Cependant la troupe de Roger s'est avancée dans la plaine; elle est sous

les murs des tours, presqu'au bord du large fossé, et forme un

demi-cercle au milieu duquel on voit s'élever, comme le chêne au milieu

des jeunes ormeaux, le superbe Roger, reconnaissable par l'aigrette

blanche qui orne la toque couleur de feu dont son front est ombragé: un

large cimeterre brille dans sa main, et sa ceinture est hérissée de

pistolets. Il est entouré de l'élite de ses soldats; et ses ordres,

comme l'éclair qui semble parcourir la moitié du firmament, volent en un

moment de l'aile gauche à l'aile droite de son armée. Elle est

formidable, son armée: plus de mille hommes la composent. Ici, à la tête

d'une brigade, distinguée par un soleil d'or qui orne sa bannière, on

remarque l'effroyable Dragowitz: ce scélérat, dont la taille est

gigantesque, qui, à l'approche d'une action, roule ses yeux comme un

lion qui déchire sa pâture sanglante, ce monstre couvert de forfaits

porte, pour toute arme, une énorme branche d'arbre, qui, dans ses mains,

et pour le malheureux passant qu'il attaque, est vraiment la massue

d'Hercule. Là, vous remarquez l'astucieux Fritzini, dont le corps maigre

et la figure blême n'annoncent pas la force; mais examinez ses yeux

louches et faux; entendez le son rauque de sa voix; suivez ses gestes,

ses moindres mouvemens, ils vous diront que c'est l'homme le plus

adroit pour les trahisons, le plus perfide pour les traités; c'est

l'Ulysse de la troupe dans le conseil; c'est le Thersite de l'armée dans

les combats. Plus loin sont, à la tête de leurs colonnes, les plus vils

brigands de la terre, Sermoneck, Alinditz, Morneck, Flibusket,

_Bernert_; et à leur suite, tous ceux qui se distinguent

particulièrement dans l'attaque des voitures publiques, des courriers,

et même des brigades qui courent les forêts pour la sûreté publique.

Tous ces scélérats, que nous aurons occasion de retrouver par la suite,

sont bouillans d'impatience et de pillage; ils toisent déjà des yeux le

superbe château de Fritzierne, et le regardent comme leur future

propriété: chacun brûle de tenir sa part des richesses qu'il renferme;

chacun se dispose à combattre avec la plus grande intrépidité.

Quoi qu'il en soit, leur chef Roger ne sait point se précipiter, sans

ordre et sans tactique, sur sa proie, comme une troupe d'écoliers tombe

sur un cerisier qu'elle dépouille. Roger aime les batailles rangées, les

attaques en règle; il a d'ailleurs affaire à un adversaire dont il

connaît les talens dans l'art militaire; il veut lui prouver qu'il en

possède aussi: il est fier, Roger, et veut se donner, aux yeux du baron

de Fritzierne, la réputation d'un grand guerrier. En conséquence, et

pour mettre des formes à l'action qu'il brûle d'engager, un de ses

hérauts sonne trois fois du cor: on lui répond de l'intérieur du

château. Roger croit qu'il va voir s'abaisser le pont-levis; il se

trompe; on le méprise trop pour parlementer avec lui, pour le traiter

comme un ennemi ordinaire; son héraut sonne encore du cor, on ne lui

répond plus. L'indignation fait rougir de honte son front audacieux: il

fait recommencer; pour le coup, une voix très-forte lui crie à travers

un des créneaux de la première tour: On n'a rien de commun à démêler

ici avec un brigand tel que toi; fuis, si tu crains la mort.--Moi, fuir!

s'écrie Roger en se retournant vers sa troupe. Amis, secondez ma fureur,

chargez....

À l'instant deux pièces de canon sont dirigées sur le pont-levis, dont

une des chaînes est sur-le-champ rompue; mais un feu roulant part

aussi-tôt des créneaux et du sommet des tours du château; la troupe de

Roger en est ébranlée: elle se rallie. L'aile droite dirige toujours ses

attaques sur le pont-levis, qu'elle voudrait briser; tandis que l'aile

gauche roule des terres, des pierres et des pièces de bois, pour remplir

le fossé et tenter l'assaut.... Le feu des assiégés redouble, et fait

mordre la poussière à plusieurs des brigands. Le château ne paraît plus

qu'un vaste incendie, tant les batteries, placées avec adresse, sont

bien dirigées.... Victor est par-tout, par-tout il commande; il ranime

sa petite troupe, dont le courage croît à mesure que l'action s'engage.

Valentin fait aussi des merveilles; c'est lui qui dirige les canonniers.

Tout s'ordonne, tout se fait sans bruit, sans confusion, tandis que le

plus grand désordre règne parmi les brigands, qui poussent des cris de

rage. Victor ne peut s'empêcher de frémir en voyant ces barbares relever

les corps de leurs camarades morts à leurs côtés, et les précipiter dans

le fossé pour le combler plus vîte, et arriver jusqu'au château en

foulant aux pieds les cadavres de leurs amis....

La nuit la plus obscure couvre ce combat sanglant, éclairé seulement par

les torches que portent une partie des brigands, et par la lueur rapide

et pâle de la mousquetterie. Elle s'avance, cette nuit terrible, et la

victoire paraît couronner les efforts des assiégés. Roger a déjà perdu

un grand nombre des siens; il prend une résolution subite: l'ordre en

est donné, et sur-le-champ il est exécuté. Les colonnes commandées par

Dragowitz et Sermoneck se jettent à la nage dans le fossé, et soutenues

par les poutres qui flottent sur l'eau bourbeuse, elles cherchent à

briser le pont-levis à coups de hache, tandis que trois autres colonnes,

commandées par Alinditz, Morneck et Roger lui-même, attaquent le côté du

château qui donne de plain-pied sur la campagne, et où se trouve la

petite porte par laquelle Victor et Valentin ont été secourir madame

Wolf, au commencement de cette histoire. Le pont-levis résiste aux

efforts de Dragowitz et de sa cohorte; une grêle de pierres tombe du

haut du château sur ces misérables; ils sont noyés ou blessés pour la

plupart, et, forcés d'abandonner leur entreprise; Sermoneck et les siens

vont rejoindre Roger, dont les succès paraissent plus certains. En

effet, la petite porte est enfoncée; Roger plein d'espoir et d'audace,

se précipite dans l'intérieur du château; il est bientôt suivi d'une

partie de ses troupes, et les assiégés, vainqueurs jusques-là, sont

perdus, perdus sans ressource, si le courage et la prudence les

abandonnent....

Étourdi par le grand nombre de précautions que Victor avait dû prendre

avant l'action, il n'avait pas pensé à cette petite porte, qui était le

côté le plus faible du château: il eût fallu la faire murer: Victor

l'avait oublié; il ignorait même dans ce moment qu'elle était enfoncée,

et ne songeait qu'à foudroyer le reste des malheureux qui s'étaient

jetés à la nage pour briser le pont-levis.... Pauvre Victor! la foudre

est sur sa tête, et tu ne l'entends pas gronder!..... Il était donc

encore sur la tour du midi, l'intrépide Victor, occupé à donner des

ordres, lorsqu'il entend crier à ses côtés: Les voilà, les voilà! ils

nous poursuivent!....

Victor ne comprend rien à ces cris; mais il voit ses gens courir, se

culbuter, se précipiter les uns sur les autres. Qu'y a-t-il donc?

parlez?--Ils sont là, là, dans le château; ils montent, sauvons-nous....

Un trait de lumière vient frapper Victor, il se rappelle sa négligence

et frémit; mais il ne se décourage point. Mon père, dit-il au baron qui

combat à ses côtés, mon père, ralliez vos gens, et qu'ils me suivent....

Le baron ranime une partie des fuyards: tous jurent de mourir plutôt que

d'abandonner leur jeune commandant; et Victor, suivi de Valentin et

d'une vingtaine de gens d'élite, descend précipitamment; il entend

bientôt les hurlemens de joie des brigands, qui, bien qu'ils

n'occupassent encore qu'une seule tour, se croyaient déjà en possession

du château. Cette tour renfermait justement une quantité considérable de

matières combustibles, que Victor y avait amoncelées d'avance, dans

l'intention de brûler les richesses du baron, plutôt que de les céder

lâchement à Roger, en cas que la victoire se décidât en faveur de ce

dernier. Victor fait précipiter de la paille, des monceaux de lambris et

des bois enduits de résine, dans les escaliers que les brigands montent

déjà précipitamment. Le feu est mis par-tout à ces matières

inflammables; une quantité considérable de soufre est allumée; et,

pendant que les assiégeans étourdis de cet incendie inattendu,

délibèrent, glacés d'effroi, sur le parti qu'ils ont à prendre, toutes

les portes de fer, qui peuvent communiquer de la tour à l'intérieur du

château, sont fermées sur eux. Tranquille sur ce point, et bien persuadé

que le feu qu'il vient d'allumer ne peut percer les voûtes de la tour,

ni s'étendre dans le château, Victor remonte pour prendre d'autres

précautions; mais, ô terreur!.... un grouppe de brigands se présente à

lui: c'est Roger à la tête de quelques-uns des siens!....

Roger, entraîné par son courage et l'espoir du succès, avait couru plus

vîte que Morneck, Alinditz et leur troupe; il n'était déjà plus dans la

tour au moment où Victor en avait fait fermer les portes. Roger se

croyant suivi de ses amis, parcourait les longs corridors du premier

corps de bâtiment, et poursuivait les gens du baron qui fuyaient devant

lui. Qu'on juge de sa joie en voyant s'offrir à ses yeux justement

l'ennemi qu'il cherche, Fritzierne presque seul, accompagné d'un jeune

homme et de quelques vieux serviteurs!--Rends-toi, lui crie Roger, ou tu

es mort.--Roger! s'écrie à son tour le vieux baron.--Roger! reprend

Victor étonné, tu es ce monstre? tu vas périr.....

À l'instant commence le plus terrible combat; les coups les plus violens

se portent de part et d'autre; Roger, qui attend toujours le secours des

siens, voit tomber à ses côtés le pesant Sermoneck, et la plupart de ses

compagnons; c'est Victor qui les abat à ses pieds, Victor est comme

l'ouragan furieux qui entraîne dans sa course les arbres les plus

élevés. Victor garantit des coups de Roger son protecteur, qui, malgré

son âge, fait encore des prodiges de valeur; Victor voudrait faire

mordre la poussière au traître Roger; mais les amis du perfide le

défendent, et s'exposent seuls aux coups de Victor, qui les immole comme

la pierre, qui roule du haut du rocher, écrase des milliers d'insectes

qui rampaient dans la plaine.... Enfin Roger est resté seul de sa petite

troupe; Roger écumant de rage, recule quelques pas en mutilant du pied

les cadavres de ses complices.... Victor lui crie de se rendre; le

scélérat l'ajuste avec un pistolet; il va tirer! le jeune héros se

précipite sur le monstre, le désarme, l'étend à ses pieds, et n'écoutant

plus que sa juste colère, il le saisit par les cheveux, et se dispose à

lui couper la tête....

Roger va donc périr.... il va donc subir la peine due à ses forfaits....

Mais, ô surprise! quel est l'imprudent qui vient suspendre les coups de

Victor?.... C'est une femme! c'est madame Wolf!.... Malheureux,

s'écrie-t-elle en arrêtant le bras de Victor prêt à frapper!.... jeune

insensé! qu'allez-vous faire?--Madame!.... Ô crime! arrêtez! Dieu! je

meurs!....

CHAPITRE II.

COUP DU SORT.

Madame Wolf perd connaissance; elle tombe, mais dans les bras de

Clémence, qui la suivait, ignorant la cause de sa fuite précipitée....

L'étonnement du vieux baron et de Victor est à son comble; Victor

sur-tout est immobile d'effroi et de saisissement. Pendant que nos héros

restent comme enchantés, Roger se relève; il fixe madame Wolf en

pâlissant... Femme à qui je dois le tourment de ma vie, s'écrie-t-il, tu

ne m'échapperas pas.... oui, je te retrouverai....

Il dit; et profitant de l'issue que lui offre un appartement ouvert

devant lui, il s'y sauve, ouvre une croisée, et se précipite dans le

fossé, sans que Victor, Fritzierne, ni aucun des assistans songent à le

retenir.

Laissons Roger gagner la rive à la nage, jusqu'à ce que les siens le

reconnaissant, le sauvent transportés de joie. Laissons ce chef de

brigands, honteux de sa défaite, pénétré du regret d'avoir perdu une

partie de ses complices étouffés dans les flammes de la tour, rallier sa

troupe à la hâte, et fuir dans le fond de ses forêts, après avoir encore

essuyé le feu des batteries des tours, que Valentin et les gens du

baron, ignorant ce qui se passe en bas, font toujours jouer. Revenons à

nos amis, que nous avons laissés dans les corridors du château, et que

la tête de Méduse, ou la baguette de Médée, n'aurait pas pétrifiés plus

promptement que ne l'a fait l'étonnante exclamation de madame Wolf.

Le baron et sa fille s'empressent d'éloigner cette femme, qui n'a pas

encore recouvré ses sens, tandis que Victor, stupéfait, sans voix comme

sans mouvement, cherche à se rendre compte de l'horreur qui soudain

vient de glacer ses sens; il éprouve un sentiment qu'il ne peut définir;

il a vu fuir Roger, et n'a pas eu même l'intention de l'arrêter; l'ordre

que madame Wolf vient de lui donner d'épargner ce monstre, lui a paru

partir d'une voix céleste, d'une voix.... que sa conscience lui a fait

entendre en même temps; d'une voix enfin qui a résonné jusqu'au fond de

son cœur.... Il pense à madame Wolf, et ne sait si cette femme est

complice de Roger, ou si.... Il n'ose se livrer à toutes les réflexions

qui s'offrent en foule à son esprit; il reporte sa pensée sur Roger, et

un mouvement de pitié qu'il ressent pour ce misérable, le fait rougir de

honte et d'indignation.... Ô crime, s'est écrié madame Wolf!.... Eh

quoi! Victor allait commettre un crime en punissant un coupable! Quel

est donc ce coupable, grand Dieu!.... et combien il doit l'être, ce

Roger, puisque la vertu peut elle-même devenir criminelle sans le

savoir!....

Victor ne se livre pas long-temps à ce chaos de pensées qui l'assiégent.

Il songe bientôt que sa présence est plus nécessaire que jamais: le chef

de brigands s'est évadé; il peut rallier ses troupes, et recommencer

l'attaque du château.... Victor cherche des yeux son bienfaiteur, madame

Wolf et Clémence; il n'a pas oublié que sa bien-aimée s'est présentée à

ses regards, à moins que ce ne soit une illusion de l'amour; car tout ce

qui vient de se passer sous ses yeux lui paraît un songe.... Hélas! il

ne sait pourquoi il craint le réveil!

Victor s'apperçoit, enfin qu'il est seul. Il monte soudain sur les

plates-formes des tours; et là, réuni à ses gens, rendu à l'objet

important qui doit seul l'occuper, il voit avec plaisir la retraite

précipitée des ennemis: il en sourit; mais ses yeux cherchent, sans

qu'il y pense, le perfide Roger, il l'apperçoit au loin, et frémit

involontairement. Victoire, s'écrie-t-on autour de lui! oui, victoire,

répond-il en balbutiant! Plus de danger, plus de malheur, mon cher

maître, lui dit son Valentin, et notre héros répète en soupirant, plus

de malheur!.... Il est presque disposé à ajouter: Il n'y en a plus à

craindre que pour moi!

Pauvre Victor! un funeste pressentiment t'agite; et moi, moi qui ne suis

que ton historien, je sens mon cœur palpiter, et mes genoux s'affaiblir

dans l'attente de la funeste explication que madame Wolf va bientôt nous

donner à tous.

Quand l'amant de Clémence se fut un peu remis de son trouble, il songea

à donner les derniers ordres pour rétablir le calme dans le château, et

rendre au repos les généreux serviteurs qui l'avaient aidé à repousser

l'ennemi: il les assembla donc, et s'apperçut que deux seulement avaient

péri sous les coups des brigands qui s'étaient introduits dans la tour,

Victor donna des regrets à la mémoire de ces deux braves gens, puis il

distribua des récompenses aux autres. Valentin fut ensuite chargé par

lui de faire éteindre les restes de l'incendie, de nettoyer la tour, de

remettre en un mot tout dans son premier état. Laissons Valentin

s'occuper de ces soins avec le zèle qu'on lui connaît, et entrons avec

Victor chez M. de Fritzierne. Il est temps que Victor satisfasse sa

curiosité; il est temps qu'il demande à madame Wolf les motifs de son

étrange conduite. Peut-être a-t-elle déjà parlé, madame Wolf; Victor le

craint, et tremble involontairement. Il entre donc chez M. de

Fritzierne, qu'il trouve seul, et qu'il n'ose interroger; mais son

bienfaiteur l'embrasse avec la même tendresse que la veille: son père

adoptif le félicite sur sa victoire, dont il vient d'apprendre les

détails. La leçon est forte pour Roger, ajoute le baron; je doute que,

de long-temps, il lui prenne une nouvelle envie d'attaquer mon château,

ou quelque autre aussi bien fortifié.--J'en doute aussi, mon....

père.... Et cette femme?--Tu lui en veux, je le vois, de ce qu'elle est

venue suspendre ta vengeance.--En a-t-elle dit les motifs?--Elle n'a

point encore parlé.--(_Victor se remet de son trouble._) Elle.... n'a

point parlé....--Non; son évanouissement, qui a été long, s'est terminé

par un sommeil bienfaisant.... Ma fille est auprès d'elle. Tout ce qu'a

pu dire madame Wolf, c'est qu'elle ne veut s'expliquer que devant

toi.--Eh! concevez-vous, mon père, une démarche aussi

extraordinaire?--Cette femme m'étonne beaucoup, mon fils; elle

m'afflige, et même m'inquiète. C'est maintenant que je regrette l'asyle

que je lui ai donné.... Comment! Roger poursuit ses jours, nous nous

armons tous pour les défendre, pour punir Roger, et c'est elle qui

défend Roger, c'est elle qui cause sa fuite! Quelle peut être sa liaison

avec ce monstre? quelle est la cause de son attachement pour un pareil

scélérat? Quels qu'en soient les motifs, je ne puis souffrir ici une

amie de ce brigand qui, tout-à-l'heure encore, et sous tes yeux, voulait

m'arracher la vie. Rien de commun entre le criminel et moi; tous ceux

qui lui appartiennent, par quelque lien que ce soit, sortiront de chez

moi; ils iront vivre avec celui dont ils respectent tant la coupable

existence. (_Victor pâlit._)--Daignez, mon père, daignez m'accompagner

chez elle: je veux savoir absolument.... je ne puis vivre dans

l'affreuse inquiétude qui me tue!--Soupçonnerais-tu?...--Moi, rien; oh!

rien, mon.... père!--Oui, mon cher Victor, tu as raison: allons savoir

d'elle.... D'ailleurs, je veux lui parler avec une sévérité qui

l'étonnera sans doute, mais que je crois qu'elle mérite. Viens, mon cher

fils!.... viens, mon gendre!

Le baron s'appuie sur le bras de Victor, et tous deux s'acheminent vers

la demeure de madame Wolf, où le coup de foudre le plus inattendu va

écraser Victor. Victor! comme cette démarche lui coûte; comme il se

repent de l'avoir provoquée! il voudrait pouvoir retarder le moment

d'une explication dans laquelle ses funestes pressentimens lui font

entrevoir le plus grand malheur pour lui; mais il n'est plus temps; ils

sont en route, et Victor ne peut plus reculer; ils sont en route, et le

baron prodigue à son fils adoptif les noms les plus tendres, les plus

douces caresses. Noms tendres! douces caresses de l'amitié! c'est

peut-être la dernière fois que vous faites battre le cœur sensible de

mon jeune héros!

Ils arrivent enfin chez madame Wolf, qui ne repose déjà plus. Madame

Wolf remercie sa jeune amie, la sensible Clémence, des soins généreux

qu'elle a pour une infortunée. Clémence veut lui arracher son secret:

madame Wolf n'ose le lui confier; elle craint trop d'affliger cette

intéressante amie; elle voudrait retenir ses indiscrètes exclamations;

elle regrette d'avoir quitté son appartement pour se rendre dans la

galerie où Roger allait expirer sous les coups de Victor: mais, enfermée

avec Clémence pendant l'action, on vient leur dire que Roger et les

siens ont pénétré dans le château. Une minute après, on leur apprend que

l'intrépide Victor a rencontré le chef des brigands, et qu'il le combat.

Enfin, au bout d'un instant, on vient encore lui annoncer que Victor est

vainqueur, et que tout porte à croire que Roger va périr de la main de

ce jeune homme.... C'est à cette nouvelle que madame Wolf n'a pu se

contenir. Elle est partie pour empêcher un crime; Clémence l'a suivie,

et l'on sait l'effet que produisit leur présence sur tous les

combattans.... À présent il faut que madame Wolf justifie sa conduite;

il faut qu'elle parle. Qu'elle parle, grand Dieu! elle va donc enfoncer

le poignard dans le sein de son jeune bienfaiteur, de celui à qui elle

doit la vie! elle va donc désespérer une famille qui l'a reçue dans son

sein comme une parente, une amie! Elle sait, madame Wolf, elle sait que

le baron a promis sa fille à Victor, pourvu qu'il retrouve un père, mais

un père vertueux; elle sait que le baron, inflexible sur la probité, ne

peut unir son sang à un sang criminel; elle va rompre d'un seul mot un

hymen, l'espoir de deux amans! et il faut qu'elle le prononce, ce mot

terrible! Qu'on juge de sa douleur et de ses regrets! Elle cherche à

reprendre sa fermeté, à se préparer à ce funeste aveu, au moment où elle

voit entrer le baron et Victor: elle devine le but de leur visite, et

frémit.

Tandis que l'innocente Clémence serre dans ses bras son jeune ami,

insensible, pour la première fois, aux caresses d'un amour subordonné,

pour le moment, à un intérêt plus vif, le baron s'approche de madame

Wolf. Madame, lui dit-il d'un ton le plus sérieux, la paix et le

bonheur régnaient ici, et vous en avez chassé la paix et le bonheur. Un

ennemi cruel vous poursuivait; il nous attaque, il tombe en notre

pouvoir, et vous l'arrachez de nos mains!--Eh! monsieur!....--Répondez,

madame; êtes-vous la complice, la femme ou l'amie de ce monstre pour

lequel vous témoignez un si grand attachement?.... Je vous prie de

m'expliquer sur-le-champ cet étrange mystère.--Monsieur le

baron....--Oui, madame Wolf, reprend à son tour Victor; oui, vous

daignerez me dire pourquoi vous avez retenu mon bras, prêt à frapper un

monstre.--Eh! malheureux, voulais-tu que je te laissasse égorger ton

père!--Mon père!--Son père!....

Qui peut peindre cette scène de douleur?.... Victor tombe de sa hauteur

sur le plancher. Le baron, glacé d'horreur, cache sa figure de ses deux

mains; et Clémence, au désespoir, cherche à secourir son jeune ami,

qu'elle parvient à faire asseoir, ainsi que le baron. Ô malheur, s'écrie

Victor en sanglotant! ô malheur affreux!....

Madame Wolf poursuit: Vous avez voulu l'apprendre, cet horrible secret;

vous m'y avez forcée, famille désolée! Eh bien! le voilà; oui, le doux,

le vertueux, l'intéressant Victor est le fils d'un scélérat couvert de

tous les forfaits, de Roger, en un mot! La vertu peut donc naître du

crime: il en est un fatal exemple!--Ô mon Dieu, reprends ma vie, s'écrie

douloureusement Victor, qui verse un torrent de larmes!--Jeune homme,

poursuit madame Wolf, rappelle ton courage, réunis toutes les forces de

ton ame contre un coup aussi accablant.--Femme imprudente, réplique

Victor, qu'avez-vous dit? que vous ai-je fait? pourquoi me perdez-vous?

Que ne pouvez-vous me rendre ma paisible ignorance!.... Hélas! je n'ai

vécu que dix-huit ans, je vais mourir toute ma vie!--Mourir, interrompt

Clémence!--Accablé du fardeau d'une honteuse naissance, puis-je exister,

grand Dieu! puis-je exister?....

LE BARON, _se levant_.

Viens, ma fille, viens, suis-moi.

VICTOR, _se précipitant à ses pieds_.

Vous me fuyez, mon pè.... monsieur!.... quoi! vous m'abandonnez! Ah! je

ne suis donc plus, pour vous, qu'un objet d'horreur?

LE BARON, _lui prenant la main_.

Qu'un infortuné.... que je plains.... Levez-vous, jeune homme. (_Il le

fixe._) Dieu!.... ce sont tous les traits du monstre!....

CLÉMENCE.

Mais il n'a pas son cœur, mon père; il est vertueux!

VICTOR.

Vertueux! oh! oui, vertueux!.... Vous le savez, monsieur, vous vous

plaisiez vous-même à me le dire.

LE BARON.

Oui, je te le disais, et je te le répète encore: tu avais plus de vertus

que je n'en exigeais dans un fils, dans un gendre.... Mais quel mot

ai-je prononcé! Moi donner ma fille au fils de Roger! Non, ne l'espérez

plus....

CLÉMENCE.

Ah! mon père, vous faites mourir deux cœurs qui vous adoraient....

LE BARON.

Viens, ma fille: faut-il que je te réitère l'ordre de me suivre?

CLÉMENCE.

Moi, le quitter dans l'état affreux....

(_Le baron prend Clémence par la main, et s'éloigne._)

VICTOR.

Que n'ai-je fui.... que n'ai-je fui cette fatale demeure! Je m'éloignais

d'ici pendant cette nuit orageuse.... j'allais errer loin de Clémence;

mais au moins j'aurais ignoré le sang impur où j'ai puisé la vie.... la

mort!

LE BARON, _revient attendri_.

Madame Wolf, je vous le recommande; prodiguez-lui les consolations de

l'amitié.... Malheureux Victor!

mad. WOLF.

Eh! monsieur, suis-je en état moi-même de le secourir, l'infortuné!

Le baron s'éloigne une seconde fois, en entraînant sa fille, qui tend

une main à Victor. Victor s'écrie avec l'accent du désespoir: Je vous

suis par-tout, monsieur, ou je meurs à vos yeux!....

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 9 / 38 段