dont la porte se referma sur nous. Elle conduisait à un souterrain dans
lequel mes bourreaux s'enfoncèrent. Trois d'entre eux m'attachèrent à
une forte chaîne qui était scellée dans le roc. Ils me laissèrent un
flambeau, qui brûlait à quelque distance; puis ils me dirent en riant:
Bonne nuit, baron de Fritzierne; demain matin, tu verras Roger notre
chef, notre père et notre ami.
«Bonne nuit!.... Les monstres!.... Ils partent, et bientôt je ne vois
plus autour de moi qu'une affreuse solitude, des fers, toute l'horreur,
de la plus dure captivité!....».
Ve NUIT DE LA FORÊT.
«Vous n'exigerez pas de moi, mes amis, que je vous détaille les cruelles
réflexions qui m'assiégèrent, ni que je vous fasse un tableau déchirant
de la douleur à laquelle je fus en proie pendant toute cette nuit, plus
affreuse, plus longue que celle qui couvrait la forêt; car le jour ne
pénétrait pas dans mon cachot, et quand on vint m'en tirer, je crus voir
l'aurore naître, tandis que le soleil avait déjà parcouru près de la
moitié de sa carrière.... Il était onze heures à-peu-près. J'étais
accablé par la fatigue et le désespoir, lorsque je crus entendre les pas
de plusieurs hommes. Je ne me trompais pas. Je prêtai l'oreille, et
bientôt j'apperçus huit à dix brigands, chargés de flambeaux, qui
venaient vers moi. L'un d'entre eux, qui paraissait supérieur aux autres
par sa taille, la richesse de ses vêtemens et la fierté de son maintien,
s'écria: Eh quoi! vous avez laissé M. le baron de Fritzierne dans ce
caveau, chargé de fers comme un vil criminel! Qui sont ceux qui ont
commis cette faute?....--(_Un brigand répond:_) C'est Morgan qui l'a
ordonné.--Eh bien! reprend le chef, je condamne Morgan aux arrêts
pendant huit jours. (_Il s'approche de moi:_) Baron de Fritzierne, tu
vois que ce n'est point par mon ordre qu'on t'a fait éprouver un
traitement indigne de toi et de moi.... Qu'on détache ses fers. (_On me
rend ma liberté; Roger continue:_) Baron de Fritzierne, me
connais-tu?--Non.--Tu ne me connais pas? tu n'as jamais entendu parler
de Roger, chef des indépendans?--J'ai entendu parler de Roger, chef
d'une troupe de brigands.--(_Roger sourit avec amertume._) Baron de
Fritzierne, épargne-moi les injures. Je suis digne de ton estime, et je
veux la mériter.--Tu le peux, en me rendant la liberté.--Tu n'es point
mon prisonnier; tu seras aussi libre ici que dans le sein de ta famille;
mais je te prie d'y passer quelques jours, de m'aider de tes conseils,
et de me donner ton amitié.--Mes conseils, mon amitié, à toi!--Écoute,
baron, dépose ta fierté; elle est déplacée avec moi, et dans cette
occasion. Reste ici quelque temps; c'est une prière que j'adresse à
l'homme que j'estime: mais s'il me refuse, s'il me hait, tu sais que je
puis le traiter en ennemi.
»Roger, à ces mots, me lance un regard furieux, se calme un peu, me
prend la main, et m'engage, du ton le plus affectueux, à le suivre dans
sa caverne.... Que pouvais-je faire, le braver? J'étais seul, sans
armes, en sa puissance: c'eût été le comble de l'imprudence. Je me
déterminai à me contraindre, à le suivre, à attendre enfin le sort que
le ciel me réservait.
»Il me conduisit dans une espèce de souterrain, à-peu-près pareil à ceux
que j'avais déjà parcourus depuis quatre nuits; mais celui-ci était orné
de meubles précieux, de sabres, de pistolets, et d'une quantité
considérable de caisses, qui paraissaient contenir des effets. Là, Roger
me fit servir des rafraîchissemens, et me quitta en me disant qu'il
reviendrait passer la soirée avec moi. Deux de ses gens furent mis en
sentinelle à ma porte, avec ordre de me traiter avec tous les égards
possibles, mais de ne me point laisser sortir, quelque prétexte que je
prisse.
»Seul, livré à moi-même, je ne pus que gémir sur ma fatale destinée,
sans pouvoir toucher à aucuns des mets qu'on avait servis devant moi.
Tout ce qui m'arrivait me paraissait un rêve, et j'en fus tellement
abattu, que, vers le soir, lorsque Roger revint, il me trouva à la même
place et dans la même position où il m'avait laissé le matin.
»Roger, précédé d'une douzaine de flambeaux, et de deux ou trois de ses
affidés, entra donc dans mon cachot, et s'appercevant que je n'avais
pris aucune espèce de nourriture, il s'assit près de moi, et me dit avec
sensibilité: Vous voulez donc vous faire mourir, baron?.... Songez que
j'ai besoin que vous viviez; oui, j'en ai besoin: mon cœur veut
s'épancher dans le vôtre; et, vous le dirai-je, ma propre sûreté dépend
de vous.--De moi, Roger?--De toi, mon ami!
»Je frémis involontairement à ce nom d'ami qu'il me donne; et Roger qui
s'en apperçoit reste un moment troublé...... Il se remet..... Je n'étais
pas né pour le crime, me dit-il, non, je n'étais pas fait pour l'état
que je professe; mais je l'ai honoré; oui, baron, je l'ai honoré, ce
titre de chef qu'ils m'ont décerné, et que tu traites de chef de
brigands.... Si tu savais qui je suis.... Si je te racontais mes
malheurs, si je te faisais part des loix que je leur ai prescrites, de
la discipline que mes troupes observent, de la subordination, de toutes
les vertus militaires qu'on pratique ici, tu m'estimerais, baron; oui,
tu m'estimerais, et tu me dirais: Roger, tu étais né pour être général
d'armée, pour être un grand homme!
»Il m'intéressait!.... Je le fixai avec moins d'indignation; il cacha
son visage dans ses deux mains; puis il fit retirer son monde, excepté
les deux surveillans qui gardaient l'entrée du souterrain; ensuite il me
tint cet étrange discours. Baron de Fritzierne, il faut que tu me sauves
la vie; tu le peux.--Moi; et comment?--Écoute-moi avec la plus grande
attention?.... L'empereur a résolu ma mort, il la veut; il connaît mes
projets, ma puissance, il veut se débarrasser d'un ennemi qui ravage ses
états, et dont les succès multipliés accroissent de jour en jour et la
force et l'audace.... Je ne crains point ses armées; mais je crains la
trahison.... C'est l'arme du lâche et la terreur du brave.... Tu ne
connais point ces routes tortueuses et souterraines, ces voûtes
ténébreuses où tu es, et que j'habite depuis que j'occupe la forêt de
Kingratz? Ici le cruel Boleslas eut autrefois un château-fort; ici des
cavernes profondes furent creusées par lui, et prolongées jusqu'aux
montagnes de Tabor: celle-ci va se perdre sur la rive gauche du Muldau,
au pied des hautes fortifications de Pizeck. C'est par ces souterrains
que l'on a résolu de m'investir et de me massacrer; j'en suis averti, je
le sais, et déjà je suis certain que les bouches de ces affreuses
cavernes sont occupées par les espions de mon ennemi. Mes gens ont
entendu, sous ces voûtes sombres, des signaux effrayans; ils ont voulu
pénétrer les endroits les plus reculés, un bruit singulier d'armes et de
trompettes leur a toujours inspiré une terreur involontaire: ce n'est
point en pleine campagne qu'on veut m'attaquer; on sait trop à quel
point je suis redoutable! c'est dans des défilés obscurs et tortueux,
c'est par la ruse et par la perfidie qu'on veut me soumettre.... Baron,
tu peux me tirer de cet embarras. Tu connais le jeu des mines, tu sais
l'art d'enfermer le bitume, et de lui donner ensuite une explosion qui
porte la mort en déchirant les entrailles, de la terre; donne-moi ton
secret, donne-le-moi: Je fais sauter cette caverne, et avec elle les
espions qu'elle renferme: ensuite je quitte le pays, et la moitié de mes
trésors est à toi.
»Étonné de cette odieuse proposition, je voulus d'abord faire éclater
mon indignation; mais, réfléchissant qu'en m'insinuant davantage dans la
confiance de Roger, je pourrais adoucir mon sort, trouver peut-être les
moyens de m'échapper de ses mains, je feignis d'entrer dans ses vues. Il
est tard, lui dis-je; le secret que tu me demandes, et que je consens à
te confier, exige des leçons, des dessins, et par conséquent du temps;
demain je te le communiquerai, non pour les trésors que tu me proposes,
je rougirais de les accepter, mais pour ton instruction, pour ta sûreté.
Il est cependant essentiel, avant que de commencer ce travail, que je
connaisse les détours de tes souterrains, afin de mieux établir mes
plans; consens à m'y conduire sur l'heure, cela me guidera dans mes
opérations, et demain mes projets te seront soumis.
»Roger, ravi de la complaisance que je lui témoigne, me serre la main,
se lève, et m'engage à le suivre.... Nous partons, accompagnés de
quelques brigands armés et munis de flambeaux, et nous commençons
l'examen des souterrains, dont Roger m'indique les issues, et les
relations qu'ils ont avec le sol qui les couvre. Mon but, en lui
demandant de visiter ces cavernes, était de m'éclairer moi-même sur les
moyens de me sauver. Je ne sais quel pressentiment même me disait que
j'allais recouvrer ma liberté, et j'écoutais avec avidité toutes les
explications que me donnait Roger.
»Nous avions déjà mis plus de deux heures à cet examen, et nous n'avions
rien découvert encore qui pût nous inspirer de l'effroi, et justifier
les alarmes du chef des brigands, lorsqu'au fond d'une caverne sombre,
un bruit affreux de trompettes vint frapper nos oreilles, et nous
forcer à suspendre notre marche.... Roger pâlit, et j'avoue que moi-même
je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête, non que je dusse
appréhender rien de fâcheux de la part de ceux qui en voulaient à Roger;
au contraire, c'était d'eux seuls que je devais attendre ma liberté;
mais je ne fus pas maître d'un premier mouvement de terreur....
Entends-tu, me dit Roger? ce sont eux.... Nous nous sommes trop
avancés.... Retournons, il serait imprudent de les chercher, de les
attaquer; il vaut mieux les engloutir tous sous les débris de ces
souterrains qui les dérobent à mes regards: cher baron, c'est de toi que
j'attends ce service signalé....
»Il dit, et m'engage, ainsi que sa troupe, à rétrograder; mais il n'est
plus temps; nous nous sommes en effet trop avancés.... Les soldats
envoyés par l'empereur, avaient épié depuis deux jours toutes les
démarches de Roger; ce brigand venait de tomber, sans y penser, dans une
embuscade; la trompette avait rallié ses ennemis; ils nous entouraient
de toutes parts, nous ne pouvions leur échapper.... À peine avions-nous
fait quelques pas vers notre première habitation, que nous nous trouvons
enveloppés par plus de deux cents soldats qui fondent sur nous de toutes
les ouvertures des souterrains.... Je frémis soudain, dans la crainte
d'être confondu avec les brigands; et, pour éviter le sort qui les
attend, je saute sur le sabre de Roger, je le lui arrache, et me
rangeant du côté de ses aggresseurs; Scélérat, lui dis-je, combats un
ennemi de plus....
»Les soldats, étonnés, n'osent pas s'en fier à mon exclamation: on
m'arrête; et pendant qu'il se livre un combat, dont je dois ignorer
l'issue, quatre soldats m'entraînent avec eux. Le bruit des armes à feu
et du choc des sabres me suit assez loin dans les souterrains que
j'avais encore à parcourir. Bientôt je n'entendis plus rien, et je me
trouvai, au bout des cavernes, dans la forêt au milieu d'une troupe
armée qui me conduisit à son commandant. Je n'étais pas embarrassé de me
justifier; je reconnus d'ailleurs ce commandant qui avait servi
autrefois sous moi. Il me fit des excuses de la manière dont on m'avait
traîné vers lui, et me fit reconduire, sous une bonne escorte, à mon
château, où je me hâtais de rassurer mes gens, et d'embrasser mon petit
Victor. J'avais besoin de repos, je m'y livrais long-temps, et me promis
bien de ne plus aller, la nuit, à la forêt, d'abandonner la mère
inconnue, et de ne plus exposer l'enfant, ni moi, aux dangers des
courses nocturnes, dans un lieu où ma vie et ma liberté venaient de
courir de si grands dangers».
* * *
FIN DE L'AVENTURE DE LA FORÊT.
Ici, M. de Fritzierne se reposa un moment, puis il continua ainsi son
intéressant récit. «Vous êtes sans doute curieux, mes amis, de savoir ce
que devint Roger au milieu de la troupe qui l'investit, et s'il succomba
sous les efforts des soldats envoyés par le gouvernement? J'ai ignoré
moi-même les détails du combat que j'avais vu commencer; j'ai su
seulement que Roger s'était défendu avec une intrépidité vraiment
héroïque, que ses gens étaient venus le secourir, et que ces scélérats,
après avoir perdu des leurs, et fait mordre la poussière à plusieurs de
leurs aggresseurs, avaient remporté la victoire et s'étaient évadés.
Quelques jours après, on envoya contre eux des forces plus
considérables; mais on apprit que la troupe des brigands avait quitté
tout-à-fait la forêt de Kingratz, et qu'ils s'étaient répandus, dans
l'Allemagne, qu'ils infestaient, sans qu'on pût parvenir à s'en emparer.
Depuis seize ans on n'en avait plus entendu parler dans nos contrées,
et il n'y a pas plus de deux mois que Roger est revenu dans les forêts
qui nous avoisinent: il est aujourd'hui plus redoutable que jamais; car
sa troupe s'est considérablement augmentée, depuis que la paix qui a
suivi la dernière guerre a fait rentrer dans nos foyers une foule de
déserteurs, de gens habitués à piller, à voler, à incendier des villes
entières: tous les mauvais sujets se sont rangés sous les drapeaux
sanglans de ce chef redoutable, et c'est vraiment aujourd'hui une troupe
formidable, faite pour effrayer le prince, qui ne peut la détruire que
par une espèce de guerre civile. Mais laissons l'infâme Roger, que je
n'ai vu qu'une seule fois, et revenons à toi, mon cher Victor, à toi
dont l'adoption m'a coûté tant de peines, tant d'inquiétudes.
»Je n'entendis plus parler de la mère inconnue, ni de tout le mystère
qui avait entouré ton berceau. Je pensai que cette femme, dont je
n'avais pu pénétrer les secrets, était morte ou passée dans d'autres
contrées. (Ici madame Wolf lève les yeux au ciel, et laisse échapper un
soupir, que le baron remarque avec inquiétude.) Qu'avez vous, madame
Wolf?--Rien, monsieur le baron; daignez continuer.... Cet enfant vous
fut donc laissé sans aucune réclamation.... sans qu'aucun signe, aucun
effet ait pu vous... faire... soupçonner?...--Pardonnez-moi... vous me
rappelez... j'oubliais de vous dire qu'au fond de la barcelonnette dans
laquelle il était couché la première fois qu'il me fut confié, il y
avait un portrait, un portrait de femme, je crois; oui, c'était un
portrait de femme.... Eh! comment ai-je pu oublier si long-temps.... Je
l'ai mis dans ce secrétaire, et depuis seize ans, je n'ai pas eu la
curiosité de le regarder.... Tu vas le voir, Victor, je vais vous le
montrer, mes amis; ce sont sans doute les traits de sa mère; oh! oui,
oui, ce sont ses traits, je n'en puis douter! Le voici! le voici».
Le baron, étonné de n'avoir pas pensé plutôt à ce portrait, qu'il avait
oublié dans son secrétaire, courut le chercher. C'était en effet un
portrait de femme. Autour du cercle d'or qui l'encadrait, en voyait
trois lettres initiales, A. D. L. et derrière, on lisait ces mots:
_Dreux, rue Parisis, 32_. Victor et Clémence baisaient ce portrait
précieux en versant des larmes, et cherchaient à y retrouver quelques
traits qui pussent leur persuader qu'il retraçait la figure d'une mère
infortunée. Pendant que nos deux amans se livraient à cette recherche
intéressante, le baron de Fritzierne, qui venait aussi d'examiner le
portrait, tomba tout-à-coup dans une profonde rêverie. Il regarda
ensuite fixement madame Wolf, qui pâlit, et laissa échapper de ses yeux
quelques larmes. Madame Wolf, lui dit le baron très-ému, vous avez une
boîte sur laquelle.... (_madame Wolf se trouble_) oui, sur laquelle il
y a un portrait de femme.... Je ne l'ai vu qu'une fois, ce portrait qui
vous est si cher.... je ne sais; mais il me semble que je vois ici les
mêmes traits que vous possédez!... Quel soupçon me fait naître cette
ressemblance! Je ne sais pourquoi je frémis!... Madame Wolf, ah! madame
Wolf, de grace, daignez.... ayez la complaisance de me montrer cette
boîte, qui ne vous quitte jamais....--Monsieur!....--Mais voyez, voyez
donc, madame Wolf, si ce n'est pas là la copie exacte de la femme....
Le baron, ému, prend le portrait des mains de Victor, et le met dans
celles de madame Wolf, qui y jette un coup-d'œil, et s'écrie avec
l'accent le plus douloureux: Oui, c'est elle, oh! c'est bien elle,
l'infortunée!....
Cette exclamation plonge tout le monde dans le plus grand trouble. Vous
l'avez connue! c'est le seul cri que jettent ensemble le baron, Victor
et Clémence. Madame Wolf est presque évanouie; des soupirs gonflent sa
poitrine; elle pleure, et l'état douloureux auquel elle est livrée,
arrache des larmes de tous les yeux.... On attend d'elle une
explication, elle la doit, elle ne peut plus cacher ses malheurs
puisqu'ils sont liés à ceux de ses bienfaiteurs: elle va parler!....
Elle s'y dispose en effet; mais un incident nouveau, imprévu, vient
ajouter au trouble de tous les personnages, et reculer une explication,
dont néanmoins il va abréger la moitié. C'est dans le livre suivant que
je vais tracer les événemens les plus singuliers et les plus touchans.
Amis de l'enfance, amis de l'infortune, venez vous attendrir à mes
tableaux; et vous; ames froides, vous qui ne croyez pas à la fatalité,
aux malheurs inévitables, dont le hasard fait souvent dépendre notre
destinée; vous qui ne savez pas que la vertu peut être grande et
sublime au milieu des persécutions qu'elle n'a pu s'attirer ni éviter,
ne lisez point mon livre, ne lisez point sur-tout mon dernier volume,
vous n'y verriez que les défauts d'un roman, tandis que le lecteur
philanthrope et sensible y trouvera, j'ose le croire, l'histoire de
l'homme et la morale des êtres malheureux.
FIN DU TOME PREMIER.
* * * * *
VICTOR,
OU
L'ENFANT DE LA FORÊT;
PAR
M. DUCRAY-DUMINIL,
Auteur de LOLOTTE ET FANFAN, d'ALEXIS, des PETITS MONTAGNARDS, &c.
Qui le consolera, l'infortuné?... Sa vertu!
TOME SECOND.
À PARIS,
Chez LE PRIEUR, Libraire, rue de Savoie, nº. 12.
AN V.--1797.
CHAPITRE PREMIER.
COMBATS; LE NOUVEL ŒDIPE.
Le baron de Fritzierne, Victor et Clémence, regardent avec un intérêt
mêlé d'effroi, madame Wolf qui couvre de baisers et de larmes le
portrait de l'inconnue; ils sont trop troublés pour avoir la faculté de
lui parler, de l'interroger; mais leurs regards fixés, leurs bras tendus
vers elle, expriment assez leur curiosité, et le desir qu'ils ont de
l'entendre s'expliquer sur un rapprochement aussi extraordinaire.
Quelle est cette femme, dont le baron et madame Wolf possèdent chacun
un portrait? Est-ce cette amie dont madame Wolf veut garderie secret
jusqu'au tombeau? Personne n'en peut douter. Est-ce la mère de Victor?
C'est la mère de Victor, puisque son portrait se trouva au fond de sa
barcelonnette. Madame Wolf connaît la mère de Victor, et sans doute son
père; madame Wolf va, par des explications franches, abréger les
recherches de l'amant de Clémence; elle va hâter son bonheur, puisque la
main de celle qu'il aime est attachée à la découverte du secret de sa
naissance. Son père enfin sera connu; son père!.... Ah! sans doute cet
homme vertueux fut aussi infortuné que celle pour qui il soupira. Tous
deux malheureux, tous deux persécutés apparemment par un tyran farouche,
séparés peut-être pour jamais, tous deux ont fini leurs jours loin de
l'autre, ou ensemble et par les mêmes coups; madame Wolf sait tout cela;
madame Wolf va dévoiler ce mystère; et le baron, en apprenant le sort
et le nom du père de Victor, va combler pour toujours les vœux de son
fils adoptif en lui donnant Clémence; ô bonheur!
Telles sont les réflexions qui s'accumulent en foule dans la tête de
Victor; il ne peut les détailler, ces réflexions mêlées de joie et de
tristesse; mais tandis que son cœur bat d'impatience et de sensibilité;
ses yeux, qu'humectent quelques larmes, entrevoient déjà l'aurore d'un
bonheur prochain; les yeux expressifs du bon Victor sont attachés sur
les yeux de madame Wolf: sa bouche est ouverte, et sa langue veut
articuler quelques mots qu'il ne peut prononcer. Mille sentimens divers
assiégent à-la-fois le cœur de Victor: la curiosité, l'espoir du
bonheur, l'amitié, la reconnaissance et la voix de la nature.
Enfin, s'écrie madame Wolf dans l'expansion du plus touchant abandon,
enfin il faut parler, il faut le dévoiler ce secret terrible!.... Ô ma
tendre amie! toi qui reposes dans le silence du tombeau, le destin
m'affranchit du serment que tu as exigé de moi; c'est pour ton fils que
je le romps, c'est ton fils qui m'en dégage; cet affreux secret est
encore à toi, à moi, puisqu'il n'est déposé que dans son sein, et dans
le sein généreux et sensible de son second père, de sa vertueuse
épouse.... Écoutez, mes amis, écoutez, et frémissez....
Madame Wolf allait commencer le récit le plus intéressant pour nos amis;
déjà chacun d'eux s'était rapproché de cette femme étonnante, et le plus
grand silence régnait autour d'elle, lorsque Valentin, qui, comme je
l'ai déjà dit, était resté en observateur à une des croisées de
l'appartement, se précipite sur Victor en s'écriant: Aux armes! aux
armes! les voici!....--Qui?--Les brigands, Roger, les voici!
Un coup de vent qui soulève une colonne de poussière, et la disperse au
loin dans la campagne, ne produit pas un effet plus rapide que cette
exclamation inattendue n'en fit sur nos quatre amis réunis. Ils se
lèvent précipitamment, désespérés de cette interruption, mais embrasés
par l'indignation et le feu du courage.... Rentrez, madame Wolf, s'écrie
le baron; retire-toi, ô ma Clémence! reprend à son tour Victor..... Les
deux dames vont sortir; Clémence revient; elle demande à son père la
permission d'embrasser son ami. Qui peut deviner, dit-elle en
frémissant, qui peut deviner l'issue de ce combat?.... Le baron présente
Victor à sa fille: les deux amans se serrent étroitement: madame Wolf
revient à son tour presser les mains de ses deux bienfaiteurs; puis le
bon Valentin accompagne ces dames jusqu'à la retraite qui leur est
préparée dans la tour la plus reculée et la plus fortifiée du château.
Comment remplirai-je maintenant la tâche que je me suis imposée?
Essaierai-je de tracer à mes lecteurs des descriptions de combats? Mon
crayon est-il assez fort pour dessiner des attaques, des évolutions
militaires?.... Oui, je l'entreprendrai; mais j'abrégerai ce tableau
imposant, terrible; et si cette histoire intéresse ceux qui me lisent,
ils me sauront gré au moins, malgré ma faiblesse, de ne les priver
d'aucuns des détails qui servent à la lier dans toutes ses parties, à
lui donner de la clarté, de la variété et de l'intérêt.
À peine Clémence et madame Wolf sont-elles éloignées, que Victor et le
baron se mettent à la croisée où Valentin observait, pour tâcher de
distinguer les forces de l'ennemi qui s'approchait. À peine y sont-ils,
qu'à la lueur des flambeaux que portent les brigands, ils apperçoivent
ces scélérats, armés de pied en cap, traînant avec eux des canons, des
machines, des matières combustibles, tout l'attirail formidable des
combats. Aux armes! s'écrie à son tour l'intrépide Victor; en se
précipitant dans les cours intérieures du château où sa petite troupe
est postée; et sur-le-champ, ce cri de deuil, _aux armes_! frappe de
tous côtés les voûtes du manoir, naguère si tranquille, du vénérable
baron de Fritzierne. Tandis que la trompette sonne l'alarme dans les
cours, le son lugubre du beffroi se fait entendre dans la tourelle la
plus élevée du château.