III

La grande objection que les matérialistes ont toujours faite aux

spiritualistes et qu’ils font encore, mais moins hardiment aujourd’hui,

se résume en ceci: Pas de pensée sans cerveau. L’âme ou l’esprit est une

sécrétion de la substance cérébrale; le cerveau mort, la pensée s’arrête

et il ne reste rien.

A cette objection formidable, à ces constatations en apparence

irréfutables, parce que l’expérience quotidienne de la mort vient sans

cesse les confirmer, on n’avait jusqu’ici à opposer aucun argument

réellement sérieux. On était au fond beaucoup plus désarmé qu’on n’osait

en convenir. Mais depuis un certain nombre d’années, les travaux de nos

métapsychistes, dont on n’a pas encore tiré toutes les conséquences,

fournissent enfin, sinon des arguments péremptoires qu’on ne trouvera

peut-être jamais, du moins des commencements d’arguments qui permettent

de faire tête aux matérialistes, non plus dans les nuages religieux ou

métaphysiques, mais sur leur propre terrain où règne seule la déesse,

d’ailleurs fort respectable, de la méthode expérimentale. On rejoint

ainsi, par-dessus les siècles, les affirmations et les constatations que

des ancêtres préhistoriques nous avaient léguées comme un trésor secret

ou trop longtemps enseveli dans l’oubli.

On fuierait avec plaisir ces discussions assez oiseuses entre

spiritualistes et matérialistes, si ces derniers n’obligeaient d’y

revenir, en soutenant aveuglément que la matière est tout, le principe

de tout, que tout commence et finit en elle et par elle et qu’il n’y a

pas autre chose. Il serait plus raisonnable de reconnaître, une fois

pour toutes, que la matière et l’esprit ne sont au fond que deux états

différents d’une même substance ou plutôt d’une même énergie éternelle.

C’est ce qu’a toujours affirmé, plus nettement qu’aucune autre, la

religion primitive de l’Inde, en ajoutant que l’esprit était l’état

primordial de cette substance ou de cette énergie et que la matière

n’est que le résultat d’une manifestation, d’une condensation ou d’une

dégradation de l’esprit. Toute sa cosmogonie, toute sa théosophie et

toute sa morale découle de ce principe fondamental, dont les

conséquences, alors qu’en apparence il ne s’agit que d’une querelle de

mots, sont, en pratique, énormes.

Il s’agit donc tout d’abord de savoir si l’esprit est antérieur à la

matière ou si l’inverse est vrai, si la matière est la condition de

l’esprit ou si c’est au contraire l’esprit qui est la condition de la

matière. Dans l’état présent de la science, et sans tenir compte des

enseignements des grandes religions, est-il possible de répondre à cette

question?

Nos matérialistes affirment que la vie est la condition indispensable

pour que la pensée naisse et se forme dans le cerveau. Ils ont raison;

mais qu’est-ce que la vie, à leurs yeux, sinon une manifestation de la

matière qui déjà n’est plus la matière telle qu’ils l’entendent et que

nous avons bien le droit d’appeler esprit, âme et même dieu si nous le

désirons? S’ils soutiennent que la matière ne peut produire la vie sans

qu’un germe venu du dehors ne l’y fasse naître, ils passent _ipso facto_

dans notre camp, puisqu’ils reconnaissent qu’il faut autre chose que la

matière pour produire la vie. Si d’autre part, ils prétendent que la vie

émane de la matière, ils confessent qu’elle s’y trouvait préalablement

renfermée, et reviennent se ranger parmi nous. Ils ont du reste

récemment,--voyez entre autres les expériences du Dr Gustave Le

Bon,--été forcés de reconnaître que la matière inerte n’existe point, et

qu’un caillou, un bloc de lave, stérilisé par les feux les plus

infernaux, est doué d’une activité intra-moléculaire absolument

fantastique, et dépense en tourbillons intérieurs une énergie qui serait

capable d’ébranler des trains entiers et de leur faire faire le tour de

notre globe. Or, qu’est-ce que cette activité et cette énergie, sinon

une forme irrécusable de la vie universelle? Et nous voilà encore une

fois d’accord. Mais où nous ne le sommes plus, c’est quand ils

prétendent sans aucune raison, ou plutôt contre toute raison, que la

matière existait avant cette énergie. Nous pouvons admettre qu’elle

existait en même temps, depuis l’origine du monde; mais la simple

logique et l’observation des faits nous obligent de reconnaître que

lorsque la matière s’est mise en mouvement, s’est mise à évoluer, non

plus intérieurement, comme dans un caillou, mais extérieurement, comme

dans un cristal, une plante ou un animal, c’est la même énergie, la même

force motrice qui était en elle qui a déterminé ce mouvement ou cette

évolution. Cette même logique et cette même observation des faits nous

forcent encore de reconnaître que lorsqu’il s’est agi de transformer et

d’organiser la matière, ce n’est pas celle-ci, mais la vie qu’elle

recélait, qui a commencé. Or dans ce cas, comme dans les querelles qui

se terminent devant les tribunaux, il est extrêmement important de

savoir qui a commencé. Si c’est la matière,--mais soit dit en passant,

comment commencerait-elle quelque chose, comment prendrait-elle une

initiative, sans cesser d’être la matière, telle que la définissent les

matérialistes, c’est-à-dire une chose par elle-même nécessairement

inerte et immobile?--Mais enfin, si pour admettre l’impossible, c’est la

matière qui a commencé, il est assez probable que notre esprit périra ou

plutôt s’éteindra avec elle et retournera en elle à cette élémentaire

activité intra-moléculaire qui marquait son commencement et marquera sa

fin. Si c’est au contraire l’esprit qui a commencé, il est non moins

probable, qu’ayant su transformer la matière et l’organiser, il est plus

puissant et d’une autre nature que cette matière, et qu’ayant su s’en

servir, en tirer parti pour évoluer, s’accroître et s’élever,--et c’est

bien l’évolution spirituelle que nous constatons, sur notre terre qui

part du minéral, pour aboutir à l’homme,--il est, dis-je, non moins

probable qu’ayant su se servir de la matière et en être le maître, il ne

lui permettra pas, quand elle semblera se dissoudre, de l’entraîner dans

sa dissolution, de l’éteindre quand elle s’éteint ou de le faire

rétrograder vers cette obscure activité intra-moléculaire d’où il

l’avait tirée...

Le grand secret · 第 85 / 108 题