où madame du Sézil obtint une chambre particulière pour elle seule. Vous
jugez combien fut agitée la nuit qu'elle passa!... Le lendemain, elle
remonte tristement dans sa voiture qui se met en route; mais à peine les
chevaux ont-ils fait quelques pas, qu'un petit garçon de l'auberge du
Cygne court après: Arrête, arrête, crie-t-il au cocher? Le cocher
arrête, le petit garçon monte à la portière, puis présentant un paquet à
madame du Sézil: Voilà, madame, lui dit-il, ce qu'on m'a dit de vous
remettre.--À moi?--À vous.--De quelle part?....
»Le petit garçon s'est déjà sauvé à toutes jambes, et la voiture s'est
remise en marche. Madame du Sézil, interdite, sent que le paquet est un
peu lourd; et n'osant pas l'ouvrir devant des étrangers, elle le met
dans sa poche, en affectant un air d'indifférence qu'elle est bien
éloignée d'éprouver. En effet, qui peut la connaître sur cette route?
Quelle correspondance peut-elle avoir, puisqu'elle n'a ni amis, ni
parens qui s'intéressent à sa triste existence! Elle a bien envie de
jeter ses soupçons sur l'étranger; mais elle fait tous ses efforts pour
réprimer ce desir, pour détourner sa pensée d'un homme qui lui fait
horreur: du moins c'est ainsi qu'elle cherche à se faire illusion.
»Ce fut à la dînée, qui eut lieu à Luzarches, que madame du Sézil voulut
examiner le paquet mystérieux; mais mille obstacles l'en empêchèrent.
L'auberge était pleine de voyageurs curieux, qui, voyant une jeune
veuve, qu'un air de tristesse rendait plus intéressante, l'obsédaient
avec importunité, dans quelque lieu qu'elle se retirât.... Il fallut
donc que notre belle voyageuse réprimât sa curiosité, et attendît
qu'elle fût arrivée à Paris, où elle devait descendre le même soir. Il
lui en coûtait sans doute pour se contraindre ainsi; mais il le
fallait.
»La nuit commençait à s'épaissir lorsque madame du Sézil se vit enfin au
comble de ses vœux: un vaste fauxbourg se présente à ses regards, c'est
le fauxbourg Saint-Denis, c'est une des entrées de Paris. Quel bonheur!
elle va être libre, tranquille, et dégagée des importuns, dont les
regards indiscrets l'ont assiégée pendant toute sa route. La voiture
s'arrête à la porte d'un roulage: chacun descend, se salue, se fait les
complimens d'usage. Madame du Sézil abrège les siens, fait charger sa
valise sur les épaules du seul commissionnaire qui se trouve là, et part
sans destination fixe, mais enchantée de se voir dans une ville l'objet
de tous ses desirs. Où va madame, lui demande le commissionnaire? Madame
du Sézil regarde cet homme, dont la physionomie ouverte et franche
inspire de la confiance, et lui répond d'un air indécis: Mon ami, je
n'en sais rien.--Madame ne va point chez des amis?--Hélas! mon cher, je
n'en ai point. Une dame aussi respectable que madame, ne devrait point
en manquer.--Je ne connais personne ici, j'y viens pour affaire....
Sauriez-vous m'indiquer quelque endroit honnête où une femme pût loger
décemment? je n'aime point les maisons garnies.--Vraiment, si madame y
consentait.... j'ai ma mère qui demeure avec moi; la mère Michel, tout
le monde l'estime dans le quartier; elle a deux petites chambres
très-propres que madame pourrait occuper.... pour ce soir toujours, car
il est tard. Madame verrait demain à prendre un autre logement, si le
nôtre ne lui convenait pas.--J'accepte mon ami; tu me parais un honnête
homme, et....--Oh! pour ça!....--Où demeure ta mère?--C'est un peu loin
d'ici, madame; mais le quartier est beau; si madame connaissait Paris,
je lui dirais que c'est tout près du Luxembourg.--J'en ai entendu
parler.--Quoi! de ma mère? De la mère Michel?
»Madame du Sézil ne put s'empêcher de sourire de la naïveté de ce bon
garçon, naïveté qui prouvait au fond sa tendresse pour sa mère: elle le
suivit sans crainte, et remercia même intérieurement la providence de
lui envoyer un asyle plus sûr, plus décent, qu'une auberge, dont le nom
seul la faisait frémir. Elle traverse donc tout Paris avec son zélé
conducteur, qui paraît avoir déjà pour elle les plus grands soins, et
qui même cherche à la distraire de ses sombres réflexions, soit en lui
racontant quelque trait plaisant, soit en lui faisant remarquer les
rues, les quais et les ponts qu'ils sont obligés de traverser. Notre
belle voyageuse commençait à se fatiguer lorsque son guide s'arrêta à la
porte d'une maison qui avait une apparence assez honnête. C'est ici, lui
dit-il, nous demeurons au troisième: cette rue-ci est la rue de
Vaugirard, voilà le Luxembourg, et ce beau jardin que vous voyez, à
gauche, est le jardin de l'hôtel de Condé[4]. Madame du Sézil monte;
elle est parfaitement reçue par une femme dont l'extérieur annonce la
pauvreté, mais qui porte sur sa figure la douceur de la bonté, et l'air
ouvert de la franchise. La mère Michel, mise au fait par son fils, le
remercie de lui avoir amené une aussi belle étrangère; elle montre les
deux chambres en question à madame du Sézil, qui en est très-contente;
puis la bonne mère s'occupe de faire son soupé, qu'elle doit partager
avec sa nouvelle pensionnaire. Madame du Sézil est enchantée des
prévenances aimables de la mère et du fils; elle a voulu payer à ce
dernier le port de sa valise. Laissez donc, madame, a-t-il répondu, cela
viendra avec autre chose: nous allons avoir des comptes ensemble....
»Pendant que la mère Michel fait son petit ménage, madame du Sézil prend
une lumière, et demande qu'on la laisse seule un moment dans sa chambre.
Entrons-y avec elle, et voyons ce que renferme le paquet que lui a remis
le petit garçon de l'auberge de Clermont; car ce ne peut être que pour
satisfaire sa curiosité que notre héroïne a demandé à ses hôtes un
moment de solitude».
CHAPITRE VI.
ON CROIRAIT LIRE UN ROMAN.
«Seule et tranquille, madame du Sézil se hâte de défaire les nombreux
cachets qui entourent le paquet mystérieux. Quelle surprise! une superbe
boîte d'or enrichie de brillans! un portrait d'homme! Dieu! c'est celui
du jeune étranger: ce sont ses traits, il est parlant! madame du Sézil
ne peut s'y tromper... Mais quels sentimens éprouve-t-elle, madame du
Sézil? Les traits d'un homme qui l'a si cruellement trahie, devraient
lui faire horreur? c'est tout le contraire; ces traits charmans la
fixent et l'attachent, elle se surprend à admirer ses beaux yeux pleins
de douceur, cette bouche qui a osé.... Son cœur se serre, elle veut
détourner ses regards.... impossible! L'amour est dans son cœur, l'amour
est peint sur ce portrait touchant, il est par-tout; comment lui
résister. Cependant madame du Sézil ouvre la boîte; qu'y voit-elle? une
lettre et des rouleaux de louis!.... Eh quoi! ce perfide ose lui faire
accepter des présens! prétend-il par-là dédommager sa victime de la
perte de l'honneur? espère-t-il faire oublier sa faute par des
bienfaits? ils sont insultans ses bienfaits, puisqu'ils sont le prix du
crime!.... Mais voyons sa lettre?.... Ce sont des vers!.... Une
romance!.... et sur un air que madame du Sézil sait; car elle lui en a
fait entendre quelques phrases, en se promenant avec lui dans la ville
d'Amiens.... Voyons:
ROMANCE DE L'INCONNU.
Avais un cœur indifférent;
Avais jours purs et nuits tranquilles:
En fuyant l'Amour étais franc;
Mais, vains sermens! soins inutiles!
Vois jeune veuve en son printemps,
Vois graces et délicatesse,
Cœur me bat, et, depuis ce temps,
Ne vis plus que pour la tendresse.
Mon pauvre cœur, tout en émoi,
Ne veut lui dévoiler sa flamme;
Crains de lui demander sa foi,
Et renferme mienne en mon ame.
Eh quoi! me dis, perfide Amour,
Promets toujours bonheur, liesse!....
Si dame ne m'aime à son tour,
N'ai plus besoin de la tendresse!
Mais un jour, hélas! jour fatal!
Ose approcher dame endormie....
Conseil mauvais et déloyal
M'avait poussé vers mon amie.
Baisers accroissent mon ardeur;
Oublie honneur, vertu, sagesse!....
Pardonne, ô dame de mon cœur:
Fut la faute de la tendresse.
Qu'il est tendre! qu'il est sensible et touchant! Voilà ce que madame du
Sézil n'ose penser; mais ce que ses yeux expriment. Ses yeux! ils
versent quelques larmes, sans doute de regret, de douleur du malheur qui
lui est arrivé! Ou plutôt ses larmes sont-elles de sensibilité,
d'intérêt? Pour qui? Pour l'étranger audacieux!..... Mais sa
romance..... Comme elle est douce! il faut la relire; madame du Sézil ne
peut résister à ce desir.... On la relit; on essaie même de l'adapter à
l'air que l'on sait; mais comme la voix est tremblante! comme on respire
difficilement! sur-tout à ce dernier couplet, qui rappelle.... Pourquoi,
pourquoi aussi a-t-il ravi un bien qu'il aurait pu mériter avec le
temps; un bien dont ils auraient mieux joui tous les deux!....
»Les émotions douces de la sensibilité ont succédé à l'indignation dans
le cœur de madame du Sézil; elle ne hait plus, elle sent enfin qu'elle
est disposée à aimer.... Mais, hélas! elle ne le reverra jamais, il l'a
dit; il a sans doute de fortes raisons qu'il ne peut révéler; mais _elle
le retrouvera toujours auprès d'elle_, ce sont ses expressions: oui,
sans doute, car ce portrait charmant ne doit plus la quitter; il lui
rappellera un aimable séducteur qui, dans le fond, mérite bien l'intérêt
qu'on prend à lui, car ses desirs ayant été satisfaits, qui l'engage à
suivre encore une liaison où il ne peut espérer rien de plus que ce
qu'il a obtenu? l'amour sans doute; et s'il aime, il est digne d'être
aimé.... Ses bienfaits, on les acceptera. Qu'en faire d'ailleurs?
peut-on les lui rendre? on ignore son nom et sa demeure; mais on espère
que ce seront les derniers. Des vers, des lettres, des romances, tout
cela s'accepte quand on aime; mais l'argent porte avec lui quelque chose
d'humiliant.... Eh bien! c'est encore une preuve de sa tendresse: il
sait que celle qu'il aime n'a point d'autre ressource que l'espoir
qu'elle met en un protecteur qu'elle n'a jamais vu; il songe à prévenir
ses besoins, il prodigue même; est-ce un motif pour lui en faire un
crime? Allons, cela est décidé, il n'y a rien que de charmant dans toute
sa conduite.
»Madame du Sézil serait encore à réfléchir, si la mère Michel ne
l'avertissait que son souper est servi. Notre aimable voyageuse serre
précipitamment sa boîte et sa romance dans sa poche, puis elle vient
joindre son hôtesse, qui l'étonne par une ordonnance de souper à
laquelle elle est bien loin de s'attendre. Deux ou trois plats
seulement, mais recherchés, mais très-proprement servis; il semble en
vérité qu'on l'ait attendue dans cette maison. Allons, allons, madame,
dit la mère Michel, mettez-vous là. Vous me permettez de manger avec
vous, n'est-ce pas? Pour mon fils, il va vous servir.--Pourquoi donc, la
mère, répond madame du Sézil? qu'il se mette à table, je le veux, je le
veux.--Non, non, non, madame; il sait trop, et moi aussi le respect qui
vous est dû.
»Notre aimable veuve ne peut obtenir que Michel prenne sa place; il est
debout derrière elle, et la sert avec un respect qui la flatte
intérieurement, et la fait soupirer de reconnaissance. Le repas fini,
madame du Sézil se retira chez elle, et passa une excellente nuit. Le
lendemain il fut question de vider la valise: la mère Michel y mit la
main avec sa pensionnaire, et tous les effets furent rangés avec soin
dans une armoire. Quand on fut au fond de la valise, madame du Sézil
resta toute étonnée d'y trouver une forte bourse remplie d'or.... Elle
savait bien qu'elle ne possédait pas tant d'argent. Est-ce encore une
prévenance de l'inconnu? mais où, quand et comment aurait-il pu? Ah! je
me rappelle, s'écrie-t-elle tout haut; puis, honteuse de cette
exclamation, elle prend la bourse, la serre, et continue tout bas ses
réflexions. En effet, à Breteuil, le surlendemain de cette nuit fatale,
l'hôtesse de l'auberge ne l'aida-t-elle pas à refaire sa malle! Cette
femme avait reçu de l'argent de l'inconnu, de son propre aveu: c'est
elle qui, par l'ordre de l'étranger, a glissé cette bourse dans sa
valise, et voilà l'explication de ces mots de l'hôtesse: _Vous y
trouverez tout, et même plus que vous ne pensez_. Quel homme, quel homme
délicat en procédés, que cet aimable inconnu!
»Madame du Sézil se reposa quelques jours avant de se rendre à l'hôtel
du marquis de Rosange, à qui elle avait toujours l'intention de
s'adresser. Cette démarche lui coûtait, parce qu'il est toujours
désagréable d'aller demander des secours. Enfin, un matin, elle se fait
accompagner par la mère Michel, qui lui indique les rues qu'elle doit
traverser pour se rendre à l'hôtel de Rosange, situé à la place royale.
Elle demande à parler au marquis; on lui répond qu'il est depuis deux
mois dans une de ses terres avec son fils; on ne les attend tous deux
que sous trois mois au plus tard. Quel contre-temps pour madame du
Sézil! elle est dans une ville où elle ne connaît personne, seule, sans
état, sans fortune, sans ressource; c'est alors qu'elle sent plus
vivement encore la perte de son époux; un vide affreux paraît
l'entourer; elle ne jette ses regards que sur des étrangers, qui ne
peuvent prendre à elle d'autre intérêt que celui qu'on doit à ses
semblables. Madame du Sézil revient tristement avec la mère Michel,
s'enferme pour réfléchir, et se décide à attendre les trois mois que M.
de Rosange doit encore passer à sa terre; elle est bien chez la mère
Michel: elle attendra le retour du marquis, d'autant plus qu'elle ne
manque pas d'argent, grace aux bienfaits de l'aimable inconnu....
»La mère Michel et son fils ne négligeaient rien pour prouver leur zèle
et leur amitié à leur intéressante pensionnaire; la mère l'accompagnait
par-tout dans Paris, et lui en faisait admirer les beautés; rentrés le
soir, le bon Michel, qui savait jouer quelques airs sur la flûte,
accompagnait la belle veuve qui chantait. Michel avait appris la romance
favorite de madame du Sézil: _Avais un cœur indifférent_; et vous
devinez bien que celle-là était chantée et jouée tous les jours; elle
charmait notre tendre veuve, et lui rappelait un homme qui voulait, à
force de délicatesse, faire oublier un moment, le seul peut-être de sa
vie où il en avait manqué. Mais une funeste découverte, que fit bientôt
madame du Sézil, vint lui rendre tous ses remords et toutes ses
inquiétudes; elle s'apperçut qu'un être puisait la vie dans son sein, et
comme elle avait beaucoup d'amitié pour la mère Michel, elle lui fit
part de cette remarque, en lui disant toutefois qu'elle s'en était
doutée, qu'elle en avait même parlé à son mari quelques jours avant
qu'il expirât dans ses bras. La mère Michel parut enchantée de cette
nouvelle; et, chose extraordinaire, qui prouvait sans doute l'intérêt
que ces bonnes gens portaient à leur pensionnaire, le bon Michel en fit
des sauts de joie. Sa mère, pour modérer cette ivresse indiscrète, lui
fit en secret un signe que madame du Sézil remarqua très-bien, mais
qu'elle n'attribua qu'à la peine que pouvait éprouver la mère en voyant
sauter son fils comme un grand sot.
»Cependant le nouvel état de notre veuve change son plan de conduite:
elle n'ose plus aller trouver M. de Rosange: elle rougirait de lui
présenter la mère d'un enfant qui n'appartient pas à l'époux dont elle
se réclame. Pourrait-elle en imposer, avancer de quelques mois la mort
de cet époux? Il serait si aisé de la confondre alors à quels reproches,
à quel mépris ne s'exposerait-elle pas?... Elle se sent coupable,
l'infortunée; elle croit que tout le monde doit deviner son secret.
»Quelques jours après qu'elle eut fait à la mère Michel l'aveu de sa
grossesse, madame du Sézil fut se promener au Luxembourg; ce fut Michel
lui-même qui l'y engagea. Il fait beau, lui dit-il, l'air vous fera du
bien.... La promenade de madame du Sézil dura près de deux heures: quand
on est seul avec soi-même, et qu'on sait réfléchir, il est si doux de
parcourir des sites solitaires!.... Madame du Sézil rentre à l'heure du
dîner; la mère Michel lui dit d'un air ouvert: Il faut, madame, que vos
parens de là-bas se soient souvenus de vous; ils vous envoient une
caisse d'effets qui est d'une grandeur!--Comment?--Pendant que vous
étiez sortie, il est venu ici un domestique avec un voiturier; ils ont
monté dans votre chambre une caisse qui est bien à votre adresse, pardi,
je ne me suis pas trompée.--Et de quelle part?--Ils n'ont jamais voulu
me le dire: moi, j'ai pensé que cela venait de la Provence, de votre
père, que sais-je?
»Madame du Sézil court dans sa chambre; Michel et sa mère la suivent; en
une minute la caisse est ouverte, et un billet tout ouvert frappe
d'abord les yeux de la veuve; elle y lit:
* * *
«_Ne rougissez pas femme estimable et chère, ne rougissez pas d'accepter
ces légères marques de la tendresse d'un homme qui vous chérira
jusqu'au tombeau. Ces faibles présens ne peuvent humilier que celle qui
a mis un prix à sa vertu: la vôtre, que j'ai outragée, est encore
intacte et pure, puisque vous l'avez défendue. Vous faites mon malheur,
et vous ajoutez à mes remords, si vous supposez au don de ces bagatelles
un autre motif que celui de la reconnaissance, et de l'amour dont je
brûle toujours pour vous.... Je ne puis vous voir, hélas! un obstacle
insurmontable me sépare de vous peut-être pour toujours!.... Mais, en
vous écrivant quelquefois, j'aurai du moins le bonheur de m'entretenir
avec vous, et mes regrets seront moins douloureux. Adieu: le hasard seul
m'a fait découvrir votre retraite; n'en changez pas, et sur-tout ne
dévoilez pas notre secret aux gens chez qui vous avez pris un asyle. J.
R._»
* * *
»Madame du Sézil qui, dès les premiers mots de la mère Michel, s'était
doutée de la main qui lui faisait des présens, avait eu d'abord l'idée
que cette femme la trahissait, et s'entendait peut-être avec l'inconnu;
mais les derniers mots de cette lettre lui prouvèrent qu'elle se
trompait: le hasard en effet sert toujours les amans; il se pouvait que
l'inconnu eût découvert sa retraite: elle ne se cachait point dans le
quartier, et elle y portait le même nom sous lequel elle était peut-être
connue de l'étranger. Notre belle veuve était d'ailleurs confiante et
bonne; elle prit donc le parti de dire à ses hôtes qu'en effet cette
caisse lui venait de la Provence; puis elle les pria de la laisser
seule, ce qu'ils firent sur-le-champ. Madame du Sézil, émue et confuse,
fit soudain l'inventaire de sa caisse: des étoffes de tous genres, des
bijoux, et sur-tout de l'or, voilà ce qu'elle y trouva. Il faut que cet
homme soit bien riche, se dit-elle.... Elle éprouvait toujours une
certaine répugnance à accepter; mais enfin elle ne pouvait restituer,
il fallait donc garder: c'est ce qu'elle fit.
»J'abrège maintenant l'espace de temps qui s'écoula depuis ce moment,
jusqu'à l'époque où madame du Sézil donna le jour à une fille charmante,
qu'elle nomma Adèle. Elle avait répandu le bruit que cet enfant était de
son époux: tout le monde le crut, et cette femme intéressante voulut
remplir, envers sa fille, tous les devoirs de la maternité; elle la
nourrit de son lait, et l'éleva avec le plus grand soin, comme avec la
tendresse la plus touchante. L'ame finit par se faire aux grands
chagrins; madame du Sézil s'habitua insensiblement à une position, qui
lui avait paru si critique dans le commencement, qu'elle s'imaginait
succomber bientôt sous le poids de la honte, du repentir et du chagrin.
Toujours même zèle, mêmes soins, mêmes égards de la part de la mère
Michel et de son fils; toujours des lettres et des présens de
l'inconnu, qui ne se nommait jamais, et qui même avait l'air d'ignorer
qu'il fût père. Madame du Sézil formait quelquefois le projet de quitter
son asyle trop connu de l'étranger, et de se soustraire à ses bienfaits
dans quelque endroit écarté qu'il ne pût découvrir; mais elle était sans
fortune, sans ressources; eh puis elle était mère: les présens de
l'inconnu n'avaient plus rien qui pût l'humilier: elle les rendait à sa
fille, ces présens d'un père coupable; elle ne rougissait plus, en
songeant que ce qu'il croyait donner à l'amour, devenait le juste tribut
de la nature.
»Quinze ans s'étaient écoulés dans la pratique des devoirs maternels,
et, pendant ce temps, il s'était passé quelques événemens chez madame du
Sézil. La mère Michel était morte, et son fils, qui ne pouvait se
séparer de sa chère maîtresse, ainsi qu'il appelait la belle veuve,
avait pris un petit cabinet dans le haut de la maison, tandis que
madame du Sézil avait loué pour son compte, et meublé à son goût, les
quatre pièces qui formaient le logement de la mère Michel. Madame du
Sézil était chez elle, et Michel la servait; il ne faisait plus de
commissions, Michel; il était le domestique, le confident, et l'ami de
la veuve et de sa fille. La jeune Adèle grandissait en beauté, en vertus
et en talens; sa mère lui avait donné tous les maîtres propres à faire
une brillante éducation; elle avait de l'esprit, du jugement et de la
raison; c'était, en un mot, un chef-d'œuvre de la nature. Je l'ai
connue, mes amis, je l'ai aimée.... Ah! pardonnez les pleurs qui coulent
de mes yeux, c'est le juste tribut des regrets que je dois à sa cendre.
Me voici bientôt à ses propres aventures.... Mais je vous dois encore
quelques détails sur la mère, l'intéressante madame du Sézil.
»Vous êtes sans doute étonnés, ainsi que je le fus moi-même lorsque ses
malheurs me furent racontés par elle, de ce que l'inconnu trouva le
moyen, pendant près de seize années, de pourvoir, même d'une manière
magnifique, aux dépenses de la mère et de la fille, sans chercher une
seule fois l'occasion de les voir. Vous êtes surpris aussi de ce que
madame du Sézil ne fit aucune démarche pour connaître enfin l'homme
mystérieux de qui dépendait son sort et celui de sa fille; je vous
éclaircirai bientôt vos doutes sur le premier point. Quant à la
résignation de la belle veuve, je vous dirai qu'elle était le fruit de
l'habitude et de la délicatesse. Les lettres de l'inconnu étaient
toujours si tendres, touchantes, que madame du Sézil ne pouvait
attribuer son silence sur son nom et sa fortune, qu'à un obstacle bien
puissant qui l'enchaînait, et qu'il ne dépendait pas de lui de
surmonter. Quelle apparence en effet, s'il eût pu se faire connaître,
qu'il ne l'eût pas fait, tandis qu'il accablait cette famille de
bienfaits, toujours offerts avec délicatesse et d'une manière
détournée! Dans ses dernières lettres, il hasardait de parler de sa
fille, ce qui prouvait à la veuve qu'il était instruit; mais il ne le
faisait jamais qu'avec les plus grands ménagemens, comme s'il craignait
d'offenser la vertu de madame du Sézil, en lui rappelant une nuit
d'erreur, qu'il n'appelait que le seul tort de sa jeunesse. Les
personnes qui venaient de sa part remettre ses lettres ou ses présens à
la veuve, ne se présentaient jamais que lorsqu'elle était absente, elle
et sa fille. C'était toujours Michel qui les recevait, et qui
attribuait, ou feignait d'attribuer ces dons aux parens que sa maîtresse
disait avoir dans la Provence. Depuis quelque temps madame du Sézil
n'était plus dupe de la prétendue crédulité de Michel; elle le
soupçonnait fortement d'être dans la confidence du père d'Adèle, et de
le connaître même particulièrement; mais, délicate et fière, elle eût
cru offenser l'inconnu, elle eût cru se dégrader elle-même, en forçant
un domestique à violer un secret qui lui avait été confié; elle en
admirait davantage ce bon serviteur, et ne faisait aucune tentative pour
obtenir un éclaircissement qui peut-être, en nuisant à l'homme généreux
dont elle dépendait, aurait pu détourner la source des bienfaits qu'il
répandait journellement sur elle et sur sa fille. Avec cela sa fille
ignorait le secret de sa naissance: Adèle se croyait, comme tout le
monde se l'imaginait, la fille de M. du Sézil, qui avait perdu la vie
quelques mois avant qu'elle eût vu le jour. Des démarches, des
explications arrachées, auraient forcé cette tendre mère à faire à sa
fille d'autres explications dont elle aurait eu trop à rougir et que
d'ailleurs l'âge et le sexe de l'enfant ne permettaient pas qu'elle lui
fît.