Pour le dire en passant, la nature sans cerveau, clairement, une fois de
plus, indique ici à nos cerveaux la voie qu’ils auront à suivre s’ils
veulent nous débarrasser des lourds et répugnants assujettissements de
la nourriture, qui nous accordent à peine quelques heures de loisir,
entre les trois ou quatre repas que nous devons faire chaque jour.
L’heure est peut-être moins éloignée qu’on ne croit, où nous cesserons
d’être des estomacs avides et des ventres insatiables, où nous
découvrirons à notre tour le magnifique secret de ces insectes et
parviendrons à tirer, à leur exemple, notre vie du fluide universel et
invisible qui nous enveloppe et nous pénètre aussi bien qu’eux.
Il y a là, pour notre science, des champs inexplorés et illimités. Il y
aura là, surtout au point de vue de notre vie spirituelle, une
transformation qui facilitera singulièrement l’intelligence de notre
existence future; car lorsque nous n’aurons plus à faire les trois ou
quatre repas qui maintenant encombrent ou illuminent, selon les
tempéraments, toutes nos heures, depuis le lever jusqu’au coucher du
soleil, nous commencerons peut-être à comprendre que la pensée ou l’âme
n’est pas nécessairement malheureuse, désœuvrée, désemparée et la proie
d’un éternel ennui, quand elle n’a plus dans la journée les points de
repère ou les buts que sont le déjeuner, le thé, le dîner et le souper.
Ce sera une excellente initiation au régime d’outre-tombe et de
l’éternité.
Pour revenir une dernière fois à cette question de la pensée sans
cerveau, qui est la clef de voûte de tout l’édifice, supposons qu’à la
suite d’un cataclysme qui sans doute s’est déjà produit et peut à chaque
instant se reproduire sur notre globe, tous les cerveaux, toutes les
plus élémentaires, les plus gélatineuses velléités d’organisation
nerveuse ou cérébrale, depuis celle de l’amibe jusqu’à l’homme, soient
brusquement anéantis. Croyez-vous que la terre resterait nue, déserte,
inerte, à jamais morte, si les conditions d’existence redevenaient
exactement semblables à ce qu’elles étaient avant la catastrophe? Il
n’est guère permis de le présumer. Il est au contraire à peu près
certain que la vie, retrouvant les mêmes circonstances favorables,
recommencerait à peu près de la même façon. L’intelligence renaîtrait
graduellement, des idées reparaîtraient, se formeraient de nouveaux
organes, nous donnant ainsi l’irréfragable preuve que la pensée n’était
pas morte, qu’elle ne peut pas mourir, qu’elle se réfugie et subsiste
quelque part, intangible et impérissable, au-dessus de la ruine totale
de ses instruments ou de ses véhicules, et qu’elle est, en un mot,
indépendante de la matière.