se livrer au plus doux espoir. L'amour aime à se flatter; mais Victor
sait penser. L'énorme distance qui le sépare du baron de Fritzierne
vient frapper ses regards. D'ailleurs, c'est Clémence, c'est une enfant
qui lui donne pour des réalités des conjectures vagues, des expressions
à double sens, que la générosité, l'amitié ont seules dictées à son
père. Victor ne peut espérer de devenir l'époux de Clémence; il ne peut
se livrer à cette pensée consolante, mais chimérique. Non, Clémence,
dit-il à son amante, non, il ne faut pas nous aveugler: je ne suis qu'un
orphelin, sans parens, sans connaissance même de ma naissance; je ne
dois pas élever ma pensée jusqu'à toi. Jamais, non, jamais ton père ne
consentira à un hymen aussi disproportionné. Il faut renoncer à cet
espoir flatteur, chère Clémence, il le faut. Ton père a la bonté de
m'estimer, de m'aimer comme son propre fils: ce sont les liens de la
fraternité, et non ceux de l'amour, qu'il a voulu resserrer entre nous
deux.... Clémence, te voilà instruite de mon origine, de mon sort, de
mes projets. Garde bien ce secret dans ton cœur; que personne ne
s'apperçoive que je te l'aie révélé. Clémence, j'ai ta parole, je la
réclame.--Mais quelle manie à toi de désespérer comme cela de tout!
D'ailleurs, tu parles encore de projets: mon bien-aimé, quels sont donc
ces projets que tu formes toujours?--Celui de te fuir; il le faut. Après
l'aveu que je t'ai fait sur-tout, je ne puis plus vivre avec toi; non,
je ne le puis plus. J'abhorre jusqu'à l'idée de la séduction; elle
m'effraie, et je crains déjà de m'en être rendu coupable.--Toi, toi, mon
frère?.... Ah! pardonne ce nom, qui m'est échappé
involontairement.--Appelle-moi ton frère, Clémence; que je le sois
encore, toujours! Ce nom seul peut me ramener à l'honneur, au
devoir.--Mais voyez donc comme il parle! À coup sûr, Victor, j'aime
encore plus la vertu que je ne te chéris. Si je croyais que la
déclaration que tu viens de me faire, que je t'ai faite à mon tour, pût
enfreindre la plus légère loi de l'honneur, je ne me pardonnerais jamais
cet entretien. Mais, Victor, mon père est bon, sensible, généreux; il ne
ressemble pas à ces grands de la terre, qui n'écoutent que l'orgueil,
que la cupidité, dans l'établissement de leurs enfans. Il voit les
hommes, et non les titres; il te regarde comme un fils, comme un gendre,
oui, comme un gendre, te dis-je. Si tu ne veux pas me croire? méchant,
c'est que tu veux me faire de la peine....
Clémence emploie mille raisons pour persuader à Victor ce dont elle-même
est persuadée, tous ses discours sont inutiles, Victor est désespéré
d'avoir éclairé Clémence sans l'aveu de son père. Il pense avec raison
que c'était à Fritzierne lui-même à dévoiler à sa fille le véritable
état de Victor: et que puisqu'il ne l'a pas fait jusqu'à ce jour, c'est
qu'il avait apparemment des motifs que Victor ne devait pas pénétrer,
ne devait pas contrarier au moins par son indiscrétion. Cette réflexion
effraie Victor: il craint les justes reproches du baron; il redoute les
suites de son imprudence, et tout le raffermit dans le dessein qu'il a
de s'éloigner, et cela dès ce jour, le plutôt possible; Clémence lui
promet cependant de ne point témoigner qu'elle soit instruite. Tous deux
se prennent par le bras, et reviennent lentement au château, pénétrés
d'une tristesse qui n'aurait pas dû être la suite d'un entretien où
l'amour pouvait s'exhaler sans crainte, sans être gêné par l'illusion de
la nature.
Cœurs vertueux, c'est ainsi que vous assujettissez les passions aux
devoirs de la raison, aux loix de la délicatesse; c'est ainsi que vous
savez éprouver, exprimer et sentir!
Tous deux arrivent au château, où ils apprennent avec surprise que M. de
Fritzierne les a mandés pour une affaire importante. Ils se hâtent de se
rendre chez lui, et sont encore plus surpris de le trouver plongé dans
une sombre rêverie.
«Mes enfans, leur dit-il, je vous ai réunis pour vous faire part d'une
remarque assez singulière que je viens de faire... Victor, cette madame
Wolf, c'est une étrange femme, ou du moins ses aventures doivent être
bien extraordinaires....--Que s'est-il donc passé, mon
père?--Écoutez-moi tous les deux. Vous savez que j'ai fait donner à
madame Wolf l'appartement qui est au bout de la seconde tourelle du
nord, du côté de la grande route, elle venait de s'y retirer
tout-à-l'heure, et moi, craignant qu'il lui manquât quelque chose, je
m'y étais rendu dans le dessein de voir si l'on avait bien suivi mes
ordres si tout y était en règle.... J'arrive; quelques exclamations
douloureuses qui frappent mon oreille m'engagent à m'arrêter sur le
seuil de sa porte, qui est entr'ouverte. Je pousse même un peu cette
porte, pressé, je l'avoue, par la curiosité; et j'apperçois, sans être
vu, madame Wolf appuyée contre son lit, et tenant entre ses mains un
bijou qu'elle mouille de ses larmes, qu'elle baise même de temps en
temps avec transport.... Quel rapport, s'écrie-t-elle! quel rapport
frappant entre les traits de ce monstre et ceux du généreux jeune homme
à qui je dois la vie!.... Oui, oui, c'est lui, c'est Victor, c'est
l'innocence elle-même qui respire ici sous les traits du crime!.... Et
cette femme, cette femme malheureuse, trop malheureuse, hélas! il a sa
bouche, il a son sourire si doux!.... Mais où vont s'égarer mes sens! Le
fils du baron de Fritzierne ne peut être.... Non, non.... Mais pourquoi,
pourquoi faut-il que je rencontre ici les traits de mon persécuteur,
ceux du scélérat qui a tant fait souffrir ma pauvre maîtresse!.... Ô
Dieu! quel jeu bizarre de la nature! quelle étonnante fatalité! Je ne le
regarderai plus, ce cher Victor; non, je croirais toujours avoir
l'infâme ravisseur sous mes yeux!.... Ô ma maîtresse! ô ma chère
maîtresse!....
»Madame Wolf baise encore cent fois l'objet qu'elle tient; puis, elle le
dépose sur une table, et peu à peu elle s'endort profondément. Vous
jugez, mes enfans, combien ses discours me frappèrent. Persuadé que,
fatiguée comme elle l'était, elle ne se réveillerait pas de si-tôt,
j'entrai doucement chez elle et je m'emparai du bijou dans le dessein de
le remettre dans l'instant à sa place; mais je l'ai apporté jusqu'ici,
ne pouvant résister au desir de vous le montrer. Le voilà, Victor le
voilà; examine-le bien; tout à l'heure nous irons le rendre à cette
infortunée, qui sans doute n'aura pas encore cessé de reposer».
Victor, à ce récit, frémit involontairement; il ne sait pourquoi ses
cheveux se dressent sur son front. Une sueur froide glace ses membres.
Il prend le bijou, et le regarde attentivement avec Clémence, qui
partage son trouble par une sympathie qu'elle sait bien définir
maintenant. Ce bijou, c'est une double boîte en or, enrichie de diamans.
Sur le couvercle on voit le portrait d'une femme jeune et jolie, mais
échevelée, mais dont les vêtemens sont dans le plus grand désordre. Elle
lève une main vers le ciel, que ses yeux, humides de larmes, semblent
invoquer. De son autre main, montre une tombe entr'ouverte, laquelle on
lit: _Ici s'engloutissent les passions, les plaisirs et les peines_. Sur
le devant du tableau, aux pieds de cette femme désolée, est le berceau
d'un enfant nouveau-né; une banderole qui flotte sur le berceau laisse
lire ces mots: _Un malheureux de plus!...._
Victor regarde long-temps ce portrait avec attendrissement. Ouvre la
boîte, lui dit le baron; pousse un petit bouton à gauche, tu verras
quelque chose de plus extraordinaire. Victor trouve le secret; et, dans,
le double fond, il apperçoit un autre portrait, celui d'un homme dont
la ressemblance est si frappante avec Victor, que Clémence jette un cri
de surprise....
L'homme que retrace cette peinture peut avoir trente à trente-deux ans.
Il est armé de sabres et de pistolets; un énorme bonnet fourré couvre sa
tête altière; son visage est ombragé de deux épaisses moustaches; il
semble se reposer contre un arbre, et regarder attentivement une femme
qui, plus éloignée, et dans l'ombre, alaite un petit enfant; au bas du
portrait est écrit: _Je sais aussi connaître la nature!...._
À la vue de ce portrait, Victor reste immobile de saisissement.
Fritzierne s'en apperçoit, s'approche de lui, et lui prend la boîte des
mains. Avez-vous remarqué, mes enfans, dit-il, le rapport frappant qui
existe entre les traits de ce guerrier et ceux de Victor, quoique
celui-ci soit plus jeune et plus délicat? Si nous rapprochons les
dernières expressions de madame Wolf avec celles qui lui échappèrent
cette nuit, dans ce songe où elle crut voir un nommé Roger, un monstre,
percer de coups un enfant et sa mère; savez-vous que nous aurons deviné
une partie de son secret?.... Mais ce qui me plonge, moi, dans une foule
de doutes plus bizarres les uns que les autres, c'est que l'homme qui
est peint dans le fond de cette boîte, _l'homme sait aussi connaître la
nature_, je le connais!--Vous le connaissez, mon père, s'écrie
Victor!--Oui mon fils; eh! je ne le connais que trop!....--Qui
est-il?--C'est Roger, c'est ce fameux chef des brigands qui infestent
depuis si long-temps les forêts de l'Allemagne, et depuis peu les
nôtres, celles de la Bohême, celles qui nous avoisinent.--Eh! comment,
mon père, où avez-vous vu ce monstre si généralement détesté?--Dans une
occasion, mon fils, où.... ma vie.... Ne m'interroge pas, mon Victor;
laisse-moi mes malheurs! depuis si long-temps tu me les as fait
oublier!--Pardon, mille fois pardon, mon père. Mais ce Roger.... quoi!
celui dont madame Wolf parlait dans son songe, celui qu'elle vient de
désigner devant vous, celui qui est peint dans cette boîte.... c'est ce
scélérat atroce que la justice poursuit sans pouvoir l'atteindre, qui
pille, brûle, dévaste les châteaux, et qui traîne à sa suite une armée
redoutable? c'est ce monstre, et je lui ressemble!.... moi, moi!
dieux!--Ne t'afflige pas, mon Victor: je le vois, les rapports les plus
indirects avec le crime blessent toujours une ame honnête; mais ceci est
un jeu du hasard. La nature produit souvent de ces ressemblances
physiques, monstrueuses, si l'on considère l'éloignement moral qui
existe entre les deux êtres qu'elle rapproche par les traits. Cet homme,
ce Roger est bien, c'est un blond; il a de grands yeux bleus, un nez
assez long, une petite bouche, le front haut. Tu as la masse de ses
traits, comme mille autres hommes peuvent l'avoir; mais tu n'en as pas
les détails. Laissons donc là cette ressemblance qui t'affecte sans
cause, sans motif légitime, et parlons de madame Wolf.--Je ne m'étonne
plus si, cette nuit, en se réveillant, elle s'écria _c'est lui_, en me
fixant! Elle croyait voir ce Roger qui venait de tourmenter son
imagination.--Sans doute, sans doute; mais, cette madame Wolf, quelle
liaison peut-elle avoir eue.... assez intime?.... Il paraît qu'elle
était l'amie, ou la femme de confiance de cette infortunée qui est
peinte sur le dessus de la boîte. Ce Roger apparemment.... mais cet
enfant; mais cette nourrice!.... Allons, quelque obstination que madame
Wolf mette à nous cacher ses aventures, il faut qu'elle me les confie à
moi; il faut qu'elle me détaille.... d'ailleurs, j'ai des raisons, des
aveux aussi à lui faire. Qui sait?.... Mais non, non, cela n'est pas
possible, Voilà ma tête qui travaille, qui s'échauffe, qui enfante à
son tour des chimères.... Si cette femme est venue pour troubler mon
repos! Que dis-je, elle est infortunée, et je pourrais regretter un
moment l'hospitalité que je lui ai donnée! Ah! loin de moi cette idée!
dût-elle m'arracher des larmes, dût-elle m'associer à ses peines; c'est
une jouissance que de s'attendrir avec les malheureux; et l'insouciance
sur les maux d'autrui est le plus bas de tous les vices du cœur!
M. de Fritzierne, en disant ces mots, se levait déjà pour aller reporter
la boîte dans l'appartement de madame Wolf, lorsque celle-ci parut. Son
repos avait été de courte durée: en se réveillant, elle n'avait plus
trouvé près d'elle son bijou précieux, et l'inquiétude l'avait conduite
chez le baron. Elle entre, apperçoit son bijou, et reste immobile. Le
baron à son tour est interdit, et ne sait comment faire excuser son
indiscrétion. Madame, lui dit-il, troublé, je ne sais comment.... cette
boîte..... le hasard.... l'intérêt que vous m'inspirez....--Monsieur,
lui répond madame Wolf, aussi émue que lui: vous m'aviez promis de
respecter mes secrètes inquiétudes....
Elle ne peut achever, le baron ne sait que lui dire, et Victor et
Clémence se retirent par égard, pour ne pas gêner leur père, qu'ils
voient forcé de rougir devant eux. Leur délicatesse leur apprend qu'il
ne faut point ajouter au trouble de ceux que le hasard humilie à nos
yeux. M. de Fritzierne est seul avec madame Wolf: il est plus ferme,
plus tranquille, et l'engage à verser dans son sein les tourmens de son
ame. Je l'ai connu, lui dit-il, cet homme que retrace le fond de votre
boîte; c'est Roger, c'est ce chef de voleurs, qui maintenant rode dans
nos forêts.--Quoi! monsieur!...--Oui, madame, c'est lui,--Quoi! auriez
connu ce monstre?--Hélas! tenez, confiez-moi vos malheurs; je vous dirai
les miens, et tous deux nous nous consolerons mutuellement.--Monsieur,
monsieur!.... Ah! n'insistez pas, en grace, ne me pressez pas davantage?
C'est le secret d'une autre, d'une autre, qui n'est plus à la vérité;
mais, en lui fermant les yeux, je lui ai promis de ne le révéler à
personne, à personne! Vous entendez, mon cher monsieur? je l'ai déjà dit
à votre aimable fils; s'il faut, par mon indiscrétion, reconnaître vos
bienfaits, j'y renonce, oui, j'y renonce: laissez-moi partir;
j'emporterai au moins le souvenir de vos vertus et.... mon
secret.--Femme cruelle!.... vous voulez donc gémir et pleurer seule? Je
vous en avertis, je verrai couler vos larmes, et je ne les essuierai
point. Vous ne savez pas, vous ne sentez pas ce que c'est qu'un ami!
vous vous en privez; eh bien! je ne vous en parlerai plus.... Peut-être
votre récit m'eût-il été nécessaire pour quelques explications dont j'ai
besoin, relatives à ce Roger....--Ah! ne prononçons jamais son nom!
Oublions-le, oublions les chagrins passés pour n'admirer que votre
bienfaisance et les vertus aimables de votre famille!--Madame Wolf,
votre obstination m'a fait de la peine; je me suis emporté un peu: je
vous en demande pardon. Ne pensons plus à ce petit démêlé? J'éviterai
les occasions de le faire renaître, et j'attendrai, sans vous
persécuter, que le temps, la confiance, l'amitié même, que je me flatte
de vous inspirer par la suite, vous engagent à verser dans le sein d'un
ami des peines qui, dès ce moment, s'allégeraient de moitié. Adieu,
madame Wolf.
Le vieillard lui tendit sa main, qu'elle couvrit de larmes et de
baisers. Tous deux se séparèrent; et Fritzierne fut rejoindre ses
enfans, qui, en blâmant, comme lui, la résistance de madame Wolf, lui
promirent de partager les égards qu'il voulait avoir dorénavant pour
cette femme intéressante.
CHAPITRE IV.
PROJETS MANQUÉS, SURCROÎT D'EMBARRAS.
Quelques jours se passèrent sans qu'il arrivât rien au château.
Seulement on répandait le bruit que la troupe de Roger se grossissait
dans les forêts et qu'il avait le projet d'attaquer quelques-unes des
riches propriétés desquelles il s'approchait. Le baron de Fritzierne
attachait à ce bruit plus d'importance que Victor, qui le regardait
comme un conte exagéré. Quelle apparence en effet que des brigands, sans
tactique comme sans discipline, osassent attaquer des châteaux-forts qui
avaient autrefois soutenu le choc des armées les mieux réglées. Au
milieu de cette sécurité, Victor n'abandonnait pas son projet, celui de
s'exiler de la maison de son bienfaiteur; il n'osait plus lui parler
encore de son desir de voyager, il était sûr d'en être refusé; il
fallait donc qu'il le quittât sans lui faire ses adieux, autrement que
dans une lettre qu'on lui remettrait après son départ.
Victor, ferme dans cette résolution, bien persuadé que jamais il
n'obtiendra la main de Clémence, tourmenté même de la crainte qu'en
restant plus long-temps, son amour ne vienne à se découvrir, Victor
prend la plume pour écrire à son protecteur, au père de son amante. Il
écrit vingt lettres qu'il déchire successivement; enfin il s'arrête à
celle-ci:
* * *
_«Homme respectable et cher, à qui, même en fuyant, je crois prouver ma
reconnaissance, pardonne, pardonne si je ne t'ai pas serré dans mes bras
avant de te quitter; il m'en a coûté pour me priver de te voir, mais tu
m'aurais retenu, et il faut que je m'éloigne de toi!.... N'accuse pas
mon cœur, il est, il sera toujours à toi; mais une fatalité inouie, une
passion malheureuse!.... Adieu, n'en exige pas davantage.... Quelque
part où je serai, toi et ta fille vous serez l'objet de mes vœux, de mes
moindres pensées!.... Ton fils pour la vie,_
_VICTOR_».
Victor relit cette lettre, puis il appelle son domestique: Valentin, lui
dit-il m'es-tu attaché?--Ah, monsieur!--Il faut que tu me rendes un
grand service, mon cher Valentin. Tu vas tous les soirs prendre les
ordres de M. de Fritzierne, avant qu'il se mette au lit.--Oui,
monsieur.--Eh bien! mon ami, il faut ce soir, avant de sortir de chez
lui, que tu jettes cette lettre sur sa table sans qu'il
t'apperçoive.--Cette lettre, monsieur?--Oui, mon ami.--Eh! que ne la lui
remettez-vous vous-même?--Je ne le puis.--Vous ne le pouvez? J'entends,
monsieur, j'entends; je sais tout.--Eh! que sais-tu?--Que vous voulez
quitter cette maison; et qu'apparemment ce soir vous n'y serez
plus.--Eh! qui t'a dit?....--Clémence: oui, c'est Clémence elle-même qui
m'a prévenu de vos desseins, mais avec une grace, une confiance, qui
m'ont pénétré, moi.--Comment, Clémence t'a dit?....--Oui, monsieur: que
vous l'aimez, que vous n'êtes pas son frère; que dans la persuasion où
vous étiez de ne jamais l'épouser, vous vouliez partir, la quitter, et
me quitter aussi, moi.--Clémence t'a confié, à toi, un secret dont
dépend...?--Oui, monsieur, j'ai son secret; elle m'a cru capable de le
garder. Apparemment qu'elle me rend plus de justice que mon maître.--Bon
Valentin!.... tu sais tout.--Oui, tout, tout; absolument
tout.--Garde-toi de jamais....--Elle ne m'a pas fait cette défense-là,
elle; elle sait bien que je n'en ai pas besoin.--Mais enfin, comment
t'a-t-elle conté tout cela?--Oh! je m'en vais vous le dire. Comme elle
sait que vous avez de la bonté pour moi, que je suis votre confident,
à-peu-près.... elle m'a dit, après m'avoir mis au fait: mon cher
Valentin, veille bien sur ton maître, sur ses moindres démarches: prends
garde qu'il ne t'échappe; si tu le vois rêveur, si tu le vois faire
quelques préparatifs de voyage, viens, viens sur-le-champ m'en
avertir.--Et tu lui aurais obéi, tu m'aurais trahi?--Oui, monsieur; oui,
je vous aurais trahi; car ç'aurait été pour votre bonheur. Pourquoi
voulez-vous vous en aller, voyons? qu'est-ce qui vous y force? Vous
aimez Clémence, eh bien! attendez du temps que vous l'obteniez; puisque
vous n'êtes pas son frère, vous avez de l'espoir; avec ça vous êtes un
jeune homme si gentil, si bon, si raisonnable, si spirituel. M. de
Fritzierne ne vous refusera pas; non: il ne peut pas vous refuser, ou
bien j'irai lui dire moi-même qu'il a tort, qu'il fait
mal.--Valentin!....--Oui, monsieur, j'irai! c'est que je n'aime pas les
injustices, moi, et ça en serait une grande que de ne pas faire votre
bonheur; vous le méritez si bien!....
Victor ne peut s'empêcher d'admirer le bon cœur de ce fidèle serviteur:
cependant il emploie toute sa rhétorique pour lui prouver que tout
l'engage à suivre son projet. Il lui peint les grands, leurs préjugés;
et, quoique Valentin soutienne avec raison que le baron n'est pas de ces
grands-là, Victor lui donne tant de bonnes raisons, que le bon
domestique finit par être de son avis. L'embarras de Victor ensuite,
c'est d'empêcher que Valentin avertisse Clémence de sa fuite. Clémence
aime, Clémence est jeune, légère; elle a d'ailleurs, pour espérer, des
motifs que Victor ne peut adopter. Clémence éclatera, le baron saura
tout, et Victor frémit des conséquences qui en résulteront. Victor avait
d'abord le dessein d'écrire une lettre d'adieux à Clémence; mais par
qui la lui fera-t-il remettre cette lettre? Par Valentin? Valentin
parlera: on ne peut se fier sur sa discrétion; sa tendresse pour son
maître peut l'abuser sur les moyens de faire son bonheur, il vient de le
prouver.... Que fera Victor? il se décide à ne point écrire à Clémence;
mais il a un autre moyen de lui faire savoir son départ. Pour Valentin,
Victor va l'occuper si bien pendant toute la journée, qu'il lui sera
impossible de parler à personne, sur-tout à Clémence. Tout étant ainsi
arrangé, Victor fait ses préparatifs, non sans avoir le cœur bien serré.
Il voit son père, son amante et madame Wolf, à l'heure du repas, et
cette vue accroît encore ses regrets. Clémence, par extraordinaire,
semble affecter de ne le pas quitter pendant toute la journée: elle ne
sait rien cependant, il est bien sûr que Valentin n'a pu la rejoindre,
et Valentin n'a pas pu le lui faire savoir par écrit, puisque le bon
serviteur ne sait pas écrire.
Par quel funeste pressentiment donc la sensible Clémence semble-t-elle
s'attacher plus particulièrement aux pas de Victor? Hélas! elle est
agitée, tourmentée, sans savoir qu'elle est sur le point de perdre pour
jamais ce qu'elle aime!.... Pauvre Clémence! pauvre Victor! comme vous
m'intéressez tous les deux!
Le soir, lorsque tout le monde est retiré, Victor rentre chez lui, après
avoir jeté des regards bien douloureux, peut-être les derniers, sur tous
ceux qui lui sont chers.... Victor trouve dans son appartement Valentin
occupé à remplir une petite valise de ses propres effets. Que fais-tu
là, Valentin, lui demande Victor étonné?--Vous le voyez bien, monsieur,
lui répond Valentin avec un ton d'humeur mêlé de sensibilité.--Sont-ce
tes effets que tu arranges ainsi?--Il le faut bien.--Pourquoi
faire?--Eh! pour vous suivre. Quand un maître a la dureté de partir
sans moi, croyez-vous que j'aie l'inhumanité de l'abandonner?--Quoi! tu
veux....--Vous suivre par-tout, ne vous quitter qu'à la mort!--Mon
pauvre Valentin, y penses-tu? Songes-tu que je n'ai ni état, ni fortune,
ni parens, ni amis?--Pour un état, une fortune, ce n'est pas là ce qui
doit vous embarrasser: pour des amis, eh bien! vous en aurez un.--Homme
unique! tu veux partager ma misère?--Votre misère! Oh! non: vous ne
serez pas dans la misère, du moins pour quelque temps. Vous êtes plus
riche que vous ne pensez, quoique vous n'emportiez rien. Voyez-vous
cette petite somme là, dans le coin de cette valise, sous ce linge; eh
bien! c'est le fruit de mes épargnes: il est à vous.--Jamais....--À
vous, à moi, à nous.--Valentin, laisse-moi respirer. Ce trait, ce trait
sublime!....--Ce trait sublime! quelle expression est-ce ça, pour une
action toute simple?--Comme j'étais entouré d'êtres vertueux!...
Valentin, Valentin, je ne veux pas absolument....--Ah! vous ne voulez
pas? eh bien! moi je veux; oui, je veux voyager aussi. Je suis mon
maître, peut-être: vous ne pouvez pas m'empêcher de m'en aller quand je
le voudrai. Eh bien! c'est ce soir, à présent que je m'en vais. Je
suivrai la route que vous prendrez, voilà tout; si vous ne voulez pas de
ma compagnie, vous me chasserez.--Te chasser, bon Valentin! chasser non
ami!--Eh! allons, voilà qui est dit: nous faisons route ensemble,
n'est-ce pas?--Oui, mon ami, oui: ne nous quittons plus, ne nous
séparons jamais.... Tu seras mon frère, tu le seras; et par ce moyen je
tromperai la nature qui m'a refusé des parens.
Victor est pénétré de l'attachement de son fidèle Valentin: il
l'embrasse, il le presse contre son cœur; et le bon serviteur, qui n'est
pas accoutumé à pleurer, verse des larmes pour la première fois. Quand
tout est prêt, Victor envoie Valentin à son heure ordinaire dans
l'appartement de M. de Fritzierne. Tu remettras ma lettre, lui dit-il,
sur sa table, sans qu'il la voye; pendant ce temps je descendrai,
j'ouvrirai la petite porte, que je laisserai ouverte; et j'irai
t'attendre sur la grande route, à la première merlette du carrefour de
la forêt.