entr'ouverte: elle la pousse. Quelle surprise! Est-ce un rêve? est-ce
une illusion de ses sens égarés, qui croient voir par-tout l'objet
qu'ils se peignent sans cesse?.... Est-ce bien là Victor? Oui, c'est
lui, c'est ce jeune homme qu'on croit bien loin. Il dort profondément,
étendu dans un fauteuil; Valentin est dans la même position, à quelques
pas de lui. Tous deux n'ont point été réveillés par le bruit que leurs
amis ont fait en entrant. Clémence va jeter un cri de joie; son père lui
met la main sur la bouche. Son père, aussi ému qu'elle, examine ce
tableau, ne peut en croire ses yeux. Tous trois s'avancent doucement
jusqu'au fauteuil où repose Victor. Victor paraît agité par un songe; il
balbutie quelques mots, prononce le nom de Clémence, celui de son
père... Clémence, dit-il tout bas, Clémence, l'amour.... un jour....
nous nous reverrons.... Mon père.... homme respectable et cher...
consolez-la; dites-lui.... Ah! dieux!
Tels sont les mots entrecoupés qui frappent l'oreille de nos trois amis.
Clémence n'y peut plus résister.... elle colle ses joues mouillées de
larmes sur une des mains de Victor. Un doux pressentiment accroît
l'agitation de ce dernier... Oui, dit-il; nous nous reverrons.... un
jour..... dans les bras de ton père..... Clémence!....
Il prononce ce nom avec force, et se réveille en sursaut.... Quel est le
premier objet qui frappe sa vue? c'est son amante, qui lui dit, en lui
serrant la main: Oui, oui, Victor, nous nous reverrons pour
toujours!.... jamais, jamais nous ne nous séparerons.--Toi dans ces
lieux, s'écrie Victor!.... Ciel! mon père!....
Victor, se lève confus; le cri qu'il vient de faire a réveillé Valentin,
qui se frotte les yeux, apperçoit la compagnie, et regarde tout le monde
d'un air stupéfait. Victor se rappelle ses projets, sa fuite, sa lettre
à Fritzierne; puis il s'adresse à son valet: Imbécille, lui dit-il,
pourquoi m'as-tu laissé dormir?....--Eh! monsieur, est-ce ma faute? la
fatigue.... je ne sais quoi.... Je ronflais bien, voilà tout ce que je
sais....--Mon père, madame Wolf, et vous, belle Clémence! qui vous
amène?.... qui peut causer la.... douleur où je vous vois
plongés?....--Tu me le demandes, répond Fritzierne!.... après avoir
tenté de t'arracher de nos bras!--Vous savez donc....--Mais, Victor,
réplique Clémence, me suis-je trompée? il me semble qu'hier soir j'ai
reconnu ta voix, que tu m'as fait tes adieux.... Je suis venue te
chercher ici, tu n'y étais pas.--Il est vrai. (_Il se jette aux genoux
de Fritzierne_.) Mon père, punissez-moi, accablez-moi des noms d'ingrat,
d'insensé, je les ai mérités.... Vous avez lu ma lettre?--Oui, mon fils,
et tu vois la douleur qu'elle nous a causée.--Je vous fuyais, oui, je
m'éloignais de ces lieux.... Mais si je vous en disais les motifs....
Non, jamais, que jamais un tel aveu ne sorte de ma bouche....--Je les
connais, Victor, je sais tout.--Vous savez tout?--Oui, que tu aimes
Clémence, qu'elle t'aime, et que tu ne t'éloignais que dans la crainte
que je désapprouvasse ta passion.--Dieux! qui a pu vous instruire?--Ta
jeune amante, elle-même.--Ah! mon père, que je suis coupable!--Coupable,
mon Victor! toi coupable, pour t'être livré à l'ascendant irrésistible
des sentimens de la nature! Ah! Victor; que tu me connais mal.... Vous
me faites bien de la peine.... Je croyais que vous m'estimiez
davantage.--Quoi! mon père, vous ne m'accablez pas du poids de votre
colère? vous permettez à mon cœur....--D'épancher toute sa tendresse.
Oui, mes enfans, je vous permets de vous aimer,
d'espérer...--D'espérer!--Vois-tu, interrompt Clémence, vois-tu que je
te l'avais bien dit, moi. Nous serons heureux, Victor; il ne faut jamais
nous séparer.--Jamais, jamais. Et j'ai pu méconnaître ce cœur
paternel!....
Victor se jette sur les mains du baron, il les couvre de baisers.
Clémence en fait autant sur le front de son père; et madame Wolf,
attendrie, considère avec émotion ce tableau touchant.
Quand les premiers momens d'effusion sont passés, Fritzierne demande à
Victor quel est le motif qui l'a fait rentrer au château, puisque, selon
toute apparence, il avait déjà fait quelques dans la campagne pour fuir
à jamais ces lieux. Victor le prie de lui accorder un entretien
particulier: je ne puis, lui dit-il, le confier qu'à vous seul, ce motif
puissant; c'est vous, c'est vous, mon père, qu'il intéresse.
Fritzierne reste étonné. Clémence se plaint d'être de trop pour un
secret qui regarde son père. Victor la prie de s'en fier à sa prudence,
à sa tendresse pour ce père respectable. Clémence n'insiste pas; elle se
retire avec madame Wolf, en suppliant le baron de permettre qu'elle
aille le rejoindre aussi-tôt qu'il aura fini de parler avec Victor. Le
baron le lui promet, et bientôt il se trouve seul avec son fils
adoptif, qu'il serre encore une fois dans ses bras.
Mon père, lui dit Victor, avez-vous quelque ennemi particulier?--Moi,
mon fils? pourquoi cette question?--Faites-moi la grace de me
répondre.--Je crois n'avoir ni amis, ni ennemis; tu sais que je ne vois
personne.--Pardon; seriez-vous engagé dans quelque affaire sérieuse et
délicate?--Non.... je ne comprends pas....--Ce que je vais vous dire va
justifier ma curiosité, qui vous paraît peut-être indiscrète.
Victor raconte au baron ce qui lui est arrivé la veille, au moment où il
finissait de chanter sa romance. Cet homme, ajoute-t-il, avait un aspect
effrayant; il était armé jusqu'aux dents. Il m'aurait fait trembler si
j'eusse été plus timide. Voici la lettre qu'il m'a remise, lettre qui
renferme, disait-il, un secret dont dépendent vos jours.--Et c'est pour
me la remettre toi-même que tu es remonté?--Votre vie était en danger,
mon père, et j'aurais pu vous abandonner!--Bon jeune homme! c'est à ta
tendresse pour moi que nous devons le plaisir de te revoir! Tu en seras,
tu en es bien récompensé.--Ah! mon père, ma récompense était déjà dans
le projet que j'avais formé de venir vous offrir mon bras, s'il le
fallait, et des consolations.--Cher Victor!.... Mais voyons donc cette
lettre mystérieuse, à laquelle je ne comprends rien.
Fritzierne regarde la suscription; elle porte: _Au baron de Fritzierne,
en son château._ La main lui en est absolument inconnue. Il l'ouvre
enfin, et reste frappé d'étonnement en y trouvant la signature de Roger,
de Roger! ce chef des voleurs qui infestent les forêts prochaines. Que
peut-il y avoir, s'écrie-t-il, de commun entre ce scélérat et moi?
Voyons.
«BARON,
»_Tu sais si j'ai les moyens de punir lorsqu'on n'obéit pas à mes
ordres...._
L'insolent!
»_Je te proteste de respecter ton asyle, de ne point attaquer ton
château, si tu veux m'accorder une seule faveur...._
Une seule faveur! Qu'attend-il? Voyons.
»_Une femme a été surprise dans la forêt, il y a quelques jours, par
trois de mes hommes. Deux des plus courageux sont tombés sous les coups
de deux de tes gens, qui sont venus secourir la femme et l'enfant
qu'elle tenait dans ses bras. Le troisième s'est soustrait par la fuite
à leur rage. C'est lui qui m'a appris cette sanglante affaire. Baron, tu
l'as retirée chez toi, cette femme. Je la connais; elle est
essentiellement nécessaire à mon repos. Il faut que tu me la livres dans
les vingt-quatre heures, il le faut. Tu la feras accompagner jusqu'à mon
premier poste, dans la forêt de Kingratz. Là, je te jure, foi de
capitaine, qu'il ne sera fait aucun mal à son escorte. Penses y bien,
baron; si, le terme expiré, cette femme n'est pas en mon pouvoir, tu me
verras de près. Tremble!_
_»Je te salue._
»ROGER, _chef des indépendans_».
Qu'on juge de la surprise de Fritzierne et de Victor, à la lecture de ce
terrible billet! Ils restent quelques momens absorbés, sans pouvoir
prononcer une parole. On leur demande de livrer à des bandits la femme
la plus estimable, madame Wolf!.... Nous verrons dans le chapitre
suivant les réflexions qu'ils firent, et le parti auquel ils
s'arrêtèrent.
CHAPITRE VI.
INTRIGUE PLUS OBSCURE QUE JAMAIS.
Fritzierne rompt enfin le silence. Que dis-tu, Victor, de cet excès
d'audace?--Ne voyez-vous pas sur mon front le feu de
l'indignation?--Cette pauvre madame Wolf! ne lui aurions-nous donné
l'hospitalité que pour la livrer lâchement au plus vil des
mortels!--Dieux! repoussons cette pensée!--Que faire, mon fils, que
faire dans cette fâcheuse conjoncture? Roger est à la tête d'une troupe
formidable; il est capable de faire le siége de mon château, de nous y
égorger tous.--Il y pourrait trouver quelque obstacle.--Je le connais,
c'est un scélérat, mais qui est doué d'un grand caractère. S'il s'est
mis dans la tête d'avoir cette infortunée, rien ne lui coûtera pour
venir à bout de ce projet.--Eh! mon père, vous avez du monde ici; vous
me permettrez de me mettre à la tête de vos gens, et je vous réponds de
repousser ce monstre et sa troupe, quelque nombreuse qu'elle soit.--Il
connaît madame Wolf; elle le connaît aussi; elle porte même son
portrait. Quel rapport peut avoir la vertu avec le crime? car à Dieu ne
plaise que je soupçonne cette femme d'être coupable, de nous en avoir
imposé par les dehors les plus séduisans! _Elle est,_ dit-il,
_essentiellement nécessaire à son repos!_ Quel mystère! Et quelle
obstination a-t-elle aussi de nous cacher ses malheurs? Cela détruirait
en nous jusqu'à l'ombre de la défiance.... Allons, mon fils, il faut
prendre un parti.--Il est tout pris, mon père, et je me flatte que vous
l'approuverez. Vous avez donné un asyle à une femme infortunée, vous la
garderez, vous la protégerez, vous la défendrez contre ses
persécuteurs.--Bien, bien, mon ami; nous mourrons s'il le faut, mais
nous aurons fait notre devoir....--Non, nous ne mourrons pas; nous
repousserons la force par la force; et, comme notre cause est juste,
nous aurons pour nous le ciel, et le courage que donne toujours le
sentiment de la justice.--Je te reconnais, mon fils: voilà le langage de
la probité, de la valeur.... Cependant, avant de répondre à Roger, il
faut absolument que nous parlions à madame Wolf; il faut que cette femme
nous donne au moins quelque idée des liaisons qu'elle a pu avoir avec un
homme dont personne ne peut prononcer le nom sans horreur. Je ne suis
pas tranquille sur ce point; et si elle persiste toujours à se taire, je
t'avouerai que je lui ferai sentir que sa présence a troublé la
tranquillité dont jouissait cette maison.--Vous la congédierez, mon
père?--Je ne dis pas cela; mais je veux qu'elle ait plus de confiance
en des gens dont elle expose le repos, et même la vie.
Le baron fait appeler madame Wolf. Elle arrive bientôt avec Clémence.
Hélas! elle ne se doute pas du nouveau coup qui va la frapper!....
Madame, lui dit le baron d'un ton sérieux, je reçois une lettre qui vous
concerne.--Moi, monsieur!--Un homme qui vous connaît, qui a
essentiellement besoin de vous, m'écrit pour que je vous engage à
l'aller trouver.--Moi!.... Eh! bon Dieu, qui peut se ressouvenir de moi
dans le monde! Je n'y ai plus d'amis, monsieur.--Non! mais vous pouvez y
avoir des ennemis.--(_Madame Wolf pâlit._) Je.... ne me rappelle....
pas....--L'homme en question est très-connu de vous; vous avez même son
portrait.--Ciel! (_Madame Wolf chancèle, Clémence la soutient._)--Vous
rappelez-vous maintenant?....--Serait-ce lui.... non, non, cela ne se
peut.--Cela se peut, car cela est.--Roger! (_Elle tombe évanouie; on
s'empresse à la secourir; elle reprend ses sens._) Quoi! monsieur, c'est
une lettre de Roger que vous avez là entre vos mains?--Oui, madame;
lisez-la.--(_Madame Wolf lit la lettre, jette un cri, et cache sa figure
dans ses deux mains._) Grand Dieu, quand finiront tant de maux!--Quand
vous voudrez, madame, avoir assez de confiance en moi, pour me les
confier.--Ah! monsieur, (_Elle se jette aux genoux du baron._)
sauvez-moi, sauvez-moi, secourez-moi.--Oui, oui, je veux vous sauver, je
veux vous secourir, femme infortunée. Relevez-vous, mais relevez-vous
donc?--Non, je reste à vos pieds jusqu'à ce que vous me promettiez de ne
point céder aux vœux d'un barbare, d'un monstre qui a fait mon malheur,
le mien, et celui d'une femme, ah!.... bien plus à plaindre que
moi.--Vous craignez donc tout de sa fureur?--Tout!--Pour votre vie?--Ah!
s'il me tuait, ce serait le moindre des tourmens que j'attends de sa
férocité.--Pauvre madame Wolf, vous pénétrez, mais en même temps vous
déchirez bien cruellement mon cœur!--Homme généreux!--Oui; mais que vous
n'estimez pas assez pour lui confier vos peines. (_Madame Wolf détourne
la tête en se levant._) Parlez; quel rapport ce Roger a-t-il jamais pu
avoir avec vous? (_Madame Wolf se tait, et baisse les yeux._) Où
l'avez-vous connu? comment possédez-vous son portrait? (_Toujours même
silence._) Que veut-il de vous, enfin? Il faut pourtant que je le sache,
pour régler la conduite que je dois tenir avec lui.--Monsieur....--Vous
vous taisez, femme inhumaine et dissimulée; vous laissez enfoncé dans
mon cœur le trait de l'indécision, de l'inquiétude qui me tuent.--Oui,
oui, accablez-moi du poids de votre colère; je sens que je la mérite, je
le sens; mais je ne puis regagner votre indulgence: je ne puis
parler.--Vous ne pouvez parler!.... Il faut donc que je fasse tous les
frais de l'amitié, moi! Il faut donc que je vous reçoive chez moi, que
je vous y protège, que je vous défende, sans vous connaître, sans savoir
qui j'oblige, si je défends le crime ou la vertu?--Le crime, oh
Dieu!--J'en suis fâché: ce mot n'est point dans mon cœur; ma bouche l'a
prononcé sans l'aveu de mon esprit; mais enfin que voulez-vous que je
pense d'une dissimulation aussi profonde?.... Madame Wolf, c'est aussi
manquer à tous les égards, à tous les procédés.--Ah! je le sais,
monsieur, je ne le sais que trop; mais j'embrasse encore une fois vos
genoux....
Le baron la relève; elle continue: Je vous l'ai dit, je vous le
répéterai cent fois: ce secret n'est point à moi; il n'est point à moi,
ce fatal secret.... Grand Dieu! que ces persécutions acquittent bien la
dette de l'amitié! toi que j'ai tant aimée, toi qui m'entends peut-être
du fond de ton tombeau, femme admirable et malheureuse, tu vois ce que
je souffre pour toi! Ah! prête-moi donc cette force, ce courage qui ont
signalé les derniers momens! j'en ai besoin, ô mon amie! je ne peux plus
vivre, s'il faut résister plus long-temps aux instances de ceux que
j'honore, qui me sont bien chers, et que j'offense en gardant le serment
que tu m'as arraché!....
Cette exclamation forte, énergique, ferme la bouche à M. de Fritzierne:
il se reproche d'avoir tant pressé une femme dont la vertu l'étonne, le
confond, et sur laquelle il jette des regards fixes pleins d'admiration
et de sensibilité. Pardon, madame, lui dit-il, pardon; je vois qu'un
serment sacré vous enchaîne, je me repens d'avoir essayé de vous rendre
parjure.--Non, monsieur, non, ne m'excusez point, je vous prie; je suis
coupable, je le suis... Eh bien! je vais vous venger, me venger
moi-même: je vais trouver Roger; oui, je cours me livrer à ce monstre:
je lui dirai, je suis à charge à mes bienfaiteurs, à toi, à toute la
nature; arrache-moi une vie sur laquelle tu as répandu le poison du
remords et de la douleur éternelle: prends ta victime, elle attend de
toi le bienfait de la mort!....
En disant ces mots, madame Wolf se précipite vers la porte: Ne me
retenez pas, s'écrie-t-elle! il menace vos jours, je veux les sauver en
lui livrant les miens.... Laissez-moi, laissez-moi!....
Le baron, Victor et Clémence courent après cette insensée, la forcent de
rentrer dans l'appartement, l'engagent à s'asseoir, et parviennent peu à
peu à rendre le calme à ses sens. Elle recouvre bientôt l'usage de sa
raison, et réclame l'indulgence de ses amis, pour l'effroi qu'elle vient
de leur causer. Tous s'empressent autour d'elle, tous lui jurent de
mourir plutôt que de la livrer à son bourreau. Cette femme intéressante
baigne de larmes les mains de ceux qui lui témoignent tant
d'attachement; elle leur prodigue les noms les plus doux. Un jour, leur
dit-elle, un jour, vous saurez peut-être, vous connaîtrez les événemens
les plus extraordinaires... Ils étaient faits pour moi; mais ne
l'espérez pas, ne l'espérez pas de si-tôt, cet aveu déchirant. Une....
circonstance seule, mais bien bizarre.... un rapprochement singulier,
que m'a fait naître l'aveu que Clémence vous a fait de son amour.... si
le hasard permettait que mes idées.... mais non, non, ne vous en flattez
pas: c'est une erreur, une illusion, un jeu de l'imagination....
Attendez tout du temps et de la loi impérieuse des événemens.
Ce discours, presqu'inintelligible parut tellement dépourvu de bon sens
à nos trois amis, qu'ils craignirent pour la raison de madame Wolf: le
coup qui venait de la frapper était si violent, qu'il pouvait avoir
dérangé son cerveau, et troublé ses sens. Clémence l'engagea à rentrer
chez elle, à prendre quelques momens de repos; elle y consentit, après
avoir imploré de nouveau la générosité, la pitié, la protection du baron
de Fritzierne, qui lui promit, de ne jamais l'abandonner.
Quand toutes deux se furent retirées, le baron et Victor, que cette
scène avait singulièrement émus, s'entretinrent long-temps, et des
menaces de Roger, et des moyens qu'ils devaient prendre pour en prévenir
les effets. Quand leur résolution fut bien prise, Fritzierne écrivit ce
peu de mots, en réponse à la lettre insolente du chef des brigands:
* * *
«_Roger, je ne suis point accoutumé à craindre l'arrogance, tu dois le
savoir. La femme que tu réclames est chez moi; elle n'en sortira pas:
ose venir l'y chercher toi-même; mais tremble d'y trouver la punition de
tes forfaits. ALEXANDRE BOLOSQUI, baron de FRITZIERNE_».
* * *
Cette lettre écrite, il s'agissait de la faire remettre au _chef des
indépendans_ d'une manière sûre, et sans craindre de compromettre la vie
du porteur. C'est Victor, qui se charge de ce soin, malgré les instances
du bon père qui voudrait la confier à quelques-uns de ses gens. Victor,
l'intrépide Victor prie le baron de lui permettre de porter cette lettre
à l'avant-poste des brigands. Fritzierne craint à juste titre la
mauvaise foi de ces scélérats. Rien n'effraie Victor: il promet d'être
rentré avant la fin du jour, et part sur-le-champ, après s'être armé de
sabre et de pistolets. Dès qu'il est parti, le baron sent l'imprudence
qu'il vient de commettre, en exposant ainsi les jours de son jeune ami;
mais il le connaît prudent, en même temps qu'il le sait ferme et
courageux. Le baron va trouver sa fille, madame Wolf, et, sans leur
faire partager ses inquiétudes, il leur promet qu'avant peu ils
reverront leur bien-aimé, et se console avec elles des tracasseries de
la journée. Suivons Victor, et voyons comment il va s'acquitter de la
mission délicate dont il est chargé.
Victor marche pendant plus de deux heures avant de pouvoir découvrir le
carrefour de la forêt de Kingratz, où il doit trouver l'avant-poste des
brigands. Son ame est tranquille, quoiqu'il ait lieu d'appréhender
quelque trahison de la part de ces scélérats. Au surplus, se dit-il,
c'est moi qui ai introduit chez moi, qui ai introduit chez mon père
cette madame Wolf, aujourd'hui l'auteur de tout ce désordre, c'est moi
seul qui dois en supporter les dangers, s'il y en a, et ne pas sacrifier
des serviteurs, ni d'autres innocens, pour une faute que j'ai commise;
car si le séjour de madame Wolf doit troubler le repos de mon père et de
ma Clémence, c'est une imprudence à moi de leur avoir fait connaître
cette infortunée. Quelle que soit l'issue de l'événement d'aujourd'hui,
cela va toujours reculer ma félicité; car j'épouserai Clémence, je n'en
puis plus douter, je l'épouserai: quel bonheur! quel heureux
changement!.... et sur-tout quel homme, quel homme respectable que le
baron de Fritzierne!.... Ô Victor, hâte-toi de servir l'amitié, pour
revenir bien vîte goûter le repos, partager les douces effusions de
l'amour et de la nature!....
En réfléchissant ainsi, Victor s'avance dans la forêt, et ne doute pas
qu'il soit près du lieu que Roger indique dans sa lettre, qu'il a sur
lui. Quelques coups de sifflet qu'il entend le confirment dans cette
idée, et troublent légèrement sa fermeté. Bientôt cinq à six hommes,
d'un extérieur effrayant, se présentent à lui... Victor est bien armé;
mais il est vêtu assez simplement pour ne point réveiller la cupidité de
ces scélérats: il marche droit vers eux. Ils se regardent, et ne savent
si c'est pour les combattre qu'un seul homme a l'intrépidité de les
aborder. N'approche pas, lui crie l'un d'eux, ou tu es
mort.--J'approcherai, leur répond doucement Victor; c'est sur la foi des
traités que je viens vous rendre une réponse, que vous attendez sans
doute.--Que veut-il dire?--Est-ce ici le premier poste de la troupe des
indépendans?--Oui.--Eh bien! je vous demande votre parole d'honneur que
vous respecterez la mission dont je suis chargé, et que vous
n'attenterez ni à ma vie, ni à ma liberté.--Plaisant langage....
n'importe, tu peux parler.--En sûreté?--En sûreté.--Vous êtes les
compagnons de Roger?--Et ses amis.--Je n'en doute point. Remettez-lui
donc sur-le-champ cette lettre; et dites-lui que c'est la réponse à
celle qu'il a envoyée, hier à minuit, au château de Fritzierne.--Ah!
ah!.... et cette femme?--Remettez-lui, vous dis-je, cette lettre; elle
répond à tout.--Camarades, regardez donc comme il ressemble à notre
capitaine?--En vérité (_dit un autre brigand_) c'est tout son
portrait.--(_Le premier._) Il est gentil! (_Le second._) C'est un
enfant.--(_Un troisième._) Si nous le gardions ici pour en faire un
élève?--(_Un quatrième._) Non, non; point de violence dans ce cas-ci,
mes amis: c'est un _ambassadeur_ du très-grand seigneur, monseigneur le
baron de Fritzierne; il faut le laisser aller.--(_Le premier._) Sans
doute, et le droit des gens donc.--(_Le second._) D'ailleurs Roger se
fâcherait; il est pour les procédés, lui.--(_Tous deux._) Ah, ah, ah,
ah!... (_Le premier._) Allons, c'est bon, donne-nous ta lettre, et
va-t-en.... à moins que tu ne veuilles parler toi-même à notre
commandant?--Je n'ai rien à lui dire, répond fièrement Victor!....
Il leur remet la lettre, et s'éloigne sans affectation, comme un homme
qui ne craint rien. Cependant, quand il est tout-à-fait hors de la vue
des voleurs, il presse sa marche; son cœur bat plus violemment, et il
remercie la providence d'avoir permis qu'il échappât à un péril si
grand, si certain même; car quoique Roger _aime les procédés_, comment
se fier aux _procédés_ d'une troupe de scélérats sans ame, sans
principes, comme sans délicatesse.... Victor fait cette réflexion, et il
frémit.
Enfin il a repris sa route, qu'il suit avec plus de précipitation. Il va
retrouver tout ce qu'il aime, Victor; il faut qu'il se hâte de dissiper
l'inquiétude à laquelle, sans doute, on est livré sur son compte. Comme
il jouit, comme il jouit en pensant au hasard singulier qui l'a empêché
de fuir, de s'éloigner pour jamais du bonheur dont il n'entrevoyait pas
l'aurore, qu'il ne croyait pas si près de lui! C'est pourtant à sa
vertu, à sa tendresse pour son bienfaiteur, qu'il doit son retour; ah!
c'est à son retour qu'il doit la certitude d'être bientôt uni à l'objet
de son amour! Oh! oui, se dit-il, la vertu seule est la base du
bonheur. Elle maîtrise le hasard lui-même; elle est au-dessus de tous
les coups du sort. Clémence! tu as tout dit à ton père; il approuve nos
feux; nous serons heureux, nous le serons. Ô Clémence! quel bonheur que
j'aie formé le projet de fuir, et que ce projet n'ait pas réussi!...
Victor arrive bientôt au château, où il est attendu avec impatience:
Victor est abattu par la fatigue; mais il recouvre ses forces pour
embrasser tous ses amis que le but de son voyage a plongés dans la
consternation. Tu as réussi, lui dit Fritzierne, je le vois; mais une
autre fois je ne céderai pas aussi promptement à tes prières, je me
méfierai de ton âge et de ta valeur. Tu ne saurais croire, mon fils,
combien je me suis repenti de t'avoir laissé partir avec une mission
aussi délicate. À ton âge j'en aurais fait autant que toi; mais au mien,
je sens que c'est une imprudence, une très-haute imprudence, et que je
n'aurais pas dû y prêter les mains. Enfin c'est fait, te voilà, nous te
serrons dans nos bras, et nous oublions le danger que tu as couru pour
ne jouir que du bonheur de te revoir.
Le père le plus tendre n'emploierait pas des expressions plus
touchantes, en parlant à son enfant. Victor fut pénétré jusqu'aux larmes
des marques d'affection du baron. Il l'embrassa avec effusion, puis il
lui raconta ce qui venait de lui arriver dans la forêt.--Ma lettre est
remise, interrompit le baron: tant mieux, nous attendrons maintenant
l'effet qu'elle aura produit.