En tout cas, pour ce qui nous intéresse particulièrement, c’est-à-dire
l’antériorité de la pensée ou du cerveau, ou la possibilité de la pensée
sans cerveau, la question est tranchée par les faits. Avant l’apparition
de l’homme et des animaux les plus intelligents, la nature était déjà
beaucoup plus intelligente que nous et avait déjà réalisé dans le monde
des plantes, des poissons, des sauriens, des oiseaux reptiliens, et
surtout dans le monde des insectes, la plupart des inventions
merveilleuses devant lesquelles nous nous extasions encore aujourd’hui.
Où était à ce moment, le cerveau de la nature? Probablement dans la
matière et surtout hors de la matière, partout et nulle part, comme il
est encore aujourd’hui. Vous aurez beau nous objecter que tout cela
s’est fait peu à peu, avec une lenteur infinie, à travers des
tâtonnements incessants; c’est entendu, mais le temps ne fait rien à
l’affaire. Il est donc évident, à moins que vous n’admettiez que l’effet
précède la cause, qu’il y avait quelque part, on ne sait où, une
intelligence qui déjà fonctionnait sans organes visibles ou
localisables, nous démontrant ainsi que les organes que nous croyons
indispensables pour qu’une pensée se produise, ne sont que le produit
d’une pensée préexistante, les effets d’une cause antérieure et
spirituelle.
V
Il est au demeurant fort possible que depuis la formation de notre
cerveau, la nature pense mieux qu’elle ne le faisait. Il est fort
possible, comme le prétendent certains biologistes, que les acquisitions
de notre intelligence profitent à la nature et se reversent dans le
fonds commun de l’intelligence universelle. Je n’y vois, pour ma part,
aucun inconvénient. Cela ne prouve nullement que la nature ait besoin du
cerveau de l’homme pour avoir des idées. Elle les avait toutes bien
avant lui. Quand l’homme invente par exemple l’imprimerie ou la machine
à écrire pour faciliter la diffusion de sa pensée, cela ne prouve
nullement qu’il ait besoin de l’imprimerie ou de la machine à écrire
pour penser.
Il semble en effet que la nature, tout au moins sur notre petite terre,
se soit assagie, et ne commette plus les énormes bévues qu’elle faisait
à l’origine, quand elle créait des milliers de monstres hétéroclites et
inviables. Il n’en est pas moins vrai qu’elle ne nous a pas attendus
pour se mettre à penser et à imaginer beaucoup plus de choses que nous
n’en imaginerons jamais. Nous n’avons pas cessé et nous ne cesserons pas
de sitôt, de puiser à pleines mains à l’immense fonds d’intelligence
accumulé par elle avant notre venue. Ernest Kapp, dans sa _Philosophie
de la Technique_, a lumineusement démontré que toutes nos inventions,
toutes nos machines, ne sont que des projections organiques,
c’est-à-dire des imitations inconscientes de modèles fournis par la
nature. Nos pompes sont la pompe de notre cœur, nos bielles sont la
reproduction de nos articulations, notre appareil photographique est la
chambre noire de notre œil, nos appareils télégraphiques représentent
notre système nerveux; dans les rayons X, nous reconnaissons la
propriété organique de la lucidité somnambulique qui voit à travers les
objets, qui lit par exemple le contenu d’une lettre cachetée et enfermée
dans une triple boîte de métal. Dans la télégraphie sans fil, nous
suivons les indications que nous avait données la télépathie,
c’est-à-dire la communication directe d’une pensée, par ondes
spirituelles analogues aux ondes hertziennes, et dans les phénomènes de
la lévitation et des déplacements d’objets sans contact, se trouve une
autre indication dont nous n’avons pas encore su tirer parti. Elle nous
met sur la voie du procédé qui nous permettra peut-être un jour de
vaincre les terribles lois de la gravitation qui nous enchaînent à cette
terre, car il semble bien que ces lois, au lieu d’être, comme on le
croyait, à jamais incompréhensibles et impénétrables, sont surtout
magnétiques, c’est-à-dire maniables et utilisables.