IV

En tout cas, pour ce qui nous intéresse particulièrement, c’est-à-dire

l’antériorité de la pensée ou du cerveau, ou la possibilité de la pensée

sans cerveau, la question est tranchée par les faits. Avant l’apparition

de l’homme et des animaux les plus intelligents, la nature était déjà

beaucoup plus intelligente que nous et avait déjà réalisé dans le monde

des plantes, des poissons, des sauriens, des oiseaux reptiliens, et

surtout dans le monde des insectes, la plupart des inventions

merveilleuses devant lesquelles nous nous extasions encore aujourd’hui.

Où était à ce moment, le cerveau de la nature? Probablement dans la

matière et surtout hors de la matière, partout et nulle part, comme il

est encore aujourd’hui. Vous aurez beau nous objecter que tout cela

s’est fait peu à peu, avec une lenteur infinie, à travers des

tâtonnements incessants; c’est entendu, mais le temps ne fait rien à

l’affaire. Il est donc évident, à moins que vous n’admettiez que l’effet

précède la cause, qu’il y avait quelque part, on ne sait où, une

intelligence qui déjà fonctionnait sans organes visibles ou

localisables, nous démontrant ainsi que les organes que nous croyons

indispensables pour qu’une pensée se produise, ne sont que le produit

d’une pensée préexistante, les effets d’une cause antérieure et

spirituelle.

V

Il est au demeurant fort possible que depuis la formation de notre

cerveau, la nature pense mieux qu’elle ne le faisait. Il est fort

possible, comme le prétendent certains biologistes, que les acquisitions

de notre intelligence profitent à la nature et se reversent dans le

fonds commun de l’intelligence universelle. Je n’y vois, pour ma part,

aucun inconvénient. Cela ne prouve nullement que la nature ait besoin du

cerveau de l’homme pour avoir des idées. Elle les avait toutes bien

avant lui. Quand l’homme invente par exemple l’imprimerie ou la machine

à écrire pour faciliter la diffusion de sa pensée, cela ne prouve

nullement qu’il ait besoin de l’imprimerie ou de la machine à écrire

pour penser.

Il semble en effet que la nature, tout au moins sur notre petite terre,

se soit assagie, et ne commette plus les énormes bévues qu’elle faisait

à l’origine, quand elle créait des milliers de monstres hétéroclites et

inviables. Il n’en est pas moins vrai qu’elle ne nous a pas attendus

pour se mettre à penser et à imaginer beaucoup plus de choses que nous

n’en imaginerons jamais. Nous n’avons pas cessé et nous ne cesserons pas

de sitôt, de puiser à pleines mains à l’immense fonds d’intelligence

accumulé par elle avant notre venue. Ernest Kapp, dans sa _Philosophie

de la Technique_, a lumineusement démontré que toutes nos inventions,

toutes nos machines, ne sont que des projections organiques,

c’est-à-dire des imitations inconscientes de modèles fournis par la

nature. Nos pompes sont la pompe de notre cœur, nos bielles sont la

reproduction de nos articulations, notre appareil photographique est la

chambre noire de notre œil, nos appareils télégraphiques représentent

notre système nerveux; dans les rayons X, nous reconnaissons la

propriété organique de la lucidité somnambulique qui voit à travers les

objets, qui lit par exemple le contenu d’une lettre cachetée et enfermée

dans une triple boîte de métal. Dans la télégraphie sans fil, nous

suivons les indications que nous avait données la télépathie,

c’est-à-dire la communication directe d’une pensée, par ondes

spirituelles analogues aux ondes hertziennes, et dans les phénomènes de

la lévitation et des déplacements d’objets sans contact, se trouve une

autre indication dont nous n’avons pas encore su tirer parti. Elle nous

met sur la voie du procédé qui nous permettra peut-être un jour de

vaincre les terribles lois de la gravitation qui nous enchaînent à cette

terre, car il semble bien que ces lois, au lieu d’être, comme on le

croyait, à jamais incompréhensibles et impénétrables, sont surtout

magnétiques, c’est-à-dire maniables et utilisables.

Le grand secret · 第 86 / 108 题