VII

Pour le dire en passant, la nature sans cerveau, clairement, une fois de

plus, indique ici à nos cerveaux la voie qu’ils auront à suivre s’ils

veulent nous débarrasser des lourds et répugnants assujettissements de

la nourriture, qui nous accordent à peine quelques heures de loisir,

entre les trois ou quatre repas que nous devons faire chaque jour.

L’heure est peut-être moins éloignée qu’on ne croit, où nous cesserons

d’être des estomacs avides et des ventres insatiables, où nous

découvrirons à notre tour le magnifique secret de ces insectes et

parviendrons à tirer, à leur exemple, notre vie du fluide universel et

invisible qui nous enveloppe et nous pénètre aussi bien qu’eux.

Il y a là, pour notre science, des champs inexplorés et illimités. Il y

aura là, surtout au point de vue de notre vie spirituelle, une

transformation qui facilitera singulièrement l’intelligence de notre

existence future; car lorsque nous n’aurons plus à faire les trois ou

quatre repas qui maintenant encombrent ou illuminent, selon les

tempéraments, toutes nos heures, depuis le lever jusqu’au coucher du

soleil, nous commencerons peut-être à comprendre que la pensée ou l’âme

n’est pas nécessairement malheureuse, désœuvrée, désemparée et la proie

d’un éternel ennui, quand elle n’a plus dans la journée les points de

repère ou les buts que sont le déjeuner, le thé, le dîner et le souper.

Ce sera une excellente initiation au régime d’outre-tombe et de

l’éternité.

Pour revenir une dernière fois à cette question de la pensée sans

cerveau, qui est la clef de voûte de tout l’édifice, supposons qu’à la

suite d’un cataclysme qui sans doute s’est déjà produit et peut à chaque

instant se reproduire sur notre globe, tous les cerveaux, toutes les

plus élémentaires, les plus gélatineuses velléités d’organisation

nerveuse ou cérébrale, depuis celle de l’amibe jusqu’à l’homme, soient

brusquement anéantis. Croyez-vous que la terre resterait nue, déserte,

inerte, à jamais morte, si les conditions d’existence redevenaient

exactement semblables à ce qu’elles étaient avant la catastrophe? Il

n’est guère permis de le présumer. Il est au contraire à peu près

certain que la vie, retrouvant les mêmes circonstances favorables,

recommencerait à peu près de la même façon. L’intelligence renaîtrait

graduellement, des idées reparaîtraient, se formeraient de nouveaux

organes, nous donnant ainsi l’irréfragable preuve que la pensée n’était

pas morte, qu’elle ne peut pas mourir, qu’elle se réfugie et subsiste

quelque part, intangible et impérissable, au-dessus de la ruine totale

de ses instruments ou de ses véhicules, et qu’elle est, en un mot,

indépendante de la matière.

Le grand secret · 第 88 / 108 题