Le baron double le pas; Victor le suit, ainsi que sa fille, jusques dans

son appartement, où nous les retrouverons tous trois dans le chapitre

suivant; mais, avant de terminer celui-ci, je dois faire une courte

digression. Mon lecteur, dont je ne doute point de la sagacité, a sans

doute deviné depuis long-temps que mon Victor est le fils de Roger. Il

est possible qu'avec cette connaissance, la scène douloureuse que je

viens de tracer n'ait pas fait sur son ame une très-grande impression.

Il est possible aussi qu'ayant deviné un secret qui lui paraissait

clair, il s'étonne de ce que les personnages que ce secret regarde ne

l'aient pas deviné plutôt, en même temps que lui. Je le prie d'observer

d'abord que, dans un roman, les personnages devinent tout, parce qu'il

arrive toujours quelqu'un à propos pour les mettre au fait, parce que

tout le monde s'y réunit des quatre coins de la terre, et qu'il ne doit

pas s'y égarer seulement un petit enfant: mais que, dans une histoire

véritable, les héros sont assujettis aux règles de la vraisemblance, et

qu'ils ressemblent à une famille, dont les secrets, les défauts et la

conduite sont souvent mieux connus des voisins que de ceux qui la

composent. En second lieu, mon lecteur voudra bien se mettre à la place

de Fritzierne et de Victor. Il relira les scènes avec madame Wolf, où

ils peuvent concevoir quelques doutes, et il se dira franchement: Je

vois bien, moi, que Victor est l'enfant du crime et du malheur: mais à

sa place, à celle de son bienfaiteur, j'aurais repoussé loin de moi une

idée si contraire aux principes d'honneur et de vertu qui sont dans leur

cœur.

Enfin il le sait, Victor; il connaît le coupable auteur de ses jours.

Oh! qu'il est à plaindre, Victor!.... il est maintenant malheureux pour

sa vie entière: mais suivons le fil des nombreux événemens qui vont

naître de cette affreuse découverte.

CHAPITRE III.

FAIBLE ADOUCISSEMENT.

Le baron, rentré chez lui, s'est jeté dans un fauteuil. Clémence est à

ses pieds; elle arrose de larmes les mains de son père. Victor se

promène à grands pas dans l'appartement. Absorbé sous le poids du

malheur, il ne peut plus exprimer une seule de ses pensées. Quelques

exclamations vagues sortent de temps en temps de sa bouche, et soulagent

son cœur oppressé.... Le baron le regarde souvent, et souvent il

détourne les yeux, comme saisi d'un mouvement d'horreur. Victor s'en

apperçoit, et frémit à son tour en pensant à sa singulière ressemblance

avec Roger.... Cette scène muette se prolonge si long-temps, qu'elle

fatigue nos trois héros; Victor lui-même est prêt à tomber sans

connaissance. Monsieur, lui dit doucement Fritzierne, ma fille et moi

nous avons besoin de repos; j'espère que vous allez nous laisser maîtres

de nous y livrer au moins pendant la fin de cette funeste journée....

Victor veut répliquer, il ne le peut, sa langue se glace sur ses lèvres;

il jette un regard plein d'expression sur son bienfaiteur et sur

Clémence, qui s'en apperçoit seule, et seule lui répond en usant du même

langage. Clémence lui fait même signe de la main de se retirer, de la

laisser seule avec un père qui a besoin de ses consolations.... Victor

sort d'un air si sombre et si effrayant, que le vieux baron, inquiet,

lui crie de loin: Mon ami, donne tes soins pour que tout rentre dans

l'ordre dans le château: je te ferai dire l'heure à laquelle tu pourras

me parler.... Je veux te parler, Victor, j'en ai besoin.

Ce peu de mots, le ton de bonté avec lequel il est prononcé, tout calme

un peu le sombre désespoir de Victor, qui, sûr d'ailleurs du zèle de

son fidèle Valentin, pour tout ce qui regarde le château, rentre chez

lui, ferme sa porte à double tour, pour n'être point interrompu, et se

livre de nouveau à tout l'excès de sa douleur.

Comme tout ce qui l'entoure ajoute à son chagrin! ces meubles, présens

de son bienfaiteur, cet appartement que ce généreux bienfaiteur s'est

plu à orner pour son fils adoptif, tout cela change de physionomie aux

yeux de Victor; il n'est plus qu'un étranger pour le baron, et moins

qu'un étranger même, car il est le fils de son plus mortel ennemi......

C'est lui, oui, c'est Victor qui a troublé la paix de ceux qui l'ont

élevé; c'est lui qui les a rendus infortunés, et par son adoption, et

par le secours qu'il a donné à madame Wolf; c'est en introduisant madame

Wolf dans cette maison qu'il en a détruit le charme, qu'il a causé sa

propre disgrace. Un secret pareil devait-il jamais être dévoilé? Victor

eût préféré ignorer toute sa vie de qui il tient le jour, plutôt que de

savoir qu'il le doit à un être si méprisable! Si méprisable!.... Victor

ose-t-il bien se servir de cette expression en parlant de son père!.....

Oui, il l'ose: les liens du sang ne sont rien à ses yeux auprès de la

vertu, de l'éducation et des tendres sentimens qui unissent un bon père

à un fils respectueux lorsqu'ils ne se sont jamais quittés. La vertu née

du vice lui doit-elle des égards? Un homme jeté parmi d'autres hommes

sur cette terre d'infortunes, y est pour son compte; et s'il doit ses

malheurs à celui qui l'y a placé, n'a-t-il pas le droit de lui reprocher

ce funeste bienfait, plutôt que de lui en témoigner de la

reconnaissance? Il est dans cette triste situation, mon Victor; il a

connu le doux sentiment de la tendresse filiale, mais pour son

bienfaiteur; il ne peut éprouver cette tendre affection pour un homme

qui lui a donné l'être au milieu du sang, du carnage, et des forfaits

de tous genres.... Bons pères, fils reconnaissans qui lisez ceci,

n'accusez pas mon Victor de méconnaître la voix de la nature, qui touche

vos cœurs: cette voix n'est vraiment puissante que lorsqu'elle parle à

deux cœurs faits pour s'entendre et pour s'aimer: l'écouter seule, cette

voix touchante, lorsqu'elle parle pour un être pervers et vil, serait un

fanatisme, et tout fanatisme n'a d'empire que sur une ame faible: Victor

est trop grand pour y céder.

Victor, en se promenant à grands pas, jette par hasard un regard sur la

plaine, à travers sa croisée: il apperçoit quelques-uns des soldats de

Roger, qui achèvent de lever leur camp, encore tout effrayés de la

déroute qu'ils viennent d'essuyer.... C'est donc là, se dit-il, la digne

société de mon.... de Roger! voilà donc ses complices! et c'est sans

doute pour ce métier infâme que j'étais né, si le sort n'eût daigné me

jeter dans les bras du plus respectable des hommes! Ô destin! tu fais

les coupables comme les hommes vertueux. Il n'appartient donc pas à

l'enfant dans son berceau de choisir entre le bonheur et l'infortune, le

crime et l'innocence, l'estime ou le mépris de ses concitoyens!....

Moi-même! ne suis-je pas, dès ce jour, condamné à la honte, à l'infamie!

Ma naissance n'est point mon crime; eh bien! si elle se divulgue, ne

suis-je pas l'objet du mépris public? ne suis-je pas montré au doigt

par-tout comme le fils d'un scélérat? Hommes aveugles et insensés! vous

ne voyez jamais l'homme dans l'homme; vous n'exigez jamais de lui

d'autres vertus que celles qu'il n'a pas pu se donner!....

Victor est livré à ces tristes réflexions lorsqu'une voix douce

l'appelle à travers la porte de son appartement: Victor!--Ciel!

Clémence, c'est vous? entrez!--Non; un mot, un seul mot....

Victor ouvre; Clémence reste en dehors, et continue: C'est mon père qui

m'envoie.--Votre père! Ô bonté!--Mon ami, le secret fatal que vient de

nous dévoiler madame Wolf, il faut qu'il ne soit connu que de mon père,

de toi et de moi, entends-tu, mon ami? il faut qu'il reste enseveli dans

nos cœurs, et que personne de cette maison, pas même ton fidèle

Valentin, parvienne à le découvrir. Tel est l'ordre de mon père, cher

Victor: il a, dit-il, des raisons pour cela, des motifs qu'il te

communiquera.--Homme généreux!....--Ah ça, sois prudent: n'est-ce pas

que tu seras prudent, et sur-tout que tu te consoleras? Voyez donc, il

est accablé de fatigue, et il se désespère encore avec cela! Victor, si

vous m'aimez, oui, si tu crains de me voir mourir, tu surmonteras ta

douleur, et tu espéreras.--Moi, espérer!--Oui: mon père est bien plus

tranquille, et semble méditer quelque grand projet. Il est bien bon, mon

père! il t'a élevé, il t'aime! peut-il te bannir, faire ton malheur, le

mien; il me perdrait aussi d'abord; oh! il sait bien qu'il me perdrait

s'il ne m'unissait pas à toi. J'en mourrais, mon ami; et toi aussi,

n'est-il pas vrai?--Ange du ciel! que ton amour me touche; mais qu'il me

fait de la peine!.... Quoi! tu ne craindrais pas de donner ta main au

fils d'un....--Moi! pourquoi donc? est-ce que c'est ta faute, à toi?

est-ce que j'étais libre de me choisir un père tel que le mien? va, je

n'ai ni ton esprit, ni ta science; mais je crois penser juste en ne

m'attachant qu'à toi, qu'à toi seul: que m'importent tes parens, puisque

je te connais, puisque je sais apprécier ton cœur, ton ame, toutes les

rares qualités qui brillent en toi?....--Ô Clémence! que ton père ne

pense-t-il comme toi!--Il y reviendra, à ces sentimens raisonnables,

j'ose le croire, j'en suis même sûre; je sais comme il m'a parlé!--Que

t'a-t-il dit?....--Je te dirai cela dans un autre moment. Il faut que

j'aille le rejoindre; il a besoin de moi, ce bon père; il ne peut se

passer de mes consolations..... Adieu, adieu, Victor!.... pense à

l'ordre de ton bienfaiteur! que ce mystère...... tu m'entends.... Adieu,

je reviendrai bientôt.

Clémence est partie, et Victor ne songe plus à s'enfermer.... Il a un

rayon d'espoir, Victor; il est plus calme, son sang est rafraîchi, et sa

raison plus saine.... Tant il est vrai que les douces paroles de l'objet

qu'on aime, font couler dans tous nos sens un baume de consolation bien

salutaire. En effet, en y réfléchissant bien, le baron n'a donc point

envie d'éclater, de bannir son fils adoptif, puisqu'il lui ordonne le

silence sur ce grand événement! Il est bien plus tranquille, a dit

Clémence: il semble méditer quelque grand projet?... Quel projet?....

Est-ce celui qu'il avait formé avant ce fatal éclaircissement? serait-il

toujours dans l'intention d'unir Victor à.... Insensé! perds cet

espoir, perds ce frivole espoir, enfant du crime et du malheur! ne

connais-tu pas le baron de Fritzierne? ne sais-tu pas qu'il a sur la

probité, sur l'honneur, des préjugés.... Que dis-tu, des préjugés!....

Des opinions légitimes, raisonnables, sensées, et que tout le monde doit

approuver. L'homme qui méprise le rang et la fortune dans son gendre,

n'a point de préjugés; l'homme qui veut s'allier à une honnête famille,

est le véritable honnête homme, et le plus sage des pères.

Ainsi pense Victor, et Victor a raison.... Peut-être dans ce siècle de

philosophie, où l'on saute à pieds joints sur tous les sentimens de la

nature, sur toutes les conventions sociales, peut-être, dis-je,

l'opinion du baron de Fritzierne paraîtra-t-elle exagérée à quelques

personnes. On le trouvera peut-être ridicule de ne point estimer assez

les qualités personnelles de Victor, pour ne voir en lui qu'un homme

vertueux, pour l'isoler de son père, pour ne pas lui faire un crime

d'un malheur qu'il n'a pu prévoir, ni prévenir, pour surmonter enfin ce

qu'on appellera un préjugé comme celui de la noblesse ou de la fortune.

Doucement, philosophes prétendus, sans principes comme sans délicatesse,

faites attention au temps où vivaient mes héros; plus d'un siècle s'est

écoulé depuis eux; et ce siècle, comme la trombe foudroyante qui, après

avoir démâté les vaisseaux, s'avance sur le rivage pour entraîner dans

sa course les arbres et les masures du laborieux agriculteur; ce siècle,

dit de lumières, a moissonné les vertus sociales et privées; il a

émoussé la délicatesse, absorbé les jouissances de l'ame, et tué le

sentiment. Du temps de mes héros, on faisait encore quelque cas de

l'estime publique; et l'estime publique, que l'intrigue, les cabales et

les factions ne s'arrachaient pas, l'estime publique valait quelque

chose. Si le respect qu'on a pour la vertu est un préjugé, on l'avait

ce préjugé-là; et mon vieux baron pouvait fort bien priser la fortune et

la noblesse ce qu'elles valent; mais faire un très-grand cas de la

probité qui donne toujours de l'estime de soi-même et des siens.

Victor, revenu à des idées plus douces, s'était endormi, accablé par la

fatigue d'une nuit de combats et d'une matinée de douleur. Déjà plus des

trois-quarts d'un jour aussi fatal pour l'amant de Clémence s'étaient

écoulés, et chacun dans le château avait employé ce jour à se reposer.

Vers le soir donc, Victor endormi sur son siége, se sent poussé

doucement; il se réveille, et apperçoit Valentin, qui lui dit avec

l'accent de l'émotion: Qu'avez-vous, mon bon maître?--Rien.--Rien! oh!

pardonnez-moi, vous avez quelque chagrin; car je vois que vous avez

versé des larmes.--Moi..... Tu te trompes, mon ami: les embarras de

cette nuit ont seuls occasionné cette altération de mes traits.--Vous

avez un secret que vous me cachez, à moi, à moi!.... Eh bien! je le

saurai.--Comment?--Oui, je le saurai: comme rien de ce qui vous regarde

n'est étranger à mademoiselle Clémence, elle connaît le sujet de votre

douleur, et elle me le dira.--À toi?--Oui, monsieur, à moi. Oh! elle

fait quelque cas de ma discrétion, elle; elle ne me cache rien; mais

c'est dur pour un fidèle serviteur de ne pouvoir consoler son maître, et

d'apprendre ses malheurs d'un autre que de lui.--Valentin, est-ce pour

cela que tu es venu?--Non, monsieur, ce n'est pas pour cela que j'ai

pris la liberté de vous réveiller; mais me trouvant seul avec vous, j'ai

profité de cette circonstance pour éprouver jusqu'où va votre confiance

en moi.--Valentin.... une autre fois.... tu sauras.... oh! je ne te

cacherai rien; mais, pour le moment, dis-moi ce qui t'amène? Viens-tu de

la part de Clémence?....--Non, monsieur: c'est M. le baron qui

m'envoie.... Vous avez des mystères pour moi....--M. le baron? que me

veut-il?--Vous voir.... Pour moi qui vous suis si attaché!--Comment

t'a-t-il dit?--Va le trouver, qu'il m'a dit, ce pauvre jeune homme!....

Vous voyez bien, monsieur, que si je l'avais pressé un peu, lui, il

m'aurait dit la chose.--Après?--Valentin, a continué M. le baron; oui,

va trouver ton maître de ma part. Tu lui diras de se rendre ici avec ses

amis.--Avec ses amis!--Oui, ce sont ses propres expressions. Madame Wolf

y était, qui avait l'air triste: Oh! triste!....--Voilà

tout?--Pardonnez-moi monsieur, il y a encore quelque chose; mais je ne

puis vous dire ça, parce que ça m'est donné sous le secret.--Oh! parle,

mon cher Valentin?--Parle, mon cher Valentin!.... Eh! vous ne lui parlez

pas, vous à votre cher Valentin? Vous ne l'estimez pas assez pour lui

confier!....--Mon ami, tu me mets au supplice. Oh! dis tout, je verrai

après!....--Il faut qu'il soit arrivé quelque chose de bien

extraordinaire dans cette maison: oui, quelque événement bien malheureux

pour mon cher Victor, pour mon pauvre maître!.... Ce n'est sûrement pas

le combat de cette nuit, puisque nous avons remporté la victoire; mais à

propos de cela, vous êtes brave, monsieur; savez-vous que moi, qui ai

servi.... Oui, monsieur, j'ai servi autrefois dans mon pays, en France:

bah! j'ai vu....--Valentin, tu ajoutes à mon impatience par tes

éternelles digressions! Voyons, que t'a dit de plus mon bienfaiteur?--Il

m'a dit que vous aviez un grand chagrin, un violent chagrin; que vous

étiez capable de vous livrer au dernier désespoir; puis il ajouta: Mon

ami, tu es un garçon prudent, (il me connaît, M. le baron!) tu

m'obligeras tu me rendras le plus grand service, en veillant sur ton

maître, en ne le quittant pas d'une minute, en le consolant. Songe que

je te confie sa vie, et avec elle l'espoir de ma vieillesse, et le

bonheur de ma fille.... Moi je lui ai répondu: Monseigneur, soyez

persuadé que....--Ô bonheur!.... que ces mots sont doux! l'espoir de sa

vieillesse, le bonheur de sa fille! pourrais-je donc encore

espérer!....--Oui, monsieur, espérez: Oh! espérez beaucoup. Puis

mademoiselle a joint ses instances à celles de son père; mais avec tant

de graces! tant de sensibilité!.... un ton.... si touchant.... En vérité

les larmes m'en viennent aux yeux.--Et il me demande?--Sur-le-champ.

Allez-y, mon cher maître, ne perdez pas un moment....

Victor se débarrasse de son bon Valentin, qui en revient toujours au peu

de confiance que son maître lui témoigne; puis l'amant de Clémence,

entraîné par un reste d'espoir, qu'il lui est bien permis de concevoir,

se rend précipitamment chez le baron, qui, ainsi que sa fille et madame

Wolf, avaient passé la plus grande partie de cette journée à se

reposer.... À se reposer! autant qu'il est possible de le faire quand on

a l'esprit troublé par tant d'événemens.

Victor se présente en tremblant: madame Wolf, Clémence et le baron, le

regardent avec le plus tendre intérêt. Assis-toi, Victor lui dit ce

dernier du ton le plus affectueux; assis-toi près de nous, et écoute-moi

avec attention.

Victor, un peu rassuré, s'asseoit, et le baron continue:

«J'ai prié madame Wolf de se rendre chez moi; je t'y ai fait venir

toi-même, afin que tu entendisses le récit des aventures de ta mère, et

le détail des circonstances malheureuses qui t'ont fait naître d'un

homme, dont le nom seul est l'effroi des gens de bien. Madame Wolf

voudra bien nous faire ce récit intéressant; mais, avant qu'elle le

commence, je dois te prévenir, mon ami, que la réflexion m'a suggéré un

projet qui, s'il réussit, peut encore te mener au bonheur. Oui, mon cher

Victor, tu peux encore espérer d'obtenir ta Clémence, et tout concourt à

me fortifier dans cet espoir. Je ne m'expliquerai que lorsque madame

Wolf aura fini son récit; mais ce que je t'en dis à présent est

suffisant sans doute pour calmer ton esprit, et pour t'engager à prêter

la plus grande attention à l'histoire que l'on va te raconter. (_Le

baron lui prend la main._) Me promets-tu, Victor, d'être calme et

confiant en ton vieil ami?--Ah! mon.... monsieur! eh! que deviendrais-je

si vous me retiriez votre tendresse?....--Tu l'as encore, tu l'auras

toujours; et Clémence, qui me regarde avec tant d'expression, sait bien

que mon cœur brûle de te donner un titre bien doux!.... Mais laissons

cela; tu sauras bientôt mes intentions.... Parlez, madame Wolf;

racontez-nous les étranges événemens qui ont fait naître Victor dans

une forêt, et qui m'ont fait jouer, à moi-même, un rôle si singulier à

l'époque de sa naissance; car je ne doute pas maintenant que vous n'ayez

su que l'enfant m'avait été remis: vous étiez peut-être le secrétaire

invisible des tablettes du souterrain?--Oui, monsieur, répond madame

Wolf; c'est moi qui ai conduit toute cette affaire; mais ne vous ayant à

peine pas entrevu dans les souterrains de la forêt, puisque je vous y

faisais voyager sans lumière; ignorant, ainsi que je vous le dirai, le

nom et la demeure du particulier à qui j'avais confié l'enfant....

ajoutez à cela dix-huit ans qui se sont écoulés depuis ce moment, il

n'est pas étonnant que je ne me sois pas douté, en entrant chez vous,

des rapports étonnans qui pouvaient exister entre vous, Victor et moi.

La ressemblance de Victor avec son père me frappa cependant la première

fois que je le vis: il doit s'en souvenir; mais ce n'est que par le

récit que vous nous avez fait de son adoption, que j'ai été entièrement

éclairée. Jugez de ma surprise et de ma douleur! Je ne pouvais rompre le

silence, puisque je vous aurais rendus tous malheureux! et jamais vous

n'auriez su que Victor est le fils de Roger, si je n'eusse craint cette

nuit un parricide! Entraînée hors de mon asyle par l'horreur que

m'inspirait ce crime, je l'ai empêché; mais dès-lors j'ai senti que je

ne pouvais plus me taire, et vous me trouvez décidée à vous faire un

récit sincère et détaillé: écoutez-moi tous, et sachez que si mon Victor

a une ame bien différente de celle de son père, c'est qu'il a puisé ses

principes et toutes ses vertus dans le cœur de sa mère, la plus

vertueuse et la plus intéressante des femmes»!

Il se fait un grand silence, et madame Wolf poursuit en ces termes:

CHAPITRE IV.

UNE SEULE FAUTE, Nouvelle.

La voiture publique, une nuit d'auberge.

«Vous me permettrez de prendre ma narration d'un peu loin, et de vous

distraire par quelques anecdotes, quelques tableaux assez plaisans qui

se trouvent naturellement enchaînés à l'histoire de la femme estimable

dont je dois vous entretenir: mon récit ne sera pas au commencement

aussi triste, aussi douloureux qu'il le deviendra vers la fin; mais je

suis forcée à ces épisodes étrangers à Roger, pour ne rien vous laisser

ignorer de ce qui a pu affecter ma malheureuse amie. L'action est en

France.

»Madame du Sézil, jeune femme de dix-huit ans, venait de perdre son mari

dans un voyage que tous deux avaient fait à Calais. À peine arrivé dans

cette ville, son époux tombe malade, et meurt dans ses bras au bout de

quatre jours de souffrances. Madame du Sézil, triste, isolée, sans

enfans, sans fortune comme sans parens; car elle avait fait un mariage

d'inclination qui l'avait brouillée avec sa famille, une des plus

distinguées de la Provence; madame du Sézil se livre pendant quelque

temps à ses regrets; puis enfin elle songe au parti qui lui reste à

prendre. Ira-t-elle se jeter aux genoux de son père, homme inflexible et

fier? Non; son cœur répugne à cette humiliation: elle préfère s'adresser

au protecteur de son mari. M. du Sézil lui avait raconté cent fois,

pendant le court espace de temps que l'amour et l'hymen leur avaient

permis de passer ensemble, qu'il avait été élevé par les soins du

marquis de Rosange, vieillard respectable, ami de ses parens qu'il avait

perdus en bas âge. C'était M. de Rosange qui l'avait avancé dans le

service, qui avait fourni à tous ses besoins, et qui lui avait promis

de ne jamais l'abandonner. M. de Rosange savait que son protégé s'était

marié, en voyageant dans la Provence, avec une jeune personne qu'il

avait en quelque façon enlevée à ses parens. M. de Rosange avait d'abord

blâmé cette conduite; mais ensuite il s'était appaisé. Il avait écrit

cent fois à du Sézil qu'il voulait voir sa femme; et ce dernier, au

moment même où la mort le frappait à Calais, formait le projet d'aller à

Paris, présenter sa jeune et vertueuse épouse à son bienfaiteur. Ma

chère Constance, lui disait-il souvent pendant sa maladie, si je

recouvre ma santé, nous irons, oui, nous irons nous précipiter dans les

bras du vénérable Rosange; il m'a servi de père, il t'en tiendra lieu

aussi; lui seul peut, par la suite, calmer la colère de ton père, et

nous faire pardonner notre amour par ton injuste famille....

»Vains projets!..... La mort venait de les anéantir, et madame du Sézil

perdait son jeune époux au moment où il allait lui procurer cette utile

protection. Elle prend son parti: j'irai, se dit-elle; oui, j'irai me

présenter, seule, hélas! à cet homme respectable; je lui dirai: J'ai

tout perdu! votre protégé n'est plus; mais vous voyez devant vous sa

veuve désolée: elle avait son cœur, elle a conservé toutes ses

affections: il vous chérissait, elle vous chérit et vous honore;

pourra-t-elle se flatter de prendre sa place auprès de vous,

osera-t-elle espérer que vous la rendrez à son père irrité, à sa

famille, dont votre bonté tutélaire peut seule la rapprocher! Oui, vous

le ferez; vous aimiez mon époux. La moitié de son être existe encore,

puisque je respire pour vous témoigner sa vive reconnaissance, dette

sacrée, la seule qu'il m'ait laissée, et que je me fasse un bonheur

d'acquitter!

»Remplie de ces idées consolantes, madame du Sézil rassemble le peu

d'effets qu'elle possède, et prend la voiture publique pour se rendre à

Paris chez M. de Rosange, dont elle sait l'adresse. C'est ici que

l'attend une aventure singulière, et qui doit influer sur le bonheur du

reste de ses jours.

»Ne pouvant voyager avec une voiture à elle, vu le peu de facultés

qu'elle avait, elle prit donc, comme je viens de vous le dire, une

voiture publique qui devait mettre huit jours à faire ce voyage, en

couchant dans des auberges. Dans cette voiture, étaient deux vieillards,

homme et femme; un ecclésiastique, un militaire, une jeune personne, et

enfin un jeune homme qui paraissait très-bien né, et que la nature avait

doué de la plus heureuse figure.

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 10 / 38 段