Clémence, que l'absence de son amant avait également affligée, s'occupa
du soin de consoler son ami. Toute cette famille passa une soirée
tranquille, et fut goûter sans trouble, un repos dont elle avait besoin
après tant d'agitations.
CHAPITRE VII.
TACTIQUE, EXPOSITION.
L'aurore avait à peine déchiré les voiles de la nuit pour tracer sa
route du jour au père de la lumière, lorsque le baron de Fritzierne fit
appeler Victor dans son appartement. Mon fils, lui dit-il, tu sais ce
que je t'ai dit hier sur le caractère de Roger. Il est capable de tout,
pour venir à bout d'enlever madame Wolf; il faut nous mettre sur la
défensive, mon ami; il faut ne pas perdre un instant. Mon château est
fortifié; j'ai des hommes, des armes et de la poudre; non-seulement nous
sommes en état de faire une longue résistance, mais nous pouvons nous
flatter encore de repousser les assiégeans les plus nombreux. C'est toi
que je charge de l'expédition, mon ami, si toutefois Roger a
l'imprudence de nous attaquer. Je suis âgé, moi, je n'ai plus ta force,
ni ta souplesse, j'ordonnerai en dedans; je veillerai à ce que vous
soyez bien servi, à ce qu'il ne vous manque rien; toi, tu commanderas
notre petite troupe, et je ne crains rien, si tu sais unir la prudence à
la valeur; car, mon fils, ce n'est pas tout que de savoir commander une
armée, même la plus imposante, ce talent du général n'est pas seulement
de remporter la victoire, il faut encore qu'il sache ménager le sang des
hommes qu'il commande: c'est en épargnant la vie de ses soldats, en les
exposant le moins possible, qu'il prouve un véritable talent. Eh! quels
sont nos soldats à nous, dans cette occasion? tous gens utiles, qui font
valoir nos terres, nos possessions. Je puis rassembler à-peu-près cent
hommes dans tous ceux que j'emploie dans l'intérieur comme à l'extérieur
de mon château. Leurs jours me sont tous précieux; et je t'en avertis,
je crains leur valeur, je crains même leur témérité; tous me sont
attachés, tous périraient pour moi. Il faut ici les guider, réprimer
leur impétuosité, et les ménager sur-tout; ce sont presque tous des
pères de famille, sages, vertueux et laborieux. Mon ami, nous
triompherons sans doute; mais si nous succombons, si nous périssons dans
cette entreprise, eh bien! nous mourrons pour avoir défendu la vertu,
pour avoir combattu le crime. Ah, mon fils! comme cette mort est belle!
comme elle est glorieuse!
Victor presse la main du vieillard: Mon père, lui dit-il, s'il faut que
je vous parle franchement, sans crainte d'être accusé de timidité, je ne
pense pas moi, que Roger, ce chef prétendu si redoutable, commette
l'inconséquence de nous attaquer dans un château-fort, pour ainsi dire
inexpugnable. Je crains davantage ses ruses et ses hostilités sourdes:
je crains, en un mot, la trahison, et envers vous et envers madame Wolf.
Voilà je crois, les seules armes qu'il soit capable d'employer. Si nous
faisons tant de préparatifs, il a des espions, soyez sûr qu'il a des
espions, nous aurons l'air de le craindre, d'avoir peur de lui et de la
troupe de bandits qu'il commande.--Tu crois que ses agens
s'introduiraient jusqu'ici?--Je ne doute pas qu'il n'en soit déjà venu,
ou que quelqu'un de vos gens vous trahisse. Comment aurait-il appris que
madame Wolf est chez vous, que ce sont deux personnes attachées à vous
qui ont secouru cette femme et son petit Hyacinthe? comment peut-il
avoir découvert tout cela?--Ta remarque est juste.--Dans une maison
comme la vôtre, aussi vaste, aussi habitée, il va et vient tant de
monde, on saura que vous vous mettez en état de siége, il l'apprendra
aussi-tôt que nous en aurons divulgué le projet; et, s'il ne prend pas
les précautions pour doubler ses forces, pour se rendre plus redoutable,
au moins sa vanité sera flattée de l'espèce de terreur, qu'il inspire;
et il est humiliant d'être l'objet du mépris d'un pareil scélérat!....
Fritzierne admire le jugement et la délicatesse de son fils adoptif.
Celui-ci continue: Je pense donc, mon père, pardon si j'ouvre un autre
avis que le vôtre....--Parle, parle.--Je crois donc qu'il vaut mieux
laisser tous nos amis à leurs travaux, les prévenir seulement de se
tenir prêts au moindre avertissement, préparer nos armes chez nous en
silence, affecter, en un mot, la plus grande sécurité.--Charmant jeune
homme!.... Oui c'est cela, voilà le parti qu'il faut prendre. Moi,
vois-tu, j'ai été militaire, je n'ai jamais suivi les cours des grands;
j'ai passé ma vie dans les camps, dans les combats; je voyais déjà dans
cette affaire-ci un siége ouvert, une attaque dans les règles.
J'oubliais que mes adversaires ne sont point des ennemis ordinaires,
qu'il n'y a point de champ d'honneur avec eux. Que veux-tu, mon projet
était celui d'un homme qui aime encore le métier des armes, et qui est
plein des règles de la saine tactique. Ton avis vaut mieux; oh! il vaut
bien mieux que le mien, je l'adopte. Ainsi, fais, agis, dispose, prends
tes précautions dès ce moment; moi, comme je te l'ai dit, je vais passer
la journée à visiter mon arsenal, mes armes, mes munitions de guerre, à
mettre tout en ordre, afin que tout se trouve sous votre main au moment
de l'attaque, si elle a lieu. Mon ami, ce Roger que tu ne crains pas, a
déjà pillé, incendié des châteaux presque aussi forts que le mien. C'est
un diable! cet homme-là; s'il eut été vertueux, il était digne d'être
général d'armée. Oh! il ne faut pas s'aveugler sur le péril, quand on
veut être sûr de le surmonter.--Vous avez raison, mon père: aussi je ne
veux pas faire à vos yeux preuve de témérité; mais d'une prudence et
d'un courage raisonnés.--Bien, bien, mon fils: allons, va, je te donne
carte blanche; mais sur-tout rassure nos dames, qu'elles ne s'effraient
point, et qu'elles ne viennent pas mêler à nos efforts guerriers, leurs
cris, leurs larmes, ou leur évanouissement; car les femmes sont comme
cela, je les connais.--Ne craignez rien, mon père; l'asyle que je leur
prescrirai sera sûr, inviolable; elles ne pourront ni trembler, ni nous
troubler.
Victor quitte le vieillard pour aller donner des ordres, et commencer
l'exécution de son projet. D'abord il va trouver séparément chacun des
individus qui doivent composer sa petite garnison: tous lui jurent le
secret et l'obéissance; il leur recommande aussi à tous de ne point
quitter leurs travaux pendant la journée; mais de venir passer la nuit
au château, et de se réunir au moindre signal. Il ne leur promet point
de récompenses, mais des armes: c'est la seule promesse à laquelle ils
soient sensibles. Cependant il ordonne à quelques-uns de se répandre,
bien armés, dans la campagne, du côté de la Croix de Kingratz
particulièrement, d'examiner tous les pas, toutes les démarches des gens
de Roger. Comme les brigands n'en veulent qu'aux gens très-riches,
très-bien vêtus, ces bons laboureurs ne craignent point d'être attaqués
par eux. Ceux-ci partent pour leur mission, en promettant à Victor de
l'avertir de temps en temps, s'ils découvrent quelque chose de nouveau;
d'autres ont ordre de veiller, pendant le jour, à toutes les issues du
château, d'examiner attentivement ceux qui entrent, ceux qui sortent, et
d'arrêter indistinctement quiconque ferait même une question indiscrète.
Victor, sûr que tous ses ordres seront suivis, revient trouver le baron
dans son arsenal, et l'aide, avec Valentin et quelques domestiques
affidés, à en retirer les canons, les mortiers, les boulets, les fusils,
les pistolets, toutes les armes dont on peut avoir besoin. Le lecteur
demandera sans doute si son bon Valentin est chargé de quelque ordre
particulier? Il a une place superbe, Valentin, il est commandant en
second. Quel honneur! comme il en est tout fier! au reste il a servi
autrefois, Valentin; c'est un César pour la prudence, un Alexandre pour
la valeur.
Voilà donc toutes les précautions prises, et cela par un jeune homme de
dix-huit ans, élevé, non au milieu d'un camp, comme son père adoptif,
mais dans un cabinet, au milieu des livres et des instrumens de
physique, de mathématiques, &c. Qu'il est aimable, mon Victor! qu'il est
intéressant! peu de héros, dont jusqu'aujourd'hui j'ai entrepris
l'histoire, m'ont touché comme ce jeune orphelin; peu ont autant mérité
mon estime. _Lolotte_ et son frère _Fanfan_ sont intéressans; mais ce
sont des enfans[1]. _Alexis_ est un jeune homme bien infortuné; mais
aussi il est trop susceptible, trop misanthrope[2]. _Petit Jacques_ et
_Georgette_ ont de la grace, de la naïveté; mais ce sont aussi des
enfans privés d'éducation, d'instruction[3]. Mon Victor, au contraire,
est bien élevé, plein de candeur, de délicatesse; il n'a pas un seul
défaut; du moins, jusqu'à présent, je ne lui en ai découvert aucun; il
est doux, modeste, sensible, généreux, plein de tendresse pour ceux à
qui il doit tout; il chérit la vertu, et la croit supérieure à tout. Oh,
mon Victor! comme il m'attendrit! comme il mérite d'être heureux! Hélas!
le sera-t-il?... le sera-t-il, ce pauvre Victor?...
La journée se passa ainsi en préparatifs secrets: tout se disposait dans
l'intérieur du château pour une résistance opiniâtre, tandis qu'à
l'extérieur on ne se doutait pas qu'on y fût plus occupé qu'à
l'ordinaire. Clémence sûre du courage et des talens de son ami, voyait
ces travaux sans crainte, y prêtait même la main avec une espèce de
volupté, puisqu'elle aidait Victor; mais madame Wolf n'était pas aussi
tranquille. Comme elle était la cause de tous ces embarras, elle se
reprochait d'avoir troublé la tranquillité d'une famille trop généreuse;
elle accusait sa destinée, dont l'influence maligne tourmentait, avec
elle, tous ceux qui lui étaient chers, tous ceux qui s'intéressaient à
son sort. Il fallait toute la fermeté, tous les témoignages d'amitié du
baron, de Victor et de Clémence, pour l'empêcher de se livrer au plus
sombre chagrin. Elle les fatiguait de ses regrets, de ses excuses, au
point qu'on la pria très-sérieusement de ne plus se servir de semblables
expressions; elle céda, mais elle n'en fut pas plus tranquille.
Vers le soir, les émissaires de Victor vinrent lui apprendre qu'on avait
vu beaucoup de mouvement dans la forêt, qu'on y avait entendu rouler des
pièces de canon, essayer des armes, et que les brigands, plus armés qu'à
l'ordinaire, faisaient des apprêts de voyages, et paraissaient former
quelque grand projet. Tant mieux, dit Victor; ils nous verront de près,
et se repentiront d'une entreprise à laquelle le ciel a peut-être
attaché leur châtiment.
Victor se garda bien de négliger cet avis salutaire; il était possible
que les brigands tournassent leurs pas d'un autre côté; mais il se
pouvait aussi que leur but fût de venir attaquer le château, ainsi que
Roger en avait menacé Fritzierne. Nous passerons tous la nuit, dit
Victor; et si personne ne paraît d'ici à demain, nous tâcherons de
savoir quelle aura été la marche de ces scélérats.
En effet, toute la garnison de Victor se rendit au château: on lui
distribua des armes, des munitions; les pièces furent pointées sur les
tours, tout fut prêt, en un mot, pour attendre de pied-ferme les
premiers assaillans qui se présenteraient. Passons la nuit avec eux, ami
lecteur, et voyons ce qui leur arriva.
L'appartement de Victor était le seul d'où l'on pût, par sa position,
examiner les moindres mouvemens qui pourraient avoir lieu autour du
château du côté du chemin qui conduisait à l'étoile de Kingratz. Ce fut
là que se rendirent Fritzierne, et même Clémence et madame Wolf, qui
voulurent partager leurs inquiétudes et leurs ennuis. Victor avait
ménagé dans le milieu de la forteresse un asyle écarté, impénétrable et
sûr, où les dames devaient se retirer au moindre signal d'hostilité. En
attendant ce signal redoutable, elles demandèrent la permission de
rester avec le baron et Victor, on la leur accorda; et l'on ne s'occupa
plus, ainsi réunis, que du soin de se distraire, par une conversation
intéressante, du besoin du sommeil, auquel il ne fallait pas succomber.
Ce fut le vieillard qui se chargea de cette douce occupation. Quand il
vit autour de lui son fils, sa fille et son amie, il leur tint ce
discours:
«Ah çà, Victor, je t'ai choisi pour mon gendre, tu le sais à présent, tu
en es bien sûr: c'est donc ta femme, c'est donc ton vieux père, ce sont
donc tes possessions que tu vas défendre. Je ne te dis point cela pour
exciter ton courage; il n'a pas besoin d'être doublé par ces motifs
puissans. Ta conduite jusqu'à présent, ta tendresse, le desir de
conserver mes jours qui t'a fait renoncer à ton projet de fuite, tout me
prouve que je pouvais compter sur ton appui, sans même te donner des
espérances pour le légitimer. Oui, Victor, oui, tu seras l'époux de
Clémence; depuis long-temps, depuis ton enfance, j'ai nourri dans mon
sein cet espoir consolateur; je me suis dit: Voilà celui qui me
succédera, qui soutiendra ma vieillesse, qui me consolera et protégera
ma fille, sa femme. Je ne choisirai point à ma Clémence un époux parmi
les grands de l'Allemagne; je les connais trop bien, ces grands, vains,
méchans et cupides. L'intérêt, l'ambition ne me guideront point dans mon
choix. L'homme vertueux, voilà le seul homme digne de sa main. Formons
donc à la vertu ce jeune enfant adoptif; inspirons-lui de l'amour pour
ma fille; persuadons à celle-ci qu'il est son frère, afin que l'amour
trompe la nature, et prenne sa place lorsque l'âge aura permis à l'hymen
de réclamer les deux cœurs que je lui dévoue. Pour Victor, je ne suis
pas fâché qu'il sache qu'il ne m'appartient pas; cela peut lui donner le
goût du travail et des sciences dont il croira avoir besoin un jour;
cela peut doubler sa reconnaissance, son attachement pour moi, et sa
tendresse pour ma fille. L'erreur des liens du sang empêcherait
peut-être cet amour que je veux lui inspirer de naître dans son cœur;
l'idée repoussante d'une passion pusillanime pourrait arrêter en lui
l'essor du sentiment; instruisons-le. Dans les femmes, le sentiment
n'est pas aussi soumis que dans les hommes au calcul de la réflexion:
elles se livrent plus bonnement, plus ingénument à toute la force des
passions qu'elles éprouvent. D'ailleurs, en regardant Victor comme son
frère, si le caractère de ma Clémence ne se développe pas d'une manière
aussi heureuse que je le desire, elle ne le méprisera pas comme un
enfant trouvé; l'envie ne trouvera aucun germe dans son cœur si elle me
voit lui prodiguer des caresses, des bienfaits; en un mot la distance au
titre de son époux lui paraîtra moins grande, moins indigne de sa
naissance, en cas que l'orgueil et la vanité tourmentent son jeune cœur.
»Tels sont les raisonnement que j'ai faits, mes enfans, et qui m'ont
conduit à laisser l'une dans une erreur que je n'ai pas voulu faire
partager à l'autre. Tu seras son époux, mon gendre, ô mon cher Victor;
c'est tout le bonheur, c'est tout l'espoir de ma vieillesse. Je n'exige,
pour terminer ces nœuds, qu'un seul éclaircissement: oui, c'est à une
seule condition, et qui ne te paraîtra pas trop dure, que je te donne et
ma fille et mes biens. Victor, tu vas me connaître, tu vas m'estimer
davantage.
»Je viens de te dire que la naissance, la grandeur, la fortune, tous ces
hochets de la vanité m'étaient indifférens, absolument indifférens dans
l'établissement de ma fille; mais il me faut la probité, l'honneur;
voilà les seuls titres de noblesse que j'exige de mon gendre et de sa
famille. Tes parens, Victor.... je ne les connais point; j'ignore qui
sont ceux à qui tu dois le jour, et il faut que je le sache; c'est bien
la moindre chose que je puisse exiger: mais je vais te mettre à ton aise
sur ce point. Quelque part que soit ton père, quelque état qu'il
exerce, fût-il même dans la servitude, ou occupé à ces métiers manuels,
que la société a l'orgueil d'appeler abjects, je ne lui demande qu'une
seule qualité, c'est qu'il soit honnête homme. On n'est pas moins
exigeant que je le suis, n'est-il pas vrai? Je te le répète, quels que
soient la naissance, la fortune, l'état, l'éducation même de ton père;
que ce soit un homme des champs ou de la ville, un riche ou un indigent,
un homme en place ou un ouvrier, s'il a de la probité, son fils
deviendra mon gendre: est-il possible de te donner plus de latitude?--Il
est vrai, mon père; mais où le trouver?--Oh! je vais t'en faciliter tous
les moyens, en te racontant l'histoire de ton adoption: tu vas savoir
comment je t'ai trouvé dans une forêt, dans quel temps, à quelle époque,
et tu connaîtras toutes les circonstances qui ont accompagné, sinon ta
naissance, que j'ignore, mais les premiers pleurs que tu as versés en
entrant dans la carrière de la vie. Ce sont même ces circonstances
bizarres, extraordinaires, qui m'engagent aujourd'hui à réclamer le nom
de ton père, pour sceller l'union que je veux former. Victor, voilà ma
manière de voir; la trouves-tu déraisonnable?-Il s'en faut, mon
père!--Exempt de la plupart des préjugés qui pèsent sur ce qu'on appelle
les convenances sociales, je n'ai qu'un seul préjugé, moi; oui, je
l'avoue, j'en ai un puissant qui dirigera toujours toutes mes actions:
c'est que j'adore la vertu, et que j'exècre le crime. La vertu, sans
naissance, sans fortune, est digne de tous mes hommages, de tous mes
bienfaits; mais le crime, fût-il couvert d'or, de titres et d'armoiries,
jamais, jamais!... la ligne qui nous sépare ira se perdre dans mon
tombeau!....»
Ah! monsieur, s'écrie Victor dans l'ivresse de la joie, si vous me
donnez les moyens de retrouver mon père, je réponds de mon bonheur, je
serai le plus fortuné des époux.... Oh! n'en doutez pas, quel que soit
mon père, il doit être honnête homme; je le sens à mon cœur, à mes
principes, à mon amour pour le bien. Mon père m'a donné son ame, j'en
suis sûr; il ne fut, il n'est peut-être que malheureux.--Eh bien,
reprend Fritzierne, ce serait un titre de plus à mon estime!--Mais
daignez donc me raconter ce qui vous arriva lorsque je me présentais à
vos regards, faible nouveau-né, dans une forêt, ce récit que vous avez
toujours différé....--Je vais te le faire enfin, mon Victor: écoutez-moi
tous; vous allez connaître des événemens si bizarres, si singuliers, que
long-temps ils paraîtront un songe à mes sens troublés à leur seul
souvenir; mais avant de parler du hasard qui me fit trouver l'enfant que
voici, je dois vous donner quelques explications préliminaires sur ma
vie, sur mes propres malheurs.
Victor, Clémence et madame Wolf se rapprochèrent du vieillard, tandis
que Valentin se mit en observation à la croisée; tous lui prêtèrent la
plus grande attention, et il commença son récit en ces termes:
«Je suis né à Pizeck, sur les bords du Moldaw, où mon père avait un
château de plaisance. Je fis mes premières armes sous lui, et ce fut
bientôt à tous les petits souverains qui tyrannisaient alors une partie
des cercles de l'Allemagne. Je ne vous parlerai point de mes campagnes,
ni des dégoûts que j'éprouvais lorsque ma réputation me fit fréquenter
les cours étrangères; je ne vous dirai point que poussé, coudoyé par la
foule de courtisans qui sont là, toujours là, j'eus lieu d'observer tout
à mon aise, et la bassesse de ceux-ci et la sotte impertinence de celui
qu'ils appellent leur maître. Qu'il vous suffise de savoir que je sus y
étudier les hommes, et que ce n'est pas là qu'ils se présentèrent à moi
du côté qui leur est le plus favorable. Fatigué de la grandeur, bien
petite, de tous ces messieurs, affaibli par une blessure presque
incurable que j'avais reçue à l'armée, je voulus me retirer dans une
campagne que j'avais achetée sur les bords de l'Elbe, en Silésie. J'y
avais passé deux ans lorsque j'appris que mon père venait de mourir, et
qu'il fallait que je me rendisse sur-le-champ en Bohême, pour y
recueillir sa riche succession qui m'appartenait, à moi seul. Je vendis
donc ma petite possession rurale, et j'arrivai ici, ici même dans ce
château où je songeai à mettre de l'ordre dans mes affaires.
»Faut-il vous dire tout, mes enfans; faut-il vous dire que j'avais comme
vous connu l'amour, et que l'amour avait fait mes tourmens, comme il va
faire votre bonheur. Cécile-Clémence d'Ernesté joignait aux graces de la
figure, la finesse de l'esprit et le charme des talens. Elle avait tout
pour plaire; je la vis, je l'aimai, que dis-je, je l'adorai; elle
dépendait d'une mère, d'une mère spirituelle et sensée, mais sévère,
trop sévère envers une fille aussi accomplie. Lorsque j'entrai dans
cette maison, je fus surpris de la tristesse, de la timidité de Cécile
et de la dureté de madame d'Ernesté. J'y allais souvent; la mère
connaissait même ma passion pour sa fille, et ne ménageait pas davantage
Cécile devant moi. Lorsque je prenais la liberté de remontrer à madame
d'Ernesté qu'elle séchait le cœur de sa fille par ses manières brusques,
brutales même, elle me répondait les larmes aux yeux: Ah! monsieur, mon
cher monsieur!.... vous ne savez pas, vous ne vous doutez pas des motifs
de haine que je dois avoir.... Toute autre mère à ma place.... Mais,
non, non, je m'abuse: vous avez raison, mon cher Fritzierne, je sens que
mes procédés envers cette enfant.... Mais soyez mon, gendre, mon ami;
devenez son époux, et chargez-vous du soin de la conduire, de la
morigéner!.... Je n'aurai aucun droit sur elle, alors vous ne me
gronderez plus.
»Sans faire beaucoup d'attention à ces discours, que j'attribuais à
l'humeur contrariante de cette femme, je pris le parti d'avouer mon
amour à la belle Cécile.... Elle reçut cet aveu avec une espèce
d'effroi.... Vous, monsieur, s'écria-t-elle, vous voudriez épouser une
malheureuse fille, privée de.... de tout ce qui peut lui rendre la vie
supportable!--Que dites-vous, mademoiselle?.... N'avez-vous pas une
mère?--Une mère, une mère!.... Oh! oui, oui, je ne le sais que trop.
»Je crus entrevoir un refus dans ces mots, ou le soupçon de tyrannie de
la part de sa mère, tyrannie à laquelle j'étais bien loin de me prêter.
Enfin, que vous dirai-je? ma persévérance, mes soins et mon ardent
amour, tout parut vaincre la résistance de Cécile. Elle consentit enfin
à m'épouser, ou plutôt elle céda aux menaces de sa mère, ainsi que je
l'ai su par la suites.... Quelques mois après notre mariage, madame
d'Ernesté mourut, et mon épouse ne parut pas beaucoup la regretter.
Cependant, pour l'éloigner de l'aspect d'un séjour où sa jeunesse avait
été malheureuse, car elle était en Silésie, où nous demeurions alors, je
l'emmenais avec moi dans ce château, où, comme je vous l'ai dit, la
succession de mon père m'appelait. C'est ici, mes amis, que les plus
cruels malheurs m'attendaient. D'abord je m'apperçus que ma femme
faisait de fréquentes absences, qu'elle passait souvent des journées
entières loin de moi, et que, le soir, elle s'emportait lorsque je lui
demandais doucement les motifs de cet éloignement. Elle venait de donner
le jour à une fille, à Clémence, que tu vois près de toi, cher Victor;
et cette mère coupable, non contente d'avoir livré cette intéressante
créature à des soins, à un lait mercenaires, ne s'occupait ni d'elle, ni
de moi. À la fin cette conduite me révolta, et je pris tous les moyens
d'en percer l'obscurité. Une seule femme-de-chambre était dans la
confidence de mon épouse. Je pressai, j'intimidai si bien cette femme,
qu'elle m'avoua que madame se rendait tous les jours, à une heure
convenue à l'entrée de la montagne voisine, chez une fermière, où se
trouvait un jeune homme; que le jeune homme et ma femme laissaient là la
femme-de-chambre pendant des heures entières et qu'on ne savait où tous
deux allaient passer leur temps. Cette découverte me rendit furieux:
j'engageai la femme-de-chambre à garder le secret sur l'aveu qu'elle
venait de me faire; et ce jour même, une heure après le départ de ma
femme, je suivis ses pas, et me rendis chez cette fermière complaisante,
dont j'avais l'adresse.... J'entre: quel tableau frappe mes regards! Ma
femme assise auprès de son amant, passant nonchalamment une main autour
de son cou, et lui donnant l'autre, qu'il couvre de baisers. À cette
vue, la rage s'empare de mes sens. Ô le plus perfide des hommes, lui
dis-je, défends tes jours!....