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VICTOR,
OU
L'ENFANT DE LA FORÊT.
AVIS.
Les Romances répandues dans cet Ouvrage, se trouvent, mises en musique,
avec accompagnemens de harpe ou forte-piano, par le citoyen
_Ducray-Duminil_, chez M. _Imbault_, Marchand éditeur de Musique, rue
Saint-Honoré, au _Mont-d'Or_, près la Croix-du-Trahoir, qui a les
Romances de _Lolotte et Fanfan_, Roman du même Auteur.
* * *
Nous, soussignés, déclarons que les Ouvrages du citoyen DUCRAY-DUMINIL,
savoir: _Lolotte et Fanfan_, _Alexis_ ou _la Maisonnette dans les Bois_,
_Petit-Jacques et Georgette_, _le Codicile Sentimental_, _les Soirées de
la Chaumière_, et _Victor_ ou _l'Enfant de la Forêt_, ne se trouvent,
_avoués par l'Auteur_, que chez le citoyen _le Prieur_, Libraire, rue de
Savoie, qui en est propriétaire; que toute autre édition serait une
contrefaçon, et que nous en poursuivrons les contrefacteurs pardevant
les Tribunaux.
DUCRAY-DUMINIL, LE PRIEUR.
_TABLE DES CHAPITRES_: premier volume.
CHAPITRE PREMIER.--La Veuve et l'Orphelin
CHAP. II.--Le Songe et l'Hospitalité
CHAP. III.--Trait de lumière
CHAP. IV.--Projets manqués, surcroît d'embarras
CHAP. V.--On croit toucher au dénouement
CHAP. VI.--Intrigue plus obscure que jamais
CHAP. VII.--Tactique, exposition
_LES NUITS DE LA FORÊT_.
Première nuit de la forêt
IIe Nuit de la forêt
IIIe Nuit de la forêt
IVe Nuit de la forêt
Ve Nuit de la forêt
TABLE DES CHAPITRES: second volume.
CHAPITRE PREMIER.--Combats; le nouvel Œdipe
CHAP. II.--Coup du sort
CHAP. III.--Faible adoucissement
CHAP. IV.--Une seule Faute, Nouvelle. La voiture publique, une nuit
d'auberge
CHAP. V.--Tout le monde la trompe
CHAP. VI.--On croirait lire un roman
CHAP. VII.--Nouveaux troubles, nouveaux voyages
CHAP. VIII.--L'Amour et l'Hymen
CHAP. IX.--Suites d'une Promenade solitaire
CHAP. X.--Événemens rapides
CHAP. XI.--Explication des Nuits de la forêt
CHAP. XII, très-court, mais qui promet
TABLE DES CHAPITRES: troisième volume.
CHAPITRE PREMIER.--Présent d'amour qui doit jouer un rôle
CHAP. II.--Un nouvel auteur vient enrichir la scène
CHAP. III.--Tristes suites d'une bonne réception
CHAP. IV.--Fête nocturne; abus de tout
CHAP. V.--L'aurait-on prévu?
CHAP. VI.--Voyage en enfer
CHAP. VII.--Histoire de Roger. Tel père, tel fils
CHAP. VIII.--Forte leçon qui ne sert à rien
CHAP. IX.--Vengeance digne de lui; politesse intéressée
CHAP. X.--Nuit d'une vieille femme; ce que cela veut dire
CHAP. XI.--Aveux qui servent à éclaircir quelques traits obscurs
CHAP. XII.--Tout le monde le console
TABLE DES CHAPITRES: quatrième volume.
CHAPITRE PREMIER.--La Forêt enchantée
CHAP. II.--La lanterne magique; explications
CHAP. III.--La petite porte du château va s'ouvrir encore
CHAP. IV.--Mort imprévue; sacrifice à l'amour.
CHAP. V.--Entrevue nocturne; affront sanglant
CHAP. VI, qui divise, à dessein, l'intérêt.
CHAP. VII.--Les Ruines et les Tombeaux
CHAP VIII.--Le beau Pêcheur, Nouvelle.
CHAP IX.--On doit s'y attendre
CHAP X.--Ils touchent au bonheur.
CHAP XI, qu'il ne faut pas lire si l'on est sensible
CHAP XII, en Lettres
CONCLUSION
VICTOR,
OU
L'ENFANT DE LA FORÊT;
PAR
M. DUCRAY-DUMINIL,
Auteur de LOLOTTE ET FANFAN, d'ALEXIS, des PETITS MONTAGNARDS, &c.
* * *
Qui le consolera, l'infortuné?.... Sa vertu!
* * *
TOME PREMIER.
À PARIS,
Chez LE PRIEUR, Libraire, rue de Savoie,
nº. 12.
AN V.--1797.
UN MOT AU LECTEUR.
Prouver que la vertu est supérieure à tous les événemens; qu'elle sait
braver les coups du sort, et ceux de la méchanceté des hommes; qu'elle
est toujours grande, toujours sublime, même quand elle a le malheur de
succomber sous les efforts du vice, tel est le but moral que s'est
prescrit l'Auteur. Si son _Victor_ intéresse, s'il fournit quelques
méditations, quelques rêveries touchantes au philosophe, à l'ami de
l'humanité; si son plan est senti enfin par ceux qui lisent avec
attention, qui cherchent toujours le fruit sous les fleurs, il sera bien
récompensé d'avoir entrepris cet Ouvrage, qu'on trouvera d'ailleurs
bizarre, romanesque, extraordinaire, invraisemblable, tout ce que l'on
voudra.
VICTOR,
ou
L'ENFANT DE LA FORÊT.
CHAPITRE PREMIER.
LA VEUVE ET L'ORPHELIN.
Minuit sonne!.... Un silence religieux succède au tumulte des villes, au
hennissement des chevaux, aux chants joyeux des agriculteurs.... Le
sommeil appesantit ses ailes noires sur la surface de notre hémisphère:
il en secoue les pavots et les songes; les songes!.... qui ne font
souvent que prolonger les peines de l'infortuné, tandis qu'ils
rappellent à l'homme heureux les images riantes dont il a joui dans la
journée. C'est le moment du repos pour tous les mortels; c'est le
moment de la douleur pour le jeune Victor.
Il est seul dans son appartement, l'intéressant Victor. Les deux coudes
appuyés sur sa fenêtre, sa tête enfoncée dans ses mains, il se livre aux
plus tristes réflexions. La lune éclaire la campagne: elle réfléchit son
disque argenté dans l'eau limpide du canal qui entoure le château de
Fritzierne; un léger zéphyr balance mollement la cime des arbres: les
rossignols, les fauvettes, tous ces Orphées des bois sont endormis; le
cri lugubre de l'oiseau de Minerve trouble seul la tranquillité dont
veut jouir la nature; tout dispose à la mélancolie, tout invite au
recueillement.
Victor, occupé de mille pensers divers, fixe ses regards distraits sur
les objets qui l'environnent; il regarde tout, et ne voit rien; il pense
à mille choses, et n'a pas une seule idée. Ses yeux sont humides de
larmes que ses paupières, immobiles, n'expriment point de ses yeux. Son
cœur bat, ses genoux fléchissent; il semble qu'il ne puisse plus se
soutenir, et voilà plus d'une heure qu'il est dans la même position!....
Un léger nuage cependant obscurcit le disque argenté de l'astre de la
nuit; il en affaiblit la clarté; mais il en diverge les rayons sur des
bois, des plaines, des rivières, des fortifications. L'absence de la
lumière tire Victor de sa rêverie; il promène ses regards avec plus
d'attention sur les objets qu'il peut distinguer encore: il les a vus
cent fois; mais il ne les a jamais fixés avec autant de volupté: tout
lui paraît nouveau, parce qu'il sent davantage. Les vastes forêts de la
Bohême, qu'il habite, se présentent en masse à ses yeux étonnés. Au pied
du mont des Géants, auprès duquel est situé le château de Fritzierne, il
apperçoit l'Elbe sortant de sa source avec impétuosité, courant, au
milieu de mille sinuosités, arroser les plaines, les villes et les
hameaux. Il voit en imagination ce fleuve majestueux se grossir dans son
cours, traverser la Misnie, la Saxe, et porter à la mer, au-dessus de
Hambourg, le tribut de ses eaux gonflées, dans leur cours, par mille
torrens divers. Il apperçoit la haute tour de Buntzlau, où
Boleslas-le-Cruel-massacra son frère Vinceslas qui venait lui demander
un asyle. Enfin, baissant les yeux sur les fortifications du château de
Fritzierne, il le voit flanqué de bastions, de tourelles, de
contre-forts, et défendu par un large fossé, qu'un pont-levis permet
seul de franchir.
Ce spectacle imposant doit être familier à Victor; mais il ne lui a
jamais procuré autant de jouissances. Eh quoi! s'écrie-t-il, ces
tableaux magnifiques, ces superbes campagnes, ce château où l'on éleva
mon enfance; je quitterais tout cela!.... je fuirais un protecteur, un
père!.... j'aurais l'ingratitude de l'abandonner, quand il compte sur
moi pour adoucir les ennuis de sa vieillesse!.... Non, Victor, non, tu
t'auras point cette barbarie; tu vaincras une funeste passion, tu
respecteras la fille de ton protecteur, tu lui cacheras tes sentimens;
tu triompheras de l'amour, et tu jouiras du bonheur d'une famille qui
t'a reçu dans son sein au sortir de ton berceau, qui te regarde comme un
ami que le ciel lui a envoyé.... Mais, dieux! Clémence! tu ne sauras
donc jamais que je t'aime, que je t'adore.... jamais!.... L'ai-je pu
former ce cruel projet! Clémence! fille adorable! si tu savais, si
j'osais dire à ton père!.... Ton père pourrait-il blâmer un amour
vertueux, un amour délicat fondé sur la reconnaissance, sur l'admiration
dont tes rares vertus m'ont pénétré!.... Pourrait-il me repousser de son
sein, après m'avoir cent fois accablé des bontés les plus touchantes!
Non, non, le baron de Fritzierne est un philosophe, un sage; il fait peu
de cas de la naissance, de la fortune, de tous les dons du hasard; il
n'estime que l'honneur, la probité: il me jugera digne de la main de sa
fille. Oui, Clémence, oui, tu connaîtras mon amour; j'ose espérer que tu
le partageras: tu m'as donné tant de fois l'espoir d'être aimé! Nous
nous jetterons aux pieds du meilleur des pères; il nous embrassera, nous
unira. Ô Victor! quelle félicité t'attend!.... Que dis-tu, insensé? où
va s'égarer ton imagination? toi, malheureux enfant trouvé dans une
forêt; toi, infortuné, sans parens, sans amis, sans appui sur la terre,
tu deviendrais le gendre du baron de Fritzierne, d'un des plus puissans
seigneurs de l'Allemagne! tu oserais rapprocher la distance....
Non, Victor, non; cesse d'espérer, cesse de rêver, ce bonheur n'est pas
fait pour toi. Fuis, Victor, fuis, dérobe-toi aux traits du malheur qui
t'attend; crains d'être accusé d'ingratitude, de séduction: tu le
serais, Victor, tu le serais, et tu en mourrais!.... C'en est fait, son
père m'a refusé aujourd'hui la permission de voyager loin de lui; il a
fait de vains efforts pour m'arracher le secret de mon cœur; demain, je
me précipite de nouveau à ses genoux; je le presse, je le conjure de me
laisser partir, et s'il se refuse encore à mes vœux.... S'il s'y refuse,
que ferai-je? que deviendrai-je? Ah! malheureux!....
C'est ainsi que Victor flottait dans une mer de pensées plus
douloureuses les unes que les autres. Il devait tout à M. de Fritzierne,
il adorait sa fille Clémence; mais son amour était respectueux; jamais
il ne lui était échappé un mot qui pût le déceler; jamais aucune de ses
démarches n'avait dévoilé le secret de son cœur; Clémence elle-même
ignorait que sa tendresse était payée de retour; car Clémence aimait
Victor, et Clémence, par des agaceries bien naturelles à un enfant,
avait allumé cette funeste passion dans le cœur du homme. Clémence
avait dix-sept ans; elle était vive, et simple comme l'innocence; son
ame ignorait ces détours qui gênent le sentiment, qui en arrêtent
l'explosion. Victor avait dix-huit ans; il était grand, bien fait, doué
de toutes les qualités de l'esprit et du cœur. Clémence, élevée avec
lui, n'avait pu résister au charme que sa présence, ses discours, ses
talens, lui avaient inspiré. Elle l'aimait donc; mais elle croyait
n'aimer qu'un frère: son père l'avait élevée dans cette douce illusion.
Clémence se croyait attachée à Victor par les liens du sang, et Clémence
se livrait sans contrainte à toute l'effusion d'un sentiment qu'elle
regardait comme celui de la tendresse fraternelle. Victor, lui Victor,
ne pouvait se livrer à cette douce erreur. Victor savait bien qu'il
n'était point le frère, de Clémence.... Il ne connaissait qu'une partie
de l'histoire de sa naissance; mais il en savait assez pour désespérer
de jamais obtenir la main de son amante. Le baron de Fritzierne,
vieillard de soixante-cinq ans, après avoir brillé long-temps dans les
emplois politiques et militaires, après avoir éprouvé une foule de
malheurs, s'était retiré dans son château, où il vivait retiré du
commerce des hommes. Là, il avait élevé Clémence et Victor: il aimait ce
dernier comme son propre fils; mais il était extrêmement riche; sa
naissance était des plus distinguées; il n'y avait pas d'apparence qu'il
voulût jamais donner sa fille à un inconnu. Victor le craignait, Victor
prévoyait les suites funestes de sa fatale passion, et il s'était
déterminé à voyager jusqu'au moment de l'établissement de Clémence. Il
en avait parlé à son père, sans lui donner les véritable raisons qui le
forçaient à s'éloigner. Mais Fritzierne s'était attendri; le bon
Fritzierne lui avait reproché, en versant quelques larmes, l'espèce
d'abandon où il voulait le plonger. Victor n'avait pu résister aux
pleurs de son bienfaiteur: il s'était tu; son cœur avait gémi. Il était
remonté dans son appartement, l'ame oppressée, le feu sur les joues, et
les paupières chargées de larmes. Loin de chercher un repos qui l'aurait
fui, il avait ouvert sa croisée, et le spectacle de la nature venait
d'enchaîner ses facultés, de suspendre, pour un moment, l'exécution de
son projet. Tantôt il se proposait de fuir sans voir le baron ni sa
fille; et tantôt il voulait écrire à Clémence pour lui faire ses tristes
adieux. Il allait se mettre à son secrétaire dans cette intention; mais
les beautés des sites que la lune éclairait à ses yeux, le retenaient à
sa fenêtre; il admirait, reprenait le cours de ses réflexions, admirait
encore et ne pouvait rien faire....
Quiconque a voyagé dans la Bohême, quiconque a vu les montagnes, les
bois, les hameaux, les vieux châteaux qu'elle renferme, se fera aisément
une idée de la situation de manoir de Fritzierne: c'était un
château-fort dans toute l'étendue du terme. Placé au milieu d'une
colline qui, par une suite d'élévations, formait le dernier monticule de
la chaîne des montagnes des Géants, il dominait sur un pays raboteux,
hérissé de vieilles tours, de masures, de côteaux boisés, de prairies et
de ruisseaux. Il était fortifié tout autour, à l'exception d'une petite
porte percée dans un des créneaux de la muraille, et qui donnait de
plain-pied sur la campagne. Sur le devant de la façade était situé le
pont-levis, jeté sur un large fossé plein d'eau. Les jardins, élevés en
amphithéâtres, étaient immenses, entourés de fortes murailles, flanqués
d'énormes contre-forts; en un mot, il était impossible de craindre,
d'aucun côté, l'attaque de brigands qui infestaient depuis long-temps
les vastes forêts d'alentour. Ce château avait autrefois soutenu des
siéges, et il était encore capable de se défendre contre toute
surprise.
C'était là le séjour que, depuis vingt ans, le baron de Fritzierne
habitait paisiblement; c'était là que la compassion avait tendu une main
protectrice à la jeunesse de Victor, dont les malheurs les plus cruels
avaient marqué la naissance, ainsi que nous le verrons par la suite....
Victor connaissait toutes les obligations qu'il avait au vieux baron;
mais Victor, combattu par l'amour, la reconnaissance et la délicatesse,
ne pouvait répondre aux bontés dont on l'avait accablé, que par une
fuite précipitée: c'était même le seul moyen qu'il eût de prouver sa
gratitude à son bienfaiteur; il fallait, par égard pour ses bienfaits,
qu'il s'arrachât de ses bras....
Victor venait de prendre cette résolution. Né ferme et courageux, il
était incapable d'en changer. Son ame était plus calme, son cœur moins
agité, ses pensées avaient repris leur cours; une heure entière, passée
dans la fluctuation des idées les plus tristes, avait épuisé ses
facultés morales et physiques; le sommeil commençait à lui faire
éprouver son besoin impérieux, il allait fermer sa fenêtre pour goûter
quelques heures de repos, déjà il s'en éloignait, lorsque des cris
affreux le rappellent au balcon. Il écoute.... Plus rien.... Le silence
seul frappe son oreille attentive. Il va s'éloigner de nouveau; les
mêmes cris recommencent; mais ils sont plus aigus.... Victor entend
distinctement ces mots, prononcés dans la campagne, presque au-dessous
de lui: Ô, qui que vous soyez, ne prenez que ma vie; n'arrachez point
celle du malheureux orphelin que vous voyez; c'est mon fils, c'est mon
fils, je l'ai adopté.... Barbares! que vous a-t-il fait?.... Eh! ne se
trouvera-t-il point quelque ame généreuse qui vienne nous secourir!....
Victor, saisi d'effroi, cherche à distinguer les infortunées créatures
dont il entend les sanglots; mais la confusion règne sur tous les
objets; il n'apperçoit qu'un fer étincelant à la clarté de la lune; on
agite ce fer; on semble en menacer les victimes.... Victor ne balance
point; il éveille son domestique. Tous deux prennent leurs pistolets, et
se précipitent vers la petite porte qui donne sur la campagne, et dont
ils ont une clef. Victor n'a qu'une inquiétude; il craint d'arriver trop
tard; il craint que le sang ait coulé!.... Bientôt la porte se referme
sur eux; ils marchent au hasard, et n'entendent plus rien; mais Victor
dirige ses pas vers l'endroit où, de sa croisée, il a vu briller le fer
de l'assassin: tous deux marchent doucement pour n'être point
découverts.... À peine ont-ils fait deux cents pas que, cachés derrière
une bruyère, ils apperçoivent distinctement une femme à genoux, tenant
dans ses bras un jeune enfant de quatre à cinq ans; trois scélérats,
dont l'aspect est repoussant, tiennent le pistolet sur la gorge de
l'infortunée, et l'un d'eux l'interroge en ces termes: Qu'as-tu vu?
qu'as-tu entendu? réponds, ou c'est fait de ta vie!--Hélas! je n'ai rien
entendu, rien vu, je vous le répète,--Pourquoi t'es-tu écriée: _Fuyons,
mon fils, ce sont des voleurs!_--La crainte, la terreur, à l'heure qu'il
est....--Mais tu as ajouté: _Si Roger était à leur tête! fuyons!_--J'ai
entendu parler de Roger comme d'un chef dont l'approche est
redoutable.--Tu ne le connais pas?--Moi....--Tu te
troubles!....Camarades, immolons l'enfant, et conduisons la mère à notre
chef. Cette femme en est connue; je ne sais quoi me dit qu'elle en est
connue....
Les trois brigands allaient consommer leur forfait sur l'enfant, que la
mère pressait contre son cœur; déjà même ils venaient de lui arracher
cette innocente créature, qui jetait des cris affreux.... Victor
s'élance, Victor s'écrie: Arrête, scélérat, reçois la punition de tes
crimes!....
Un coup de pistolet étend un des brigands à ses pieds. Un second veut
fuir, Valentin, le domestique de Victor, le poursuit, et le prive à son
tour de la vie. Le troisième brigand se sauve à toutes jambes et
disparaît.... Le fidèle serviteur revient joindre son maître, qu'il
trouve occupé à rappeler les sens de l'inconnue qui s'est évanouie.
Valentin la prend dans ses bras, Victor serre l'enfant dans les siens;
et tous deux, chargés de ces précieux fardeaux, regagnent la petite
porte, l'ouvrent, la referment soigneusement, et portent dans leur
appartement les infortunés à qui ils viennent de sauver la vie.
Qu'on se représente la situation d'un homme sensible, d'un homme comme
Victor, qui vient de commettre une bonne action. En est-il de plus
douce? Comme son cœur bat délicieusement! comme son sang est rafraîchi
par l'idée agréable qu'il vient de secourir l'humanité!
Victor fait asseoir l'inconnue, qui est un peu revenue à elle; il prend
l'enfant sur ses genoux, le presse, le caresse, et voit avec
satisfaction cet intéressant enfant lui sourire, et jeter sur lui des
regards où se peignent déjà la tendresse et la reconnaissance.... La
mère a recouvré l'usage de la parole. Qui êtes-vous, lui demande
doucement Victor? Par quel hasard vous trouvez-vous seule, à une heure
du matin, dans un lieu aussi désert?--Homme généreux, ne me demandez pas
qui je suis; n'exigez pas que je vous fasse le récit des malheurs qui
ont traversé ma vie? Ce récit douloureux, je ne pourrais le faire; je ne
le ferai jamais: je me suis imposé la loi de cacher mes aventures à tout
le monde; la mort seule me les fera oublier; mais personne, non personne
ne les connaîtra.... Qu'il vous suffise de savoir que je suis une
pauvre femme, sans asyle, sans parens, sans amis, qui...--Sans parens,
sans ami! Oh! parlez, parlez, vous m'intéressez à un point....--Je
m'étais retirée dans un petit village à quelques lieues de Prague. Là,
je vivais tranquillement du travail de mes mains et des dons que les
ames sensibles voulaient bien me faire. Un vieux laboureur, plus pauvre
encore que moi, venait de perdre son fils, l'espoir de sa vieillesse;
l'épouse de ce fils était morte en donnant le jour à cet enfant que vous
voyez. Le laboureur ne put résister à tant de coups; il expira dans mes
bras, et moi je me chargeai de l'orphelin, persuadée que le ciel ne
m'abandonnerait pas. Mais, hélas! le sort ardent à me persécuter voulait
me chasser une seconde fois de mes foyers. L'avant-dernière nuit, le feu
prit au village et consuma une grande partie des masures. Des méchans
accusèrent ma négligence de ce malheur.... J'avais perdu mon asyle,
j'avais perdu la tendresse de ceux au milieu desquels je vivais; je pris
l'enfant dans mes bras, et je partis, résolue d'aller implorer la
compassion d'une vieille parente que j'ai en Silésie, mais dont je
n'appréhende que trop la dureté, s'il faut vous l'avouer.... Hier soir
je me suis égarée dans ces routes tortueuses qui environnent votre
château; la nuit m'a surprise au milieu de mes inquiétudes.... Que faire
dans cette cruelle extrémité! Je recommande cet enfant à Dieu; je
m'enfonce dans un vallon, où j'engage le petit à dormir sur un tertre de
gazon, bien déterminée à veiller toute la nuit auprès de lui. L'enfant
reposait depuis près de deux heures environ, et je me croyais absolument
seule dans cet endroit écarté, lorsque j'entends distinctement ces mots
qu'on prononce à voix basse, et tout près de moi: As-tu assez dormi,
Morgan? Allons, allons, réveille-toi, voilà l'heure d'aller à la
découverte. Tu sais que Roger doit camper aujourd'hui entre Kingratz et
Sarwitz: c'est le passage des voitures publiques; il y a là de bons
coups à faire.... À ces mots, à ce nom de Roger, qui me retrace des
souvenirs trop douloureux, la frayeur s'empare de moi; je prends
l'enfant dans mes bras, je me lève, et nous fuyons; mais le petit ne
peut retenir ses cris; les deux scélérats nous découvrent, nous
poursuivent, nous atteignent, et.... vous savez le reste.... Généreux
mortel! je vous dois ma vie, je vous dois plus!.... vous avez conservé
les jours de cet enfant qui m'est bien cher, puisqu'il n'a plus que moi
dans le monde! comment ferai-je pour acquitter jamais tant de
bienfaits!....--Comment vous ferez, ange du ciel! Ah! continuez de
donner vos soins à cet enfant, et vous aurez reconnu au-delà tout ce que
j'ai eu le bonheur de faire pour vous et pour lui: c'est mériter tous
les bienfaits des hommes, qu'être utile à un seul infortuné!....
Victor était charmé de voir que la personne qu'il venait de secourir
était digne de son estime. Il regardait avec délices cette femme
vertueuse, qui faisait pour un enfant étranger ce que le baron avait
fait pour lui; il trouvait, dans la situation de l'inconnue, une sorte
de rapprochement avec la sienne propre, et son ame jouissait......
Cependant il pense que ces infortunés n'ont rien pris depuis douze
heures. Personne n'est éveillé dans le château.... Comment faire? C'est
Valentin qui va le tirer de cette sollicitude. Valentin, ce bon garçon
que nous connaîtrons un peu mieux par la suite, a toujours en réserve
chez lui une armoire remplie de petites provisions. Valentin apporte à
l'inconnue de quoi rétablir un peu ses forces; et comme il est trop
honnête pour ne pas tenir compagnie à tout le monde et à toute heure, il
boit un verre de vin, dont il faut convenir qu'il a un peu
besoin......... Victor regarde avec plaisir ce tableau touchant; Victor
oublie et son amour, et ses projets: tant il est vrai que le sentiment
de l'humanité est le seul qui puisse remplir un cœur sensible sans
douleur, sans serremens, sans toutes ces affections pénibles qui
accompagnent toujours les passions!
CHAPITRE II.
LE SONGE ET L'HOSPITALITÉ.
Madame Wolf (c'est le nom que se donne l'inconnue) a fini son repas
frugal; son fils, Hyacinthe, s'est déjà endormi sur un siége. Victor
engage madame Wolf à se reposer dans son propre lit: elle résiste
d'abord; enfin elle cède. L'enfant est mis à côté d'elle, et Victor se
propose de passer le reste de la nuit dans un fauteuil, à côté de ses
hôtes. Valentin veut rester avec son maître; mais Victor lui ordonne de
se retirer, et le domestique obéit.
Victor est trop ému pour pouvoir sommeiller; il regarde madame Wolf
dormir avec ce calme de l'ame que donne toujours la vertu; il examine
l'enfant qui entre dans la carrière tortueuse de la vie, et se demande
quel sort attend cet aimable enfant.
Victor réfléchissait sur la bizarrerie de la fortune, qui tourmente
chaque individu séparément. Des pensées un peu plus pénibles avaient
chassé les idées agréables que venait de lui faire naître le bonheur
qu'il avait eu de sauver la veuve et l'orphelin des mains de trois
scélérats. Madame Wolf et Hyacinthe étaient sans appui, sans secours.
Victor connaissait assez le cœur du baron de Fritzierne pour espérer
qu'il les garderait dans son château, et qu'il ferait pour le jeune
Hyacinthe ce qu'il avait fait pour lui. Il n'en doutait pas un moment;
mais il sentait que ces deux infortunés, qui lui devaient la vie,
étaient un lien de plus qui l'attachait au château; il ne pouvait s'en
séparer. L'enfant attendait ses soins; il devait l'élever comme un fils
que le ciel venait de lui envoyer. Il se proposait donc de former son
cœur à la vertu, et de développer ses facultés physiques et morales.
Cette occupation d'ailleurs pourrait le distraire de sa fatale passion;
il lui donnerait tout son temps, ne verrait Clémence qu'aux heures du
repas, et toujours devant son père. C'est une espèce d'absence qu'une
grande occupation. Près de Clémence, il ne la verra pas plus que s'il en
était très-éloigné; car Victor peut prendre ses repas chez lui,
séparément, ne rendre ses devoirs à M. de Fritzierne que le matin, et se
renfermer pendant tout le reste de la journée avec son élève, son petit
Hyacinthe. Oui, cela peut s'arranger ainsi; voilà qui est décidé. Victor
restera au château, Victor ne verra plus Clémence qu'autant que la
bienséance l'exigera. Sa passion, distraite par un autre objet,
s'affaiblira bientôt; il oubliera Clémence, il l'oubliera.....
Insensé, quelle est ton erreur! que ta raison est fragile, quand c'est
ton cœur qui la guide! Crois-tu qu'une première impression s'efface
aussi aisément? crois-tu qu'on puisse oublier Clémence quand on a eu le
bonheur de la voir, d'admirer ses talens, ses perfections?...... Tu ne
la verras que rarement, et devant son père! Mais Clémence s'attachera à
ton élève; elle te le demandera; elle viendra le trouver chez toi; elle
voudra lui donner des leçons de musique, de talens agréables: tu
l'entendras chanter, cette fille céleste! tu la verras sourire, tu la
rencontreras chez toi, dans le parc, et par-tout dans ton cœur!.... Eh!
tu pourrais l'oublier! l'oublier! Il te faudra donc oublier aussi que tu
as une ame sensible? Il te faudra donc oublier les jeux de ton enfance
avec Clémence, ses agaceries piquantes, sa voix si touchante, ses
regards si doux, si expressifs? Non non, Victor, n'espère pas te
soustraire facilement à ses traits dangereux; n'espère pas vaincre un
amour si pur, si délicat.... Eh! quand tu ne la verrais plus,
pourrais-tu jamais oublier que tu l'as vue, que tu l'as connue? Fuis le
danger, Victor; laisse la veuve et l'orphelin dans le château,
confie-les aux soins généreux de ton bienfaiteur. Il demandait une
compagne pour sa fille, pour lui des amis, un appui dans sa vieillesse;
eh bien! les voilà, ces amis qu'il cherchait. Madame Wolf paraît bien
née; elle est vertueuse, elle a du moins l'accent de la vertu: peux-tu,
Victor, peux-tu jamais être mieux remplacé?
Victor était occupé de ces diverses réflexions; ses yeux étaient
attachés sur la veuve et l'orphelin, qu'il voyait reposer
tranquillement.... Tout-à-coup madame Wolf paraît agitée par un songe
funeste; son front se couvre de sueur, ses traits s'obscurcissent, sa
bouche veut articuler quelques mots.... Victor craint qu'elle ne se
trouve indisposée; il va s'approcher d'elle, la secourir. Elle paraît se
calmer..... ses yeux se referment..... elle dort.... Mais non: bientôt
un nouveau trouble s'empare de ses sens; elle s'agite, elle jette un
cri.... À ce cri lugubre et sourd succèdent quelques murmures étouffés.
Victor l'entend prononcer distinctement ces mots: Roger! barbare
Roger!.... que fais-tu? que veux-tu? la beauté, l'innocence, rien ne
peut te désarmer!.... Cruel! frappe, frappe donc! arrache-lui la vie....
Cet enfant, tu le demandes! Non, non, cet enfant n'est plus en ton
pouvoir; je l'ai soustrait à la mort, a l'ignominie.... La mère te
reste!... Le monstre! il l'étend sans vie à mes pieds, ciel! oh ciel!...
À ce cri affreux, madame Wolf se réveille en sursaut; elle regarde
autour d'elle d'un air inquiet, apperçoit Victor, et s'écrie, en cachant
sa tête dans ses mains: le voilà! c'est lui!--Qui donc, lui, s'écrie à
son tour Victor étonné?... Il s'approche d'elle, lui prend la main, et
lui demande la cause de son trouble. Madame Wolf se frotte les yeux, le
considère long-temps avec une expression mêlée de douleur et d'effroi:
puis, revenant à elle, elle lui dit en soupirant: Pardonnez, généreux
inconnu, pardonnez mon égarement: il est la suite d'un songe effrayant.
Je voyais..... je croyais voir..... un homme qui..... vos traits.... Un
rapport, bien éloigné sans doute, tout a prolongé mon erreur.
Pardonnez-moi si j'ai interrompu votre sommeil.--Mon sommeil! je ne
dormais point.... Je vous l'avouerai, madame, vous m'avez glacé
d'effroi. Ce Roger que vous avez nommé....--Roger? Ciel! j'ai nommé
Roger?--Oui, madame; vous le voyiez prêt à frapper la mère d'un enfant
que vous lui aviez soustrait; il semblait même qu'il l'immolait à vos
yeux.--Malheureuse! qu'ai-je dit? (_se remettant._) Excusez-moi encore
une fois, homme sensible et délicat. C'est... oui, c'est la scène de ce
soir qui s'est retracée à mon imagination..... Je croyais voir les
brigands dont vous m'avez délivrée; ils frappaient mon petit Hyacinthe.
Sa mère, qui n'est plus.... car elle n'est plus, sa mère!... elle était
exposée à leurs coups. Voilà tout.--Voilà tout, madame? Permettez-moi
une seule question. Vous m'avez dit que ce Roger, dont vous avaient
parlé les voleurs, vous rappelait des souvenirs bien douloureux.....
Auriez-vous connu un homme qui portât ce nom?--Que trop, monsieur.--Ce
n'est pas sans doute ce Roger, ce chef des brigands qui infestent les
forêts de l'Allemagne, celles de la Bohême?--Par pitié, monsieur, par
pitié ne m'interrogez point. Je vous ai dit que personne ne connaîtrait
mes malheurs, non, non, personne! S'il faut vous les raconter, s'il faut
à ce prix reconnaître le service signalé que vous m'avez rendu, je le
sens, le sacrifice est au-dessus de mes forces, et je me vois dans la
dure nécessité de vous avouer mon ingratitude.--N'en parlons plus,
madame Wolf, n'en parlons plus; on doit respecter le secret des
infortunés, comme on doit respecter leur sommeil.... Remettez-vous un
peu, madame; le jour paraît, tâchez de reposer encore quelques heures.
Madame Wolf ne pouvait plus dormir; ses sens avaient été trop agités par
son rêve pour pouvoir se plonger de nouveau dans cet engourdissement
salutaire que procure le sommeil. Elle se leva, et attendit, en causant
avec Victor de choses indifférentes, le lever du baron de Fritzierne,
qui, dès six heures du matin, était tous les jours dans son parc. Victor
regardait attentivement par la croisée; il apperçut enfin cet homme
respectable qui, un fusil sous le bras, s'amusait de temps en temps à
chasser les oiseaux. Victor recommande à madame Wolf de l'attendre. Il
vole au-devant de son bienfaiteur, et se précipite sur sa main, qu'il
couvre de baisers. Ô mon père! avez-vous bien passé la nuit?--Très-bien,
mon Victor, et toi?--Moi, mon père, la nuit la plus
délicieuse....--J'entends, tu as bien dormi. À ton âge!.... Cependant je
te trouve les yeux un peu... rouges; tu es pâle.--Mon père...--Achève:
aurais-tu quelque chagrin? Penserais-tu encore au refus que je t'ai
fait hier de te laisser voyager? Crois-tu que je puisse aisément me
passer de toi, mon ami? Si c'est cela qui t'affecte, si tu viens encore
m'en parler, je t'en avertis, nous nous fâcherons nous deux, mais
sérieusement... Allons, mon Victor, consulte ton cœur, et s'il te dit
que tu peux me quitter sans regret, je te laisserai partir sans peine.
Ce peu de mots avait foudroyé Victor; il ne venait point réitérer sa
demande, ce n'était point là ce qui l'amenait auprès de M. de
Fritzierne; mais il avait le projet de lui en parler dans un autre
moment, et tout son espoir s'évanouissait. Cependant l'intérêt de la
veuve et de l'orphelin l'emporta sur le sien propre: il oublia ses
affaires pour s'occuper de celles de ses protégés. Il se remit donc de
la première impression que lui a faite la défense du baron. Mon père,
lui dit-il, je ne viens point vous parler d'un projet qui a eu le
malheur d'affecter hier votre sensibilité; je ne réitérerai point ma
demande, puisqu'elle vous déplaît; un motif plus puissant m'engage à
réclamer votre générosité--Qu'est-ce que c'est, mon fils? as-tu besoin
de quelque chose? Parle, parle; que tes desirs soient inépuisables comme
l'envie que j'ai de t'accabler de mes bienfaits.--Homme divin!.... ce
n'est pas pour moi; non, ce n'est pas pour moi que je vous intercède;
vos bontés savent prévenir mes moindres vœux, et je n'en puis plus
former que pour votre bonheur!.... (_en souriant un peu._) Vous allez
peut-être trouver plaisant l'aveu que je vais vous faire.... Une.... une
femme a passé la nuit dans ma chambre.--(_souriant aussi._) Une femme?
Quel âge?--Quarante ans, à-peu-près.--Oh! tu ne choisis pas
bien.--Pardonnez-moi, mon père; je choisis très-bien, comme vous
choisiriez; car c'est la vertu, c'est l'infortune à qui j'ai accordé
l'hospitalité depuis une heure du matin.--Bon jeune homme! conte-moi
donc cela. T'es-tu trouvé dans les grandes aventures?--Oh! très-grandes,
mon père: écoutez-moi.
Victor lui fait un récit exact de tout ce qui s'est passé pendant la
nuit; il n'oublie rien, pas même les plus légères circonstances du songe
de madame Wolf. Quand il a fini son récit, le baron s'écrie: Où
est-elle, cette femme respectable, où est-elle? je veux la voir: si elle
est digne de mon estime, de la tienne, je la garde ici, je la donne à ma
fille pour compagne et pour amie.
Victor court promptement chercher madame Wolf; elle descend, tenant son
petit Hyacinthe par la main; elle se précipite aux genoux du baron, qui
la relève avec bonté, lui adresse quelques questions, fait venir un
domestique, et lui ordonne de préparer, sur-le-champ, un logement pour
la veuve. Les larmes de madame Wolf inondent les mains du bon
Fritzierne. Victor ne peut retenir les siennes, et le baron lui-même
essuie sa paupière, que le sentiment a humectée de ses pleurs délicieux.
Madame, dit-il à la veuve, mon fils m'a dit que vos aventures étaient un
secret pour tout le monde; je le respecterai, et personne dans cette
maison ne vous fera des questions qui pourraient troubler la
tranquillité dont je veux que vous y jouissiez. Vous paraissez bien née;
soyez la mère de ma fille: elle est encore enfant; c'est volage un peu,
c'est étourdi: formez son esprit, son expérience; pour son cœur, je ne
vous en parlerai pas; c'est le chef-d'œuvre de la nature, selon moi du
moins; et je suis père!..... Mais Victor vous dira..... Qu'en penses-tu,
Victor? crois-tu que l'éloge soit outré?
Victor, interdit par cette question, rougit, et balbutie gauchement un
_oui, monsieur_, que l'on n'entend pas. Le baron continue: madame Wolf,
dans quelques années d'ici, nous confierons votre Hyacinthe à mon
Victor: vous ne pouvez pas lui choisir un meilleur instituteur. Il est
jeune encore, mon Victor, il a dix-huit ans; mais je vous réponds que sa
raison est solide, que son cœur est pur, que son esprit est cultivé. Je
l'aime, oh! je l'aime!.... comme un tendre père aime un fils
reconnaissant. Il n'est rien que je ne fisse, rien que je ne lui
donnasse pour assurer son bonheur; tous les biens, tous les sacrifices
qu'il me demanderait, il aurait tout, et il le sait bien. N'est-ce pas,
Victor, que tu me crois bien capable de te donner tout ce qui te ferait
plaisir, tout sans exception?--Sans exception; ah, mon père!....--Il
connaît bien mon amitié pour lui: c'est qu'il la mérite aussi. Bon
Victor! je ne te ferai point d'éloge sur ta conduite de cette nuit: ton
cœur t'a déjà récompensé; mais je te remercierai de m'avoir procuré
l'occasion de faire le bien. Tu le sais, Victor; c'est m'obliger
au-delà de toute expression, que m'amener des infortunés à secourir.
M. de Fritzierne, après ce peu de mots, fit quelques tours de jardin
avec Victor et madame Wolf. Cette femme estimable, qui entrevoyait enfin
l'aurore du bonheur, après avoir éprouvé tant de chagrin, tant
d'inquiétudes, sentait son cœur palpiter plus aisément. Elle pressait
une des mains du baron tandis que de l'autre côté, Victor serrait contre
son cœur l'autre main de cet homme généreux. On parla d'un genre de vie
à régler, d'un plan d'éducation à suivre; ensuite tous se rendirent pour
déjeûner au château, où Clémence attendait son père, sans se douter de
la nouvelle compagne qu'il allait lui amener.
Par un effet de la sympathie naturelle à deux cœurs qui s'aiment,
Clémence avait mal dormi aussi pendant toute cette nuit. Sans savoir
quelle était la cause du chagrin de Victor, elle avait remarqué, la
veille, que le front de ce frère qu'elle chérissait, était surchargé de
nuages; qu'il respirait avec peine, et qu'il semblait méditer quelque
grand projet. Quelques mots même échappés à son père, lui avaient fait
entrevoir que ce projet était de la quitter, de l'éloigner d'elle.
Clémence perdre Victor! s'en voir séparée pour long-temps, peut-être
pour jamais! cette idée est affreuse quand on aime! Clémence donc avait
souffert toute la nuit, et s'était bien promis de prendre son frère à
part dès le lendemain matin, de l'interroger, de lui arracher son fatal
secret. Clémence formait ce dessein, lorsqu'elle vit arriver son père,
Victor tenant un enfant dans ses bras, et tous deux suivis d'une femme
dont les traits annonçaient la vertu et le malheur. Clémence se lève
étonnée; son père lui prend la main: Ma fille, lui dit-il, depuis
long-temps tu n'as plus de mère; je vais t'en donner une, une bien
estimable, une que tu chériras sans doute autant que tu me chéris
moi-même. Vois-tu cette respectable femme? nous la devons à Victor; oui,
c'est ton bon frère qui, toujours sensible aux maux des infortunés, lui
a sauvé la vie cette nuit, à elle et à cet enfant qu'elle a adopté. Elle
n'a point d'asyle, ma fille, cette chère madame Wolf; point de parens,
point d'amis! qu'elle trouve ici une fille, des frères, et une demeure
sûre et tranquille. N'est-ce pas, ma fille, que tu approuves l'accueil
et les offres que ton père vient de lui faire?--Mon père, chaque action
que vous faites est un nouveau bienfait pour moi: cette dame, dont l'air
m'inspire déjà le respect, est bien sûre de trouver en moi une fille,
puisque mon père et mon frère l'ont adoptée.
Madame Wolf, pénétrée de la grace et de la sensibilité de Clémence, lui
demanda la permission de l'embrasser, non en qualité de mère, mais
comme une amie, une tendre amie qui voulait toujours l'être. Clémence
se livra à ces douces effusions, et l'on servit le déjeûner, pendant
lequel on parla de la forêt, des dangers que madame Wolf y avait courus,
et du secours que le ciel lui avait envoyé, en permettant que Victor
entendît ses cris.
Chacun se retira ensuite pour vaquer à ses diverses occupations. Madame
Wolf fut se reposer dans son appartement, et Clémence ne songea plus
qu'à chercher le moment favorable de parler en particulier à son frère.
Tous deux avaient les mêmes affections, les mêmes inquiétudes; tous deux
devaient se chercher, se plaindre, ou se consoler ensemble.
CHAPITRE III.
TRAIT DE LUMIÈRE.
Qu'il est délicat, l'amour qu'éprouve un cœur honnête pour un objet que
la barrière des préjugés ou des devoirs; sépare pour jamais de lui!
Comme il est malheureux aussi, cet amour pur et touchant que l'espoir ne
peut alimenter! Tel le voyageur; séparé d'une terre délicieuse par un
abîme qu'il ne peut franchir, fixe avec des yeux mouillés de larmes
cette terre où tendaient tous ses pas; tel l'amant honnête et timide
adore en silence, et sans oser exprimer sa tendresse, l'objet qu'il sait
ne pouvoir jamais posséder. Il souffre, l'infortuné Victor; mais il est
incapable de manquer aux devoirs sacrés de la reconnoissance et de
l'hospitalité. Son amour est cependant à son comble: il lui est
impossible d'aimer moins ou d'aimer davantage; il faut absolument qu'il
prenne un parti, sans quoi il se trahira, il parlera, ou bien il mourra
de douleur. Un jour, un seul jour peut lui faire rompre le silence, le
perdre pour jamais, et avec lui, peut-être, l'objet charmant dont il est
épris.
Oh! comme il est à plaindre!.... C'est la solitude qu'il cherche; c'est
dans un bosquet éloigné du château qu'il va gémir de ses maux. Seul,
étendu sur le gazon, il fixe le ciel en versant des larmes; il accuse sa
destinée, il accuse l'amour, l'amour qu'il ne peut vaincre, et qui va le
forcer à la fuite ou à l'ingratitude. La fuite, c'est toujours le parti
qu'il veut prendre, c'est toujours le seul moyen qui lui reste de
reconnaître les bienfaits de son protecteur. Mais ces nouveaux venus ne
semblent-ils pas devoir l'attacher au château? Ce petit Hyacinthe, il
attend ses leçons; on le lui a déjà donné pour élève. Il faut que
Victor reste pour former Hyacinthe, pour l'élever, pour en faire un
homme instruit et vertueux.... Eh bien! ce jeune Hyacinthe est encore
trop enfant pour profiter de ses soins. Victor ne peut entreprendre
l'éducation de cette touchante créature que dans trois ou quatre ans:
qui empêche Victor de voyager pendant ce temps? Trois ou quatre ans
suffiront pour éteindre sa passion, pour changer son cœur, et peut-être
la situation de Clémence! Effet bizarre et nouveau de l'amour de Victor,
il adore Clémence, et il voudrait la voir unie à un autre. S'il pouvait
lui trouver un époux, engager son père à la marier sur-le-champ, comme
Victor s'empresserait de contribuer à cet hymen! quelle reconnoissance
il aurait envers son rival! ce serait un dieu pour Victor; il lui
sauverait la vie.... Mais Clémence n'a que quinze ans, il faut attendre
encore. Attendre? oui, attendre; mais en s'éloignant, mais en se
séparant pour quelque temps de cet objet trop séduisant. Le danger est
pressant: un mot peut perdre Victor: ce mot il erre à tout moment sur
ses lèvres. Il ne faut qu'un instant pour qu'il dise à Clémence: Je ne
suis point ton frère, je suis.... ton amant!.... Dieux! quelle
imprudence! S'il disait ce mot fatal, Victor, Clémence, Fritzierne,
tous, tous seraient à jamais malheureux. Il faut donc se taire, il faut
donc fuir!....
Victor cherche à s'affermir dans ce dernier parti, lorsque l'objet qui
trouble son repos, l'objet qu'il aime, qu'il redoute qu'il veut fuir, se
présente à ses regards. Un léger bruit agite le feuillage, Victor tourne
la tête; il apperçoit Clémence qui, la tête penchée, les bras tendus
vers lui, s'avance, s'asseoit à côté de lui, lui prend la main et
l'embrasse sans prononcer une parole. Clémence embrasse Victor! Quel
baiser de feu pour ce dernier, tandis que Clémence ne croit lui donner
que le baiser de la nature!....
Victor, trop ému, repousse légèrement Clémence de la main. Mes caresses
te déplaisent, mon frère, lui dit naïvement cette touchante créature! tu
repousses ta sœur!--Ma sœur!....--Ai-je mal fait d'embrasser mon
frère?--Ton frère, Clémence!--Eh! oui, mon frère. Voyez donc comme il
prononce ce nom, ce nom autrefois si doux pour lui, et qui paraît
aujourd'hui lui être étranger!--Ah! Clémence, laisse-moi.--Je vous suis
importune?--Non; mais j'ai....--Vous avez du chagrin? Eh bien! est-ce là
le cas de me renvoyer? Qui partagera tes peines, qui les adoucira, si ce
n'est ta sœur, ta bonne sœur, qui t'aime, oh! qui t'aime!....--Tu
m'aimes?--Il en doute, je crois! Tiens, il faut que je te dise une
remarque assez singulière que j'ai faite. Tu sais combien je respecte,
combien je chéris mon père: eh bien! je ne sais pas pourquoi, il me
semble que tu m'es encore plus cher que lui. C'est peut-être mal à moi;
mais mon cœur n'est pas maître de surmonter cet excès de
tendresse.--Que me dis-tu?....--La vérité.--Clémence, ah! Clémence, par
pitié, éloigne-toi; ne me vois, ne me parle jamais.--Bien obligée de ta
reconnaissance. C'est ainsi que tu réponds à l'aveu que je te
fais?--Clémence, il faut que nous nous séparions.--À propos, c'est ton
dessein à toi, je sais cela.--Tu sais?--C'est-à-dire, que tu veux me
faire mourir. Moi! moi! que t'ai-je fait, méchant?--Hélas!--Oui; parlez,
monsieur; dites-moi pourquoi vous me traitez, depuis quelque temps, avec
tant froideur? C'est affreux: vous m'évitez, vous ne me parlez plus,
vous repoussez mes caresses: là, tout-à-l'heure encore....--Ah! si tu
savais!....--Eh bien! parle, si tu as quelque secret, confie-le-moi;
verse-le dans mon sein. Je ne suis qu'une enfant, il est vrai, mais je
suis digne de ta confiance; je suis capable de garder ton secret aussi
bien que toi. Ô mon frère! mon cher frère! mon cher Victor!....
En disant ces mots, Clémence verse quelques larmes; elle passe ses bras
autour du cou de Victor; elle le presse, elle le serre contre son
cœur.... L'état de Victor est trop violent; il va succomber, il va
parler; sa tête est égarée, sa raison chancèle; il ne voit que son
amante, il ne cède qu'à l'amour... Clémence! Clémence! s'écrie-t-il dans
un délire effrayant, promets-moi, promets-moi de ne rien dire, de garder
dans ton sein l'aveu que je ne puis plus te céler?--Parle, oh! parle,
Victor.--Jure-moi....--Eh! ton cœur et le mien ne font qu'un; ton
secret, partagé avec moi, n'est-il pas toujours à toi?--Femme
divine!.... apprends que je brûle, apprends que je t'aime, que je
t'adore....--Eh bien quel mal? Et moi aussi, je t'aime, je
t'adore....--Mais je t'aime.... en amant!....--Et je t'aime aussi... en
amante!--Plus.... qu'un frère.--Plus qu'une sœur.--Eh! sais-tu, sais-tu
ce qui fait mon tourment?.... C'est que tu n'es pas ma sœur!--Je ne suis
pas....--Non, tu n'es pas ma sœur, je ne suis pas ton frère; je ne suis
qu'un amant ivre de tes charmes, de tes vertus, de tes perfections....
un enfant trouvé dans une forêt, recueilli, élevé par ton père comme son
propre fils: voilà, voilà tout ce que je suis....--Tu n'es pas mon
frère!.... Dieux! quel bonheur!--Eh quoi! tu me pardonnes de t'aimer! tu
ne me punis point!...--Eh! de quoi, mon ami? Au contraire, nous avons
maintenant l'espoir d'être unis.--Qu'entends-je?--Ah! Victor, quel
heureux changement! Moi qui t'aimais, qui t'adorais.... plus qu'une sœur
ne le devait, sans doute, c'était mon amant que j'idolâtrais, c'était
mon époux!--Ton époux?--Oui, mon époux!.... Victor, connais-tu mon
père?--Je sais qu'il est bon.--Sais-tu aussi qu'il est exempt de
préjugés, d'orgueil et de cupidité?--Que veux-tu dire?--Qu'il nous
unira.--Comment espères-tu?--Apprends que ce secret que tu viens de me
confier, j'ai été vingt fois sur le point de le pénétrer. Oui, j'ai eu
vingt fois l'idée.... Mais ma légéreté, mon inexpérience, tout m'a
empêchée de réfléchir plus sérieusement sur la conduite de mon père à
mon égard. Apprends que mon père m'a cent fois, mille fois dit: Aime
Victor, ma fille aime-le de toutes les forces de ton cœur. J'ai des
projets sur lui. Un jour ce frère chéri pourrait faire ton bonheur et
celui de ma vieillesse. J'ai des raisons pour t'engager à l'aimer autant
que tu m'aimes.... Entends-tu, Victor, ce que mon père voulait dire?
Comprends-tu que c'est de notre hymen qu'il parlait? Oh! mon ami, quelle
heureuse destinée nous attend!