celui-ci lui objecte que deux personnes ensemble pourraient être plutôt
remarquées que l'une après l'autre. D'ailleurs, il tremble toujours
qu'on ne vienne déranger ses projets, et c'est, selon lui, le seul moyen
d'en assurer l'exécution. Valentin lui fait donner sa parole d'honneur
qu'il l'attendra; puis il le quitte pour aller remplir, pour la dernière
fois, son devoir ordinaire auprès du baron. Soudain Victor descend dans
la campagne pour remplir la promesse qu'il vient de faire à son
compagnon de voyage.
La nuit était sombre, le ciel était voilé par quelques nuages qui
semblaient être les précurseurs de l'orage: déjà quelques éclairs partis
de l'orient, annonçaient que ces nuages de feu recélaient la foudre dans
leurs flancs, et que bientôt toute la nature serait livrée aux plus
horribles déchiremens. Rien n'arrête Victor; il se retourne quand il est
sous les murs du château, cherche la croisée de l'appartement où sans
doute repose Clémence sans trouble et sans inquiétudes, s'assied sur un
monticule de gazon, et lui chante, avec la voix la plus touchante la
romance suivante, dans laquelle il a renfermé ses tristes adieux:
Toi qui reposes sans alarmes,
Écoute la voix de l'Amour
Il va quitter ce beau séjour,
L'Amour n'y trouve plus de charmes!....
Cet asyle va désormais
Causer mes regrets, ma souffrance:
J'y laisse tout ce que j'aimais
J'y laisse.... jusqu'à l'espérance.
Adieu, séjour où ma jeunesse
Trouva, sous un toit protecteur,
La bienfaisance, le bonheur,
Et la tendre délicatesse.
Adieu!... je vous fuis pour jamais,
Pour jamais je quitte Clémence:
Si vous lui peignez mes regrets,
Au moins laissez-lui l'espérance!
Écho, toi dont la voix plaintive
À cent fois répété mes chants,
Va porter mes adieux touchans
Jusqu'à son oreille attentive;
Va lui dire aussi que mon cœur
L'aime toujours avec constance;
Mais qu'il a perdu le bonheur,
Puisqu'il a perdu l'espérance!
Plein de douleur, plein de courage,
C'en est fait, adieu, je te fuis:
J'emporte avec moi les ennuis;
Mais j'emporte aussi ton image!
Elle me fera tour-à-tour
Supporter la vie et l'absence.
Ah! que ne puis-je avec l'Amour;
Emporter aussi l'espérance!....
Victor à peine a prononcé ces mots, ces mots qu'il croit être les
derniers qu'il adressera à celle qu'il aime, lorsqu'il se sent frapper
rudement sur l'épaule. Il se retourne, et l'obscurité de la nuit
l'empêche de bien distinguer celui qui l'accueille d'une manière aussi
brusque. Camarade, lui dit l'importun, c'est bien, très bien chanter. On
voit que tu es amoureux, ta voix tremble, tes accens sont étouffés; je
parie même que tu verses quelques larmes.--Que vous importe?--Ah! c'est
vrai, c'est vrai, cela m'est égal à moi; je ne connais rien à ces belles
passions-là; mais je ne veux gêner personne; on est libre de pleurer, de
gémir, de se lamenter pour une beauté cruelle, comme je suis libre, moi,
de faire mon métier.--Après, que me voulez-vous?--Un mot, un petit mot
seulement. Es-tu de ce château?--De ce château?.... oui.... j'en étais
du moins.--Tu connais le baron de Fritzierne?--Si je le connais!--Eh
bien! il faut que tu lui remettes cette lettre.--Cette lettre?....
moi.... Eh! que ne la lui remettez-vous vous-même?--Je ne le puis; j'ai
juré de ne jamais mettre le pied chez lui.--De quelle part cette
lettre?--De la part de.... c'est un secret.--Un secret?--Oui; mais il
faut qu'il la reçoive, s'il ne veut périr.--Périr!--Cette lettre doit
lui sauver la vie.--Ô ciel! mon bienfaiteur! ses jours seraient
menacés!....--Très-menacés.--Eh! par qui? Serait-ce toi qui....?--Moi?
oh! mon Dieu non. Je ne lui en veux pas absolument, moi: ce n'est pas
moi qui lui écris.--Eh! qui donc?--Un homme puissant, un homme dont la
seule menace est un arrêt de mort; un homme enfin.... à qui le vieux
baron doit une satisfaction.... dont ses jours répondent.--Grand
Dieu!.... il est dans le danger, et j'allais, j'allais l'abandonner!....
Mais c'est un outrage qu'on lui fait; mon père est vertueux, il ne peut
avoir offensé personne.... Toi, qui t'es chargé d'un pareil message, si
je savais que ton sang pût effacer la honte du soupçon seul que tu
jettes sur le plus respectable des hommes, mon bras....--Eh! l'ami,
n'approche pas, je suis mieux armé que toi. Vois ces sabres, ces
pistolets, ces poignards....--Qui donc es-tu?--La lettre te le dira.
Adieu: fais ma commission, ou.... tu es perdu toi même.
À ces mots l'inconnu s'éloigne, laissant Victor pétrifié d'une pareille
rencontre. Il tient la lettre, Victor; de cette lettre dépend le sort de
son bienfaiteur; on le lui assure.... Que fera-t-il, Victor?....
suivra-t-il son premier dessein, ou rentrera-t-il au château? Il
rentrera, il rentrera; Victor ne peut balancer. _Cette lettre doit lui
sauver la vie_, a dit l'inconnu. Victor pénétré d'une terreur qui fait
dresser ses cheveux, quitte ce lieu, témoin de ses tendres adieux. Il ne
court pas, il vole vers la petite porte qu'il a laissée ouverte, et par
laquelle il ne voit pas encore venir son cher Valentin.... Victor, en
reprenant le chemin du château, sent son cœur battre violemment. Une
joie excessive succède à sa frayeur; il revoit avec ivresse les murs de
ce château qu'il allait quitter: on dirait qu'après l'en avoir chassé,
on vient de lui rendre la permission d'y rentrer, tant il éprouve de
plaisir à remonter chez lui. Pauvre Victor! tu n'attribues ces
sensations qu'à l'espoir qui t'anime de rendre un service signalé à ton
père adoptif; et moi, Victor, et moi, je crois que ton amour et le desir
de revoir Clémence, entrent pour beaucoup dans cette joie naïve qui te
transporte. Je suis ton historien, Victor, et je dois compte à mes
lecteurs des moindres mouvemens de ton cœur.
En remontant dans son appartement, Victor rencontre Valentin, qui se
rend tristement à la petite porte. Eh quoi! monsieur, vous voilà! vous
vous impatientiez?--Tu as été bien long-temps, Valentin?--C'est vrai,
monsieur; c'est que monsieur le baron ne pouvait pas s'endormir, et
qu'il causait avec moi. Il a souvent la bonté de me parler comme à son
ami. C'est qu'il me raconte des histoires plus drôles!.... Et puis il
me fait jaser sur la France, mon pays: cela l'amuse, ce bon
vieillard!.... Eh bien! monsieur, partons, me voilà prêt.--Valentin,
nous ne partons pas.--Non, monsieur! oh! tant mieux!.... Eh! pourquoi
donc, s'il vous plaît?--Tu le sauras. Vîte de la lumière chez moi.--Quel
bonheur! quel changement! Tenez, je vous l'avoue à présent, monsieur;
mais j'avais, là, un étouffement.--Dépêche-toi donc.--Sérieusement, nous
restons?....--Nous restons pour cette nuit du moins.--Pour toujours,
monsieur, pour toujours; il faudra bien que tout s'arrange pour
cela.--Que veux-tu dire?--Je m'entends, il suffit.
Victor et Valentin rentrent chez eux; les paquets sont défaits; tout est
remis en place, comme si l'on n'avait rien, dérangé, afin qu'on ne
s'apperçoive pas de la moindre trace d'un projet de fuite qui aurait
consterné toute la maison. Ensuite Victor raconte à Valentin ce qui lui
est arrivé, et les propos étranges que lui a tenus l'inconnu, en le
chargeant de remettre une lettre à M. de Fritzierne. Le bon Valentin
ouvre de grands yeux à ce récit; il ne peut concevoir ce que cela veut
dire. Je t'aurais bien engagé, ajoute Victor, à rendre toi-même cette
lettre à mon père demain matin: tu serais venu me rejoindre ensuite à un
endroit indiqué; mais, outre que cette marche t'aurait exposé à des
questions sur mon compte, je me serais reproché le double désespoir où
ma fuite, et ce que peut contenir cette lettre, auraient plongé tous
ceux qui me sont chers. D'ailleurs, Valentin, les jours de mon père sont
menacés, on lui demande une réparation; quel que soit le mot de cette
énigme, je dois le secourir, le consoler; oui, je lui dois ma vie, mon
bras, tout, toute mon existence. Ah! Valentin!.... et je fuyais!.... et
cette lettre serait peut-être venue demain lui percer le cœur une
seconde fois: il aurait appelé Victor, Victor n'aurait plus été là!....
Comme il m'aurait accusé d'ingratitude, de cruauté même!.... Ah!
Valentin, à quel danger je viens d'échapper! Qu'il soit enseveli, qu'il
le soit, ce projet coupable, insensé, formé dans mon sein au moment même
où ceux à qui je dois tout ont le plus besoin de ma tendresse. Valentin,
ta parole que jamais tu ne parleras....--Je vous la donne, monsieur;
mais cette lettre que vous avez écrite à M. de Fritzierne, que j'ai
laissée sur sa table?....--Il ne la lira pas. Dès que le petit jour
paraîtra, avant qu'il se lève, tu t'introduiras chez lui, tu soustrairas
ce fatal billet adroitement, sous prétexte, s'il t'apperçoit, d'avoir
oublié ce soir un objet utile. Prends bien garde à l'importance de la
commission dont je te charge. Pour que n'y manques pas, je ne veux pas
que tu te couches; tu resteras là toute la nuit à côté de moi; nous
converserons ensemble, et quand je croirai le moment favorable, je
t'enverrai chez mon père.--C'est très-facile ça, monsieur. Il vous aime
tant, ce respectable vieillard! Là, tout-à-l'heure encore il me parlait
de vous, il me disait....--Il te disait?....--Ah! c'est que je lui
disais que j'étais français, moi. Ton maître est né d'une Française,
qu'il me disait.--D'une Française!....--Puis il ajoutait: «J'aime les
Français, moi; ils sont bons, confians, généreux, sensibles. Ton maître,
un jour il sera heureux; je lui ménage un sort digne d'envie, et auquel
il ne s'attend pas». Voilà comme il parlait de vous ce brave homme.
Tenez! monsieur, je n'ai qu'un gros bon sens, moi, mais je parie que ce
sort brillant qu'il vous destine, est la main de sa fille.
Victor ne partage point l'espoir dont le flatte son bon Valentin; il
secoue la tête avec l'air de la défiance; puis il fixe la lettre qu'il a
entre les mains, et cherche à deviner ce qu'elle contient, de quelle
part elle peut venir. Cet homme, de qui il la tient, cet homme a des
manières brusques; un son de voix rauque, un langage rustique.... c'est
un secret que cette fatale lettre: _Il faut qu'il la reçoive, s'il ne
veut périr...._ Grand Dieu! comme la nuit est longue au gré de
Victor!.... Comme il brûle d'aborder son père, qui lui confiera sans
doute cet étrange secret! Tous deux prendront des mesures.... Comme
Victor serait heureux, s'il pouvait rendre, en cette occasion, un
service signalé à son père, lui sauver la vie, l'honneur peut-être!....
comme il serait heureux!
Comme mon lecteur partage sans doute l'impatience de Victor, et que
d'ailleurs je ne veux pas lui faire passer la nuit entière avec l'amant
de Clémence et son Valentin, je lui dirai, pour abréger, que vers deux
heures du matin, Victor, abattu par les fatigues qu'avait éprouvées son
esprit, s'endormit profondément, les coudes appuyés sur une table.
Valentin, qui se serait tenu volontiers éveillé, s'il eût pu raconter
quelques histoires de son pays, regarda son maître avec envie, se frotta
les yeux, et ne tarda pas à suivre son exemple, à ronfler autant que le
lui permirent sa jeunesse, sa force et sa santé. Tous deux oublièrent
l'heure prescrite et favorable pour retirer le billet des mains du baron
avant qu'il ait eu le temps de le lire. Ce ne fut qu'à neuf heures du
matin que, confus, désespérés, Victor et Valentin se réveillèrent.
Pendant leur sommeil, trop prolongé, il s'était passé bien des choses
que nous allons connaître dans le chapitre suivant.
CHAPITRE V.
ON CROIT TOUCHER AU DÉNOUEMENT.
M. de Fritzierne s'était levé à son heure ordinaire, à six heures; il
faisait déjà quelques tours dans son appartement, lorsqu'il vit entrer
sa fille Clémence, échevelée, dans un état de pâleur et d'affaissement
qui l'effraya.... Eh, bon Dieu! mon enfant, qu'as-tu, qu'as-tu
donc....?....--Mon père, il est parti!.... il nous fuit!....--Il nous
fuit? qui?....--L'ami de mon cœur, mon frère adoptif, mon
amant!....--Victor?--Oui, mon père, Victor est parti cette nuit; il
s'est éloigné pour jamais de ces lieux.--Est-il possible!.... Mais, non,
tu t'abuses; Victor ne peut être un ingrat.--Il l'est, mon père; il est
plus, il est barbare, inhumain, sans foi, sans probité.....--Tu me
diras peut-être....
Fritzierne est interrompu par madame Wolf qui entre tristement, et
confirme au bon père la nouvelle que vient de lui apprendre Clémence.
Fritzierne demande des détails; sa fille les lui donne en ces termes:
«J'étais retirée chez moi, mon père, triste, inquiète des marques de
chagrin que j'avais apperçues hier sur les traits de Victor, dont
d'ailleurs je connaissais les projets. J'avais fait éloigner Lidy, ma
femme-de-chambre; et, ma fenêtre ouverte, les yeux fixés sur la
campagne, je respirais l'air frais du soir, tout en admirant la beauté
des éclairs qui partaient de l'orient, et qui annonçaient un orage
épouvantable. Je pensais à Victor, à vous, mon père; et ces deux
créatures qui me sont si chères, faisaient battre délicieusement mon
cœur. Tout-à-coup une voix enchanteresse, la voix de Victor vient
frapper mon oreille. C'est lui, je n'en peux douter. Il est dans la
campagne, vis-à-vis ma fenêtre: à la lueur des éclairs, je remarque
qu'il porte un havresac sur ses épaules, qu'il tient dans sa main un
bâton, qu'il est en un mot dans tout l'attirail d'un voyageur. Tout de
suite l'idée de sa fuite se présente à mon esprit; et pour me confirmer
dans cet horrible soupçon, le cruel me chante une romance plaintive dans
laquelle il me fait ses adieux, en ajoutant qu'il faut qu'il s'éloigne,
puisqu'il n'a plus d'espérance. Tel était le refrain de cette romance
qui m'a percé le cœur. Je me tuais de crier, de l'appeler; mais, par un
effet bizarre de l'orage, il semblait que la foudre prît à tâche
d'étouffer mes accens. Les coups de tonnerre redoublés, le déchaînement
des vents, tout empêchait mes cris douloureux d'arriver jusqu'à lui; et
de mon côté, je n'entendais que quelques mots perdus dans les airs, des
couplets qu'il continuait de chanter avec une tranquillité, un
sang-froid qui me pénétraient d'indignation; mais ces, mots, comme ils
étaient tristes! _C'en est fait, adieu, je te fuis; j'emporte avec moi
les ennuis.... Supporter la vie et l'absence..._ Voilà ce qui frappait
mon oreille, voilà ce qui me persuadait que je perdais Victor....
»Je l'appelais encore, mais vainement, lorsqu'un homme est venu le
joindre. Cet homme, c'était Valentin sans doute, Valentin qui m'avait
promis!.... Ah dieu!.... Tous deux, après s'être consultés un moment,
disparaissent à mes regards. Je ne vois plus Victor, je ne vois plus que
la mort et le désespoir. Soudain je vole au logement de ce frère
barbare, de cet amant perfide.... Je parcours, une lumière à la main,
son appartement: je parcours un désert...: Personne!.... personne!....
Du dérangement, des meubles dispersés.... des effets qui ne sont plus à
leur place, le plus grand désordre.... Oh! mon père, quel état!.... Mes
genoux chancèlent, une pâleur mortelle couvre mon visage, une sueur
froide glace tous mes membres; j'ai à peine la force de revenir chez
moi, où je tombe sur le plancher, morte, morte, sans vie et sans
sentiment.... Au bruit de ma chûte, ma fidelle Lidy accourt.... elle
s'empresse à me secourir; peine inutile!.... Elle prend le parti d'aller
chercher madame Wolf; elle arrive, cette bonne madame Wolf; elle
parvient enfin à me rendre à la vie, à la douleur, à la douleur que je
ne sentais plus, que je n'allais plus éprouver. Mon état les effraie;
elles me mettent sur mon lit, et ne peuvent tirer de moi que des mots
entrecoupés. _Il me fuit, il me fuit_; voilà tout ce que je puis leur
dire.... La nuit se passe dans ces mortelles souffrances. Enfin, sur le
matin, je leur dis la cause de mes maux, de mes longs regrets: elles
gémissent avec moi: nous apprenons que le jour a chassé le sommeil de
vos yeux, et nous venons, madame Wolf et moi, déposer nos plaintes, nos
tristes plaintes dans le sein paternel....»
M. de Fritzierne reste interdit au récit de sa fille; il ne peut
concevoir.... Enfin, elle l'a vu s'éloigner; elle a parcouru son
logement, et ne l'y a point trouvé: il n'est donc que trop vrai!....
L'ingrat! s'écria-t-il, l'ingrat! il préparait donc ce coup à ma
vieillesse, cette récompense à mes bienfaits! c'était donc pour qu'il me
perçât le cœur que je lui ouvrais mon sein!.... Ô Victor! comme tu me
fais repentir de t'avoir adopté! Il est donc des occasions où les
actions même les plus vertueuses, deviennent une source de tourmens!....
Mais, cet enfant.... me fuir!.... Quelle raison, quel motif a pu
l'engager?.... Le saurais-tu, Clémence? connaîtrais-tu la cause de cet
abandon, qui n'est pas naturel? car il nous aimait tous.--Mon père, il
vous chérissait, il vous respectait; mais....--Parle, mon enfant; tu
l'as nommé tout-à-l'heure ton frère adoptif, ton amant même; ces
expressions m'ont frappé... Saurais-tu?... Tout, mon père; oui il
m'avait tout dit. Il n'était pas mon frère, mais il m'aimait d'amour, du
moins il me le disait; et moi, j'étais sensible, bien sensible à sa
tendresse.--Quoi! sans mon aveu il avait osé te divulguer un
secret?....--Eh! voilà la cause de sa fuite, mon père. Je vous dirai
tout, oui, vous serez mon confident; mais c'est à mon ami que je
parle.... Que l'auteur de mes jours oublie sa sévérité pour n'ouvrir son
ame qu'à l'amitié, qu'à la confiance....--Ma sévérité, ma fille! Eh! ce
mot, t'ai-je jamais donné sujet de t'en servir avec moi? Parle à ton
ami, à ton père, c'est la même chose.--Eh bien! je vous le disais,
Victor m'aimait; j'aimais Victor; mais Victor, tendre, soumis,
respectueux envers un père vénérable qui l'avait accablé de bienfaits, a
craint d'être accusé d'avoir séduit ma jeunesse; il a craint de violer
les loix de l'hospitalité en nourrissant dans son cœur, dans.... le
mien, une passion sans espoir, sans but légitime: ce sont-là ses
expressions. Jamais, s'est-il dit, jamais M. le baron de Fritzierne ne
donnera sa fille à un enfant trouvé, sans état, sans parens, sans
fortune.... Il me l'avait caché, son amour; mais j'avais découvert le
projet qu'il avait formé de nous fuir. C'était pour cela, c'était par
délicatesse qu'il vous demandait la permission de voyager, dans l'espoir
que l'absence changerait mon sort et mon cœur. Je le rencontre; je le
presse de s'expliquer sur cette envie de voyager. Vous le dirai-je, mes
caresses naïves, mes tendres expressions, dont je crois trouver la
source dans la nature, mes instances, tout enfin lui arrache son secret.
Il me confie qu'il n'est point mon frère, qu'il m'aime, qu'il m'adore;
mais qu'après cet aveu, il ne peut plus rester avec nous, sans se
rendre coupable envers vous.... J'engage son domestique à épier toutes
ses démarches, à me rendre compte de toutes ses actions. Il aura gagné
ce bon Valentin: tous deux sont partis; Victor nous échappe, il nous
échappe, mon père, et vous savez, maintenant les causes de sa fuite, de
son désespoir et du mien.
M. de Fritzierne presse les mains de sa fille. Il me connaissait bien
peu, s'écrie-t-il!--C'est ce que je lui ai dit, mon père.--Il m'estimait
bien peu pour me croire capable de sacrifier le bonheur de ma fille,
celui du jeune homme le plus estimable, à l'orgueil, à l'intérêt, à
l'ambition, à toutes ces passions qui font le tourment des grands, et
qui les font détester, pour la plupart, à juste titre. Jeune insensé! il
ignorait que mon projet, à moi, était de l'unir à ma Clémence, de
perpétuer à jamais en lui le titre de fils, que je lui avais accordé dès
sa naissance. Oui, ma fille, c'était-là tout mon espoir, tout mon
bonheur; et je n'avais nourri moi-même cette passion dans son cœur, dans
le tien, que pour la couronner un jour par le plus doux hymen.--Ah! mon
père, j'en étais bien sûre.... et il est parti.--Et il nous quitte, ma
fille! Quel contre-temps! quel cruel événement! Jeunes gens, jeunes
gens, pourquoi manquez-vous toujours de confiance? pourquoi ne
venez-vous pas, là, bonnement, vous expliquer avec un père? vous
craignez qu'il ne fasse pas votre bonheur: est-ce qu'un père peut ne pas
vouloir le bonheur de ses enfans?....
Le baron avait porté sur ses yeux ses deux mains, qui étaient baignées
de ses larmes, lorsqu'un cri de Clémence le tira de sa rêverie. Ciel!
mon père, une lettre!--Comment!--Oui, une lettre de Victor! oh! je
reconnais bien son écriture.
Le baron s'empare de la lettre avec empressement. Clémence ne respire
point; elle s'approche de lui, ainsi que madame Wolf. Le baron lit le
billet de Victor, qu'on a vu plus haut, le laisse tomber de
saisissement, et se jette dans un fauteuil, en portant la main sur son
cœur. Clémence, dans le plus grand trouble, ramasse le fatal billet, le
relit trois ou quatre fois de suite en l'arrosant de ses larmes, puis
elle s'écrie douloureusement: Eh bien! mon père, avais-je
tort?....--Non, ma fille. Il est donc parti! c'en est donc fait! et tous
mes projets, toutes mes espérances sont évanouis!.... Cruel Victor!
pourquoi causes-tu tant de maux à une famille qui t'accueillait comme un
fils, qui te préparait le bonheur et la paix?..... Il est parti!.... Ma
fille, c'est ici qu'il faut montrer du courage, de la patience.
Console-toi, ma fille; Victor nous écrira, quelque part qu'il soit; sois
sûre qu'il nous écrira. Je réponds à sa première lettre qu'il revienne,
qu'il revienne, que je lui donnerai ta main, qu'il sera ton époux.
Doutes-tu, mon enfant, qu'il ne s'empresse à venir nous rejoindre? Tu le
reverras, Clémence; oui, un heureux pressentiment me dit que tu le
reverras... bientôt.--Ah! mon père! et s'il n'écrit pas?--Il est
impossible qu'il manque à ce devoir. Ce n'est pas un tyran qu'il fuit;
ce ne sont pas des persécuteurs qu'il évite. Il s'éloigne d'un séjour où
sa délicatesse ne lui permettait plus de rester. Quelle ame! quels
sentimens! combien ce jeune homme était digne de mon estime, de ta
tendresse!--Vous le voyez, mon père; mon cœur ne s'était pas trompé sur
le choix de celui qui seul pouvait le rendre sensible.--Non, non: vous
étiez..... Vous êtes faits l'un pour l'autre.... Eh bien! encore des
larmes, mon enfant? Allons, de la fermeté donc. Viens embrasser ton
vieux père, et promets-lui d'attendre avec constance que les événemens
te ramènent un homme que je chéris, que nous chérissons tous deux. Et
vous aussi, madame Wolf, vous aussi, vous versez des pleurs! Victor fut
votre libérateur: vous connaissez comme nous les vertus de ce bon jeune
homme, et vous le regrettez comme nous... Mais, je vous le répète;
l'espoir de le revoir ne m'abandonne pas. Madame Wolf, conduisez ma
fille dans son appartement, et ne la quittez pas; je vous en supplie, ne
la quittez pas.
Madame Wolf tenait déjà la main de Clémence pour exécuter l'ordre de son
père, lorsque Clémence demanda à pénétrer encore une fois dans le
logement qu'habitait Victor. Je reverrai ces murs, témoins de ses
regrets; ces murs, qu'il a tant de fois frappés de mon nom en parcourant
sa chambre; je croirai l'y voir encore, et cette illusion adoucira mes
maux....
M. de Fritzierne s'oppose en vain à ce projet de sa fille: il lui
remontre qu'elle va rouvrir ses blessures, accroître ses tourmens.
Clémence persiste dans son dessein: elle prétend qu'il est possible que
Victor ait déposé quelque part, chez lui, une lettre pour elle: elle
s'obstine à visiter les lieux qu'il a vus, qu'il a parcourus. Son père
cède enfin à ses vœux; il la prend par la main, et s'appuyant sur le
bras de madame Wolf, tous trois s'acheminent vers le logement de Victor,
qu'ils croient trouver désert, comme il s'est offert la veille aux
regards de Clémence.
Comme son cœur bat, à la pauvre Clémence!... comme elle se propose de
visiter les plus petits coins de ce réduit jadis habité par l'amant le
plus aimable!.... Avance, avance, tendre Clémence, l'amour te ménage une
surprise, oh! bien agréable....