»Toutes ces raisons sont sans doute assez fortes pour motiver la

résignation de madame du Sézil, et pour m'engager à passer sur-le-champ

au récit d'événemens plus sérieux, et dans lesquels la mère de mon

Victor va jouer un rôle important, mais bien douloureux».

Ici madame Wolf se reposa quelque temps. Le baron la força, ainsi que

Victor et Clémence, à prendre quelques rafraîchissemens, dont ils

avaient tous besoin après tant de fatigues, et qu'il partagea avec eux.

Ensuite madame Wolf reprit son récit ainsi qu'on le verra dans le

chapitre suivant.

CHAPITRE VII.

NOUVEAUX TROUBLES, NOUVEAUX VOYAGES.

«Madame du Sézil n'avait pas d'autre consolation que sa fille, qui

réunissait toutes les qualités physiques et morales qu'on peut désirer à

quinze ans. Adèle était grande, très-forte, et la meilleure amie de sa

mère. La lecture, la musique, et les petits ouvrages du sexe, occupaient

les momens de ces deux êtres vertueux: ils n'étaient qu'eux deux, pour

ainsi dire, dans la nature, ou plutôt ils ne faisaient qu'un; mais leur

bonheur ne devait pas être de longue durée, ou du moins il allait être

traversé par une catastrophe terrible, inattendue.

»Des voisins, amis de madame du Sézil, lui offrent deux places dans une

loge qu'ils ont louée pour aller, ce soir même, voir jouer une pièce de

Molière au théâtre des comédiens ordinaires du roi, rue des

Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Madame du Sézil n'avait pas été deux fois

au spectacle depuis ses malheurs, et sa fille n'avait pas non plus un

goût très décidé pour ce genre d'amusement. En général on les voyait

rarement dans un endroit public: leur goût les portait vers la campagne;

elles aimaient les fêtes champêtres; et c'était au loin qu'elles

allaient rêver, lire, causer, ou admirer la nature. Cependant les places

qu'on leur offrait étaient attrayantes: on donnait le Misanthrope, et ce

chef-d'œuvre qu'elles connaissaient d'ailleurs, était trop dans leurs

principes, pour qu'elles manquassent l'occasion de l'admirer. Nos dames

vont donc dans la loge de leurs voisins: le spectacle commence, et elle

y prêtent la plus constante attention. Cependant, dans la loge en face

d'eux était une femme de condition, très-parée, surchargée de rouge et

de diamans, qui, depuis long-temps, fixait la veuve et sa fille avec une

curiosité mêlée de dépit. À côté d'elle était un homme d'une quarantaine

d'années, qui, de son côté, lorgnait la loge de nos dames, et paraissait

mettre, à les regarder, l'intérêt le plus vif. La vieille marquise, car

c'en était une, se lève tout-à-coup, avant que son cavalier ait le temps

de s'informer du sujet qui la trouble. Elle descend précipitamment,

remonte avec un vieillard, reparaît dans une autre loge voisine de celle

où elle était, fixe de nouveau la loge de nos dames, et fait une

question à l'oreille du vieillard. L'homme de quarante ans entend

celui-ci répondre distinctement à la marquise: _Ce sont elles_. Le

cavalier sort aussi de sa loge, fait le tour, et vient à celle où nos

dames, ignorant ce qui se passait, n'étaient livrées uniquement qu'au

spectacle.... Madame du Sézil entend frapper doucement à sa loge: elle

ouvre; le cavalier, troublé, ne peut que lui dire ce peu de mots:

Retirez-vous.... prenez garde d'être suivies; ne craignez rien; demain

je vous expliquerai ce mystère.

»Le cavalier est sorti soudain en refermant la porte de la loge; mais

madame du Sézil reste frappée du coup le plus violent.... Cet homme qui

vient de lui parler, ses traits, sa voix! elle l'a reconnu, c'est lui,

c'est l'inconnu, c'est le père de son Adèle!.... Elle jette un cri, et

s'évanouit. Sa fille, ses amis, dans la plus grande inquiétude, la

transportent hors de la loge: elle recouvre ses sens; mais elle se

rappelle l'ordre qu'on vient de lui donner, et demande à rentrer chez

elle. On lui obéit, on la ramène dans son appartement, où chacun lui

demande la cause de son trouble; elle ne peut la dire; elle prie en

grace qu'on la laisse seule; sa fille, sa tendre fille qui baigne ses

mains des larmes de la tendresse, est elle-même repoussée. Les amis se

retirent, Adèle rentre dans une autre pièce, où elle se livre à ses

inquiétudes, et madame du Sézil seule, repasse dans sa mémoire toutes

les circonstances de cette étonnante aventure. Quoi! c'est lui! oh!

c'est bien lui! Voilà cet homme qu'elle n'a connu que six jours, et

qu'elle n'a pas revu depuis seize ans! Mais qu'a-t-il voulu dire? Qu'y

a-t-il? Quel danger peut courir madame du Sézil? Demain, a-t-il dit, il

expliquera ce mystère! Grand Dieu! le malheur est-il arrivé de nouveau?

va-t-il fondre sur la tête innocente d'une mère vertueuse?.... _Prenez

garde d'être suivies!_.... Elle appelle sa fille: Adèle?--Ma mère, ma

tendre mère! eh bien! êtes-vous un peu calmée?--Oui, ma fille; écoute:

crois-tu que quelqu'un nous ait suivies tout-à-l'heure?--Je ne crois

pas, maman; à moins que cette méchante dame....--Quelle dame?....

»Ici la jeune Adèle rapporte à sa mère les observations que ses amis

ont faites, et qu'ils lui ont confiées avant de se retirer, sur une dame

qui a beaucoup regardé leur loge, qui est sortie, puis rentrée avec un

vieillard, etc. Adèle ajoute que le particulier qui est venu parler à

l'oreille de sa mère, était placé à côté de cette dame si curieuse, et

qu'on le croit même son mari.--Son mari! s'écrie madame du Sézil, en

cachant sa tête de ses deux mains: ah! malheureuse Adèle!....

»Adèle ne peut comprendre le sens de cette exclamation: elle s'efforce

de consoler sa mère, que le mot _son mari_ vient de plonger dans le plus

grand désordre. Allons, dit-elle, il n'y a que Michel qui puisse

m'expliquer ce mystère: fais-le venir, ma fille.

»Adèle appelle Michel; il n'y est point; elle demande si on l'a vu dans

la maison: on lui répond qu'un domestique, tout essoufflé, est venu le

chercher, et que Michel a chargé le portier de dire qu'il ne rentrerait

peut-être pas de la nuit, pour une affaire pressante qui concernait

madame, et qu'il lui confierait demain. Adèle vient rendre ses propres

expressions à madame du Sézil, dont l'inquiétude et la douleur

redoublent. Il faut qu'elle se détermine à passer la nuit entière dans

l'incertitude la plus cruelle, sans pouvoir attendre d'autres

éclaircissemens que des événemens, qui doivent être funestes, si elle en

croit ses pressentimens, qui ne l'ont jamais abusée.

»Adèle respecte le secret de sa mère; elle n'ose la prier de le verser

dans son sein; mais cette tendre mère lui dit souvent: Tu sauras tout,

mon Adèle, hélas! je vois bien qu'il faut que tu saches tout!.... Mais

demain.... attends.... attendons toutes deux!.... Si nous sommes

menacées de quelque accident, il ne nous abandonnera pas; non, il ne

doit, il ne peut pas nous abandonner!...

»Tous ces mots entrecoupés de sanglots, sont autant d'énigmes pour la

sensible Adèle; cependant elle se décide, ainsi que sa mère, à attendre

les événemens, et toutes deux passent une nuit cruelle, agitée, sans

pouvoir se reposer.

»Le lendemain matin, une voiture brillante s'arrête à la porte cochère.

Une dame en descend; elle monte, et se présente du ton le plus courroucé

à madame du Sézil. C'est la dame d'hier soir qui les examinait tant,

Adèle la reconnaît. Savez-vous qui je suis, dit cette dame à madame du

Sézil?--Non, madame.--Je suis marquise, et femme d'un homme qui mène

avec vous la conduite la plus scandaleuse.--Avec moi, madame!--Oui, oui,

vous le connaissez bien, vous savez bien qui je veux dire.--Mais je

n'entends rien....--Voilà le petit ménage que mon mari soutient en

ville! Et cette petite fille, c'est la sienne sans doute; on m'avait

vanté sa figure, moi, je n'y vois rien que de très-commun.

»Je vous passe, mes amis, les expressions injurieuses dont se servit la

vieille irritée; je ne vous peindrai pas la surprise, l'effroi d'Adèle,

non plus que le trouble et la douleur de sa mère. Qu'il vous suffise de

savoir qu'après avoir fait une scène épouvantable à madame du Sézil, la

vieille sortit en la menaçant d'obtenir, avant la fin du jour, un ordre

pour la mettre, ainsi que sa fille, dans une maison de force.

»On ne peut pas se faire une idée de l'état cruel dans lequel notre

belle veuve fut plongée après le départ de la marquise. Elle perdit

connaissance; puis elle reprit ses sens pour maudire le jour fatal où

elle rencontra l'inconnu; ensuite elle recommanda sa fille à la

providence qui, jusques-là, avait pris soin d'elles. Incapable de

réfléchir ni de prévenir le coup fatal dont on la menaçait, madame du

Sézil ne pouvait que se livrer à l'excès de sa douleur, lorsque Michel

entra pâle et défait. Ah! Michel, lui dit sa maîtresse en sanglotant,

qu'as-tu fait? tu m'as abandonnée!--Non, madame; mais les momens sont

chers, daignez me répondre: Est-elle venue?--Oui, Michel, elle est

venue; mais quelle est cette femme altière; et que signifie ce

mystère?--Je ne songerai à vous l'expliquer que lorsque je vous aurai

mises toutes deux en lieu de sûreté. Allons, madame, rappelez votre

courage; une chaise m'attend là-bas, il faut y monter sur-le-champ, il

faut céder aux vœux d'un homme qui vous adore, et qui veut vous protéger

contre les injustes violences de sa femme.--De sa femme, grand Dieu!

»Michel charge une valise des effets les plus précieux de madame du

Sézil, qui le regarde sans songer à l'aider. Cependant elle pense au

portrait de l'inconnu, elle le prend, l'examine avec une expression

douloureuse; puis elle le montre à sa fille, en lui disant du ton le

plus ému: Voilà ton père, mon Adèle!... c'est le particulier que tu as

vu hier soir!.... Tu n'es pas le fruit de l'hymen, tu n'es pas même

celui de l'amour; car ta mère a été trompée, séduite: ah Dieu! que ne

suis-je morte la veille de ce jour fatal!....

»Adèle étonnée, attendrie, prend le portrait, le considère; puis elle

embrasse sa mère en fondant en larmes. Ma tendre mère, lui dit-elle, et

tu m'avais caché!....--Devais-je rougir à tes yeux, mon Adèle!.... Mais

le destin, le cruel destin m'y force!.... La scène de cette femme

violente.... Qu'aurais-tu pensé de moi!....

»Pendant ce court entretien, qui se termine par des effusions de

tendresse entre la mère et la fille, Michel a tout préparé pour le

départ. Il est temps, madame; il est temps, daignez me suivre.

»Madame du Sézil noyée dans les larmes, faible, et soutenue par sa

fille, monte avec elle dans la chaise: c'est Michel qui les conduit, il

fouette ses chevaux, et fend l'air. Michel est le postillon de notre

veuve, il est impossible qu'elle lui parle en route, qu'elle tire de lui

la moindre explication. Elle ne sait où elle va, l'infortunée; mais elle

a confiance en Michel, il ne peut la trahir, la livrer à ses ennemis. Ce

fut dans la voiture que madame du Sézil raconta à sa fille les détails

de sa courte liaison avec l'étranger, ainsi que l'histoire de sa

naissance, et le secret de son existence, que les bienfaits de l'inconnu

avaient jusqu'à présent rendue aisée et même heureuse. Adèle ne pouvait

revenir de sa surprise, elle brûlait du desir de voir cet homme

extraordinaire, et finissait par embrasser sa mère, par rassembler

toutes les facultés de son cœur et de son esprit pour consoler cette

mère désolée. Michel courut pendant l'espace d'environ cinq heures sans

s'arrêter. Il était quatre heures du soir, lorsqu'il descendit de

cheval, au milieu de la grande rue d'une ville de province, dont nos

voyageurs ignoraient le nom. Michel donne le bras à ces dames, et leur

dit: Voilà la retraite sûre et tranquille que vous devez désormais

habiter.

»La porte d'une maison simple, mais commode s'ouvre; une femme, jeune

encore, et d'un extérieur décent, paraît: Entrez, mesdames, dit-elle à

nos voyageuses, je vous attendais....

»Tout ceci paraît un rêve à madame du Sézil, qui reste bien plus

étonnée, lorsque Michel, après avoir dit à la maîtresse de la maison: Je

vous recommande mes chères maîtresses que je reverrai bientôt, remonte

sur son cheval, et disparaît avec la chaise qui les a amenées, et dont

il a retiré la valise.

»Je ne vous peindrai point le silence inquiet et douloureux de madame du

Sézil et de sa fille; vous devez vous en faire une idée, si vous vous

mettez un instant à leur place.

»Madame Germain, c'est le nom de leur nouvelle hôtesse, ne néglige rien

pour rassurer ses deux aimables compagnes qu'elle voit tremblantes et

dans un trouble difficile à décrire. Soyez tranquilles, mesdames, leur

dit-elle, daignez m'accorder votre confiance, vous êtes parfaitement en

sûreté chez moi.--Je le crois, madame, répond la belle veuve; mais, de

grace, veuillez nous apprendre où nous sommes, et par quel ordre nous

sommes conduites ici?--Je vais satisfaire à toutes vos questions,

madame. Vous êtes ici à Dreux, petite ville de Beauce, éloignée tout au

plus de dix-sept lieues de Paris. Quant à moi, je m'appelle madame

Germain, et l'honneur d'avoir l'estime et l'amitié de M. le marquis de

Rosange.--Du marquis de Rosange, s'écrie madame du Sézil, en se

rappelant l'ancien bienfaiteur de son époux! du marquis de Rosange!

Quoi! vous connaissez ce vieillard respectable?--Ce vieillard, dont vous

parlez, madame, n'est plus depuis dix ans; c'est son fils qui a la bonté

de m'estimer, et qui brûle, depuis seize ans, pour vous de l'amour le

plus tendre et le plus constant.--Ciel! mon inconnu?...--N'est autre que

le marquis Jules de Rosange, fils du bienfaiteur de votre époux, que

vous veniez implorer à Paris, lorsqu'il vous arriva l'aventure de

Breteuil.--Qu'entends-je, grand Dieu! si son père a su que la veuve de

son protégé s'était déshonorée!....--Jamais, madame; ce secret n'est

connu que du marquis, de moi et de votre fidèle Michel.... Mais je vois

que j'ajoute encore au trouble qui vous agite: daignez prendre quelque

nourriture, ensuite je me ferai un devoir d'éclaircir tous vos doutes.

»Madame Germain fit servir le dîner; et nos dames, rassurées par le ton

obligeant et les manières franches de leur hôtesse, mangèrent un peu,

mais sans goût et sans appétit; elles avaient éprouvé depuis

vingt-quatre heures trop de révolutions. Madame Germain ne cessait de

leur dire, soyez tranquilles, mesdames, la femme qui vous poursuit ne

saurait découvrir votre retraite, et d'ailleurs j'espère qu'elle

n'aurait aucuns droits chez moi.--Mais quelle est cette femme?--C'est

son épouse.--Comment a-t-il pu épouser une autre que celle qu'il

aimait?--C'est lui qui vous expliquera cela; car vous le verrez

bientôt.--Nous le verrons!--Oui, du moins il m'a fait prévenir de

l'attendre sous quelques jours.--Ô bonheur!.... Mais comment avez-vous

su, madame?--C'est ce que je vais vous apprendre. J'étais autrefois

femme de confiance de la mère du marquis qui m'avait élevée: mon mari

était aussi au service de cette famille estimable. Devenue veuve, j'ai

prié ma maîtresse de me permettre de vivre tranquillement du fruit de

mes épargnes: elle y a consenti, et ses bienfaits ajoutés à ce que je

possédais déjà, m'ont permis d'acheter cette maison où je vis, depuis

dix ans, sans faste, mais dans une honnête aisance. Le marquis, qui a

des terres dans cette province, avait la bonté de se reposer de temps en

temps chez moi, lorsque ses affaires l'appelaient dans ses possessions:

il avait hérité de la tendresse de sa mère pour moi, et en vingt

occasions il avait éprouvé que j'étais digne de sa confiance. Ce fut au

commencement de ce printemps qu'il me raconta son aventure avec vous et

les suites qu'elle avait eues. Il m'ajouta qu'il vous adorait, qu'il

chérissait sa fille, quoiqu'il fût privé du bonheur de vous voir par des

motifs puissans, mais que son seul espoir était de se réunir un jour à

vous deux, et de réparer les torts de l'amour et du destin. Mon épouse,

me dit-il ensuite, a des soupçons; un domestique m'a trahi, j'en suis

sûr; vous connaissez l'humeur altière de la marquise, elle est capable

de tout pour se venger d'une femme qu'elle croit bien plus sa rivale

qu'elle ne l'est en effet. Si jamais elle parvient à découvrir la

retraite de ma fille et de sa mère, permettez-moi, madame Germain, de

les cacher dans votre maison, promettez-moi de leur donner un asyle sûr,

secret, et de leur accorder une part de cet attachement que vous me

prouvez tous les jours.... Je lui promis de seconder ses moindres vœux à

cet égard, et depuis ce temps, je ne le vis plus.... Cette nuit, je

dormais profondément, lorsque vers deux heures du matin, je fus

réveillée en sursaut par un bruit extraordinaire: on frappait à ma porte

à coups redoublés: c'était Michel, que j'introduisis après qu'il se fut

fait bien connaître. Je n'avais jamais vu Michel; mais le marquis m'en

avait parlé comme d'un homme sûr et probe qu'il avait placé auprès de

vous. Michel me remit une lettre dans laquelle le marquis me racontait

l'aventure arrivée au spectacle, et me priait de tenir sur-le-champ la

parole que je lui avais donnée de recevoir chez moi les deux dames

auxquelles il s'intéressait: à l'instant, dis-je à Michel,

amène-les-moi, ces deux personnes infortunées dont je brûle d'adoucir

les chagrins.... Michel est parti à cheval comme il était venu, et je

lui dois le bonheur de vous posséder en ce moment.

»Madame du Sézil remercia son hôtesse de l'explication importante

qu'elle venait de lui faire; puis elle parut inquiète de ce que Michel

venait de la quitter si brusquement. Madame Germain lui répondit: Le

marquis, tremblant qu'il ne vous arrivât quelque accident en route,

avait donné ordre à ce domestique de revenir sur-le-champ, à Paris, lui

rendre compte du succès de votre voyage. Et d'ailleurs il a des

arrangemens à prendre relativement à votre maison, aux effets que vous

avez laissés dans votre appartement. Ne craignez rien, encore une fois,

femme intéressante; et vous, jeune personne digne d'une mère aussi

estimable, aidez-moi à dissiper ses inquiétudes; vous êtes toutes deux

chez une amie, une tendre amie, qui fera tout pour mériter que vous

l'appeliez par la suite de ce doux nom.

»La veuve et sa fille embrassèrent madame Germain, qui mêla quelques

larmes de sensibilité à celles que ses amies répandaient en abondance:

ensuite on conduisit les voyageuses dans leur appartement, où on les

laissa libres de se livrer, sans témoins, à leurs réflexions.

»Maintenant, monsieur le baron, belle Clémence, et toi, mon cher Victor,

voulez-vous me permettre de faire une courte digression? Voulez vous

connaître plus particulièrement cette madame Germain, qui commence à

jouer un rôle assez important dans cette histoire? Regardez moi, vous la

voyez devant vous.... Wolf est un nom supposé que j'ai pris à une époque

que vous connaîtrez.... Oui, je suis cette madame Germain, qui a connu

ton aïeule, Victor, qui t'a reçu dans ses bras, qui t'a remis dans ceux

du respectable baron de Fritzierne; enfin je suis cette madame Germain

qui a fermé les yeux à ta malheureuse mère, moissonnée dans sa tendre

jeunesse, comme la violette du printemps. C'est ma maison que le marquis

de Rosange avait choisie pour soustraire aux regards de la jalousie deux

personnes auxquelles il était attaché par les plus doux liens. J'étais

prévenue sur les graces et les vertus de ces deux aimables femmes; mais

leur excellent caractère, leurs malheurs, le charme de leur entretien,

tout me pénétra bientôt pour elles d'une amitié si vive, si constante,

que les preuves que j'eus le bonheur d'en donner par la suite, ne

coûtèrent rien à mon cœur».

Ici, madame Germain (nous ne l'appellerons plus madame Wolf) fut

interrompue par le baron de Fritzierne, qui lui prouva son estime dans

les termes les plus flatteurs: la jeune Clémence embrassa cette femme

sensible, et Victor ému, attendri, ne put que se jeter sur une de ses

mains, qu'il couvrit des douces larmes de la reconnaissance.

Madame Germain remercia ses amis de l'intérêt qu'ils lui prouvaient;

puis elle reprit ainsi son intéressante narration.

CHAPITRE VIII.

L'AMOUR ET L'HYMEN.

«Madame du Sézil, retirée avec sa fille, ne put s'empêcher d'admirer la

providence, qui assigne à chaque individu une destinée qu'il ne peut

fuir. Quoi! s'écria-t-elle, mon inconnu qui s'est caché à mes regards

depuis seize ans, cet étranger sensible et généreux qui a su faire les

plus grands sacrifices pour réparer une seule faute, c'est le fils du

bienfaiteur de mon époux, c'est le jeune Jules dont M. du Sézil m'a

parlé autrefois avec tant d'intérêt, l'ami de son enfance, le compagnon

de ses jeux, de ses moindres plaisirs!....

»La veuve relit les lettres, que depuis long-temps elle reçoit de

l'inconnu: aucune n'est signée; mais toutes sont souscrites d'un J. et

d'un R. ce qui fait bien Jules Rosange. Elle s'étonne de ne l'avoir

point deviné; mais elle s'abuse, il était impossible que sa pensée

s'arrêtât sur un jeune homme qu'elle ne connaissait que de nom, et

qu'elle ne pouvait pas supposer se rencontrer sur la même route qu'elle

avait à parcourir, dans la même voiture qu'elle a choisie. Les choses

les plus simples sont souvent tellement éloignées de la vraisemblance,

qu'il y aurait de la folie à vouloir leur trouver des rapprochemens.

»Adèle et sa mère attendaient le marquis avec la plus vive impatience:

lui seul pouvait leur donner des explications indispensables sur bien

des points qu'elles ne comprenaient pas encore; mais vœux inutiles! le

marquis, qu'on attendait sous peu de jours, ne vint pas; un mois

s'écoula sans qu'on entendît parler de lui, sans qu'on vît revenir le

fidèle Michel lui-même. L'inquiétude, la douleur, et la révolution

violente qu'avaient causée à madame du Sézil l'entrevue du spectacle et

la scène affreuse de la vieille marquise, tout avait altéré sa santé à

un point qu'un médecin, appelé, déclara que l'infortunée avait tout au

plus huit jours à vivre. Sa fille et moi, nous ne quittions pas le

chevet de son lit, nous lui prodiguions les soins les plus empressés;

mais nous ne pouvions calmer le vif desir qu'éprouvait la veuve de voir

Rosange, de mourir dans ses bras! Dans le transport de son cerveau, elle

l'appelait à grands cris, elle croyait le voir, lui reprochait sa fatale

destinée, et retombait dans un accablement qui faisait craindre pour ses

jours. Adèle ne savait que pleurer et implorer le ciel pour sa tendre

mère: moi, je m'occupais des soins que l'état de mon amie exigeait, et

je ne pouvais concevoir le retard ni le silence du marquis. Enfin, un

jour que madame du Sézil était un peu plus tranquille, je vois s'arrêter

à ma porte une calèche couverte; le cœur me bat, je cours, et reconnais

sur-le-champ le domestique qui est derrière: c'est Michel! ô bonheur!

s'il accompagne le marquis, nous allons rendre à la vie une femme

infortunée! c'est Rosange en effet qui descend, se précipite dans mes

bras, et me demande son amie. Votre absence, lui dis-je, a pensé lui

coûter la vie: elle est encore très-mal; mais aussi pourquoi avez-vous

tant tardé?....--Une forte raison, des embarras multipliés, me répond le

marquis; je vous conterai tout cela, madame Germain; mais où est mon

amie, je viens faire son bonheur.

»Je me hâte d'aller annoncer à madame du Sézil la plus heureuse

nouvelle; le marquis m'a suivie, il est déjà dans la chambre, au lit de

madame du Sézil, qui jette un cri de surprise et d'émotion. Le marquis,

effrayé de la pâleur et de l'état languissant de l'infortunée, recule

quelques pas, examine sa fille, et la presse contre son sein avec la

plus vive tendresse. Quel moment pour ces trois amis! comme ils avaient

soupiré après ce moment fortuné, et combien il leur avait coûté!....

Rosange, lui dit madame du Sézil d'une voix faible, la voilà, ta fille,

la voilà; hélas! pourra-t-elle jamais t'appeler son père!--Elle le peut,

réplique vivement le marquis, elle le peut dès aujourd'hui: oh! recouvre

ta santé, femme adorable, et apprends la nouvelle la plus heureuse!....

Je suis libre, et je viens t'offrir ma main.--Quoi! votre épouse?--Elle

n'est plus, et sa mort me rend à mes premiers liens, à mes premières

affections. Deviens ma femme, ô mon amie, et donne à ta fille un père,

un rang estimé, et quelque fortune!

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 13 / 38 段