produisit sur nous toutes. Madame du Sézil ne peut prononcer un mot;
mais son front est coloré, ses yeux brillent de l'espoir du bonheur;
elle saisit la main de Rosange, qu'elle presse sur son cœur: Adèle est
dans les bras de son père, et moi je supplie ce dernier de nous faire le
récit d'un événement aussi heureux pour ma tendre amie. La malade, qui
était un peu revenue de son trouble, était en état de l'entendre. Le
marquis ne se refusa point à satisfaire notre curiosité: nous prîmes
tous des siéges, et le marquis commença ainsi:
«Le marquis de Rosange, mon père, était un des hommes les plus favorisés
de la nature du côté du cœur et de l'esprit. Grand guerrier, fin
politique, son génie l'avait rapproché du souverain, à qui il avait même
rendu les plus grands services. Je me souviens toujours de lui avoir
entendu raconter que combattant un jour aux côtés du jeune roi, notre
grand monarque actuel Louis XIV, mon père et le comte de Bellemare, son
ami, avaient eu le bonheur de sauver la vie deux fois à leur prince. Ce
jeune roi, reconnaissant et sensible, prit sur-le-champ le plus grand
intérêt à Rosange et à Bellemare, qui ne se quittèrent plus. Dans les
troubles civils, ces deux amis furent toujours du même parti, et ne
contribuèrent pas peu, par leur courage et leur prudence, à borner les
prétentions de ceux qui soufflaient sur notre malheureuse France le feu
de la discorde. Louis XIV leur disait souvent: Je vous marierai tous
deux de ma main, messieurs, et s'il naît de l'un de vous une fille et de
l'autre un garçon, je veux, je veux absolument qu'ils soient unis un
jour, pour que le généreux sang qui coule dans vos veines reste toujours
dans la même famille!....
»Ces touchantes promesses ne furent pas sans effet. Le roi fit bientôt
épouser au comte de Bellemare mademoiselle de Sancy, fille de l'un de
ses généraux, et à mon père, il donna mademoiselle de la Guiche, fille
de la première dame d'honneur de la reine. Louis, en faveur de ces
mariages, donna aux deux amis des terres, des châteaux; mais, fidèle au
vœu qu'il avait formé de voir unir un jour les enfans des quatre époux,
il exigea, en cas que le caprice ou les passions de ces enfans les
éloignassent d'une union qu'il desirait; il exigea, dis-je, que les
biens de celui qui refuserait passassent à la famille de l'autre;
j'entends par _ces biens_, ceux seulement qui venaient de ses largesses.
Tout fut donc ainsi décidé, arrangé et signé. Bientôt madame de
Bellemare donna le jour à une fille, et ce ne fut que plus de dix ans
après que M. de Rosange eut un fils. Quelque différence d'âge qui se
trouvât entre les jeunes gens, le projet d'union n'en fut pas moins
suivi. Les deux pères, enchantés, firent savoir cette nouvelle au roi,
qui partagea leur satisfaction. J'étais donc destiné, dès ma naissance,
à mademoiselle de Bellemare, et l'on m'habituait tellement à la voir un
jour mon épouse, que dans mon enfance, en jouant avec elle, quoiqu'elle
eût dix ans de plus que moi, je ne l'appelais que ma petite femme, et
qu'elle me répondait en me nommant son petit mari.
»Cependant, en grandissant, je remarquais que le caractère de _ma petite
femme_ était aigre, impérieux, et qu'il annonçait beaucoup de
dispositions à la méchanceté: je ne l'aimais pas; mais n'ayant point de
passion dans le cœur, habitué d'ailleurs à obéir aux volontés de mes
parens, instruit aussi des arrangement pris pour cette union par le roi,
qui m'accablait de bontés, je me préparais à mon hymen sans crainte
comme sans plaisir. À l'âge de vingt ans, mon père voulut me faire
voyager pendant deux ou trois ans, afin de me donner la connaissance des
hommes et des peuples. Je partis donc au grand regret de mademoiselle de
Bellemare, et accompagné d'un seul instituteur qui avait élevé mon
enfance. Je ne vous ferai point ici l'histoire de mes nombreux voyages;
il vous suffira de savoir qu'après avoir vu l'Angleterre, j'arrivai à
Calais, où je trouvai une lettre pour moi chez un de mes correspondans.
Elle était de mon père; il m'ordonnait de revenir bien vîte, attendu que
le roi voulait m'unir lui-même à mademoiselle de Bellemare avant de
partir pour les frontières d'Allemagne, où il allait commander ses
armées en personne. Je devais, disait-il, m'arrêter à Chantilly, où je
trouverais des domestiques et des chevaux qui avaient ordre de me
conduire, sans débotter, à son château de Rosange, situé à quelques
lieues de Paris, où il était depuis deux mois avec la famille Bellemare,
et où l'hymen devait se faire aussi-tôt mon arrivée. Cette précipitation
qu'on mettait à former un lien où je prévoyais la perte de mon bonheur
et de ma liberté, m'attrista; avec cela, mon digne instituteur était
tombé dangereusement malade chez le correspondant où j'étais descendu.
Je ne pouvais partir sans lui, l'abandonner. Je restai donc quelques
jours, après avoir écrit à mon père pour lui faire part de l'obstacle
qui m'arrêtait. Mon vieil ami mourut, je lui fis rendre les derniers
devoirs; après quoi je me préparai à partir. L'ennui que j'éprouvais, le
desir que j'avais d'éloigner encore mon arrivée, tout me porta à faire
comme les écoliers (passez-moi cette comparaison), qui prennent le plus
long chemin pour revenir à leur pension. Je me mis donc dans une voiture
publique, qui devait rester huit jours au moins en route: je ne puis pas
bien me rappeler aujourd'hui les motifs, dignes de ma jeune tête sans
doute, qui m'engagèrent à voyager ainsi: peut-être était-ce ma destinée
qui me poussait à prendre ce parti, car l'homme est plutôt maîtrisé par
la fatalité qu'il ne l'est par sa propre volonté!
»J'étais né avec des passions brûlantes, mais qui ne s'étaient fixées
encore sur aucun objet: je vois madame du Sézil, je la vois et
l'adore!.... Le feu de l'amour coulait dans mes veines au lieu de sang,
et si elle eût bien examiné mes yeux, si elle eût eu plus d'expérience,
de connaissance du cœur humain, elle se serait apperçue de mon ardeur,
qui s'exhalait à tout moment malgré moi. Je dis malgré moi, car je
voulais me contenir. Comment pouvais-je en effet exprimer ma tendresse à
une veuve en larmes, qui ne pensait qu'à l'époux qu'elle venait de
perdre, qui n'existait que pour chérir sa mémoire!.... Tant de vertus,
tant d'amour pour un autre, m'enflammaient davantage, mais me forçaient
au silence.... Dans la même voiture était une jeune personne qui
paraissait très-liée avec un militaire qui l'accompagnait: Claire,
c'était son nom, avait remarqué le feu de mes yeux; elle se douta de mon
amour, et m'en plaisanta; ce fut à Abbeville que j'eus l'imprudence de
lui confier qu'il me fallait mourir si j'étais obligé de renoncer à ma
passion. Claire et son ami se mirent à rire de ce qu'ils appelèrent ma
naïveté; ils me donnèrent les conseils les plus pernicieux, et
embrasèrent tellement mes sens, que je leur promis de suivre leurs avis;
tout était arrangé, il ne fallait plus qu'une auberge commode où nous
pussions exécuter notre joli petit plan. Cette auberge favorable se
présenta à Breteuil. Vous vous rappelez mon amie, que le soldat et le
prêtre se mirent à boire en soupant, et nous forcèrent de suivre leur
exemple: ceci entrait dans nos projets. Claire avait mis dans votre
verre une poudre narcotique que j'avais achetée à Amiens.... Elle devait
vous procurer un sommeil profond, ce qui arriva sans doute; car lorsque
vous fûtes endormie, la trop officieuse Claire m'ouvrit votre porte, se
retira, et vous ne savez que trop à quel excès je fus coupable!....
»Quand mon crime fut consommé, je rentrai dans la chambre où nous nous
étions retirés, le prêtre, le militaire et moi: le bon ecclésiastique
était si fort endormi qu'il ne s'était pas apperçu de mon absence; pour
le militaire, qui n'avait pas perdu son temps, puisque Claire était
venue le trouver, il renvoya cette fille, et me demanda en riant des
nouvelles de ma victoire. Je ne pus lui répondre, tant j'étais troublé:
effet singulier du remords dans un cœur égaré, mais vertueux!
J'éprouvais une confusion dont je ne pouvais me défendre; et un nouveau
sentiment, plus doux, plus conforme à mes principes, à mon éducation,
l'amour sensible et délicat prenait dans mon cœur une place qu'il ne
devait plus quitter. On a toujours prétendu que la jouissance était le
tombeau de l'amour; j'éprouvais un effet tout contraire: mon sang
s'était rafraîchi, ma tête s'était calmée; ma raison avait fait taire la
voix impérieuse des sens, je me rappelais vos larmes, vos prières, et le
plus vif intérêt m'attachait à vous. Je me regardais comme un monstre
indigne de l'estime des honnêtes gens, de ma propre estime; je ne savais
quelle conduite tenir, quels sacrifices faire pour expier mon crime,
pour regagner votre tendresse; car je ne doutais pas que vous n'eussiez
quelque amitié pour moi; j'avais un peu d'amour-propre et beaucoup
d'amour, l'illusion m'était permise. Oui, me dis-je, je veux l'aimer,
l'adorer toujours; mais quand et comment lui prouver ce nouveau
sentiment qui ne peut l'irriter; j'ignore son nom, quoiqu'elle m'ait
appris ses malheurs et le motif qui la guide à Paris.... Au moins je
dois lui demander pardon de mon crime, je le dois; je ne pourrais vivre
chargé de sa haine.
»Ces réflexions m'avaient agité tout le reste de la nuit. Au jour je
rentre chez vous comme un homme égaré, dans l'intention déplacée de
tomber à vos genoux, de vous exprimer mes regrets, je jette un regard
sur vous; un doux sommeil rafraîchissait votre sang; je le respecte ce
sommeil, partage de l'innocence, et vais me retirer.... Une lettre
commencée frappe mes regards sur une table; j'ose y porter la main, et
j'y lis:
* * *
»_La veuve désolée du jeune du Sézil est passée à l'hôtel de M. le
marquis de Rosange, pour prier ce respectable bienfaiteur de son époux,
de lui permettre de verser des larmes dans son sein paternel. C'est à
Calais que la mort l'a séparée de l'époux le plus estimable. Depuis
quelque temps il se plaignait d'une indisposition, à laquelle on aurait
dû...._
* * *
»Votre lettre, que vous n'aviez pas finie, ne contenait que ce peu de
mots; mais il suffisait pour m'éclairer, et pour me faire détester
davantage mon crime. J'avais déshonoré la veuve du protégé de mon père,
la veuve de l'ami de mon enfance; car votre époux orphelin, élevé par
les soins de mon père qui avait connu ses parens, était mon frère et mon
compagnon de jeux, et je venais d'outrager sa mémoire!.... Non, me
dis-je, je ne l'abandonnerai jamais cette femme vertueuse! l'orgueil,
l'intérêt et la protection vont me faire contracter des nœuds forcés;
mais ceux de l'amour seront plus sacrés, quoique plus secrets.
J'éviterai l'occasion de la voir, puisque ma main étant au pouvoir d'une
autre, ma présence ne pourrait que faire rougir ma tendre amie: elle et
moi, nous sommes aussi trop délicats pour entretenir un commerce
scandaleux que l'hymen m'interdit. Pourquoi donc la reverrai-je? Pour
m'exposer au danger de troubler mon ménage? Non: qu'elle soit accablée
de mes bienfaits; mais que mes traits s'effacent de sa mémoire, qu'elle
ignore jusqu'à mon nom! il lui rappellerait son époux, et aggraverait ma
faute. Acquittons à jamais la dette de l'amour; mais évitons, par
l'absence, les piéges qu'il pourrait tendre à l'hymen....
»Ce parti était bizarre; mais il était sage, et j'osai le croire
délicat. C'est pour commencer mon plan de conduite que je substituai un
billet de moi à votre lettre que je gardai: l'hôtesse fut mise dans mes
intérêts; et à force d'argent, je m'attachai le militaire, amant de
Claire. Ce jeune homme, après s'être entendu avec Claire, partit avec
moi à cheval, et je le chargeai de vous devancer d'auberge en auberge,
jusqu'à Paris, d'y suivre vos pas, et de me rendre compte de vos
moindres démarches. Ce jeune homme était moins vicieux qu'étourdi; ce
fut lui qui chargea le petit garçon de l'auberge de Clermont de vous
remettre mon portrait, que j'avais fait faire à Londres, à l'insu de mon
père, dans l'intention d'en faire un présent à mademoiselle de
Bellemare. Ce fut lui qui, connaissant la mère Michel et son fils, mit
ces bonnes gens dans mes intérêts, et vint ensuite à Rosange, me dire le
lieu de votre retraite. Lorsque Michel se trouva à la porte du roulage,
dans le fauxbourg Saint-Denis, il y était exprès: c'était la première
fois de sa vie qu'il jouait le rôle de commissionnaire. Mon confident,
le militaire, était à deux pas qui vous montra du doigt à Michel, et lui
fit signe que vous étiez la personne qu'il attendait. Quand Michel vous
proposa son logement, que vous acceptâtes, c'était par mon ordre, tout
était prévu, arrangé, et tout réussit au gré de mes souhaits.
»Pendant ce temps, j'étais chez mon père, où je m'enchaînais par
politique à un objet qui m'était devenu odieux; mais la protection de
mon roi, ma fortune, la tendresse de mon père, tout était attaché à ce
fatal hymen. Je me mariai donc, et j'eus une véritable furie attachée à
mes pas; cette femme, soit par jalousie, soit par méchanceté, ne me
laissait pas sortir un moment sans elle, ou sans avoir, dans mes propres
domestiques, un espion de ma conduite. Vous jugez combien je tremblais
qu'elle vous découvrît! je m'étais débarrassé du jeune militaire, qui
seul pouvait instruire ma femme; je donnai à ce jeune homme de
l'avancement à l'armée, où, depuis, j'ai toujours eu soin de lui. Michel
et sa mère étaient dans ma confidence; mais ces êtres étaient si probes,
si fidèles!.... Dupré, mon valet-de-chambre, homme sur qui je pouvais
aussi compter, était chargé de vous porter les faibles présens que je
pouvais vous faire: il s'entendait à merveille avec Michel qui, de temps
en temps, venait me rendre compte de l'état de votre santé, ou de celui
de vos affaires.
»Rien n'égala la joie de la mère Michel et de son fils, quand vous leur
apprîtes que vous alliez devenir mère: le bon Michel vint sur-le-champ
m'apprendre cette agréable nouvelle, qui changea soudain tous mes
projets. Je n'avais point d'enfant de la marquise, je me décidai à n'en
jamais avoir de cette femme altière, qui prit, de-là, l'occasion de
s'imaginer que j'avais quelque intrigue cachée. Je fus plus épié par
elle; mais la guerre que je fis, les différentes places que le roi
m'avait données, m'obligeant à des voyages fréquens, j'eus mille
prétextes pour me défendre de céder à l'hymen ce dont l'amour, à qui je
n'avais sacrifié qu'une fois, m'avait bien récompensé par le don
précieux de la paternité. Depuis seize ans, je vous ai vue cinq à six
fois, ô mon amie; j'ai aussi vu mon Adèle; mais dans des endroits
publics, où l'on m'avertissait que vous alliez, et où il vous était
impossible de me distinguer dans la foule. Quelles douces émotions
j'éprouvai, sur-tout en admirant ma fille, le modèle de son sexe, par
ses graces et ses rares qualités!.... Combien je vous vouais de
reconnaissance, mon amie! combien je vous remerciais d'être mère, quand
je ne pouvais, envers mon enfant, remplir les tendres devoirs d'un père!
»Enfin le moment du malheur approchait. Dupré, mon valet-de-chambre,
était âgé; il tomba malade, et bientôt ses jours furent comptés par les
médecins. Je ne sais quelle fausse délicatesse saisit ce vieillard, qui
était dévot; il prie la marquise de passer chez lui, et lui raconte que
depuis environ quinze ans, il porte de temps en temps, de l'argent et
des bijoux précieux à une femme que son maître entretient: c'est ainsi
qu'il vous peint; car il ignore les rapports qui m'unissent à vous, je
ne lui en ai jamais fait la confidence. Il semble que ce vieillard
timoré attende cet aveu pour expirer: il meurt, et n'a pas même le temps
de dire votre adresse à la marquise; mais cette femme irritée se
rappelle que Dupré vient de lui dire que Bernard, l'intendant, connaît
la maîtresse de son mari; Dupré la lui a montrée un jour à la promenade.
La marquise fait venir Bernard et le questionne. Bernard convient qu'il
a vu l'inconnue; qu'il la reconnaîtrait bien; mais, comme il n'a jamais
eu une grande confiance dans les caquets des domestiques, il n'a pas
pensé à demander à Dupré des renseignemens sur l'adresse ou le nom de
cette femme: ce sont ses expressions.
»Ainsi la marquise sait tout, et ne sait rien: c'est à moi qu'elle
s'adresse alors, et n'en est pas plus avancée, quelque violente que soit
la scène qu'elle me fait.... Mais c'est au spectacle qu'elle est
tout-à-fait instruite. Elle voit mes regards fixés sur vous avec
intérêt; cette méchante femme conçoit des soupçons, fait venir Bernard,
qui vous reconnaît, et sort furieuse pour mettre ses gens à votre
poursuite; j'ai le temps de vous prévenir, soins inutiles! Vous êtes
suivie, je l'apprends, et j'envoie chercher Michel. Mon ami, lui dis-je,
il faut sauver ta maîtresse; cours à Dreux, crève tous mes chevaux,
porte cette lettre à madame Germain, qui, j'espère, voudra bien donner
un asyle à la mère et à la fille: tu reviendras soudain les chercher,
et ne perdras pas un moment pour les conduire dans le sein de l'amitié.
»Voilà le mystère de l'absence de Michel, lorsque vous rentrâtes chez
vous, au sortir du spectacle; il a suivi mes ordres, et la marquise
s'est vu arracher ses victimes sans pouvoir les découvrir. La rage et la
fureur se sont emparées du cœur de cette femme, qui, dans l'impuissance
de se venger, a pris le parti de tomber malade et de mourir de dépit.
Voilà ce qui a retardé mon départ et celui de Michel; car je n'avais
plus que ce fidèle serviteur à qui je pusse me confier; il m'était utile
à Paris, pour vous avertir des moindres événemens, en cas qu'il en
arrivât d'une nature à m'y retenir long-temps. Tel est le récit exact
des événemens qui m'ont conduit enfin à la liberté, et qui me permettent
aujourd'hui de reprendre mes premiers liens, les seuls faits pour fixer
mon cœur, jaloux de se livrer à tous les sentimens que font éprouver
l'amour et la nature».
CHAPITRE IX.
SUITES D'UNE PROMENADE SOLITAIRE.
«Quand M. de Rosange eut fini de parler, Adèle se jeta une seconde fois
dans ses bras; pour madame du Sézil, elle ne put résister à l'excès du
bonheur qui venait terminer ses maux. Après avoir balbutié quelques
exclamations, elle tomba dans une faiblesse qui nous fit craindre pour
sa vie. Nous nous retirâmes, et le médecin qui arriva bientôt, nous
apprit qu'il désespérait des jours de cette tendre amie. Vous vous
peignez notre douleur, et sur-tout celle du marquis, qui se reprochait
sa mort, et craignait de ne pouvoir réparer tous les maux qu'il avait
causés. Mais il avait une fille, le marquis; il lui devait un nom, un
état dont sa malheureuse mère n'avait pu jouir. Le marquis prit son
parti; il mit dans ses intérêts le respectable curé de Saint-Pierre, à
qui il confia ses fautes et le projet qu'il avait formé. En conséquence
le bon curé vint trouver madame du Sézil; et, après l'avoir préparée par
degrés à la mort, qui s'avançait à grands pas, il la pria de permettre
que le marquis lui donnât sa main pour le bonheur et la fortune de sa
fille, à qui elle se devait à ses derniers momens. Madame du Sézil
montra en cette occasion une fermeté au-dessus de son sexe; elle
consentit à tout.... Ce fut donc au pied du lit de douleur que se
contracta l'acte le plus saint, le plus auguste, le plus utile,
puisqu'il réparait une faute, et donnait à une fille vertueuse une
existence civile. Je vous abrégerai les détails de cette triste
cérémonie, qui arracha des larmes de tous les yeux qui en furent
témoins; je vous dirai seulement qu'un notaire fut mandé, et que tout
fut fait dans les formes, et avec la plus grande sûreté pour Adèle.
Madame du Sézil avait renoncé à l'espoir de jouir de cet hymen brillant;
elle sentit s'avancer sa fin sans la craindre, et bientôt elle expira
dans nos bras, résignée et satisfaite d'avoir fait au moins le bonheur
de sa fille....
»Qu'on ne me demande pas la nature d'une maladie cruelle qui venait de
la plonger si précipitamment dans le tombeau: on sait qu'il y a des
momens où un saisissement seul suffit pour causer à notre sexe des maux
irréparables!...... L'infortunée venait de périr enfin, et le deuil le
plus sombre remplaçait la tranquillité de ma maison...... Le marquis,
inconsolable, passa quelques jours avec nous; puis il nous laissa
Michel, et retourna à Paris, où l'appelaient des arrangemens de famille
relatifs aux biens et aux parens de sa première femme; je dis de sa
première femme, car il venait d'être veuf deux fois en huit jours; mais
la perte qu'il avait faite en madame du Sézil lui était bien plus
sensible que la première. Il partit donc en me recommandant sa fille.
J'ai encore affaire, m'a-t-il dit, à M. de Bellemare et à sa femme; ils
demeurent chez moi. Quand j'aurais eu le bonheur de conserver ma chère
du Sézil, je n'aurais pu l'emmener sur-le-champ à Paris, déclarer
hautement mon nouvel hymen, et présenter aux parens de ma première
épouse une seconde femme et une grande fille toute élevée. Tout cela
m'aurait demandé du temps et des ménagemens; je vous aurais priée,
madame Germain, de donner encore, au moins pendant six mois, un asyle
chez vous à la mère de mon Adèle; veuillez rendre le même service la
fille de votre amie; je la confie à vos soins, à votre vertu; veillez
sur ses jeunes passions, tenez-lui lieu de l'appui qu'elle a perdu;
qu'elle retrouve enfin en vous toute la tendresse et toute la
surveillance d'une mère! Aussi-tôt que j'aurai terminé des affaires
d'intérêt, trop longues peut-être pour mon impatience, je vous
redemanderai ce trésor inappréciable, et j'espère que vous voudrez bien
alors quitter votre solitude, pour accompagner, près de moi, votre
élève, et lui servir d'amie pendant toute sa vie!
»Je remerciai M. de Rosange de la confiance qu'il me témoignait, et je
lui promis de faire oublier à sa fille chérie qu'elle fut éloignée de
ses parens. Adèle embrassa son père en versant un torrent de larmes, et
cette séparation fut presqu'aussi douloureuse que celle qui nous avait
privés pour jamais de l'infortunée du Sézil.
»Après avoir donné quelque temps à la douleur, aux regrets, je songeai à
cultiver dans Adèle les heureux talens qu'elle possédait, et, pour cela,
je lui fis voir un peu la société. Par-tout elle était adorée: rien en
effet n'était plus aimable que mademoiselle de Rosange. C'était le cœur
et l'esprit de sa mère, avec plus de graces, plus de beauté et plus de
talens. Elle avait un caractère assez sérieux, mais elle n'était ni
triste, ni timide; elle savait faire briller tous ses avantages sans
nuire à ceux des autres, sans vanité comme sans faiblesse; mais ce qui
la distinguait particulièrement, c'était une franchise et une confiance
qui prenaient leur source dans un cœur pur et sensible. Cette qualité me
faisait trembler pour son bonheur; je me disais souvent: Si elle aime un
jour, elle aimera trop, et peut-être sans distinguer si l'objet de sa
tendresse en sera digne! Elle avait devant les yeux l'exemple de sa
mère, et je m'appliquais à lui en fournir d'autres de passions
malheureuses: vains efforts! Toutes mes précautions devaient rester sans
effets, et il était écrit que le seul malheur que je redoutais pour elle
devait lui arriver.
»Huit mois s'étaient écoulés, pendant lesquels nous avions reçu
plusieurs lettres du marquis. Dans ses dernières, il nous marquait
qu'il nous engageait à prendre patience, que débarrassé bientôt de la
famille Bellemare, il ne songeait plus qu'à rendre sa maison et son
château de Rosange dignes de recevoir sa fille; tous ces arrangemens
pouvaient lui coûter quelques mois, au bout desquels il se ferait un
devoir et un bonheur de présenter sa fille à ses amis, et de déclarer sa
naissance. Ces lettres, toujours pleines de tendresse, faisaient notre
consolation: nous entrevoyions le bonheur, et l'espoir seul pouvait nous
faire supporter l'absence d'un homme qui nous était également cher à
toutes deux. Adèle, pour surprendre agréablement son père, et lui faire
un présent, le seul qu'il pût accepter de sa fille, venait de se faire
peindre; elle se faisait une fête de lui présenter elle-même son
portrait, et de lui chanter, en s'accompagnant de sa basse de viole,
trois couplets qu'elle avait faits à cette occasion. Je crois me les
rappeler; si vous n'y trouvez pas, mes amis, un grand talent, comme
poète, au moins ils vous offriront des idées simples, vraies, et du
sentiment.
ROMANCE.
Père sensible, ami fidèle,
Pour te faire un présent flatteur,
Un présent digne de ton cœur,
Un peintre a choisi ton Adèle;
En faisant pour toi ce portrait,
S'il a retracé mon jeune âge,
S'il m'offre à tes yeux trait pour trait,
Il est content de son ouvrage.