Étudions maintenant en nous-mêmes cette préexistence de l’esprit.
Avions-nous déjà un cerveau quand au moment de notre conception nous
étions encore cet infusoire que seuls les microscopes peuvent rendre
visible à nos yeux? Pourtant, nous étions déjà en puissance tout ce que
nous sommes aujourd’hui. Nous n’étions pas seulement nous-mêmes, avec
notre caractère, nos idées innées, nos vertus et nos vices, tout ce que
notre cerveau qui n’existait pas encore allait développer beaucoup plus
tard; nous renfermions déjà tout ce que nos ancêtres avaient été; nous
portions en nous tout ce qu’ils avaient acquis dans une suite de siècles
dont nul ne sait le nombre; leurs expériences, leur sagesse, leurs
habitudes, leurs tares et leurs qualités, les conséquences de leurs
fautes et de leurs mérites; tout cela s’entassait, s’agitait,
fructifiait dans un point invisible. Nous y portions aussi, ce qui
paraît bien plus extraordinaire, mais est aussi incontestable, toute
notre descendance, toute la suite ininterrompue de nos enfants et des
enfants de nos enfants en qui nous revivrons dans l’infini des temps, et
dont nous contenions déjà toutes les aptitudes, tout le destin, tout
l’avenir. Quand la matière accumule tant de choses en une sorte de bout
de fil si ténu qu’il échappe presque au microscope, n’est-elle pas
subtile au point de ressembler étrangement à un principe spirituel?
Négligeons aujourd’hui l’action de nos descendants sur nous-mêmes, sur
notre caractère, sur nos déterminations, action qui est assez probable
puisqu’ils existent incontestablement en nous, mais qu’il serait trop
long de rechercher, et insistons un moment sur ce fait que nos ancêtres
qui nous paraissent morts continuent très réellement de vivre en nous.
Je ne m’attarderai pas sur ce point, car j’ai hâte d’aborder des
arguments plus récents; je me contenterai donc de le signaler à votre
attention, car les phénomènes de l’hérédité sont maintenant admis et
classés. Il est indubitable que chacun d’entre nous n’est qu’une sorte
de total de ses ascendants et reproduit plus ou moins exactement la
personnalité de l’un ou de plusieurs d’entre eux qui manifestement
continuent de penser et d’agir en lui. Il pense par notre cerveau,
direz-vous. C’est peut-être vrai. Il use de l’organe qu’il a à sa
disposition, mais il est évident qu’il existe toujours, qu’il vit et
pense bien qu’il n’ait plus de cerveau personnel, et c’est tout ce qu’il
importait pour l’instant d’établir.