»Après une heure de marche, nous entrâmes dans une espèce de chaumière,

dont la porte se referma sur nous. Elle conduisait à un souterrain dans

lequel mes bourreaux s'enfoncèrent. Trois d'entre eux m'attachèrent à

une forte chaîne qui était scellée dans le roc. Ils me laissèrent un

flambeau, qui brûlait à quelque distance; puis ils me dirent en riant:

Bonne nuit, baron de Fritzierne; demain matin, tu verras Roger notre

chef, notre père et notre ami.

«Bonne nuit!.... Les monstres!.... Ils partent, et bientôt je ne vois

plus autour de moi qu'une affreuse solitude, des fers, toute l'horreur,

de la plus dure captivité!....».

Ve NUIT DE LA FORÊT.

«Vous n'exigerez pas de moi, mes amis, que je vous détaille les cruelles

réflexions qui m'assiégèrent, ni que je vous fasse un tableau déchirant

de la douleur à laquelle je fus en proie pendant toute cette nuit, plus

affreuse, plus longue que celle qui couvrait la forêt; car le jour ne

pénétrait pas dans mon cachot, et quand on vint m'en tirer, je crus voir

l'aurore naître, tandis que le soleil avait déjà parcouru près de la

moitié de sa carrière.... Il était onze heures à-peu-près. J'étais

accablé par la fatigue et le désespoir, lorsque je crus entendre les pas

de plusieurs hommes. Je ne me trompais pas. Je prêtai l'oreille, et

bientôt j'apperçus huit à dix brigands, chargés de flambeaux, qui

venaient vers moi. L'un d'entre eux, qui paraissait supérieur aux autres

par sa taille, la richesse de ses vêtemens et la fierté de son maintien,

s'écria: Eh quoi! vous avez laissé M. le baron de Fritzierne dans ce

caveau, chargé de fers comme un vil criminel! Qui sont ceux qui ont

commis cette faute?....--(_Un brigand répond:_) C'est Morgan qui l'a

ordonné.--Eh bien! reprend le chef, je condamne Morgan aux arrêts

pendant huit jours. (_Il s'approche de moi:_) Baron de Fritzierne, tu

vois que ce n'est point par mon ordre qu'on t'a fait éprouver un

traitement indigne de toi et de moi.... Qu'on détache ses fers. (_On me

rend ma liberté; Roger continue:_) Baron de Fritzierne, me

connais-tu?--Non.--Tu ne me connais pas? tu n'as jamais entendu parler

de Roger, chef des indépendans?--J'ai entendu parler de Roger, chef

d'une troupe de brigands.--(_Roger sourit avec amertume._) Baron de

Fritzierne, épargne-moi les injures. Je suis digne de ton estime, et je

veux la mériter.--Tu le peux, en me rendant la liberté.--Tu n'es point

mon prisonnier; tu seras aussi libre ici que dans le sein de ta famille;

mais je te prie d'y passer quelques jours, de m'aider de tes conseils,

et de me donner ton amitié.--Mes conseils, mon amitié, à toi!--Écoute,

baron, dépose ta fierté; elle est déplacée avec moi, et dans cette

occasion. Reste ici quelque temps; c'est une prière que j'adresse à

l'homme que j'estime: mais s'il me refuse, s'il me hait, tu sais que je

puis le traiter en ennemi.

»Roger, à ces mots, me lance un regard furieux, se calme un peu, me

prend la main, et m'engage, du ton le plus affectueux, à le suivre dans

sa caverne.... Que pouvais-je faire, le braver? J'étais seul, sans

armes, en sa puissance: c'eût été le comble de l'imprudence. Je me

déterminai à me contraindre, à le suivre, à attendre enfin le sort que

le ciel me réservait.

»Il me conduisit dans une espèce de souterrain, à-peu-près pareil à ceux

que j'avais déjà parcourus depuis quatre nuits; mais celui-ci était orné

de meubles précieux, de sabres, de pistolets, et d'une quantité

considérable de caisses, qui paraissaient contenir des effets. Là, Roger

me fit servir des rafraîchissemens, et me quitta en me disant qu'il

reviendrait passer la soirée avec moi. Deux de ses gens furent mis en

sentinelle à ma porte, avec ordre de me traiter avec tous les égards

possibles, mais de ne me point laisser sortir, quelque prétexte que je

prisse.

»Seul, livré à moi-même, je ne pus que gémir sur ma fatale destinée,

sans pouvoir toucher à aucuns des mets qu'on avait servis devant moi.

Tout ce qui m'arrivait me paraissait un rêve, et j'en fus tellement

abattu, que, vers le soir, lorsque Roger revint, il me trouva à la même

place et dans la même position où il m'avait laissé le matin.

»Roger, précédé d'une douzaine de flambeaux, et de deux ou trois de ses

affidés, entra donc dans mon cachot, et s'appercevant que je n'avais

pris aucune espèce de nourriture, il s'assit près de moi, et me dit avec

sensibilité: Vous voulez donc vous faire mourir, baron?.... Songez que

j'ai besoin que vous viviez; oui, j'en ai besoin: mon cœur veut

s'épancher dans le vôtre; et, vous le dirai-je, ma propre sûreté dépend

de vous.--De moi, Roger?--De toi, mon ami!

»Je frémis involontairement à ce nom d'ami qu'il me donne; et Roger qui

s'en apperçoit reste un moment troublé...... Il se remet..... Je n'étais

pas né pour le crime, me dit-il, non, je n'étais pas fait pour l'état

que je professe; mais je l'ai honoré; oui, baron, je l'ai honoré, ce

titre de chef qu'ils m'ont décerné, et que tu traites de chef de

brigands.... Si tu savais qui je suis.... Si je te racontais mes

malheurs, si je te faisais part des loix que je leur ai prescrites, de

la discipline que mes troupes observent, de la subordination, de toutes

les vertus militaires qu'on pratique ici, tu m'estimerais, baron; oui,

tu m'estimerais, et tu me dirais: Roger, tu étais né pour être général

d'armée, pour être un grand homme!

»Il m'intéressait!.... Je le fixai avec moins d'indignation; il cacha

son visage dans ses deux mains; puis il fit retirer son monde, excepté

les deux surveillans qui gardaient l'entrée du souterrain; ensuite il me

tint cet étrange discours. Baron de Fritzierne, il faut que tu me sauves

la vie; tu le peux.--Moi; et comment?--Écoute-moi avec la plus grande

attention?.... L'empereur a résolu ma mort, il la veut; il connaît mes

projets, ma puissance, il veut se débarrasser d'un ennemi qui ravage ses

états, et dont les succès multipliés accroissent de jour en jour et la

force et l'audace.... Je ne crains point ses armées; mais je crains la

trahison.... C'est l'arme du lâche et la terreur du brave.... Tu ne

connais point ces routes tortueuses et souterraines, ces voûtes

ténébreuses où tu es, et que j'habite depuis que j'occupe la forêt de

Kingratz? Ici le cruel Boleslas eut autrefois un château-fort; ici des

cavernes profondes furent creusées par lui, et prolongées jusqu'aux

montagnes de Tabor: celle-ci va se perdre sur la rive gauche du Muldau,

au pied des hautes fortifications de Pizeck. C'est par ces souterrains

que l'on a résolu de m'investir et de me massacrer; j'en suis averti, je

le sais, et déjà je suis certain que les bouches de ces affreuses

cavernes sont occupées par les espions de mon ennemi. Mes gens ont

entendu, sous ces voûtes sombres, des signaux effrayans; ils ont voulu

pénétrer les endroits les plus reculés, un bruit singulier d'armes et de

trompettes leur a toujours inspiré une terreur involontaire: ce n'est

point en pleine campagne qu'on veut m'attaquer; on sait trop à quel

point je suis redoutable! c'est dans des défilés obscurs et tortueux,

c'est par la ruse et par la perfidie qu'on veut me soumettre.... Baron,

tu peux me tirer de cet embarras. Tu connais le jeu des mines, tu sais

l'art d'enfermer le bitume, et de lui donner ensuite une explosion qui

porte la mort en déchirant les entrailles, de la terre; donne-moi ton

secret, donne-le-moi: Je fais sauter cette caverne, et avec elle les

espions qu'elle renferme: ensuite je quitte le pays, et la moitié de mes

trésors est à toi.

»Étonné de cette odieuse proposition, je voulus d'abord faire éclater

mon indignation; mais, réfléchissant qu'en m'insinuant davantage dans la

confiance de Roger, je pourrais adoucir mon sort, trouver peut-être les

moyens de m'échapper de ses mains, je feignis d'entrer dans ses vues. Il

est tard, lui dis-je; le secret que tu me demandes, et que je consens à

te confier, exige des leçons, des dessins, et par conséquent du temps;

demain je te le communiquerai, non pour les trésors que tu me proposes,

je rougirais de les accepter, mais pour ton instruction, pour ta sûreté.

Il est cependant essentiel, avant que de commencer ce travail, que je

connaisse les détours de tes souterrains, afin de mieux établir mes

plans; consens à m'y conduire sur l'heure, cela me guidera dans mes

opérations, et demain mes projets te seront soumis.

»Roger, ravi de la complaisance que je lui témoigne, me serre la main,

se lève, et m'engage à le suivre.... Nous partons, accompagnés de

quelques brigands armés et munis de flambeaux, et nous commençons

l'examen des souterrains, dont Roger m'indique les issues, et les

relations qu'ils ont avec le sol qui les couvre. Mon but, en lui

demandant de visiter ces cavernes, était de m'éclairer moi-même sur les

moyens de me sauver. Je ne sais quel pressentiment même me disait que

j'allais recouvrer ma liberté, et j'écoutais avec avidité toutes les

explications que me donnait Roger.

»Nous avions déjà mis plus de deux heures à cet examen, et nous n'avions

rien découvert encore qui pût nous inspirer de l'effroi, et justifier

les alarmes du chef des brigands, lorsqu'au fond d'une caverne sombre,

un bruit affreux de trompettes vint frapper nos oreilles, et nous

forcer à suspendre notre marche.... Roger pâlit, et j'avoue que moi-même

je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête, non que je dusse

appréhender rien de fâcheux de la part de ceux qui en voulaient à Roger;

au contraire, c'était d'eux seuls que je devais attendre ma liberté;

mais je ne fus pas maître d'un premier mouvement de terreur....

Entends-tu, me dit Roger? ce sont eux.... Nous nous sommes trop

avancés.... Retournons, il serait imprudent de les chercher, de les

attaquer; il vaut mieux les engloutir tous sous les débris de ces

souterrains qui les dérobent à mes regards: cher baron, c'est de toi que

j'attends ce service signalé....

»Il dit, et m'engage, ainsi que sa troupe, à rétrograder; mais il n'est

plus temps; nous nous sommes en effet trop avancés.... Les soldats

envoyés par l'empereur, avaient épié depuis deux jours toutes les

démarches de Roger; ce brigand venait de tomber, sans y penser, dans une

embuscade; la trompette avait rallié ses ennemis; ils nous entouraient

de toutes parts, nous ne pouvions leur échapper.... À peine avions-nous

fait quelques pas vers notre première habitation, que nous nous trouvons

enveloppés par plus de deux cents soldats qui fondent sur nous de toutes

les ouvertures des souterrains.... Je frémis soudain, dans la crainte

d'être confondu avec les brigands; et, pour éviter le sort qui les

attend, je saute sur le sabre de Roger, je le lui arrache, et me

rangeant du côté de ses aggresseurs; Scélérat, lui dis-je, combats un

ennemi de plus....

»Les soldats, étonnés, n'osent pas s'en fier à mon exclamation: on

m'arrête; et pendant qu'il se livre un combat, dont je dois ignorer

l'issue, quatre soldats m'entraînent avec eux. Le bruit des armes à feu

et du choc des sabres me suit assez loin dans les souterrains que

j'avais encore à parcourir. Bientôt je n'entendis plus rien, et je me

trouvai, au bout des cavernes, dans la forêt au milieu d'une troupe

armée qui me conduisit à son commandant. Je n'étais pas embarrassé de me

justifier; je reconnus d'ailleurs ce commandant qui avait servi

autrefois sous moi. Il me fit des excuses de la manière dont on m'avait

traîné vers lui, et me fit reconduire, sous une bonne escorte, à mon

château, où je me hâtais de rassurer mes gens, et d'embrasser mon petit

Victor. J'avais besoin de repos, je m'y livrais long-temps, et me promis

bien de ne plus aller, la nuit, à la forêt, d'abandonner la mère

inconnue, et de ne plus exposer l'enfant, ni moi, aux dangers des

courses nocturnes, dans un lieu où ma vie et ma liberté venaient de

courir de si grands dangers».

* * *

FIN DE L'AVENTURE DE LA FORÊT.

Ici, M. de Fritzierne se reposa un moment, puis il continua ainsi son

intéressant récit. «Vous êtes sans doute curieux, mes amis, de savoir ce

que devint Roger au milieu de la troupe qui l'investit, et s'il succomba

sous les efforts des soldats envoyés par le gouvernement? J'ai ignoré

moi-même les détails du combat que j'avais vu commencer; j'ai su

seulement que Roger s'était défendu avec une intrépidité vraiment

héroïque, que ses gens étaient venus le secourir, et que ces scélérats,

après avoir perdu des leurs, et fait mordre la poussière à plusieurs de

leurs aggresseurs, avaient remporté la victoire et s'étaient évadés.

Quelques jours après, on envoya contre eux des forces plus

considérables; mais on apprit que la troupe des brigands avait quitté

tout-à-fait la forêt de Kingratz, et qu'ils s'étaient répandus, dans

l'Allemagne, qu'ils infestaient, sans qu'on pût parvenir à s'en emparer.

Depuis seize ans on n'en avait plus entendu parler dans nos contrées,

et il n'y a pas plus de deux mois que Roger est revenu dans les forêts

qui nous avoisinent: il est aujourd'hui plus redoutable que jamais; car

sa troupe s'est considérablement augmentée, depuis que la paix qui a

suivi la dernière guerre a fait rentrer dans nos foyers une foule de

déserteurs, de gens habitués à piller, à voler, à incendier des villes

entières: tous les mauvais sujets se sont rangés sous les drapeaux

sanglans de ce chef redoutable, et c'est vraiment aujourd'hui une troupe

formidable, faite pour effrayer le prince, qui ne peut la détruire que

par une espèce de guerre civile. Mais laissons l'infâme Roger, que je

n'ai vu qu'une seule fois, et revenons à toi, mon cher Victor, à toi

dont l'adoption m'a coûté tant de peines, tant d'inquiétudes.

»Je n'entendis plus parler de la mère inconnue, ni de tout le mystère

qui avait entouré ton berceau. Je pensai que cette femme, dont je

n'avais pu pénétrer les secrets, était morte ou passée dans d'autres

contrées. (Ici madame Wolf lève les yeux au ciel, et laisse échapper un

soupir, que le baron remarque avec inquiétude.) Qu'avez vous, madame

Wolf?--Rien, monsieur le baron; daignez continuer.... Cet enfant vous

fut donc laissé sans aucune réclamation.... sans qu'aucun signe, aucun

effet ait pu vous... faire... soupçonner?...--Pardonnez-moi... vous me

rappelez... j'oubliais de vous dire qu'au fond de la barcelonnette dans

laquelle il était couché la première fois qu'il me fut confié, il y

avait un portrait, un portrait de femme, je crois; oui, c'était un

portrait de femme.... Eh! comment ai-je pu oublier si long-temps.... Je

l'ai mis dans ce secrétaire, et depuis seize ans, je n'ai pas eu la

curiosité de le regarder.... Tu vas le voir, Victor, je vais vous le

montrer, mes amis; ce sont sans doute les traits de sa mère; oh! oui,

oui, ce sont ses traits, je n'en puis douter! Le voici! le voici».

Le baron, étonné de n'avoir pas pensé plutôt à ce portrait, qu'il avait

oublié dans son secrétaire, courut le chercher. C'était en effet un

portrait de femme. Autour du cercle d'or qui l'encadrait, en voyait

trois lettres initiales, A. D. L. et derrière, on lisait ces mots:

_Dreux, rue Parisis, 32_. Victor et Clémence baisaient ce portrait

précieux en versant des larmes, et cherchaient à y retrouver quelques

traits qui pussent leur persuader qu'il retraçait la figure d'une mère

infortunée. Pendant que nos deux amans se livraient à cette recherche

intéressante, le baron de Fritzierne, qui venait aussi d'examiner le

portrait, tomba tout-à-coup dans une profonde rêverie. Il regarda

ensuite fixement madame Wolf, qui pâlit, et laissa échapper de ses yeux

quelques larmes. Madame Wolf, lui dit le baron très-ému, vous avez une

boîte sur laquelle.... (_madame Wolf se trouble_) oui, sur laquelle il

y a un portrait de femme.... Je ne l'ai vu qu'une fois, ce portrait qui

vous est si cher.... je ne sais; mais il me semble que je vois ici les

mêmes traits que vous possédez!... Quel soupçon me fait naître cette

ressemblance! Je ne sais pourquoi je frémis!... Madame Wolf, ah! madame

Wolf, de grace, daignez.... ayez la complaisance de me montrer cette

boîte, qui ne vous quitte jamais....--Monsieur!....--Mais voyez, voyez

donc, madame Wolf, si ce n'est pas là la copie exacte de la femme....

Le baron, ému, prend le portrait des mains de Victor, et le met dans

celles de madame Wolf, qui y jette un coup-d'œil, et s'écrie avec

l'accent le plus douloureux: Oui, c'est elle, oh! c'est bien elle,

l'infortunée!....

Cette exclamation plonge tout le monde dans le plus grand trouble. Vous

l'avez connue! c'est le seul cri que jettent ensemble le baron, Victor

et Clémence. Madame Wolf est presque évanouie; des soupirs gonflent sa

poitrine; elle pleure, et l'état douloureux auquel elle est livrée,

arrache des larmes de tous les yeux.... On attend d'elle une

explication, elle la doit, elle ne peut plus cacher ses malheurs

puisqu'ils sont liés à ceux de ses bienfaiteurs: elle va parler!....

Elle s'y dispose en effet; mais un incident nouveau, imprévu, vient

ajouter au trouble de tous les personnages, et reculer une explication,

dont néanmoins il va abréger la moitié. C'est dans le livre suivant que

je vais tracer les événemens les plus singuliers et les plus touchans.

Amis de l'enfance, amis de l'infortune, venez vous attendrir à mes

tableaux; et vous; ames froides, vous qui ne croyez pas à la fatalité,

aux malheurs inévitables, dont le hasard fait souvent dépendre notre

destinée; vous qui ne savez pas que la vertu peut être grande et

sublime au milieu des persécutions qu'elle n'a pu s'attirer ni éviter,

ne lisez point mon livre, ne lisez point sur-tout mon dernier volume,

vous n'y verriez que les défauts d'un roman, tandis que le lecteur

philanthrope et sensible y trouvera, j'ose le croire, l'histoire de

l'homme et la morale des êtres malheureux.

FIN DU TOME PREMIER.

* * * * *

VICTOR,

OU

L'ENFANT DE LA FORÊT;

PAR

M. DUCRAY-DUMINIL,

Auteur de LOLOTTE ET FANFAN, d'ALEXIS, des PETITS MONTAGNARDS, &c.

Qui le consolera, l'infortuné?... Sa vertu!

TOME SECOND.

À PARIS,

Chez LE PRIEUR, Libraire, rue de Savoie, nº. 12.

AN V.--1797.

CHAPITRE PREMIER.

COMBATS; LE NOUVEL ŒDIPE.

Le baron de Fritzierne, Victor et Clémence, regardent avec un intérêt

mêlé d'effroi, madame Wolf qui couvre de baisers et de larmes le

portrait de l'inconnue; ils sont trop troublés pour avoir la faculté de

lui parler, de l'interroger; mais leurs regards fixés, leurs bras tendus

vers elle, expriment assez leur curiosité, et le desir qu'ils ont de

l'entendre s'expliquer sur un rapprochement aussi extraordinaire.

Quelle est cette femme, dont le baron et madame Wolf possèdent chacun

un portrait? Est-ce cette amie dont madame Wolf veut garderie secret

jusqu'au tombeau? Personne n'en peut douter. Est-ce la mère de Victor?

C'est la mère de Victor, puisque son portrait se trouva au fond de sa

barcelonnette. Madame Wolf connaît la mère de Victor, et sans doute son

père; madame Wolf va, par des explications franches, abréger les

recherches de l'amant de Clémence; elle va hâter son bonheur, puisque la

main de celle qu'il aime est attachée à la découverte du secret de sa

naissance. Son père enfin sera connu; son père!.... Ah! sans doute cet

homme vertueux fut aussi infortuné que celle pour qui il soupira. Tous

deux malheureux, tous deux persécutés apparemment par un tyran farouche,

séparés peut-être pour jamais, tous deux ont fini leurs jours loin de

l'autre, ou ensemble et par les mêmes coups; madame Wolf sait tout cela;

madame Wolf va dévoiler ce mystère; et le baron, en apprenant le sort

et le nom du père de Victor, va combler pour toujours les vœux de son

fils adoptif en lui donnant Clémence; ô bonheur!

Telles sont les réflexions qui s'accumulent en foule dans la tête de

Victor; il ne peut les détailler, ces réflexions mêlées de joie et de

tristesse; mais tandis que son cœur bat d'impatience et de sensibilité;

ses yeux, qu'humectent quelques larmes, entrevoient déjà l'aurore d'un

bonheur prochain; les yeux expressifs du bon Victor sont attachés sur

les yeux de madame Wolf: sa bouche est ouverte, et sa langue veut

articuler quelques mots qu'il ne peut prononcer. Mille sentimens divers

assiégent à-la-fois le cœur de Victor: la curiosité, l'espoir du

bonheur, l'amitié, la reconnaissance et la voix de la nature.

Enfin, s'écrie madame Wolf dans l'expansion du plus touchant abandon,

enfin il faut parler, il faut le dévoiler ce secret terrible!.... Ô ma

tendre amie! toi qui reposes dans le silence du tombeau, le destin

m'affranchit du serment que tu as exigé de moi; c'est pour ton fils que

je le romps, c'est ton fils qui m'en dégage; cet affreux secret est

encore à toi, à moi, puisqu'il n'est déposé que dans son sein, et dans

le sein généreux et sensible de son second père, de sa vertueuse

épouse.... Écoutez, mes amis, écoutez, et frémissez....

Madame Wolf allait commencer le récit le plus intéressant pour nos amis;

déjà chacun d'eux s'était rapproché de cette femme étonnante, et le plus

grand silence régnait autour d'elle, lorsque Valentin, qui, comme je

l'ai déjà dit, était resté en observateur à une des croisées de

l'appartement, se précipite sur Victor en s'écriant: Aux armes! aux

armes! les voici!....--Qui?--Les brigands, Roger, les voici!

Un coup de vent qui soulève une colonne de poussière, et la disperse au

loin dans la campagne, ne produit pas un effet plus rapide que cette

exclamation inattendue n'en fit sur nos quatre amis réunis. Ils se

lèvent précipitamment, désespérés de cette interruption, mais embrasés

par l'indignation et le feu du courage.... Rentrez, madame Wolf, s'écrie

le baron; retire-toi, ô ma Clémence! reprend à son tour Victor..... Les

deux dames vont sortir; Clémence revient; elle demande à son père la

permission d'embrasser son ami. Qui peut deviner, dit-elle en

frémissant, qui peut deviner l'issue de ce combat?.... Le baron présente

Victor à sa fille: les deux amans se serrent étroitement: madame Wolf

revient à son tour presser les mains de ses deux bienfaiteurs; puis le

bon Valentin accompagne ces dames jusqu'à la retraite qui leur est

préparée dans la tour la plus reculée et la plus fortifiée du château.

Comment remplirai-je maintenant la tâche que je me suis imposée?

Essaierai-je de tracer à mes lecteurs des descriptions de combats? Mon

crayon est-il assez fort pour dessiner des attaques, des évolutions

militaires?.... Oui, je l'entreprendrai; mais j'abrégerai ce tableau

imposant, terrible; et si cette histoire intéresse ceux qui me lisent,

ils me sauront gré au moins, malgré ma faiblesse, de ne les priver

d'aucuns des détails qui servent à la lier dans toutes ses parties, à

lui donner de la clarté, de la variété et de l'intérêt.

À peine Clémence et madame Wolf sont-elles éloignées, que Victor et le

baron se mettent à la croisée où Valentin observait, pour tâcher de

distinguer les forces de l'ennemi qui s'approchait. À peine y sont-ils,

qu'à la lueur des flambeaux que portent les brigands, ils apperçoivent

ces scélérats, armés de pied en cap, traînant avec eux des canons, des

machines, des matières combustibles, tout l'attirail formidable des

combats. Aux armes! s'écrie à son tour l'intrépide Victor; en se

précipitant dans les cours intérieures du château où sa petite troupe

est postée; et sur-le-champ, ce cri de deuil, _aux armes_! frappe de

tous côtés les voûtes du manoir, naguère si tranquille, du vénérable

baron de Fritzierne. Tandis que la trompette sonne l'alarme dans les

cours, le son lugubre du beffroi se fait entendre dans la tourelle la

plus élevée du château.

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 8 / 38 段