«L'enfant était richement habillé; je me doutais qu'il appartenait à des

gens très-aisés. Il était couché dans une espèce de barcelonnette

couverte de rubans et d'étoffes précieuses; on l'avait déposé, dans ce

berceau, sur une pierre angulaire, qui formait comme un banc à cet

endroit du souterrain. Quand j'eus bien caressé cette petite créature,

qui semblait me sourire, je songeais à l'emporter; et, chargé de ce

précieux dépôt, je repris le même chemin que j'avais parcouru déjà. Je

croyais ma correspondance finie avec les étrangers qui me le confiaient;

je me trompais: à la même place où j'avais trouvé la torche allumée,

j'apperçus un autre flambeau et d'autres tablettes; je les ouvris, après

avoir mis à terre ma barcelonnette.

* * *

«_À présent,_ m'y disait-on, _que vous possédez le bien le plus précieux

dont une mère puisse se priver, accordez une faveur bien chère à cette

mère malheureuse, et qui l'attend de votre générosité. Gardez l'enfant

pendant toute la journée: il le faut pour sa sûreté, pour celle de sa

mère; mais souffrez qu'elle le nourrisse de son lait pendant la nuit;

promettez que demain vous l'apporterez ici à la même heure, vous-même,

car il ne faut mettre personne dans votre confidence. Voyez si vous

voulez consentir à le rendre à sa mère, toutes les nuits seulement? ce

n'est qu'à cette seule condition qu'on peut vous le confier. Prononcez

oui à haute voix et sans crainte: on vous écoute, il suffira de votre

parole_».

* * *

»Cette loi qu'on m'imposait me parut bien dure à observer; il fallait me

résoudre à venir passer toutes les nuits dans cette grotte.... Tout

autre que moi n'aurait pas souscrit à ce traité; mais j'avais vu

l'enfant; il était si beau, si intéressant!.... Un regard que je jetai

de nouveau sur lui acheva de me déterminer. _J'y consens_, m'écriai-je

tout haut; _mais ce manége durera-t-il long-temps? l'enfant est-il à

moi, ou si je n'en ai que la garde pendant un temps prescrit?...._

»J'attendais qu'on me répondit: personne.... le silence le plus

absolu.... Je pris le parti de reprendre le berceau, l'enfant, et de

sortir de cette grotte pour revenir au château. Je laissais les deux

flambeaux, que j'eus le soin d'éteindre pour ne donner aucun soupçon, et

je pris sur moi les premières tablettes dans lesquelles on m'avait fait

les premières propositions. Bientôt je perdis de vue la forêt de

Kingratz; et je rentrai chez moi avant que le jour parût. Je fis

éveiller sur-le-champ la nourrice de ma fille Clémence, et je lui

confiais l'enfant, en lui disant, pour toute explication, que je l'avais

trouvé. Cette bonne femme alaitait ma fille, qui n'avait que deux mois:

l'enfant de la forêt pouvait avoir plus d'un an; mais il était si

faible, si délicat, qu'il avait besoin encore long-temps de cette

nourriture céleste dont la nature a rendu les femme dépositaires, et qui

est qui le premier aliment de tous les hommes. Je me proposais de

prendre une seconde nourrice pour l'orphelin; mais, dans le moment,

celle que j'avais chez moi me fut d'un grand secours. Quand j'eus pris

ces premiers soins, je me jetai sur mon lit, où je dormis avec un calme

qui m'était étranger depuis bien long-temps, tant il est vrai qu'une

bonne action rafraîchit le sang, et donne le repos aux cœurs les plus

troublés par les malheurs ou par les passions».

IIIe NUIT DE LA FORÊT.

«À mon réveil, mon premier vœu fut pour qu'on m'apportât mon petit

Victor. Je lui avais donné ce nom que portait autrefois un Français, mon

ami, avec lequel j'avais été fort lié. J'aimais beaucoup les Français;

je savais que la mère de l'enfant était française, et ce titre

réveillait en moi des souvenirs agréables. L'enfant avait bien reposé;

on en avait eu le plus grand soin; j'étais tranquille sur sa santé;

mais, d'un autre côté, j'étais tourmenté par la promesse que j'avais

faite de le porter toutes les nuits à sa mère; cette contrainte me

gênait singulièrement, et il fallait tout l'intérêt que j'avais

ressenti pour des malheurs que je supposais bien grands, pour avoir

souscrit à une condition aussi dure. Je devais cependant tenir ma

promesse; je me flattai d'ailleurs de tirer des explications de la mère

pendant ces entrevues nocturnes. Elle viendra, me dis-je, elle alaitera

son fils à mes côtés, je la verrai, je lui parlerai, je l'interrogerai;

elle me confiera ses chagrins; et j'aurai le bonheur de lui offrir des

consolations, que sait-on, un appui, des secours peut-être....

»Cet espoir me fit désirer la fin de la journée, trop longue à mon

impatience. La soirée arriva enfin: à mon heure accoutumée, je pris

l'enfant dans mes bras et partis pour la forêt, toujours armé comme la

veille. Combien de réflexions je fis en chemin sur cette aventure

bizarre, extraordinaire, dans laquelle je me trouvais engagé sans en

connaître le fond, sans en prévoir les suites!.... Comment se faisait-il

en effet qu'une femme se trouvât régulièrement toutes les nuits dans

une forêt infestée de brigands? L'habitait-elle, cette forêt? ou si elle

ne l'habitait pas, pourquoi choisissait-elle un rendez-vous aussi

dangereux, aussi effrayant pour un sexe timide? L'écriture des deux

tablettes que j'avais vues, était celle d'une femme. Était-ce la mère de

l'enfant avec qui je correspondais directement?.... Mais que

faisait-elle donc dans cette forêt? y était-elle retenue par quelque

lâche ravisseur? Pourquoi se priver de son enfant pendant le jour, et ne

l'alaiter que la nuit? était-elle alors débarrassée de ses surveillans?

Ceux qui la persécutaient, qui la forçaient à se priver de son fils,

étaient-ils ses parens, son époux lui-même?.... Compte-t-elle que je lui

porterai comme cela son fils toutes les nuits? n'en serai-je que le

gardien? m'enlèvera-t-elle ensuite cette innocente créature au moment où

j'y serai le plus attaché?.... Il faut qu'elle me satisfasse sur tous

ces points, il le faut. Si elle n'est point digne de mon estime, si sa

conduite est toujours aussi obscure, si je m'expose trop moi-même en lui

donnant la satisfaction d'embrasser son fils, elle ignore mon nom, mon

asyle; je garderai l'enfant, et je ne reviendrai plus à la forêt....

Mais quoi! soustraire un enfant à sa mère!.... Eh bien! est-ce faire son

malheur, à ce petit? Eh! n'aura-t-il pas en moi le plus tendre des

pères?

»Je m'avance vers la grotte, plein, de ces idées, fermement décidé à

pénétrer, dès cette nuit même, le secret de la mère de mon petit enfant;

bien déterminé à lui rendre son fils, si elle s'obstine à se voiler

toujours à mes regards, à me cacher ses malheurs.... Je m'approche,

chargé de mon précieux fardeau...... La plus grande obscurité règne

autour de moi.... Je fais quelques pas encore... Rien... Je vous avoue

qu'ici, mes amis, une espèce de terreur vint se mêler au dépit de me

voir trompé dans mon attente.... On me demandait l'enfant pour le

nourrir pendant la nuit, il était tout naturel que je m'attendisse à

voir paraître une femme qui, remplissant à mes yeux les devoirs entiers

d'une mère, me convainquît qu'on n'avait pas voulu se jouer de ma

complaisance. Fut-ce la mère de l'enfant, fut-ce une nourrice

mercenaire, quelqu'un au moins devait se présenter.... Mais toujours

rien!... personne!..... l'obscurité la plus profonde!....

»Interdit, outré d'indignation, effrayé même, j'allais abandonner la

grotte, sans toutefois me dessaisir de mon fils adoptif; j'allais

reprendre le chemin de la forêt, quitter la voûte immense qui

m'interceptait la sombre clarté du firmament étoilé, lorsque l'incident

le plus étonnant glace tout-à-coup mes sens, et m'enfonce plus que

jamais dans l'aventure bizarre que je courais depuis trois jours...

Redoublez d'attention, mes amis, écoutez-moi bien.

»Au milieu des ténèbres épaisses qui m'environnent, une main, une main

invisible me saisit par le bras.... Cette main puissante cherche à

m'entraîner; ou à m'arracher la faible créature qu'avec confiance je

rapporte à sa mère.... Tremblant, non pour moi, mais pour l'enfant

auquel déjà je m'intéresse comme un père, je tente de me dégager. Que me

veut-on, m'écriai-je?--Imprudent, me répond-on! taisez-vous, et

suivez-moi sans effroi.--Où me conduisez-vous, répliquai-je avec un ton

de voix plus bas?--Où la nature et le malheur réclament votre

générosité, votre sensibilité....--Mais pourquoi sans

lumière?....--Craignez-vous?.... Rendez, rendez-moi l'enfant, et fuyez

loin d'ici; trompez l'espoir d'une infortunée qui a cru à votre probité,

à votre délicatesse, à votre fermeté.... Mais sachez qu'en abusant de sa

confiance, vous faites son malheur; oui, homme faible et timide, vous

causez à la mère des remords éternels, et à l'enfant, l'enfant que vous

tenez, la mort.--La mort?--La mort!.... tel est l'arrêt de.... Dirai-je,

ô ciel! l'arrêt de celle qui lui a donné l'être?--Quoi! sa

mère?....--Lui a donné la vie; si vous abandonnez l'enfant, cette mère

malheureuse se verra forcée de lui donner la mort.--Ô crime!.... Eh!

vous ai-je dit, vous ai-je fait entendre seulement que j'étais capable

d'abandonner cette innocente créature, qui dans ce moment me tend les

bras? Oui, je sens ce petit garçon charmant, je le sens qui caresse mes

joues inondées de larmes; il me sourit sans doute, et moi je l'arrose

des pleurs de la compassion!.... Guide invisible et inhumain, homme,

femme, qui que vous soyez, votre conduite étrange me fait bien du mal:

vous connaissez mon cœur sensible, bon, et vous en abusez d'une manière

bien cruelle!....

»Pendant cette espèce de dialogue, je suivais l'inconnu ou l'inconnue,

dont la main me pressait assez vigoureusement le bras gauche, et me

forçait à céder, pour ne pas faire un éclat sans doute imprudent. Le son

de sa voix paraissait appartenir à une femme; mais la force de son

poignet m'annonçait un homme, et un homme fort; un autre indice encore

me persuadait que mon guide était un homme, c'est qu'il marchait à pas

de géant; ses pas étaient très-grands, et je ne pouvais le suivre qu'en

pressant singulièrement ma marche. Quand nous eûmes cessé, moi de

l'interroger, lui de me répondre, mille réflexions se présentèrent en

foule à mon esprit. Il me tenait toujours, et moi je me laissais

conduire comme un agneau; quelque chose même me disait intérieurement

que je ne m'en repentirais pas, que je n'avais aucun danger à courir....

Je tenais toujours mon petit Victor, et je sentais que ma fermeté ne

m'abandonnerait pas, tant que j'aurais dans mes bras cet enfant qui me

causait tant d'inquiétude.

»Enfin, après avoir suivi mon guide pendant tout au plus cinq minutes,

je me trouvai dans un lieu, obscur toujours, mais qui me parut meublé.

J'entendis remuer un fauteuil, une table fut culbutée, une commode

rudement heurtée, et tout cela, parce qu'une personne se leva

brusquement à mon arrivée, et se précipita vivement à ma rencontre.

Est-ce lui, s'écria-t-elle, est-ce mon fils?--Oui, madame, répondit mon

guide; je vous l'amène avec son généreux bienfaiteur....--Homme bon,

homme estimable, me dit la mère, si vous saviez.... Vous ne sa saurez

jamais.... non: vous ignorerez long-temps, toujours peut-être, le secret

de sa naissance.... Il le faut, il est absolument nécessaire.... Mais

donnez-le-moi, donnez-le-moi, ce malheureux enfant; qu'il repose encore

une fois sur mon sein.... que ses lèvres s'humectent encore une fois du

lait maternel.... Oh! donnez-moi mon fils, si vous ne voulez que

j'expire à vos pieds!

»Quand on pense, mes amis, que cette scène se passait dans les ténèbres,

que j'ignorais où j'étais, qui me parlait, comment je reverrais la

lumière du jour!.... vous frémissez; et, si jamais je publie mes

aventures, cette aventure du moins, quiconque la lira frémira comme

vous, s'il se met bien à ma place, s'il veut ne pas confondre cet

événement avec ces récits fabuleux, mensongers, exagérés,

invraisemblables, que nous rencontrons dans les romans, et qui n'ont

d'autre objet que de nous effrayer sans nous intéresser, sans arriver à

un but moral: j'en ai lu aussi, moi, des romans; mais j'ai éprouvé!....

et des malheurs réels n'effacent que trop le souvenir de malheurs

imaginaires!.... Je reviens à ma situation.... elle était pénible: je ne

savais si je devais exiger des aveux, des explications, ou céder à

l'effusion de la tendresse maternelle... Cependant cette femme venait

de donner un accent si douloureux à cette exclamation: _Oh! donnez-moi

mon fils, si vous ne voulez que j'expire à vos pieds!...._ Elle avait un

son de voix si touchant! toutes les facultés de mon ame étaient

tellement ébranlées!.... un moment d'attendrissement, une espèce

d'enchantement de mon cœur!.... enfin, je ne sais comment cela se fit,

mais l'enfant me fut pris dans mes bras, sans que je songeasse à le

retenir, à le refuser.

»Soudain je me sentis repris par mon guide. On me fit faire une

vingtaine de pas, toujours dans l'obscurité: ensuite une porte se ferma

derrière moi; je me trouvai seul, absolument seul.... La clarté d'un

flambeau frappa de loin mes yeux.... Une demi-heure s'écoula toute

entière avant que j'arrivasse à l'endroit où brillait cette clarté

salutaire. Je m'approche pour m'en emparer; ô surprise! des tablettes

sont à côté; j'y lis ce que j'avais lu la veille à la même place:

_Prenez ce flambeau; suivez la grotte à droite, vous y retrouverez

l'enfant_.

»Pour le coup mon imagination se trouble; elle croit entrevoir quelque

chose de magique dans la suite de ces événemens.... La tête presque

égarée, je prends le flambeau; je cherche, comme j'avais cherché la

veille; je trouve et saisis l'enfant avec autant de plaisir que j'en

avais eu l'autre nuit à le découvrir: je reprends le chemin de la forêt,

celui de mon château, et je rentre chez moi sans m'être apperçu du long

trajet que j'ai eu à faire pour y arriver, tant mon esprit était troublé

des aventures extraordinaires dont je venais de me trouver le héros....

Bon Victor! pauvre ami!.... je te remis aux soins de ta nourrice, de la

nourrice de Clémence; tu dormis, toi, tu dormis!.... et moi je veillai;

toute la nuit tu occupas ma pensée, toi et ta mère, ta mère invisible,

impénétrable, mais sans doute infortunée; oh oui, bien infortunée!...».

IVe NUIT DE LA FORÊT.

«Je vous laisse à penser, mes amis, quelle foule de réflexions

m'assiégea pendant toute la journée du lendemain. Le rôle que la mère

inconnue me faisait jouer, était si bizarre, si dangereux même, que

malgré mon goût pour les aventures extraordinaires, celle-ci commençait

à me déplaire singulièrement; non que je me détachasse de l'enfant;

hélas! cet innocent nouveau-né était-il cause des inquiétudes que

j'éprouvais, des courses qu'on me faisait faire? devait-il souffrir des

malheurs ou de la bizarrerie de ses parens? fallait-il que je

l'exposasse de nouveau aux dangers que paraissait courir sa mère

infortunée, à la mort même que cette mère égarée par le malheur sans

doute, pouvait lui donner dans un moment de désespoir, ainsi que me

l'avait fait entendre le guide de la forêt! Devais-je m'exposer

moi-même à la cruelle incertitude d'en être privé, à la crainte de me le

voir enlever par sa mère, plus calme ou moins malheureuse? Je l'aimais

déjà ce pauvre enfant, oui, je sentais déjà que son existence était

nécessaire à la mienne, et que si je devais le perdre, il fallait me

résoudre à perdre la paix et le bonheur. Charme inconnu qu'on éprouve à

la vue de l'enfance abandonnée, qu'êtes-vous? par quel talisman

pénétrez-vous l'homme sensible!.... Oh! quel empire vous aviez sur mon

ame! comme vous faisiez palpiter mon cœur! combien de larmes, combien de

soupirs vous m'arrachiez en fixant le petit Victor, ce fils du crime ou

du malheur!.... J'étais père, j'avais reçu Clémence dans mes bras, je

lui avais donné le premier baiser de la paternité, et jamais je n'avais

éprouvé, à la vue de ma fille naissante, les sensations délicieuses que

me faisait éprouver le petit Victor qui m'était point mon fils!.... Qui

n'était point mon fils, que dis-je! il l'était dès ce moment, tout autre

homme l'aurait adopté pour moi: eh! les émotions de la commisération

sont-elles autre chose que les douces étreintes de la tendresse

paternelle!....

»Je chérissais donc davantage l'enfant abandonné; mais je ne voulais

plus m'exposer aux dangers qu'on me faisait courir pour lui. Trois

courses nocturnes m'avaient fatigué, je me proposais de garder Victor,

de le faire sévrer chez moi, et de ne plus le conduire à une mère assez

peu confiante en ma probité pour me cacher ses traits, son nom et ses

aventures. D'après ce que je faisais pour son fils, que craignait-elle

de m'ouvrir son cœur? Son secret eût-il été moins sacré pour moi que son

enfant? Non, me dis-je, je ne le lui porterai plus; elle m'inspire trop

peu d'estime: elle peut être infortunée, mais, à coup sûr, elle a la

tête égarée, romanesque; elle a une ame qui n'est pas faite pour

s'épancher dans le sein d'un homme sensible et généreux, elle ne reverra

plus son fils!....

(Ici madame Wolf, qui paraissait émue, fit un mouvement pour interrompre

le baron. Celui-ci, qui s'en apperçut, se tut comme pour lui laisser la

faculté de parler.... Madame Wolf se contenta, après une pause qui

étonna singulièrement son bienfaiteur, de soupirer, de lever les yeux au

ciel, et de lui dire, d'une voix étouffée: _Je vous demande pardon,

monsieur, je n'avais rien à dire.... J'ose vous prier de continuer!...._

Fritzierne fut le seul de sa famille qui fit attention à cette espèce de

réticence de madame Wolf. Il parut s'inquiéter; mais bientôt il se

remit, et reprit ainsi son intéressante narration.)

»Fort de ces réflexions, je formai d'abord le projet de ne plus

retourner à la forêt.... Cependant je changeai d'avis.... Je veux

absolument connaître cette femme singulière, me dis-je.... J'irai la

trouver cette nuit; mais j'irai seul, sans son fils; je la

questionnerai, je la supplierai de m'accorder sa confiance, de me

raconter ses malheurs: si elle s'y refuse, si elle s'obstine à me cacher

son sort, son nom, celui du père de Victor, alors je la fuirai, je

l'abandonnerai pour toujours; et dussé-je cacher son fils dans le coin

le plus obscur de l'univers, jamais elle ne découvrira son asyle ni le

mien!

»Ce parti, j'en conviens aujourd'hui, ce parti était peu réfléchi; il

prouvait le désordre de ma raison et de mon cœur; car allant seul voir

cette femme, en mettant la vue de son fils à des conditions que la

nécessité pouvait la contraindre de rejeter, je m'exposais à tout son

ressentiment, je m'exposais à perdre ma vie, ma liberté, ou à voir cette

mère désolée s'attacher à mes pas, me suivre, ou me faire suivre

par-tout par ses gens, peut-être par le guide vigoureux qui m'avait

déjà entraîné dans la caverne, et cela dans l'espoir de découvrir mon

nom, ma retraite, celle de son fils.... Toutes ces conjectures, que je

ne fis pas alors, pouvaient être fausses; mais enfin il était possible

aussi qu'elles se vérifiassent: j'ignorais à qui j'avais affaire:

servais-je le crime, l'imprudence ou le malheur, je n'en savais rien! et

mon Victor, que je vois sourire sans doute de la peur à laquelle il

suppose que je cédai, ne peut pas me taxer de faiblesse, s'il se

rappelle que pendant trois nuits j'avais couru les aventures les plus

extraordinaires, des aventures que mille autres, à ma place, auraient

abandonnées dès la première.

»Je pris donc le parti de retourner seul à la forêt, et j'y fus à mon

heure accoutumée, je le répète, sans le petit Victor, que j'avais confié

à sa fidelle nourrice; mais il était écrit que mon projet serait

renversé cette nuit-là, et que la fortune, cruelle me préparait un

événement terrible autant qu'inattendu. Prêtez-moi toute votre

attention.

»La nuit la plus sombre couvrait la nature; le ciel n'était éclairé que

par des milliers d'étoiles, qui, par leur scintillation, ne donnaient

pas assez de clarté pour distinguer les objets, mais en jetaient

cependant assez encore pour me faire reconnaître la route tortueuse qui

devait me conduire à mon souterrain.... Je marchais absorbé dans mes

réflexions, et méditant dans mon esprit les moyens qu'il me fallait

prendre pour m'insinuer dans la confiance de la mère inconnue.... Déjà

j'en avais trouvé un que je croyais excellent, lorsqu'un coup de

sifflet, parti à mes côtés, me réveille de ma méditation, et me rappelle

à la prudence, au courage. Je m'élance contre un arbre, et je me jette

sur mes armes; mais soin inutile!.... Une corde, que je n'avais pas

remarquée à mes pieds, se dresse soudain; je me sens garrotter les

jambes, l'estomac et les bras, après l'arbre que j'avais embrassé comme

un abri. Tout cela se fait sans que j'aie le temps de me défendre, et

par des gens que je ne puis voir, car j'ai le dos tourné contre l'arbre,

et l'arbre me sépare de mes bourreaux, qui, dans le moment, s'élancent

sur mon sabre, sur mes pistolets, et me désarment avec une agilité qui

prouve leur long exercice dans ce genre de travail.

»Vous dépeindre ma situation est une chose impossible. Je vous dirai

seulement que ma première idée fut que j'étais trahi par les inconnus à

qui appartenait l'enfant, ou surpris par leurs ennemis. La suite me

prouva que mon malheur ne provenait d'aucune de ces deux causes.

Heureusement que je ne l'avais pas avec moi, cet aimable enfant,

heureusement.... (_Ô bonheur inoui!_ s'écrie ici madame Wolf, avec un

accent plus fort que celui qui naît du simple intérêt qu'excite un

récit.... M. de Fritzierne, étonné de nouveau de cette exclamation,

fixe un moment l'étonnante madame Wolf, et continue) Heureusement que ce

pauvre enfant n'était pas dans mes bras, car je l'en aurais vu tomber,

et peut-être se briser la tête à mes pieds....

Après que les brigands m'eurent ainsi garrotté, l'un d'eux m'adressa la

parole, et nous eûmes ensemble la singulière conversation que je vais

vous rapporter: Qui es-tu, me dit-il?--Qui es-tu toi-même,

répondis-je?--Tu le sauras; mais réponds, ou tu es mort. Qui

es-tu?--Militaire.--Comment t'appelles-tu?--Mon nom est un secret pour

les scélérats de ton espèce.--Imprudent!.... que faisais-tu à cette

heure dans cette forêt?--J'y cherchais ma route....--Un moment, reprend

un autre brigand, je connais cette voix; je me trompe fort, ou c'est

celle du fameux baron de Fritzierne.--Je le suis, répondis-je.--Tu es

Fritzierne, je te reconnais, j'ai servi sous toi: je suis déserteur d'un

de tes régimens.--Lâche!....--C'est toi qui, dans la dernière guerre,

as trouvé le secret de simplifier le travail des mines, et de faire

sauter une plus grande étendue de terrain avec moins de bras et moins de

poudre.--Eh bien! que me veux tu?--Camarades, c'est un des plus grands

savans de l'Europe. Il faut le ménager et le conduire à notre capitaine.

Quelle bonne prise!.... Comme Roger, qui aime l'art de la guerre, va

s'instruire avec un homme comme ça!--Quel est ce Roger? (_Madame Wolf

frémit_.)--Un grand homme, que tu aimeras, car tu deviendras son ami, si

tu veux lui prouver de la confiance et de la franchise.--Un brigand qui

vous commande aurait ma confiance! Jamais, jamais....--Nous pardonnons

aux injures d'un homme dont le nom nous commande le respect. Notre

capitaine nous a cent fois raconté tes exploits; il t'estime; et si nous

t'estimons à son exemple, c'est te prouver assez que nous ne sommes pas

des brigands.--Avez vous bientôt décidé de mon sort?--Ton sort? il est

entre les mains de notre capitaine: c'est à lui que nous allons te

présenter: seul il est maître de tes jours, de ta liberté. Viens avec

nous, Fritzierne; nous te promettons d'avoir pour toi les plus grands

égards.

»Ces égards, que ces messieurs me promirent, furent de me garrotter

fortement les bras, de me faire descendre un long bâton entre les

jambes, pour m'empêcher de courir, et de m'entraîner au milieu d'eux,

après m'avoir détaché de l'arbre où ils m'avaient lié d'abord.

»Je marchais en silence, absorbé sous le poids du malheur qui

m'accablait, formant mille réflexions plus douloureuses les unes que les

autres, et ne m'arrêtant qu'à celle de l'abandon où le destin condamnait

mon petit Victor, s'il me fallait rencontrer la mort parmi les monstres

dont j'étais l'esclave. Ma vie, je ne la regrettais pas; mais mon fils

adoptif, mon cher fils!....

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 7 / 38 段