»Ma femme jette un cri; l'inconnu se lève, nos sabres s'engagent, et je

le jette mort à mes pieds.... Cécile tombe évanouie; je la fais

transporter chez moi, où elle ne recouvre ses sens qu'une heure après

qu'on l'a mise dans son lit.... Je m'apprêtais déjà à lui faire tous les

reproches qu'elle méritait, lorsqu'elle me tint cet étrange discours:

Monstre!.... homme barbare! tyran de ma jeunesse, digne de la mère qui

m'a sacrifiée!.... apprends que c'est mon époux que tu as immolé à ta

basse jalousie!....--Votre époux!--Oui, homme féroce, oui, mon époux! Un

mariage secret nous avait unis long-temps avant que je te connusse. Ma

mère, qui nous avait tant persécutés tous deux, l'apprit, ce fatal

mariage.... elle força mon époux à s'expatrier. La cruelle me persuada

ensuite qu'il était mort, que je l'avais perdu pour jamais.... Je le

crus, hélas! Vous paraissez, vous demandez ma main. Ma mère me menace de

sa malédiction, de la mort même.... Persuadée que les liens de l'amour

sont rompus, je forme malgré moi ceux de l'orgueil, ceux de

l'intérêt.... Mon amant, mon premier mari revient; je l'apprends, je le

vois.... Nous nous occupons ensemble des moyens de vous apprendre cet

événement, et vous l'assassinez dans mes bras! Il n'est plus, il n'est

plus! et c'est moi qui cause sa mort!.... Je te rejoindrai, ombre chère

et sanglante, nous nous reverrons.... bientôt! Les hommes nous ont

séparés, mais la mort nous réunira!.... Prenez soin, monsieur, au moins,

prenez soin du fils, puisque vous avez immolé le père!.... J'étais

mère.... avant d'être à vous.... Je le cachais à tous les regards, ce

fils d'un homme à qui le sort avait refusé la naissance, la fortune;

mais comme il aimait!.... quel époux!.... Vous trouverez dans ce

secrétaire la preuve légitime d'un hymen que vous venez de rompre....

(_sa voix s'affaiblit._) Cet enfant, ce fils.... chéri!.... la fermière

vous dira.... elle sait où il est.... où nous allions tous les jours....

l'embrasser.... son père et moi.... Songez....

»Cécile ne peut plus achever; elle expire.... Étonné, attendri, effrayé

même de cette mort peu naturelle, je me jette sur elle.... Dieux! son

sang coule.... Elle vient de se percer d'un poignard homicide....

L'infortunée!.... et c'est moi qui cause tous ces maux!.... c'est moi

qui les tue, ces deux amans, ces deux époux!.... Malheureuse Cécile!....

mariée secrètement avec moi!.... Eh! pourquoi ne m'a-t-elle pas

confié?.... J'étais assez délicat pour lui remettre sa foi; nous serions

tous heureux....

»Vous jugez, mes amis, de l'excès de ma douleur, de mon repentir. Je me

jette sur ce corps sanglant pour le ranimer du feu de mes baisers. Vains

efforts; il reste froid, froid.... glacé.... Mais abrégeons cette scène

d'horreur.

»Dès que j'eus fait rendre les derniers devoirs à l'infortunée Cécile,

je courus au secrétaire, où je trouvais en effet un contrat en bonne

forme, qui constatait son mariage avec le nommé Friksy, interprète de

langues; mariage fait sous les auspices d'une vieille tante, de trois

amis communs, et six ans avant que je me présentasse dans la maison de

madame d'Ernesté. Un paquet de lettres frappa aussi mes regards: les

unes offraient la correspondance de deux époux séparés par une mère

ambitieuse et cruelle; les autres, de la main de cette mère, annonçaient

à Cécile la mort de son époux: quelques-unes, plus récentes, semblaient

détruire ce bruit; les dernières enfin étaient de ce Friksy, qui

revenait en Bohême, et qui faisait à son épouse les plus vifs reproches

sur son nouveau mariage.

»Que vous dirai-je? Étourdi de tant d'événemens imprévus, mon premier

soin fut de courir chez la fermière, pour savoir l'asyle du fils de deux

malheureux époux. Cet enfant, me disais-je, je l'adopterai; il sera le

frère de ma fille, et les tendres soins que je lui prodiguerai pourront

appaiser les mânes plaintifs de ses parens, dans le tombeau où je les ai

plongés....

»Vain espoir: la fermière, effrayée de ma fureur, du malheur qui était

arrivé chez elle, venait de fuir le canton à la hâte. Personne ne savait

ce qu'elle était devenue. Impossible à moi de la retrouver, impossible

de découvrir le fils de Cécile, dont cette femme seule connaissait

l'asyle....

»Je ne vous dirai point quel fut l'excès de ma douleur, de mes regrets.

Après avoir fait des recherches infructueuses, je me voyais privé de la

consolation d'avoir auprès de moi un enfant intéressant que j'avais

rendu orphelin. Je ne pouvais servir de père à cet infortuné, après lui

avoir ravi le sien!.... Le chagrin s'empara de mon cœur; la vie me

devint insupportable, le jour fatigant, la nuit cruelle par les tableaux

affreux qui se peignaient à mon imagination.... Quel état, mes amis,

quel état!.... Oui, me dis-je, le premier orphelin que je trouve, le

premier enfant abandonné que je rencontre, sera mon fils, quelque

danger, quelque obstacle que j'éprouve à l'adopter, à l'élever. J'en

fais le serment devant Dieu, je vous le jure à vous, à vous, ombres

sanglantes, dont je n'ai pu exécuter les derniers vœux, il remplacera

votre fils près de moi; il sera le mien; et puisse le ciel, en faveur de

cette adoption, détourner les coups de la malédiction, du malheur, qu'il

lance sur tout homme qui a versé le sang de ses semblables....

»C'est à ce serment que je te dois, mon cher Victor, c'est ce serment

sacré qui m'a fait vaincre tous les périls auxquels je me suis exposé

pour t'avoir, pour t'emporter chez moi, pour t'élever, pour te

soustraire à l'espèce de fatalité qui entourait ton berceau. Redouble

d'attention pour m'entendre, mon ami; me voici arrivé à toi, à ce qui te

regarde».

LES NUITS DE LA FORÊT

PREMIÈRE NUIT.

«Qu'ils sont cruels, les aiguillons du remords, qu'ils sont cruels!

Comme il souffre, l'homme qui en ressent l'atteinte lorsqu'il est seul,

seul avec sa conscience!.... Le jour, la nuit, point de trève, point de

paix pour lui. Cette conscience timorée, cet ennemi terrible, le

poursuit par-tout; par-tout il souffre: il n'est mieux que dans les

antres des forêts, dans le silence de la nuit. Là, il ressent une espèce

de volupté à se rappeler ses torts, à les détester, à détester son

existence....

»J'éprouvais cet état déchirant, mes amis; j'étais dans cette horrible

situation. Depuis la mort de deux époux que j'avais assassinés, je

fuyais l'aspect du jour et des hommes; sur-tout la présence des hommes

heureux. Tout m'était devenu insupportable. Si j'eusse pu retrouver leur

enfant, cet intéressant orphelin m'eût consolé, m'eût dégagé du poids de

mes remords; j'aurais cru, en l'élevant comme mon fils, appaiser les

mânes sanglans de ses parens; il eût été tout pour moi. Mais cet enfant,

j'avais perdu l'espoir de jamais le rencontrer. Quel moyen, en effet?

J'ignorais son nom, son asyle; lui-même pouvait ignorer le secret de sa

naissance, le nom des auteurs de ses jours. Il était isolé dans la

nature, près de moi, peut-être, mais aussi éloigné que s'il eût été à

mille lieues.... J'avais fait serment à Dieu, à ma conscience, d'adopter

le premier orphelin; mais je ne faisais aucune démarche pour en trouver

un. Je passais les jours enfermé seul dans l'endroit le plus ténébreux

de mon château. Les nuits, j'errais çà et là dans mes jardins: les

rayons du soleil ne frappaient plus mes yeux, comme les pavots de la

nuit avaient cessé de les fermer....

»Depuis quelques jours j'avais pris l'habitude de sortir vers le soir,

et d'aller me promener dans la campagne au loin, souvent jusqu'à

l'entrée de la forêt de Kingratz. On la disait, dans ce temps-là,

infestée par une troupe de brigands. J'aurais pu les craindre, j'étais

seul et sans armes; mais tout entier à ma douleur, livré à mes tristes

réflexions, je marchais toujours sans savoir où j'étais, où j'allais, et

l'aurore seule me faisait remarquer que je m'étais égaré, que j'avais

passé la nuit entière à parcourir les vastes forêts, dont je me hâtais

de sortir au point du jour, effrayé de mon imprudence, et remerciant le

ciel des m'avoir préservé de tout accident.

»Une nuit, ma mélancolie m'avait entraîné plus avant qu'à l'ordinaire

dans ces forêts immenses. Je m'assis, accablé de lassitude, sur un

monticule de gazon, au pied d'un taillis d'arbrisseaux touffus. J'y

étais à peine, que quelques gouttes d'eau me tirèrent de ma rêverie, en

m'annonçant un orage que je n'avais pas prévu. Je lève la tête, et

j'apperçois quelques éclairs violens qui sillonnaient une nuée épaisse

et noire. Bientôt les éclats de la foudre m'avertissent d'un danger

auquel il m'est impossible de me soustraire. Que faire dans ce fatal

moment? Les cataractes du firmament s'ouvrent, et m'abîment déjà d'un

torrent de pluie large et sulfureuse. Les échos d'alentour répètent les

longs et bruyans éclats de la foudre; c'est un bruit violent et

continuel, qui semble produit par mille tonnerres prêts à fondre sur ma

tête. Dans ce péril imminent, je sens chanceler mon courage et

s'affaiblir mes genoux.... Un coup affreux de tonnerre écrase un arbre à

mes côtés; les autres sont à tous momens frappés: seul, serai-je épargné

dans cette lutte affreuse des cieux contre la terre? Je rappelle ma

fermeté; je ramasse, pour ainsi dire, toutes mes forces, et je fuis, je

fuis dans l'espoir de rencontrer un abri salutaire. La lueur des éclairs

m'en fait découvrir un tout près de moi. C'est une espèce de grotte

formée par la nature, dans le creux d'un monticule couvert d'arbrisseaux

et de broussailles; elle est tapissée de verdure. La chûte d'un torrent,

produit par les eaux de pluie, se fait entendre dans le fond; mais la

pente du terrain me fait juger que ce torrent va se perdre au loin dans

quelque cavité. Nul danger dans ce réduit, tout m'engage à m'y abriter,

tout m'y présente la sûreté, la paix et la tranquillité.

»J'entre dans cette grotte favorable, je m'y asseois; et bientôt,

oubliant le désordre de la nature, bien moins violent que celui qui

règne dans mon cœur, je me livre de nouveau à mes pensées affligeantes.

Je me rappelle mes malheurs, ceux que j'ai causés à deux êtres

infortunés, et je verse des larmes. Peu à peu, par un effet de l'orage,

qui engourdit mes sens, mes yeux se ferment pour la première fois

depuis bien long-temps. Je ne puis résister au profond assoupissement

qui me domine; ma tête tombe sur le gazon, et je m'endors en prononçant

le nom de la malheureuse Cécile..... Le sommeil, mes amis, ne devait pas

rafraîchir mon sang; il était trop agité pour me procurer le plus léger

repos. À peine suis-je endormi, que Cécile et son époux se retracent à

ma pensée. Je les vois; ils m'accusent de leur mort; ils me montrent

leurs plaies sanglantes, le fer étincelant qu'ils viennent d'en

arracher. Je leur demande leur fils, leur fils, à qui je dois le

bonheur... Ils ne me répondent point. Un tombeau s'élève, ces deux

ombres plaintives s'y précipitent; elles m'entraînent avec elles:

qu'apperçois-je! le cadavre d'un jeune enfant qu'elles pressent dans

leurs bras.... Je tombe à la renverse, et le charme disparaît.... Un

moment après je me trouve près de ce fatal tombeau: il est fermé; mais

le même enfant que j'ai vu est à côté de moi, il respire, il me tend ses

petits bras. Viens, lui dis-je, viens; tu seras mon fils; fils de

Cécile, tu seras mon bien, mon espoir, ma consolation. Je le saisis, je

le presse contre mon sein.... À l'instant où je le presse, une foule

immense se précipite sur moi; on m'arrache cette innocente créature, on

l'emporte, on la place, où, grands dieux? sur un échafaud!.... Un homme

coupable vient d'y expier ses crimes.... On s'écrie autour de moi: C'est

son père!.... Des bourreaux, des tortures, des flambeaux funèbres, tout

glace mes sens épouvantés.... Je cours, je m'éloigne de cet affreux

spectacle.... Un fleuve agité se présente à mes yeux.... la foudre

gronde sur ma tête.... J'apperçois une petite nacelle.... je veux m'y

précipiter.... je tombe dans le fleuve, et je me réveille en sursaut....

»Ce rêve effrayant m'avait agité au point que je me lève brusquement,

et fais quelques pas, croyant encore être poursuivi par les images

horribles qu'il m'a tracées; mais mon cœur bat moins violemment, mes

sens se calment, et j'éprouve un mouvement de joie de me voir seul, hors

des dangers que j'ai courus en songe. Pendant cette espèce de sommeil,

l'orage s'était dissipé, le ciel s'était éclairci, la nature avait

repris sa tranquillité première, et l'aurore annonçait déjà le retour du

soleil. Il faisait assez clair pour que je pusse distinguer les objets

qui m'environnaient. J'allais, par pure curiosité, parcourir la grotte

qui venait de me servir d'asyle, lorsque j'apperçus à mes pieds une

espèce de portefeuille fait en forme de tablettes. Je le prends, je

l'examine extérieurement; et, bien persuadé qu'il ne m'appartient pas,

je m'imagine qu'il a été perdu dans ce lieu par quelqu'un à qui,

peut-être, il était d'une grande utilité. Quelle est ma surprise, en

l'ouvrant, d'y trouver ces mots écrits avec un crayon, et qui semblent

m'être adressés:

* * *

«_Homme infortuné, mais qui paraissez vertueux et sensible, lisez, et

prononcez._

»_Le hasard m'a conduit dans cette grotte, où vous reposiez. Au milieu

du songe qui vous agitait, vous avez laissé échapper quelques

exclamations. Oui, disiez-vous,_ j'adopte le premier enfant qui

s'offrira à mes regards; il sera mon fils, je le dois, j'en ai fait

serment, rien ne pourra m'empêcher de le tenir.... _Homme généreux,

venez donc au secours d'un malheureux enfant, d'une mère plus

infortunée. Cette mère vous livrera son fils; mais promettez le secret,

promettez de ne point vous informer de son nom, de celui de ses parens:

qu'il vous suffise de savoir qu'il est né d'une Française et d'un

Allemand. Adoptez-le, quelque danger que vous puissiez courir, et vous

aurez secouru l'enfance, vous aurez soulagé le malheur...._».

»Frappé d'étonnement, j'interromps ici ma lecture pour regarder autour

de moi, si je n'apperçois pas l'enfant qu'on recommande à mon humanité.

Rien ne s'offre à mes regards, je ne vois rien, et je reprends les

tablettes, où je lis:

* * *

«_Que ce papier, que je mouille de mes larmes en y traçant cette prière,

devienne l'interprète de votre sensibilité. Écrivez-y vos réponses à

toutes les questions que je vais vous faire_.

»_Êtes-vous marié?_

»_Êtes-vous père?_

»_Êtes-vous bien né?_

»_Votre asyle est-il éloigné?_

»_Êtes-vous libre?_

»_Êtes-vous assez intrépide pour courir cette étonnante aventure?_

»_Assez discret pour garder le secret?_

»_Pour ne faire nulle question?_

»_Pour céder aux moindres vœux de la mère de l'enfant?_

»_En un mot, peut-on compter avec vous sur toutes les vertus qui

distinguent une belle ame, un grand cœur?_

»_Voilà ce qu'on vous prie d'expliquer. Ne craignez rien d'ailleurs; vos

jours, votre fortune seront plus en sûreté que jamais. Veuillez

répondre, laisser les tablettes dans cette grotte, où l'on viendra les

chercher; et demain, trouvez-vous ici seul, à minuit.... on vous en dira

davantage._

»P. S. _Homme sensible! la prière qu'on vous fait vous paraîtra

singulière; mais comptez, si vous y cédez, sur la reconnaissance

éternelle d'une femme, hélas! bien infortunée!.... eh! vous ne pouvez

rejeter ses vœux, si vous avez connu le malheur!»_

* * *

»Vous jugez de ma surprise et de mon embarras. Quel était ce malheureux

enfant qu'on abandonnait ainsi dans une forêt, à la merci d'un inconnu?

Quels malheurs entouraient son berceau? On ne me parlait que de sa mère.

Son père l'avait-il proscrit? Ce père inhumain était-il la cause de tant

de précautions.... Je vous l'avouerai, mes amis, toutes les loix qu'on

me prescrivait me firent balancer un moment sur le parti que j'avais à

prendre. Je craignais de trop m'exposer en souscrivant aux desirs de

ceux qui m'écrivaient. Ce mystère étonnant, ce rendez-vous donné, au

milieu de la nuit, dans une forêt infestée de brigands, tout me fit

réfléchir quelques momens: mais bientôt mon indécision s'évanouit devant

le serment que j'avais prononcé, et que je me rappelai. Il était sacré;

il devait appaiser mes remords, calmer la colère des deux victimes à qui

je l'avais fait. Cet enfant qu'on m'offrait devait remplacer celui de

Cécile. J'avais juré d'adopter le premier qu'on me présenterait, quelque

peine que j'en dusse éprouver, dans l'instant ou par la suite. Je ne

songeais plus qu'à tenir mon serment. Courons cette aventure, me dis-je,

j'en aurai la force; oui, j'aurai tous les sentimens qu'on exige de moi.

Donnons un frère à ma fille, à Clémence, et servons l'humanité après

l'avoir outragée en répandant le sang d'un homme plus à plaindre que

coupable.

»Me voilà décidé à surmonter tous les événemens, à braver tous les

dangers. Je relis les tablettes mystérieuses, et, me servant du même

crayon qu'on y a fixé, j'écris au bas cette réponse:

* * *

«_Je suis veuf, père d'une fille en bas âge. Mes biens sont

considérables. Mon château est voisin de cette forêt. Personne ne peut

m'empêcher de servir les infortunés, et je suis honnête homme. C'est

dire assez que j'accepte les propositions qu'on me fait. Demain, à

minuit, on peut me livrer l'enfant sans crainte; il trouvera chez moi,

éducation, protection, toute la tendresse d'un père_».

* * *

»Je ne jugeai pas à propos de me faire connaître davantage, ni de signer

cet écrit: la prudence exigeait cette précaution. Je remis les tablettes

à la place indiquée, et je revins chez moi me reposer un peu des

agitations dans lesquelles j'avais été plongé pendant cette nuit entière

passée dans la forêt».

IIe NUIT DE LA FORÊT.

«Vous vous doutez bien, mes amis, que pendant toute la journée je fis

une foule de réflexions, qui toutes aboutirent à me confirmer dans le

projet d'adopter l'enfant qu'une mère me confiait. Dans tous les temps,

j'avais eu du goût pour les aventures extraordinaires. Celle-ci exigeait

du courage, de la patience, c'était assez pour qu'elle me plût; j'étais

d'ailleurs accablé de chagrins. En adoptant l'orphelin, je soulageais

ma conscience, et je me donnais une consolation, un délassement au moins

pour le moment. Les soins que je devais donner à mon fils adoptif

pouvaient me distraire de ma noire mélancolie. Je verrai, me disais-je,

en lui le fils de Cécile, et je croirai Cécile vengée.

»Après m'être bien affermi dans l'entreprise que je formais, j'attendis

le soir avec une espèce d'impatience. Elle arriva enfin cette soirée,

qui devait m'enchaîner pour long-temps à l'enfance; au malheur! Je

sortis de chez moi à mon heure ordinaire, vers onze heures; mais pour

cette fois, je m'armai; je pris une paire de pistolets à ma ceinture, et

mon sabre sous le bras. Cette précaution était nécessaire; on pouvait

m'entraîner dans un piége; les brigands de la forêt pouvaient

m'attaquer; je pouvais enfin trouver l'occasion d'opposer de la

résistance, soit en protégeant la mère et l'enfant, soit en me défendant

moi-même. Je partis donc bien armé, et, après avoir marché pendant plus

d'une heure dans les longs détours de la forêt, je retrouvai ma grotte

chérie, celle qui m'avait préservé de l'orage, celle qui m'avait offert

les moyens de faire une bonne action. Il faisait très-nuit; cependant il

était impossible de distinguer les objets, et je n'avais point fait la

réflexion qu'il me serait difficile de trouver l'enfant qu'on devait

exposer dans la grotte. D'ailleurs si l'on avait écrit de nouveau sur

les tablettes, pouvais-je en distinguer les caractères? Cette réflexion

m'alarma, et je me repentis de n'avoir point apporté une lanterne

sourde. J'étais arrivé à la grotte, dont la veille j'avais bien remarqué

la situation; mais devais-je y entrer sans craindre de fouler aux pieds,

d'écraser peut-être l'innocente créature qu'on y avait sans doute

déposée! Tout mon sang se glaça à cette idée; et j'allais me disposer à

attendre le jour à la porte de la grotte, lorsque je crus appercevoir

de la clarté dans le fond de cette espèce de souterrain. Je ne me trompe

point; c'est une lumière éloignée, mais qui peut guider mes pas. Je sens

que j'ai besoin de toute ma fermeté, d'un peu de témérité même, et je

m'avance, non sans éprouver une espèce de frémissement involontaire....

Mes yeux sont attachés à la terre.... Je crains de rencontrer sous mes

pieds ce que mon cœur brûle de trouver.... Mes pas sont lents.... mes

regards se fixent en vain de tous les côtés, je ne vois rien. À mesure

que je m'enfonce dans cette grotte tortueuse, mes yeux distinguent plus

aisément. J'apperçois enfin la lumière qui m'a guidé: c'est une

torche.... elle est enfoncée dans la terre.... À côté d'elle sont les

tablettes mystérieuses qui nous servent de fidèle interprète: je les

ouvre précipitamment, et j'y lis ces mots nouvellement tracés.

* * *

«_On est satisfait des éclaircissemens que vous avez donnés, et l'on

s'en repose entièrement sur votre probité. Homme rare!.... prenez ce

flambeau.... suivez la grotte à droite.... vous y trouverez l'enfant»._

* * *

»Je suis l'avis qui m'est donné.... Me voilà, un flambeau à la main,

cherchant dans les détours obscurs d'un immense souterrain, non la

fortune, non les trésors de la cupidité, mais l'enfance et le

malheur.... La tendre pitié guide mes pas chancelans.... la douce

humanité fait battre délicieusement mon cœur, et quelques larmes de

sensibilité coulent de mes yeux attentifs....

»Tu partages ma situation, mon cher Victor; je te vois m'écouter,

haletant d'inquiétude.... Tu suis ma démarche incertaine, et tu soupires

après le moment où je te rencontrerai, faible nouveau-né, couché sur la

pierre, abandonné à la pitié, aux soins de la tendre humanité....

C'était toi, mon Victor: je te trouvai enfin; tu me tendais tes petits

bras; ta bouche semblait me sourire, et me demander un père, une mère,

que la nature t'enlevait, peut-être pour ne jamais les revoir!.... Comme

j'aime à me rappeler ce moment, ce doux moment où je t'apperçus pour la

première fois!.... Le voilà! m'écriai-je involontairement, le voilà, ce

cher enfant! Ô mon Dieu, conserve-lui l'existence, à moi la vie, la

patience et la paix de l'ame!....

»Mes genoux fléchissent, mon cœur bat violemment, mes yeux se troublent,

je me laisse tomber sur la terre, et je prends dans mes bras l'enfant,

que je serre étroitement contre mon sein. Pauvre petit, pauvre petit!

lui dis-je, qu'es-tu? qui sont les cruels qui te persécutent, qui

forcent ta pauvre mère à t'éloigner, à t'abandonner? Oh! faut-il qu'à

peine entré dans la carrière de la vie, ton berceau soit livré aux

orages du malheur! Tes yeux sont ouverts, petit ami, et c'est pour fixer

la pierre de ce souterrain, où l'on me confie le soin de tes jours!....

Tes premiers cris sont ceux de la douleur, tes premiers pas dans la vie

t'ont plongé dans l'infortune. Mais non, non, tu n'es plus malheureux,

tu ne le seras plus, au moins. Je t'emporte, je t'emporte avec moi; tu

seras mon fils, tu seras le frère de Clémence, et peut-être, par la

suite, seras-tu son époux.... Comme cette idée sourit à mon cœur! Je

vois déjà mes petits-enfans, ma postérité dans cet enfant; je vois

l'appui de ma vieillesse, ma consolation, mon ami, tout mon bonheur à

venir.... Viens, viens, ne perdons pas de temps; arrachons ton enfance à

l'abandon; créons en toi un homme, et un homme heureux....

»Tu pleures, Victor, tu pleures, Clémence, et vous aussi, madame

Wolf!.... ce récit vous émeut tous les trois; et moi-même.... Viens, mon

Victor, viens essuyer les larmes que fait couler de mes yeux le souvenir

touchant du moment de ton adoption.... En voyant alors tes petites

mains, je me doutais bien qu'un jour elles seraient mouillées des

pleurs de ton vieux père, oui, de ton père, je le suis, je le fus dès

cet instant, qui sera toujours gravé dans ma mémoire et.... dans mon

cœur!....».

(Ici Victor et le baron se serrèrent étroitement dans les bras l'un de

l'autre. Clémence porta sur ses lèvres la main de son père, et madame

Wolf parut plongée dans un trouble violent, auquel ses trois amis

n'eurent pas le temps de faire attention. Au bout d'un moment, M. de

Fritzierne reprit sa narration en ces termes):

Victor, ou L'enfant de la forêt · 第 6 / 38 段