d'examiner les diverses figures de ses compagnons de voyage. Les deux
vieux époux, par le peu d'amitié qu'ils se prouvaient, par le ton aigre
de leur conversation, avaient l'air de s'ennuyer d'une longue
existence, passée ensemble peut-être au milieu des ennuis et des
querelles de ménage: madame du Sézil sut les définir, et se promit de
s'en amuser. L'ecclésiastique, homme fait, qui voulait affecter de la
gravité, pour provoquer un respect que ses manières égoïstes et peu
polies ne pouvaient inspirer, parut être, à notre voyageuse, un sot et
un caffard. Le militaire était assez bien, mais brusque et de mauvaise
société; la jeune fille qui l'accompagnait, faisait assez connaître, par
son étourderie et sa conversation, l'espèce de liaison qu'elle avait
avec lui. La seule personne douce qui pouvait frapper plus agréablement
madame du Sézil, était le jeune étranger, dont les manières étaient
polies, dont la figure était douce, spirituelle, et le ton excellent. Ce
n'est pas que, nouvelle matrone d'Éphèse, madame du Sézil sentît son
cœur s'arracher du tombeau de son époux pour voler à une nouvelle
passion; mais quand le sort vous contraint à voyager huit jours avec les
mêmes personnes, c'est une espèce de liaison qu'on contracte, il faut se
livrer malgré soi; il est donc nécessaire de choisir sa société, et de
se fixer au moins à ceux qui nous offrent plus de rapport avec nos
goûts, nos mœurs et notre éducation.
»De son côté, les observations qu'avait faites madame du Sézil, avaient
frappé le jeune étranger. Aucun personnage de la voiture ne lui avait
paru mériter son attention; mais madame du Sézil était jeune, jolie;
l'habillement de deuil qu'elle portait, joint à l'air de langueur
répandue sur ses traits un peu décolorés par le chagrin, tout jetait sur
sa personne un intérêt propre à toucher un cœur moins sensible et moins
brûlant que ne l'était celui du jeune étranger. Il regarde, il examine,
il admire madame du Sézil, et dès ce moment l'amour le plus violent
embrase ses sens: vous verrez bientôt quel fut l'effet de cette fatale
passion.
»La voiture s'arrêta le soir, à Boulogne, à l'auberge de la poste; où il
fallait coucher. Le jeune étranger ne négligea rien pour prouver à
madame du Sézil qu'elle l'avait intéressé; et, de son côté, madame du
Sézil, qui ne suivait que l'impulsion de son cœur et de son esprit, lui
fit entendre aisément qu'elle l'avait distingué des autres voyageurs. Ce
soir-là, madame du Sézil ne voulut point souper, et ne tint pas une
longue conversation avec les voyageurs.
»Le lendemain, le jeune étranger eut soin de se placer, dans la voiture,
en face de madame du Sézil, place qu'il n'occupait pas la veille; car
madame du Sézil avait eu le sot abbé pour vis-à-vis pendant toute la
journée; mais la place du coin près la portière étant plus commode, le
jeune étranger qui l'avait, pria l'abbé de l'accepter, celui-ci fut
enchanté de cette marque de déférence, et madame du Sézil, qui crut que
c'était par respect pour l'âge et pour l'habit ecclésiastique, que le
jeune étranger en agissait ainsi, lui en sut intérieurement bon gré.
»Fatalité des rencontres et des premières entrevues! Si l'on pouvait
percer dans l'avenir, et voir dans la personne qu'on salue pour la
première fois, l'être qui doit changer un jour vos destinées et causer à
jamais vos malheurs, combien serait-on plus attentif à réprimer les
premières affections de l'ame? combien serait-on plus scrupuleux sur le
choix de ses amis, de ses moindres liaisons même!.... Mais poursuivons.
»La conversation fut d'abord générale; elle roula sur les sites, sur les
campagnes qui s'offraient à la vue; ensuite le vieux époux raconta des
histoires, des anecdotes de voyages, qui endormirent profondément
l'ecclésiastique. Le militaire, pour éviter de les entendre, se mit à
causer tout bas avec sa jeune amie placée aussi en face de lui. Le vieux
conteur, piqué, se tourna vers sa femme, qu'il querella, et le jeune
étranger saisit cette circonstance pour adresser quelques questions à
madame du Sézil, qui ne fit aucune difficulté d'y satisfaire. Il apprit
ainsi d'elle qu'elle venait de perdre un époux qui lui était bien cher,
qu'elle n'avait point d'enfans, que, privée de fortune, elle allait à
Paris implorer les bontés d'un protecteur qu'elle ne nomma point, et
qu'enfin son veuvage était éternel.... Le jeune étranger parut
s'attendrir; sa sensibilité émut madame du Sézil qui versa quelques
larmes: le jeune homme aurait bien voulu les essuyer, tant les beaux
yeux de madame du Sézil faisaient d'impression sur son cœur; mais il se
contenta de lui offrir des motifs de consolation qu'il puisa dans sa
jeunesse, ses graces, l'appui qu'elle ne pouvait manquer d'attendre de
tout le monde, etc. Madame du Sézil lui fit, à son tour, quelques
questions auxquelles il répondit d'une manière un peu détournée: il
était noble, il allait à Paris aussi rejoindre son père; mais il ne
devait pas faire la route entière dans la voiture publique; son
domestique venait au-devant de lui avec une chaise de poste; en un mot,
madame du Sézil sut de lui bien moins de choses qu'elle ne lui en dit
sur son propre compte; car madame du Sézil était bonne, confiante; elle
lui raconta une partie de sa vie, sans cependant lui dire le nom de son
père ni celui de son époux: encore, s'il l'avait demandé, on les lui
aurait dit. Il inspirait tant d'intérêt à notre sensible voyageuse!
»Ce soir, on fut coucher à Montreuil, à l'auberge de la cour de France:
mêmes attentions de la part de l'inconnu; même confiance de madame du
Sézil. Le lendemain, on descendit à Abbeville, et le surlendemain à
Princourt, où l'on arriva au grand jour: car on n'avait fait que cinq
lieues ce jour-là; il était survenu un accident à la voiture, qui fut
raccommodée le même soir. Au petit jour on se remit en route, et l'on se
trouva pour dîner à Amiens. Pendant qu'on préparait le dîner, le jeune
inconnu demanda à madame du Sézil la permission de lui faire voir cette
ville qui est grande et bien peuplée. Madame du Sézil y consentit, et
prit le bras de son écuyer qui, connaissant plusieurs personnes dans la
ville, lui fit voir la riche fabrique d'étoffes de laine et celle de
poil de chèvre. Ils admirèrent ensemble la nef et le clocher de la
cathédrale, puis, après avoir fait un tour de promenade sur le cours,
ils rentrèrent à leur auberge. Le jeune étranger avait fait en route
plusieurs emplettes, principalement chez un apothicaire, où il était
entré seul: il était indisposé, disait-il, sujet à de violentes
palpitations de cœur, on lui avait enseigné une poudre merveilleuse pour
calmer ces sortes d'incommodités. Il s'enferma seul d'abord; puis
madame du Sézil le vit, sans y faire une grande attention, causer
long-temps, et non sans quelque chaleur, avec la jeune maîtresse du
militaire.
»Remontés dans la voiture après le dîner, madame du Sézil remarqua que
cette fille lui adressait plus souvent la parole: comme elle avoit de la
gaîté et des saillies, elle amusa assez notre voyageuse, qui prit même
quelque goût à l'entendre. Depuis deux jours, sur-tout, le jeune
étranger pouvait à peine contenir son amour; il brûlait, il était au
plus haut degré de la passion, et cependant il n'en avait rien dit à
madame du Sézil, qui ne s'en était point apperçue: il est vrai
qu'elle-même éprouvait un sentiment tendre, dont elle ne se rendait
point compte, mais qui la portait à l'indulgence, à l'intérêt même pour
tout ce que lui disait d'obligeant un jeune homme qu'elle trouvait
charmant: elle ignorait, hélas! le malheur qui l'attendait, malheur
qu'elle n'avait plus assez de prudence pour prévoir, ni assez de force
pour repousser.
»La voiture devait aller coucher à Breteuil, pour réparer le temps qu'on
avait perdu à la réparer. Il était près de neuf heures lorsqu'on arriva
dans ce bourg: aussi n'y avait-il presque plus de chambres à donner à
l'auberge de l'Ange couronné, la meilleure de l'endroit. Ce contre-temps
désespéra madame du Sézil, qui vit bien qu'il lui faudrait partager son
lit avec une des dames ses compagnes de voyage; ce qui la contrariait
beaucoup. En effet, quand on eut soupé, il fallut faire le partage des
chambres: il ne s'en trouva que trois; il fut décidé en conséquence que
le vieux ménage en aurait une, que le militaire, le prêtre et le jeune
inconnu coucheraient dans la seconde, et qu'enfin la troisième, où il
n'y avait qu'un lit, serait donnée à madame du Sézil et à la compagne du
militaire. Que faire? point de moyen de passer la nuit autrement, il
fallut accepter cet arrangement.
»On avait soupé tous ensemble, et l'on avait même fait quelques excès
excités par le militaire et l'abbé, qui s'entendaient à merveille,
lorsqu'il s'agissait de boire. Madame du Sézil n'avait rien pris de plus
qu'à son ordinaire; cependant elle se sentait la tête lourde; des
bâillemens perpétuels annonçaient chez elle une extrême envie de dormir,
et ses yeux se fermaient à tout moment malgré elle. Retirée dans sa
chambre avec sa jeune compagne, elle voulut résister à cet
assoupissement auquel elle n'était pas accoutumée. Elle prit donc une
plume, de l'encre, du papier, et forma le projet d'écrire une lettre
qu'elle pût laisser chez le marquis de Rosange, en cas qu'elle ne le
trouvât pas chez lui à son arrivée à Paris. Cette lettre le préviendra,
se dit-elle; elle épargnera beaucoup à ma timidité. Il y verra l'objet
de ma visite, et je trouverai son front serein et ses bras ouverts,
lorsque je me présenterai devant lui..... Oui, écrivons....
»Elle écrit; mais à peine est-elle à la moitié de sa lettre, qu'il lui
est impossible de continuer; ses yeux se ferment tout-à-fait, et elle va
passer la nuit endormie sur son papier, si sa compagne, qui est déjà
couchée ne la réveille en l'engageant à se mettre au lit.
»Madame du Sézil se lève, laisse sans y penser sa lettre telle qu'elle
l'a commencée, et toute déployée sur la table; puis elle se couche en se
plaignant d'une migraine affreuse et d'un élancement singulier dans la
tête. Mais un profond sommeil vint bientôt engourdir ses sens.
»Comment vous raconterai-je maintenant l'événement singulier qui a
décidé du sort de sa vie entière! Quelles expressions emploierai-je pour
couvrir des détails.... qu'une femme ne peut rapporter sans rougir:
essayons cependant de vous faire entendre.... Si vous me comprenez,
j'en aurai dit assez.
»Le sommeil de madame du Sézil devint bientôt agité d'une manière
extraordinaire; elle crut rêver qu'elle était dans les bras de son mari;
et cette idée, embrasant son sang, elle perdit connaissance; mais elle
ne la recouvra que pour faire la funeste découverte de quelque réalité
dans son rêve.... Un homme est dans ses bras; elle le repousse, vain
effort! Le crime est consommé. Qui es-tu, s'écrie-t-elle, vil
séducteur?....--Ô la plus belle des femmes, je vous adore!....--Quoi,
vous!.... ciel! vous que j'ai cru si doux, si vertueux!.... Sortez,
sortez....
»Madame du Sézil a reconnu la voix du jeune étranger, et l'indignation a
succédé à la terreur, à la colère!.... Elle lui dit: _sortez_; mais
d'une voix tremblante. Elle n'a plus la force de le repousser, elle ne
peut que verser un torrent de larmes!.... L'étranger en est ému. Je ne
suis point vicieux, lui dit-il, je ne suis qu'un jeune homme brûlant,
ivre d'amour, et qui n'a pu résister au desir de vous posséder.... Oh!
daignez me pardonner!....--Te pardonner, monstre, après m'avoir
déshonorée!....--Ma conduite vous prouvera mes remords et ma tendresse:
oui, quelque part où vous soyez, j'en jure par l'amour, je ne vous
abandonnerai point.... et peut-être un jour.... si un père n'exigeait
pas de moi un sacrifice!.... Oui, oui, un jour nous nous reverrons, nous
nous reverrons, j'en ai l'heureux pressentiment!....
»À ces mots, le suborneur se retire, et madame du Sézil n'a point le
courage de lui adresser de nouveaux reproches; elle est tellement
étourdie du crime dont elle vient d'être la victime, qu'elle est
anéantie dans une mer de réflexions douloureuses!.... Quel est cet
étranger, qui, même au milieu des violences les plus coupables, conserve
encore l'accent et le langage du sentiment! L'amour seul aurait-il
causé sa faute? L'amour! que ce motif l'excuse auprès de madame du
Sézil! Non, il ne peut être vicieux, il n'est qu'égaré!.... Mais dieux!
quelle fatale aventure!.... Si elle se répand, si cette femme perfide,
instrument du crime, qui a livré à un suborneur sa place dans le lit de
l'innocence, si elle parle, quelle honte! quel déshonneur! Madame du
Sézil verse toujours des pleurs, qui, peu à peu la replongent dans un
sommeil, dont les monstres, pour le troubler d'une manière aussi
criminelle, ont sans doute doublé la force par quelque boisson.
»On la réveille enfin, et ce sont les cris du conducteur qui lui
annoncent que la voiture va partir. Madame du Sézil ouvre les yeux et
frémit.... Son cœur se serre en se rappelant son malheur, et une rougeur
subite couvre son front. C'est elle qui rougit, c'est elle qui éprouve
de la honte, tandis que les vrais coupables ont sans doute le calme et
la sérénité de la vertu.... Madame du Sézil ne peut se décider à
poursuivre sa route avec ceux qui l'ont déshonorée.... Que fera-t-elle?
Ira-t-elle se plaindre à l'hôte, à l'hôtesse? De quoi? D'une aventure
dont le public est toujours disposé à rire, et dont le ridicule retombe
souvent sur la femme qui en est l'héroïne! Non, il faut se taire, il
faut cacher à jamais au fond de son cœur ce fatal secret; mais en même
temps, il faut fuir la présence de ceux qui l'ont trompée; elle ne
pourrait soutenir leur vue ni leur sourire malin: elle doit donc rester
seule avec son déshonneur et ses regrets.
»Je ne sais, monsieur le baron, si cette aventure vous a paru singulière
et peu commune; mais j'ai dû vous la raconter pour vous amener à
l'histoire de ma tendre amie; car de cette nuit fatale, de ce crime
affreux commis sur la vertueuse madame du Sézil, est née ma malheureuse
compagne, la sensible Adèle, ta mère, ô mon cher Victor!.... Oui, mon
Victor, ta mère a dû le jour à madame du Sézil, et à ce jeune inconnu,
que nous retrouverons néanmoins par la suite; mais suivons le fi des
événemens qui doivent nous le ramener».
CHAPITRE V.
TOUT LE MONDE LA TROMPE.
«Madame du Sézil se lève aux cris du conducteur, et fait ensemble toutes
les réflexions que je viens de vous communiquer. Elle met ses deux mains
sur son front, et se détermine à cacher son malheur à tout le monde. Si
M. de Rosange, se dit-elle, si ce respectable bienfaiteur connaissait ma
faute!.... Je lui écrivais, à ce digne ami de mon époux; je lui
marquais!....
»Elle va pour mettre la main sur sa lettre, elle ne la trouve plus!
Ciel, s'écrie-t-elle, qui peut me l'avoir prise!... Elle cherche encore
cette lettre, où le secret de son voyage est renfermé; elle est
disparue. À sa place est un autre billet conçu en ces termes:
* * *
«_Je pars, j'emporte le regret d'avoir déshonoré la plus estimable des
femmes! La raison a repris son empire sur mes sens trop impétueux!....
Je reconnais mon crime, et si je vis assez pour pouvoir le réparer, ô
femme accomplie! aucun sacrifice ne me coûtera.... Soyez tranquille sur
votre lettre, je l'ai, elle m'a appris votre nom; c'est tout ce que je
desirais savoir. Adieu. J'emporte à la fois, au fond de mon cœur, le
remords et l'amour, qui ne me quitteront qu'au tombeau.... Adieu! Il est
possible que vous ne me revoyiez jamais, mais vous me retrouverez
toujours près de vous. J. R._»
* * *
»Madame du Sézil relit plusieurs fois ce singulier billet; elle rougit
de nouveau à ces mots: _elle m'a appris votre nom; c'est tout ce que je
desirais savoir...._ Mais c'est sur-tout à cet endroit de la lettre que
sa pénétration l'abandonne: _Il est possible que vous ne me revoyiez
jamais; mais vous me retrouverez toujours près de vous...._ Que signifie
cette phrase mystérieuse! Quoi! cet homme coupable va donc l'obséder
sans cesse; il va donc jouir continuellement de son triomphe! Est-ce là
ce qu'il veut dire? _vous me retrouverez!_ Oui, sans doute, je ne te
retrouverai que trop, homme sans honneur, sans délicatesse! Oui, à toute
heure, chaque jour, toute la vie, tu seras présent à ma mémoire: tu
seras toujours là, là, devant mes yeux, pour faire rougir mon front, et
oppresser mon cœur que tu as lâchement trompé.... Je te dois la perte de
ma vertu, de mon innocence, de ma tranquillité: juge si je dois te
retrouver sans cesse!
»L'infortunée descend dans la grande salle de l'auberge, dans
l'intention de congédier le conducteur de la voiture, et d'attendre
qu'il se présente une autre occasion de continuer sa route. Elle apprend
par hasard que le jeune inconnu est parti seul, de grand matin.
Quoiqu'elle ne dût plus le rencontrer dans la voiture, elle ne voulut
pas y monter, pour ne plus revoir cette malheureuse femme qui l'avait
trahie, en la livrant à son séducteur. En conséquence, le conducteur,
prévenu par elle, fouette ses chevaux, et la voiture part avec deux
voyageurs de moins. Je laisse le militaire et sa maîtresse, le vieux
couple et l'abbé, s'entretenir peut-être de cette aventure, qui leur
paraît sans doute plaisante. Ils ignorent jusqu'aux noms des acteurs de
la scène, ainsi leur estime ou leur mépris doivent être fort indifférens
pour nous. Je reviens à madame du Sézil, qui est restée dans l'auberge,
seule, en proie à sa douleur, et en attendant qu'il se présente une
place dans une autre voiture qui puisse la conduire à Paris, où elle a
toujours dessein d'aller. La pâleur que lui avait causée le chagrin de
la perte de son mari, s'était encore accrue par la douleur qu'elle
éprouvait de son aventure: sa faiblesse était extrême, et sa raison
paraissait même un peu aliénée. Dans cet état cruel, elle était si
intéressante, que l'hôtesse s'empressa de lui prodiguer les soins les
plus touchans. Dans l'après-midi, madame du Sézil se trouva mal; on fut
obligé de la mettre au lit, et l'hôtesse eut la complaisance de passer
elle-même la nuit dans sa chambre. Le lendemain matin, madame du Sézil
se sentit mieux, elle se leva; l'hôtesse ouvrit sa valise, y prit ce qui
était nécessaire, et l'habilla avec les marques de l'amitié la plus
touchante. Tant de soins pénétrèrent de reconnaissance la sensible
madame du Sézil, qui remercia l'hôtesse avec sensibilité; celle-ci lui
répondit en l'embrassant, et en lui protestant que de tous les voyageurs
qui étaient descendus chez elle, aucun ne lui avait encore inspiré tant
d'intérêt. Sur le soir il arriva un carrosse d'Amiens, dans lequel il se
trouva justement une place: madame du Sézil la retint pour le lendemain
matin. Enchantée de cet heureux hasard, qui lui faisait quitter une
maison triste par les souvenirs douloureux qu'elle lui rappelait, elle
sentit renaître ses forces et son courage; elle passa même une bonne
nuit. Éveillée de bonne heure, elle trouva l'hôtesse dans sa chambre,
occupée à remettre tout en place dans sa valise: cette femme avait
tellement mérité la confiance de madame du Sézil, que cette dernière ne
craignait pas qu'elle détournât quelques-uns de ses effets. Quand elle
eut fermé la valise, madame du Sézil lui dit: N'avez-vous rien oublié,
ma chère hôtesse?--Rien, ma chère dame, rien: vous y trouverez tout,
tout, et même plus que vous ne pensez.--Comment! que voulez-vous dire?
Je veux dire que j'y ai mis plus d'ordre qu'il n'y en avait, plus que
vous ne pensiez que j'étais capable d'en mettre apparemment.--Pardon,
chère hôtesse, je n'ai pas entendu vous chagriner. Voulez-vous bien me
dire combien je vous dois?--Rien, ma bonne dame, rien.--Comment,
rien!--Non, je suis payée.--Payée! et par qui?--Oh! par qui, par qui? je
suis payée, cela doit vous suffire.--Mais encore? Depuis deux jours que
je suis ici, ma dépense....--Ne vous regarde pas, encore une
fois...--Très-sérieusement, madame, je ne vous comprends pas, et je me
fâche avec vous, si vous ne me dites sur-le-champ comment vous vous
trouvez payée, quand je ne connais personne capable....--Personne! (_en
souriant_) ah! personne! et ce beau cavalier qui s'en est allé
l'avant-dernière nuit à cinq heures du matin, madame ne le connaît pas,
non? (_Madame du Sézil rougit._) Allons, il ne faut pas rougir pour
cela; au surplus si vous ne le connaissez pas, il vous connaît bien,
lui; car, en s'en allant, il m'a recommandé d'avoir pour vous les plus
grands soins, les plus grandes attentions; eh puis, c'est qu'il m'a
donné beaucoup d'argent pour cela.--Il vous a donné?....--Enfin je suis
contente.--Madame, je ne veux pas, je ne puis consentir.... je vous en
prie, ma chère hôtesse; des raisons particulières m'engagent à vous
prier de distribuer à quelques infortunés la somme qu'il vous a remise:
je veux payer ma dépense; elle me regarde, je crois; et ce monsieur si
obligeant!....--Oh! comme il m'a parlé de vous! il m'a demandé de
l'encre et du papier; puis il a écrit une lettre qu'il a remise à cette
jeune personne qui a couché dans votre chambre: elle a dû vous la
rendre, cette lettre, car il le lui a bien recommandé; et puis, c'est
qu'il pleurait, ce pauvre jeune homme!....--Il....--Oui, madame, il
pleurait, il sanglotait à nous fendre le cœur à tous; car mon mari, qui
n'est pourtant pas bon, eh bien! il en avait la larme à l'œil.
»Madame du Sézil, honteuse à l'excès de se voir défrayée par
l'étranger, veut répondre à cette femme; mais le fouet du cocher se
fait entendre. Pierre, s'écrie l'hôtesse en appelant un de ses garçons,
portez vîte la valise de madame à la voiture.
»Pierre emporte la valise, le cocher appelle madame du Sézil, elle est
obligée de partir: l'hôtesse lui demande la permission de l'embrasser,
madame du Sézil se prête au desir de cette bonne femme; puis, sans lui
dire un mot, elle se précipite dans la voiture, qui a déjà fait une
lieue, sans que notre voyageuse ait pensé à examiner les nouveaux
individus avec lesquels elle se trouve.
»Elle y fut forcée cependant par une conversation assez vive qui se
tenait à côté d'elle, et à laquelle elle n'avait pas fait encore la plus
légère attention. Oui, monsieur, disait un gros homme à un jeune
officier, je le poursuivrai par-tout, cet infâme ravisseur, je lui
demanderai compte de sa conduite; il a déshonoré ma fille!--Mais,
monsieur, répondait l'officier, êtes-vous sûr?....--Sûr, oh! très-sûr,
mon cher monsieur; et ma fille elle-même sera bien punie, je la rejette
loin de mon sein paternel. Comment! elle se laisse.... séduire par un
homme qu'elle ne connaît pas, qu'elle voit pour la première fois, dont
même elle ignore de nom?--Peut être la violence....--Il n'y a pas de
violence, monsieur, qui puisse empêcher une femme de résister; quand
elle veut se défendre, elle en trouve les moyens. On ne me persuadera
jamais qu'on puisse prendre une femme de force: elle peut faire quelques
façons d'abord; mais les sens s'en mêlent, et puis votre serviteur.--Et
vous dites qu'elle est enceinte?--Oui, monsieur, elle l'est; vous voyez
qu'elle est déshonorée à jamais.
»À cette conversation, qui avait quelque rapport avec sa situation,
madame du Sézil fut frappée d'une terreur soudaine. Ce mot: _elle est
enceinte_, lui fit craindre pour elle le même sort; elle n'avait pas
encore prévu ce dernier malheur; un pressentiment funeste l'avertissait
intérieurement qu'il était certain. Elle fit tous ses efforts pour
retenir ses larmes et cacher sa honte; mais elle fut sur le point de
perdre connaissance lorsque le vieillard fit à son ami le portrait du
suborneur de sa fille. Ce portrait s'accordait parfaitement avec celui
de l'audacieux étranger: même taille, mêmes traits, même douceur.
Serait-ce lui, se dit-elle à elle-même? serait-ce ce perfide, qui se
ferait un jeu cruel de tromper toutes les femmes qu'il rencontre?....
»Madame du Sézil crut n'avoir plus lieu de douter que ce fût lui; mais
elle fut bientôt agréablement désabusée, lorsque le vieillard ajouta:
Mais ce qui vous inspirera, monsieur, plus de mépris pour ce scélérat,
c'est qu'il a quarante ans au moins; c'est qu'il est marié, et père de
famille comme moi....
»Ces mots répandirent la consolation dans l'ame de notre voyageuse; elle
sentit renaître sa fermeté, et ne pensa même plus aux funestes
applications qu'elle pouvait se faire à elle-même dans la conversation
qu'elle entendait, tant il est vrai que le jeune inconnu avait
réellement touché le cœur de cette femme sensible, et qu'elle était
disposée à lui pardonner moins, envers une autre, la conduite qu'il
avait tenue envers elle. Quand il la conjurait de lui pardonner sa
faute, le coupable avait, dans le cœur de sa victime, un défenseur plus
puissant que lui, et qu'elle ne connaissait pas elle-même, l'amour,
l'amour! qui fait excuser tous les torts de la jeunesse; mais cet amour,
chez madame du Sézil, était subordonné à l'estime de soi-même, à la
crainte du mépris, du déshonneur; à la honte enfin d'avoir été trompée.