lâchez votre proie, ou vous êtes morts!.... Je ne sais quelle

terreur s'empare de ces misérables; ils se sauvent tous, et me laissent,

sans mouvement, entre les bras de Roger qui s'empresse, ainsi que son

domestique, de me secourir!.... J'ouvre les yeux, et je me trouve devant

Roger qui me soutient, assis tous deux sur un cheval que son domestique

mène doucement par la bride. Je demande Sophie; on m'apprend que je

l'ai perdue, et l'on m'amène ici, livrée aux regrets les plus

douloureux. Une femme se présente; une femme âgée et respectable, c'est

la mère de Roger; elle veut me consoler, c'est en vain; je ne pense qu'à

mon amie, et je pleure!.... Sur le soir on m'apprend la mort de mon

pauvre Michel, tué par accident; pour le coup la fièvre s'empare de mon

sang qu'elle brûle; on me met au lit, et le transport le plus violent

vient agiter mon cerveau.... Hier matin, Roger entre dans cette chambre

où sa mère m'avait gardée pendant la nuit; il était suivi d'un

ecclésiastique. Roger s'approche de mon lit, tire un poignard.... Je

frémis!.... Ne craignez rien, me dit-il, c'est contre mon sein seulement

qu'est dirigée cette arme meurtrière, si vous vous refusez à mes vœux.

Écoutez-moi, Adèle; je suis noble, mais je suis sans fortune; jamais

votre père ne m'accordera votre main.... Donnez-la-moi, cette main

précieuse, il me la faut. C'est en présence de ma mère, c'est entre les

mains de ce ministre des autels que nous allons jurer de nous aimer

comme époux! Adèle, pensez-y bien; je me perce à vos yeux de ce fer

homicide, si vous ne consentez sur-le-champ à devenir mon épouse....

»Vous jugez de mon trouble, chère Sophie, continua mon amie! Eh quoi,

barbare Roger! tu choisis le moment où, privée de mon amie!.... Est-il

possible de persécuter plus cruellement une femme! Roger me presse

toujours de consentir à cette union: il tourne le poignard contre son

cœur; sa mère veut arrêter son bras: Laissez-moi, s'écrie-t-il, je

meurs, si je ne l'obtiens!.... La mère tombe évanouie sur un siége;

l'ecclésiastique me presse: Allons, mon enfant, me dit-il, c'est un

homme qui vous adore! Voulez-vous être cause de sa mort!.... J'étais

malade, ma Sophie: j'étais absorbée par la douleur, je croyais avoir

perdue pour toujours!.... Je n'attendais moi-même que le trépas; je

voyais un homme prêt à se tuer de désespoir, et je l'aimais!.... Eh

bien! lui dis-je, prends donc ta victime: mais tu n'en jouiras pas

long-temps; le tombeau te la dispute, et va t'en séparer bientôt.... À

peine eus-je achevé ces mots, que la mère recouvre sa raison; Roger se

précipite sur ma main qu'il couvre de baisers, et l'ecclésiastique se

met à faire je ne sais quelle cérémonie très-courte, après laquelle il

nous annonce que nous sommes mariés. Absorbée par tant de secousses

à-la-fois, je tombe dans un profond assoupissement, pendant lequel

j'ignore, hélas! jusqu'à quel point Roger a pu abuser de ses droits

d'époux.... Le soir, je me trouve dans ses bras que je n'ai pas la force

de repousser, et l'on me rend à la vie, à l'espoir, en m'apprenant qu'on

a découvert les traces des brigands qui vous ont enlevée. Je presse, je

supplie Roger; je lui annonce que je meurs s'il ne vous retrouve.... Il

me le promet, et ce matin, il se met en route pour vous retirer des

mains des malheureux qu'il a dû livrer à la justice. Je vous embrasse

enfin, ma Sophie, et vous me revoyez mariée, hélas, loin de vous, sans

le consentement de mon père, de mon père que je ne puis plus revoir,

jamais!.... Oh! les traîtres, ils ont abusé de ma jeunesse, de mon

inexpérience, de mon fol amour, de la faiblesse de ma santé, de tout, de

tout! Je suis leur victime, leur esclave! Ils peuvent m'emmener

par-tout, faire de moi tout ce qu'ils voudront: je ne leur demande

qu'une grace, c'est de ne jamais me séparer de ma Sophie!

»Ainsi parla mon amie, et je vis au trouble de sa narration, au désordre

de ses idées, que sa raison était un peu aliénée par tous les coups

qu'on venait de lui porter. Vous jugez de l'excès de ma douleur et de

mon indignation: je ne doutais pas un moment que la mère de Roger, et

peut-être le prêtre lui-même, ne fussent supposés pour abuser de la

crédulité d'une enfant. Je soupçonnai même le perfide Roger d'avoir

arrangé le complot des voleurs dont il était peut-être parfaitement

connu. Toutes ces idées se présentèrent en foule à mon imagination, et

me pénétrèrent d'une secrète horreur; mais le mal était fait; mon amie

était déjà assez accablée: pouvais-je ulcérer encore son cœur en lui

faisant part de mes conjectures? c'eût été l'achever! Je me contentai,

pour le moment, de la consoler, d'adoucir ses regrets, de veiller sur sa

santé, de contribuer, par ma présence, qui lui était si chère, à son

rétablissement, et je me promis d'attendre du temps et de mes remarques,

pour être sûre de la perfidie de Roger, ainsi que de ses complices, d'en

faire part alors à mon amie, et de prendre ensemble un parti.

»Lorsque je me trouvai seule avec Roger, je lui fis tous les reproches

que méritait sa conduite, sans toutefois lui faire connaître les

soupçons que je formais sur sa prétendue mère, et sur ses liaisons avec

les voleurs de la forêt. Il convint, avec moi, qu'il avait choisi une

circonstance peu favorable pour engager Adèle à lui donner sa main; mais

il se rejeta sur la violence de son amour. Maintenant, ajouta-t-il, elle

est ma femme; vous êtes son amie, je vous laisse libre de rester en

France, ou de l'accompagner; mais je vous avertis que je l'emmène en

Allemagne, ma patrie, et que nous partons après-demain.

»Roger se retire après ce peu de mots, et me laisse pétrifiée.... Il

l'emmène en Allemagne, et sans revoir son père! Son père! qu'ai-je dit

osera-t-elle se présenter à ses regards, l'oserai-je moi-même? n'est-ce

pas à moi qu'il a confié sa fille? ne m'a-t-il pas rendue responsable de

ses mœurs et de sa main dont elle a disposé?.... Jamais, jamais je ne

pourrai supporter le poids de sa colère.... Que dois-je donc faire?....

accompagner par-tout mon Adèle, écrire à son père, et sur-tout tâcher de

faire différer le départ de Roger. Ce parti pris, j'écris à monsieur de

Rosange; je lui avoue la faute de sa fille, mes torts, et je lui fais

part du voyage projeté par l'époux d'Adèle; cet époux perfide, je le lui

nomme, et je l'engage à employer tout son crédit pour faire rompre ce

mariage, sans doute illégal; je lui promets de lui donner souvent de nos

nouvelles, et de lui faciliter tous les moyens de reprendre les droits

qu'un père doit avoir sur sa fille.

»Quand cette lettre fut faite, je pris le parti d'attendre qu'il passât

un voiturier quelconque pour l'en charger, n'osant pas la confier aux

gens de Roger, gens d'assez mauvaise mine d'ailleurs, ni aux valets de

l'auberge, dans la crainte qu'elle soit interceptée. Je ne dis pas non

plus à mon amie que je venais d'écrire à son père, et, comme elle était

très-faible, j'espérai gagner quelques jours auprès de Roger pour

l'engager à différer son voyage. Vain espoir! Le même soir Roger rentra

pâle, égaré et entièrement défait. Sa prétendue mère lui demanda ce

qu'il avait, il ne lui répondit pas; mais il nous déclara à tous que

cette nuit même nous partions pour l'Allemagne. En vain lui

représentai-je qu'Adèle et moi nous avions des affaires à terminer en

France, qu'il fallait absolument que je retournasse à ma maison de

Dreux, où j'avais des effets précieux.... Retournez-y, me répondit-il

brusquement: je n'ai pas besoin de vous; mais pour Adèle, elle ne me

quittera pas: elle peut se passer d'ailleurs de vos effets et des siens;

j'ai là-bas des moyens de fortune suffisans pour elle, pour vous et pour

moi.

»Adèle lui fit à son tour mille objections qu'il n'écouta point; elle

pleura, parla de son père; il lui tourna le dos, et fut s'enfermer avec

huit à dix hommes d'une figure repoussante, et qui, comme lui, devaient

faire, mais séparément, le voyage d'Allemagne. Quand je fus seule avec

Adèle, je crus qu'il était temps de frapper les grands coups, afin de

l'engager à fuir avec moi, à nous échapper des mains de Roger par tous

les moyens possibles. Je lui fis donc part, et des renseignemens donnés

à Michel sur un fameux voleur, à l'hôtel du Paradis, renseignemens

qu'elle ignorait, et de toutes mes conjectures sur l'aventure de la

forêt, sur la mère, sur l'ecclésiastique qui ne paraissait plus dans la

maison, et que j'avais tout lieu de croire des gens supposés. Adèle

m'écouta avec la plus grande attention: elle frémit d'abord; mais

bientôt elle me calma, et chercha même à détruire tous mes soupçons. Que

tu es injuste, me dit-elle, Sophie! peux-tu penser de pareilles horreurs

d'un homme que je ne crois pas d'ailleurs très-délicat, mais que je

jure être incapable de tant de bassesses! Les voleurs de la forêt, c'est

lui qui les a chassés, qui m'a sauvée, arrachée de leurs mains, et tu

supposes!.... Ah! Sophie, Sophie, je ne reconnais là ni ton cœur ni ta

raison! Il est vrai que sa mère me paraît être une vieille folle, sans

usage comme sans éducation; il est vrai aussi que Roger est un homme

très-dissimulé, qu'on ne sait rien de ses affaires; que je n'ai jamais

rien compris à son arrivée dans cette auberge, où se trouvent, à point

nommé, sa mère et un ecclésiastique: il est encore vrai que tout est

mystérieux dans sa conduite, comme dans le genre de monde qu'il

fréquente; mais si cet homme est dissimulé, est-ce une raison pour le

croire un vil scélérat? il m'aime, Sophie, et l'amour n'entre point dans

le cœur des êtres dégradés par le crime.

»Ainsi me parlait Adèle. Adèle était prévenue, aveuglée par l'amour! Je

renonçai au projet de lui faire entendre raison, et même à celui de

l'engager à fuir son séducteur. Elle pleurait, elle parlait de son père

qu'elle ne reverrait jamais, des mânes de sa vertueuse mère qu'elle

outrageait dans son tombeau: elle sentait tout le poids de sa chaîne;

mais elle était déterminée à la porter. Malheureuse! elle me forçait à

la consoler, quand mon seul projet était de l'éclairer.

»Que vous dirai-je enfin? Nous partîmes à minuit, et nous quittâmes pour

jamais la France, où nous abandonnions un père, qui bientôt devait

accuser sa fille, m'accuser moi-même, et mourir de douleur.... Nous

n'étions que quatre dans la voiture: Roger, sa mère, mon Adèle et moi.

Mon Adèle, faible et souffrante encore, me faisait craindre à tout

moment qu'elle ne pût supporter les fatigues du voyage. Elle les

souffrit enfin, et je vous abrégerai tous les détails fastidieux d'une

route longue et souvent coupée par des repos, pour vous faire arriver

avec nous à Vienne en Autriche, où nous séjournâmes quelque temps.

Roger, qui avait pris un tel ascendant sur nous, que d'un seul regard il

nous subjuguait, nous avertit que nous partirions sous quelques jours

pour Prague, où il comptait se fixer. Tant que nous fûmes à Vienne, nous

ne le vîmes presque point; il sortait avant le jour, et ne rentrait que

le soir, souvent très-fatigué, et presque toujours accompagné de

quelques étrangers avec lesquels il s'enfermait pendant une partie de la

nuit. Cette conduite qui confirmait mes horribles soupçons, fit aussi

trembler son épouse; elle lui en fit des reproches: il lui répondit

qu'en temps et lieu elle saurait ses secrets. Nous partîmes enfin pour

Prague, où nous passâmes huit jours, pendant lesquels Roger se conduisit

comme à Vienne. Pour cette fois Adèle, qui dissimulait ses terreurs avec

moi, m'ouvrit tout-à-fait son cœur; elle m'avoua, en versant un torrent

de larmes, qu'elle craignait que ce que je lui avais dit en France ne

fût que trop vrai. Ce n'était pas le moment de lui faire des reproches

de son peu de confiance, je fis tous mes efforts pour la rassurer; mais

le moment approchait qui devait éclaircir tous nos doutes.

»Une nuit, nuit d'horreur et d'effroi, Roger nous éveilla brusquement.

Il faut partir, nous cria-t-il, et vous préparer à un nouveau genre de

vie.... Nous frémissons.... À peine habillées, il nous fait monter, sans

dire un seul mot, dans une espèce de chaise à porteurs. Une troupe

d'hommes à cheval, et armés jusqu'aux dents, nous entoure: Roger

lui-même se met à leur tête, et, après plusieurs heures de marche, nous

arrivons dans une forêt. Un souterrain devient notre asyle, et Roger

nous annonce qu'il est nommé chef d'une troupe d'indépendans. Adèle,

tremblante, a la naïveté de lui demander l'explication de ce mot; il la

lui donne en riant, et le rideau qui voilait ses crimes tombe

tout-à-fait devant nos yeux.

»Je ne vous peindrai point notre douleur, celle d'Adèle sur-tout, dont

la crédulité nous avait toutes deux entraînées dans cet abîme.... Il n'y

avait plus de moyen d'en sortir! Nous étions tout-à-fait en sa

puissance, nous étions perdues sans ressource!.... La prétendue mère de

Roger n'était plus qu'une vieille femme qui servait la troupe;

l'ecclésiastique lui-même était le chef d'une de ses brigades. Adèle

avait été trompée, je m'en étais apperçue; mais son peu de confiance en

moi, et ma tendresse pour elle nous avaient égarées toutes deux. Il

n'était plus possible de compter sur la protection de M. de Rosange, ma

lettre était encore dans mon portefeuille; et quand il l'aurait reçue,

aurait-il eu des droits, en pays étranger, sur un homme qui faisait

trembler tous ceux qui osaient l'approcher?

»Passons rapidement sur les tableaux horribles qui frappèrent nos yeux

pendant près de trois ans que nous passâmes à gémir au milieu d'une

troupe de brigands, qui changeaient à tout moment de repaire, et des

mains desquels il était impossible d'échapper.... Depuis quinze mois

Adèle était devenue mère, et les soins qu'elle donnait à son enfant

pouvaient seuls adoucir un peu l'amertume de notre position. Je dois

dire que Roger adorait toujours Adèle, et qu'il chérissait son fils:

c'est lui qui avait fait faire ce portrait, que je possède, au fond

d'une boîte d'or, où vous l'avez vu, appuyé contre un arbre, et

regardant Adèle qui nourrit son fils. Le monstre avait fait écrire au

bas: _Je sais aussi connaître la nature._ Adèle, désolée, avait ajouté à

cette boîte l'autre portrait où l'on voit, sur le berceau de son fils,

ces mots: _Un malheureux de plus!_ Adèle détestait ce scélérat, et ne

le voyait que pour lui reprocher sa séduction et ses crimes. Roger était

violent, et malgré sa passion pour mon amie, il la menaçait souvent de

lui arracher la vie, si elle persistait dans la haine qu'elle paraissait

lui avoir vouée: l'infortunée alors lui découvrait son cœur, en lui

disant: Frappe! je préfère la mort au crime de vivre avec toi.

»Voilà les scènes douloureuses qui se répétaient tous les jours sous mes

yeux.

»Adèle savait que Roger ne chérissait son fils que dans l'intention d'en

faire par la suite un brigand tel que lui. Cette pensée la faisait

frémir ainsi que moi. J'ai vu même, oui, j'ai vu des momens de désespoir

où cette mère égarée était sur le point de poignarder son fils, à la

seule pensée qu'il pourrait devenir un scélérat comme son père!....

Osons, lui dis-je un jour, osons dérober cette innocente créature au

crime qui l'entoure et qui l'attend: auras-tu le courage, ô mon amie!

de te priver de cet enfant, pour qu'il soit vertueux?

»Adèle m'embrasse, et me répond qu'elle sacrifiera tout, son amour, ses

droits de mère, pour le bonheur de son fils; et dès cet instant, je

cherche les moyens de le soustraire à son père. Adèle, épuisée par la

douleur, n'avait plus qu'une existence fragile: à tout moment je

craignais de la voir expirer dans mes bras. Son fils, très-faible pour

son âge, avait eu besoin jusqu'à ce moment du lait maternel; mais il

pouvait maintenant s'en passer; et s'il perdait sa mère, je prévoyais

que je ne pourrais jamais l'arracher des mains de son père, qui

l'éleverait dans ses affreux principes. Adèle ne pouvait point se sauver

de la forêt, à peine pouvait-elle se soutenir sur un siége, et

d'ailleurs elle était trop surveillée par Roger, trop connue des

brigands: moi, je ne pouvais l'abandonner. Je me déterminai donc à

livrer l'enfant au premier étranger; mais comment en trouver un assez

sûr?.... Le hasard me servit. Sur la fin d'une nuit d'orage, j'apperçus

un homme endormi dans un des obscurs souterrains qui communiquaient à

ceux que nous occupions dans la forêt de Kingratz, où nous étions alors.

Cet homme endormi, c'était vous, monsieur le baron; au milieu d'un rêve

qui agitait vos sens, vous parliez d'enfant, d'adoption; j'examinai vos

traits, ils portaient tous les signes de la probité: la plus douce

confiance vient rafraîchir mes sens. Oui, me dis-je, voilà l'étranger

généreux que je cherche.... J'écris sur des tablettes, et me retire; un

instant après je viens chercher votre réponse, et la porte à mon Adèle.

Cette tendre mère frémit d'abord de l'idée d'être séparée de son enfant

mais bientôt les fortes raisons qui lui commandent cette privation

l'emportent sur la tendresse maternelle: elle me laisse la maîtresse de

conduire cette intrigue secrète et délicate.

»Il y avait, parmi les brigands, un jeune homme, jadis doué de quelques

talens, et qui m'inspirait plus de confiance que les autres; c'était lui

qui avait fait le portrait d'Adèle, celui qui couvre la boîte à double

fond que vous connaissez; je le mis dans mes intérêts, et je n'eus pas

lieu de m'en repentir. Ce fut lui qui veilla sur vous pour vous garantir

des attaques de ses camarades; ce fut lui qui vous porta l'enfant dans

le souterrain; pauvre petit innocent! je l'avais richement habillé.

J'avais mis au fond de sa barcelonnette le portrait que sa malheureuse

mère avait fait faire, à Dreux, pour le marquis de Rosange; mais pour

son nom et sa naissance, je ne pouvais les confier à l'étranger qui s'en

chargeait, il l'eût repoussé loin de lui!....

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 16 / 38 段