Des talens de notre jeunesse

Qu'un père aime l'accord touchant!

Que l'art des vers, que l'art du chant

Sont précieux pour sa tendresse!

Pour le payer d'un doux retour,

Aux yeux d'un père offrir l'image

De l'enfant qui lui doit le jour,

C'est lui présenter son ouvrage.

Si la nature, en traits de flâme,

Dans nos yeux mit le sentiment,

Dans l'image de son enfant

Un père découvre son ame.

Si l'on distingue, en chaque trait,

De quelques vertus l'assemblage,

C'est encore, avec le portrait,

Lui rendre deux fois son ouvrage.

»Ces couplets, dont Adèle avait fait aussi la musique, n'attendaient

plus que l'arrivée de M. de Rosange, ainsi que le portrait, sur le

cercle duquel ma jeune amie avait fait mettre A D L, _Dreux, rue

Parisis, 32_. espèce de légende qui signifiait _Adèle, à Dreux, rue

Parisis, nº. 32_....».

Ici, M. de Fritzierne interrompit madame Germain: Quoi! madame, ce

portrait? c'est celui que je possède, c'est celui que j'ai trouvé dans

la barcelonnette de l'enfant de la forêt?....--Oui, monsieur le baron,

reprit madame Germain: c'est celui-là même. Il avait été fait pour un

père, vous allez voir comme il passa dans d'autres mains coupables,

criminelles.... Mais n'anticipons pas sur l'événement affreux et

déchirant qu'il me reste à vous rapporter: je touche à l'histoire de la

séduction la plus singulière! daignez me prêter toute votre attention.

«La ville de Dreux est bâtie dans un fond, entre deux collines: sur

celle à droite est la collégiale, et une antique démolition qu'on

appelle le château. On y voit encore plusieurs hautes tours, dans

lesquelles Sully fit la première expérience de l'invention de la mine.

L'autre colline à gauche, en venant de Houdan, offre un pays plat,

cultivé et couvert au loin de villages et de hameaux. Au pied de cette

colline serpente et murmure, au milieu des saules, la petite rivière de

_Blaise_, qui fait tourner plusieurs moulins. C'est sur le sommet de

cette colline, que les gens du pays appellent le _Blerat_, que nous

avions l'habitude de nous promener tous les soirs, mon Adèle et moi.

Elle aimait la solitude et les entretiens philosophiques: ses goûts

étaient les miens, et tous deux nous jouissions du plaisir de nous

communiquer nos pensées et nos moindres réflexions sur les lectures que

nous avions faites dans la journée.

»Un soir que la conversation nous avait fait passer l'heure ordinaire

de la retraite, nous remarquâmes dans ce lieu, ordinairement désert à

cette heure, un jeune homme qui tourna plusieurs fois autour de nous, et

nous examina avec une attention particulière. La lune était dans son

plein, et donnait presque à cette soirée la clarté d'un beau jour; en

sorte que l'on pouvait distinguer, non-seulement les objets, mais même

les traits de la physionomie: l'affectation que mettait ce jeune homme à

passer et repasser auprès de nous, nous effraya d'abord: l'inconnu

cependant avait l'extérieur le plus décent, et l'on distinguait plutôt

de l'égarement dans sa démarche que l'envie de nuire. J'engageai

néanmoins tout bas ma jeune amie à doubler le pas. Elle était moins

effrayée que moi: le jeune inconnu lui inspirait de l'intérêt; elle le

supposait accablé d'un violent chagrin, et elle ne se trompait pas; car,

pendant que marchions précipitamment, nous l'apperçûmes qui,

s'éloignant de nous, descendait de la colline, et portait ses pas

rapides vers les bords de la rivière. Plus tranquilles, mais curieuses,

nous nous arrêtâmes en haut; émues par un pressentiment que l'inconnu

pouvait être accablé par un désespoir concentré, la crainte fit bientôt

place en nous à la terreur. L'inconnu s'arrête contre un saule; puis, il

s'écrie avec l'accent du désespoir, et assez haut pour que nous

puissions l'entendre: Oui, voilà le terme de tous mes maux! la mort, la

mort! cette onde salutaire me l'offre, osons la puiser dans son sein! tu

m'as abandonné, ô ma mère! ombre de mon amie, reçois le sacrifice d'une

vie qui ne peut plus couler pour toi!....

»Il dit, et va se précipiter dans la rivière: Arrêtez, s'écrie

involontairement Adèle!....

»Ce cri aigu déconcerte l'étranger, il se retourne: Qui que vous soyez,

nous dit-il, anges du ciel, car ce n'est pas la voix d'une mortelle que

je viens d'entendre, ô laissez-moi, laissez-moi mourir! Vous ne

connaissez pas la douleur d'un fils qui a outragé sa mère, d'un amant

qui a perdu l'amante qu'il chérissait!....

»L'étranger s'apperçoit que nous volons vers lui, pour l'empêcher

d'exécuter son fatal dessein: Non, s'écrie-t-il, vous ne m'arracherez

point à une mort que j'envie!....

»Il tire un pistolet, s'ajuste.... Le coup part, et nous voyons

l'infortuné tomber sans mouvement....

»Qu'auriez-vous fait à notre place, mes amis? auriez-vous abandonné là

ce malheureux?.... Peut-être nous blâmez-vous aussi intérieurement de

nous être laissé entraîner si vîte par la pitié; mais est-il possible de

résister à un premier mouvement de compassion pour un infortuné qui ne

peut-être à craindre, puisqu'il n'en veut qu'à ses propres jours! Et

d'ailleurs, les accens de sa voix sont si touchans! ses exclamations

annoncent tant de sentiment, une si belle ame! il a parlé de son amie

qu'il a perdue, de sa mère qu'il a outragée; il connaît donc l'amour et

la tendresse filiale? Avec ces deux affections si pures, si délicates,

peut-on inspirer quelque terreur? Non, on est à plaindre, on est

intéressant, et l'on est fait pour attendrir tout le monde, sur-tout des

femmes.

»Ah le malheureux! il est mort, m'écriai-je, en entraînant Adèle vers le

chemin pour l'éloigner de cet affreux spectacle. Non, ma chère Sophie

(c'était le nom qu'Adèle me donnait), non, mon amie, me répond-elle, il

n'est que blessé: tiens, tiens, vois comme il se débat, le moindre

secours pourrait le rendre à la vie. Oh! viens, viens, allons le

soutenir un peu!....

»Je suis machinalement ma jeune amie: nous descendons à la hâte le

côteau, et nous approchons du blessé, qui, levant sur nous des yeux

pleine de larmes, nous dit, du ton le plus reconnaissant: Créatures

célestes et sensibles, venez-vous me rendre à mes tourmens? Je voulais

les ensevelir avec moi dans la tombe; mais mon bras mal-adroit a mal

servi mon désespoir; je n'ai fait que m'effleurer légèrement la tête: je

vous vois, vous m'empêchez d'achever un crime; peut-être, hélas! je vous

devrai la vie, je vous devrai le malheur!

»Ces paroles m'attendrirent, et touchèrent encore plus profondément ma

jeune amie, qui s'empressa de consoler l'étranger, de le rendre à la

vie, à la raison. Le sang du jeune homme coulait abondamment; Adèle

déchira son mouchoir, et s'empressa de panser sa blessure, qui était

absolument à côté de la tempe gauche. Il nous remercia affectueusement,

est nous pria de lui donner le bras jusqu'à son auberge; nous ne crûmes

point devoir lui refuser ce léger service; il se leva, et nous le

soutînmes toutes deux pendant le peu de chemin que nous avions à faire

jusqu'à l'hôtel du Paradis où il demeurait, en face de la rue Parisis.

Il ne put que sangloter et se plaindre en route, sans pouvoir nous

donner aucuns détails sur les malheurs qui l'avaient porté à vouloir

mourir: Adèle et moi nous étions très-curieuses de les connaître; il

nous en promit le récit pour un autre moment. Arrivé chez lui, il nous

pria de ne point ébruiter cette aventure, nous remercia encore des

secours que nous lui avions accordés, et nous demanda notre adresse, en

nous priant de permettre qu'il vînt nous rendre ses devoirs après son

rétablissement.

»Peut-être aurais-je été assez prudente pour ne point lui indiquer ma

maison; mais Adèle fut plus vive que moi, et lui dit, sans balancer, que

nous demeurions rue Parisis, nº. 32. L'inconnu, satisfait, rentra, et

nous revînmes chez nous, attristées de cette aventure, qui fut le sujet

de notre conversation pendant le souper. Je crus m'appercevoir, et je

dois le dire, dès le même soir, de la trace profonde que l'étranger

avait laissée dans le cœur de ma sensible Adèle: elle en parlait avec

feu et à tout moment. Il a tout au plus trente ans, cet homme-là, me

disait-elle, n'est-ce pas, ma bonne amie, qu'il n'a que trente ans? Que

ses yeux sont expressifs! que le son de sa voix est touchant! comme il

est bien fait! quel bonheur qu'un coup de feu n'ait point détruit un

ensemble aussi séduisant!

»Telles étaient les expressions de mon amie, et je vous avoue que je les

entendis avec peine, sans leur supposer néanmoins toute la passion

qu'elles avaient. Toute la nuit Adèle ne dormit point; l'image de

l'inconnu vint troubler, ou plutôt charmer son insomnie. Le lendemain

matin je m'apperçus de quelque altération dans ses traits; je lui en

témoignai mon inquiétude; elle me dit que le triste tableau de la

veille avait été présent à sa mémoire, et je me contentai de cette

réponse. Je m'apperçus qu'elle parlait bas à Michel, et j'ai su depuis

qu'elle l'avait envoyé à l'hôtel du Paradis pour savoir des nouvelles de

l'étranger. Funeste inconséquence qui enfla l'amour-propre de ce

dernier, et lui fit prendre tous les droits dont il abusa si étrangement

par la suite. Quelques jours se passèrent sans qu'Adèle me parlât de

l'inconnu; mais elle devint rêveuse, triste, ennuyée, et je fus assez

aveugle pour ne pas me douter du motif de ce changement. Enfin le

quatrième jour on annonça notre inconnu, et la joie brilla sur les

traits de mon amie. L'étranger était parfaitement rétabli; il exalta

beaucoup nos bontés pour lui, et nous fit, sur ses prétendus malheurs,

un récit qui me parut un conte, tant était pressé et invraisemblable. Il

était allemand; il se nommait Roger, baron de Walfein. Fixé en France

avec sa mère (son père était mort à l'armée), il avait vu une beauté

charmante qu'il avait adorée. Sa mère, à lui, ne voulant point consentir

à l'unir à l'objet de son amour, il avait quitté sa mère: son amante

l'avait suivi; mais devenue enceinte, l'infortunée venait de mourir en

mettant au monde un enfant mort aussi. La douleur avait égaré les sens

de Roger, qui n'osait plus revoir une mère, dont son absence faisait le

tourment; et c'était dans l'intention de venger la nature et l'amour

affligés, qu'il avait voulu se donner la mort au moment où nous avions

été assez généreuses pour l'engager, et l'aider même à vivre, à

souffrir.

»Je vous passe, mes amis, les voyages, les détails sans nombre dont

Roger assaisonna sa longue narration; il vous suffira de savoir qu'elle

me fit quelque peine. Au milieu de ses exclamations sentimentales je

distinguai une immoralité choquante dans sa conduite, et j'étais fâchée

que mon Adèle entendît des aventures faites pour blesser la délicatesse

et la vertu. Que vous dirai-je? dès cette entrevue je jugeai l'homme,

sans pourtant le croire aussi pervers qu'il l'était, et il me déplut

souverainement. Hélas! pourquoi ma sensible amie ne fut-elle pas aussi

clairvoyante que moi? elle se fut épargné bien des maux, à elle et à sa

famille infortunée. Mais poursuivons».

CHAPITRE X.

ÉVÉNEMENS RAPIDES.

«Adèle, jeune et sans expérience, crut voir dans le baron de Walfein, un

homme doué de toutes les vertus, et sur-tout un cœur fait pour aimer;

elle, s'apperçut bien dès ce moment, ainsi qu'elle me l'avoua depuis,

qu'elle éprouvait, pour ce jeune homme, un sentiment plus vif que celui

d'un simple intérêt; mais elle ne s'en effraya point; et voyant que je

ne partageais point son estime ni son admiration pour Roger, elle se

détermina à dissimuler avec moi; conduite répréhensible sans doute,

qu'elle n'aurait point tenue avec sa mère, ainsi qu'elle en est

convenue, mais dont elle pouvait user envers moi qui lui étais

étrangère, et qu'elle ne connaissait que depuis quelques mois. L'amour

ne raisonne point; il détruit souvent les plus rares qualités, et la

dissimulation, la feinte et le mensonge sont les premiers vices qu'il

jette dans le cœur de l'innocence qu'il a subjuguée.

»Par l'effet d'une fatalité insurmontable, je tombai malade sur ces

entrefaites, non dangereusement, mais assez pour m'aliter pendant une

quinzaine de jours. Adèle profita de ce temps pour voir Roger; elle

prétextait avec moi des promenades champêtres dont sa santé avait

besoin, et sortait, mais accompagnée de Michel; car j'exigeais

absolument qu'elle ne se promenât point seule. Elle fut donc obligée de

mettre Michel dans ses intérêts: et ce bon garçon, entièrement dévoué à

sa jeune maîtresse, qu'il avait vu naître; intéressé d'ailleurs par les

marques d'affection, plus que par les présens qu'il recevait du perfide

Roger, garda quelque temps le secret à mon imprudente amie, et se prêta

ainsi à une intrigue dont il fut, hélas! la première victime. Les

détails que je vais vous transmettre, je les ignorais alors; mais je

dois vous les donner, pour vous rendre plus claire la marche des

événemens.

»Ce fut donc pendant mon indisposition que ma jeune amie eut tout le

temps de se lier avec Roger: tantôt ils se rencontraient à la promenade,

tantôt c'était chez moi, où Roger ne manquait pas de venir s'informer de

ma santé; tantôt enfin c'était à l'auberge même du séducteur, où mon

Adèle ne craignait pas d'aller déjeûner, se croyant forte de la

compagnie de Michel. Par-tout, chez moi, à la promenade, chez lui, le

perfide Walfein saisissait l'occasion de parler d'amour à l'innocente

Adèle, qui lui avouait franchement qu'elle l'aimait à son tour. J'ai

perdu tout ce que j'adorais, lui disait souvent Roger, mais je le

retrouve en vous; oui, vous m'offrez encore mieux que mon Émilie; vous

seule pouvez me la faire oublier; vous seule êtes faite, dans la nature,

pour livrer mon cœur à une flamme nouvelle, plus pure, plus violente que

celle que j'ai ressentie pour Émilie. Ô Adèle, Adèle! que faut-il que

j'espère?....

»Adèle lui répondait naïvement que, puisqu'il était noble et riche (il

le disait, le monstre), rien n'empêchait qu'ils fussent unis. J'ai un

père, ajoutait-elle, un père tendre et respectable à qui je dois

tout.... Il va venir, ce tendre père, je l'attends incessamment; osez

lui demander ma main, en lui peignant votre amour pour moi; je lui

dirai, moi, que sans vous je ne puis exister. Il me chérit, mon père; il

ne voudrait point laisser mourir son enfant; il nous unira. Mais, avant

tout, il faut instruire mon amie, madame Germain, de notre tendresse

mutuelle; nous lui devons cette marque d'estime, de confiance, et elle

saura bien la reconnaître en appuyant notre demande auprès de mon père,

qui a pour elle une sincère amitié.

»Ainsi parlait la naïve Adèle, et Roger cherchait toujours quelque

prétexte pour différer cet indiscret aveu qu'elle voulait me faire. Il

ne m'aimait pas, Roger: les scélérats sont pénétrans, ils devinent d'un

coup-d'œil les gens qui ne sont pas leurs dupes, et auxquels ils n'ont

aucun moyen d'en imposer. D'ailleurs, d'après la nature des projets

qu'il méditait, il lui était bien plus facile d'abuser de la crédulité

d'un enfant, que de tromper l'expérience d'une femme raisonnable qui lui

paraissait avoir quelqu'esprit, de la droiture et du jugement. Il ne

voulait point épouser, Roger, il ne voulait que séduire. Je dois

convenir cependant qu'il aimait Adèle, qu'il l'adorait même; cet excès

de passion, qui le surprenait lui-même, enflammait son sang, troublait

sa raison, et le rendait capable de tout pour posséder l'objet de sa

tendresse.

»Vous me demanderez peut-être comment Roger se trouvait là, dans une

petite ville, et seul; vous voudriez que je vous dise ce qui l'y avait

amené, ce qu'il y faisait, et sur-tout si le récit de ses premières

amours, de sa mère abandonnée, &c. était vrai; c'est ce que j'ai

toujours ignoré. Tout ce que j'ai su, c'est qu'il exerçait déjà depuis

long-temps son infâme métier de brigand, mais en subalterne, et qu'au

moment même où il filait la séduction la plus coupable avec ma

malheureuse amie, il avait des relations coupables avec une troupe de

voleurs qui infestaient alors la forêt d'Anet, située à trois lieues de

Dreux: cette forêt sombre et touffue, qui avait servi autrefois aux

mystères des druides, couvrait les crimes de ces scélérats, au milieu

desquels Roger se trouvait toutes les nuits, ainsi que vous allez

l'apprendre.

»Ma santé se rétablissait, et j'ignorais cette trame infâme. Adèle,

trop fidelle à suivre les mauvaises impressions qu'elle recevait de

Roger sur mon compte, ne me parlait plus de lui que d'une manière

très-indifférente; il venait souvent, mais ses entrevues n'avaient

l'apparence que de visites de politesse. J'attendais toujours, avec

impatience, l'arrivée du marquis de Rosange, qui ne pouvait plus tarder,

et je me flattais qu'en emmenant sa fille à Paris, un nouveau genre de

vie effacerait de la tête de mon amie les légères traces que le

chevalier de Walfein avait pu y laisser. Vain projet! Tout mon espoir

allait se renverser, et cela en vingt-quatre heures.

»Un soir que Michel venait de se promener, il apperçut beaucoup de monde

autour de l'auberge du Paradis; il s'informe: on lui répond que depuis

long-temps la police cherche un grand coupable, et qu'on a de violens

soupçons sur le jeune étranger qui, depuis quelque temps, habite cette

maison, et en sort toutes les nuits par goût, soi-disant, et pour

méditer.

»Un coup de poignard n'aurait pas percé plus avant le cœur de Michel,

que ne le fit cette nouvelle. C'est un archer même qui lui fait ce

récit, et qui, pour le convaincre, lui montre le signalement du fameux

voleur qu'il cherche, signalement qui s'accorde parfaitement avec celui

de Roger!.... Michel frémit, et demande s'il est pris: il s'est sauvé,

lui répond l'archer; mais il ne nous échappera pas!....

»Le pauvre Michel revient tout en tremblant à la maison. La terreur

s'empare de ses sens; il redoute les liaisons qu'il a eues avec ce

monstre, en lui conduisant Adèle; il ne veut point frapper cette

dernière d'un coup aussi violent; c'est à moi, à moi qu'il réserve cette

triste confidence et l'aveu de sa faute. Michel ne peut cependant se

persuader que le chevalier de Walfein soit le malfaiteur qu'on cherche;

mais si cela est, il est prudent d'avertir, d'arrêter sa jeune

maîtresse sur le bord du précipice, et c'est ce qu'il va faire.

»Il était tard, j'avais embrassé mon Adèle, et j'allais me retirer dans

mon appartement; Michel demande, tout bas, à m'y suivre, à me parler: il

est tout défait, Michel; il m'effraie, je lui serre la main, en lui

faisant signe de la tête que je suis prête à l'entendre. Il monte, je

m'enferme avec lui; et, le cœur serré, comme accablée d'un funeste

pressentiment, je lui dis d'un ton de voix étouffé: Qu'avez-vous à

m'apprendre, Michel?.... Ah! madame, s'écrie-t-il, en se jetant à mes

pieds, je suis perdu, j'ai abusé de votre confiance; j'ai fait le mal

sans le vouloir, sans le savoir; mais il en est temps encore; sauvez-la,

il en est temps, vous dis-je.--Sauvez-la! qui?....

»Alors Michel m'apprend tout ce que j'ignorais sur l'amour d'Adèle pour

Roger, et leurs entrevues; il termine ce récit douloureux par la

funeste découverte qu'il vient de faire, et me laisse accablée à la fois

sous le poids de la honte, du remords et de la terreur! À peine revenue

de mon trouble, je sens qu'il n'y a pas de temps à perdre pour réparer

mon imprudence, sauver mon amie, et la mettre entre les bras d'un

meilleur surveillant que moi, et je prends sur-le-champ mon parti.

»Nous devions justement, le lendemain, aller nous promener au parc

d'Anet, fameux par les amours de Henri et de la belle Diane de Poitiers.

C'était une partie arrangée et provoquée même par Adèle: nous devions

partir le matin, et ne revenir que l'après-midi; non le soir, car,

depuis quelque temps, on parlait beaucoup de vols et d'assassinats dans

les environs; nous ne devions pas nous risquer, la nuit, dans une forêt

qu'on disait n'être pas sûre même de jour. Je me détermine donc à ne

point faire manquer la partie d'Anet, à ne rien dire à mon Adèle de ce

que je sais; mais à quatre heures après-midi, Michel nous procurera une

calèche bien attelée; nous y monterons nous deux mon amie, et

sur-le-champ je prendrai la route de Paris: c'est dans la voiture que je

parlerai à mon imprudente Adèle, étonnée sans doute du chemin que je lui

ferai prendre; c'est alors que je lui montrerai l'abîme où elle allait

se précipiter: si elle me remercie de la conduite que je tiens, je serai

trop récompensée; si elle verse des larmes de regret, je braverai ses

larmes, et je la conduirai chez son père, chez le marquis de Rosange, à

qui je dévoilerai l'erreur de sa fille, et que je supplierai de me

pardonner le peu de zèle que j'ai mis à surveiller le bien précieux

qu'il m'avait confié; il n'y a que ce parti à prendre, et Michel à qui

je donne des ordres en conséquence, sort, bien persuadé que mon projet

est le seul qu'on doive exécuter dans une pareille circonstance.

Pénétrée de ces idées, je passe une nuit cruelle; mais le lendemain

matin, je reprends ma fermeté, et sais me contraindre, au point

d'embrasser mon Adèle avec autant de sérénité qu'à l'ordinaire: je me

charge en secret d'une partie de mes effets les plus essentiels;

j'emporte même aussi quelques effets d'Adèle, sans qu'elle s'apperçoive

d'aucun déplacement, et nous montons dans une petite carriole couverte,

destinée dans le pays à des promenades aux environs, et que mon fidèle

Michel conduit.

»Adèle fut fort gaie pendant notre voyage, ce qui l'empêcha de remarquer

que j'étais fort triste; mais je m'apperçus qu'obligée de traverser la

forêt avec nous, elle changea de couleur, et sentit son cœur se serrer,

funeste pressentiment du malheur qui nous y attendait tous. J'avais

regardé jusqu'alors comme des contes les bruits qu'on répandait de vols

et d'assassinats dans cette forêt, percée de plusieurs grandes routes,

et d'ailleurs coupée par des petits bâtimens, rendez-vous de chasse des

seigneurs qui s'y rendaient souvent; mais je devais revenir de mon

erreur, et éprouver la funeste réalité de ce que je considérais comme

des fables.

»À peine avions-nous fait une lieue dans la forêt d'Anet, que plusieurs

coups de sifflet viennent frapper notre oreille. Une bande de scélérats

sort des taillis, et entoure notre carriole avant que nous ayons le

temps d'en descendre. Nous jetons des cris perçans, pendant que ces

monstres s'emparent de Michel qu'ils contiennent. On nous somme de

descendre, et l'on nous menace de nous brûler la cervelle, si nous

résistons. Comment descendre; nous sommes presqu'évanouies toutes deux.

On nous enlève, on nous porte à terre, et dans l'instant les brigands

forment deux troupes, dont l'une s'empare d'Adèle, et l'autre veut

m'entraîner au loin.... Me séparer de mon amie, plutôt mourir!.... tel

est le cri que nous jetons ensemble, Adèle et moi.

»Pendant que les voleurs, qui n'écoutent point nos cris, nous séparent

impitoyablement, ceux qui tenaient Michel, le lâchent par inadvertance:

ce pauvre garçon, se voyant libre, et n'ayant point d'armes pour nous

arracher des mains des monstres, veut courir vers le prochain hameau, en

appelant du secours; deux hommes à cheval paraissent et s'opposent à sa

fuite.... Quel est le premier? C'est Roger!.... Michel, qui le reconnaît

aussi-bien que moi, s'écrie: Scélérat! on ne m'a donc point trompé! tu

es capable de tous les forfaits!

»Roger paraît étonné; il court vers Adèle comme pour la défendre, et

dans l'instant, celui qui suit Roger tire un coup de pistolet qui étend,

sans mouvement, à ses pieds, le malheureux Michel!....

»Je le vois, je jette un cri, et je tombe sans connaissance dans les

bras de mes satellites.

»Hélas! mes yeux ne revoient la lumière que pour être frappés de

l'horreur d'un cachot obscur où l'on m'a jetée. Je crois mes sens en

proie à l'illusion d'un songe funeste, j'examine, je palpe, je suis

éveillée! Oui, c'est bien un souterrain où l'on m'a renfermée; j'y suis

seule, seule hélas! Qu'est devenue ma malheureuse Adèle? Qui m'en a

privée? a-t-elle perdu la vie comme mon fidèle Michel!.... Ou plutôt....

Dieux, quelle pensée douloureuse!.... L'infâme Roger s'en serait-il

emparé? Serait-elle en sa puissance? serait-il, lui-même, le chef, ou le

compagnon des misérables qui nous ont attaquées?....

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 15 / 38 段