La grande objection que les matérialistes ont toujours faite aux
spiritualistes et qu’ils font encore, mais moins hardiment aujourd’hui,
se résume en ceci: Pas de pensée sans cerveau. L’âme ou l’esprit est une
sécrétion de la substance cérébrale; le cerveau mort, la pensée s’arrête
et il ne reste rien.
A cette objection formidable, à ces constatations en apparence
irréfutables, parce que l’expérience quotidienne de la mort vient sans
cesse les confirmer, on n’avait jusqu’ici à opposer aucun argument
réellement sérieux. On était au fond beaucoup plus désarmé qu’on n’osait
en convenir. Mais depuis un certain nombre d’années, les travaux de nos
métapsychistes, dont on n’a pas encore tiré toutes les conséquences,
fournissent enfin, sinon des arguments péremptoires qu’on ne trouvera
peut-être jamais, du moins des commencements d’arguments qui permettent
de faire tête aux matérialistes, non plus dans les nuages religieux ou
métaphysiques, mais sur leur propre terrain où règne seule la déesse,
d’ailleurs fort respectable, de la méthode expérimentale. On rejoint
ainsi, par-dessus les siècles, les affirmations et les constatations que
des ancêtres préhistoriques nous avaient léguées comme un trésor secret
ou trop longtemps enseveli dans l’oubli.
On fuierait avec plaisir ces discussions assez oiseuses entre
spiritualistes et matérialistes, si ces derniers n’obligeaient d’y
revenir, en soutenant aveuglément que la matière est tout, le principe
de tout, que tout commence et finit en elle et par elle et qu’il n’y a
pas autre chose. Il serait plus raisonnable de reconnaître, une fois
pour toutes, que la matière et l’esprit ne sont au fond que deux états
différents d’une même substance ou plutôt d’une même énergie éternelle.
C’est ce qu’a toujours affirmé, plus nettement qu’aucune autre, la
religion primitive de l’Inde, en ajoutant que l’esprit était l’état
primordial de cette substance ou de cette énergie et que la matière
n’est que le résultat d’une manifestation, d’une condensation ou d’une
dégradation de l’esprit. Toute sa cosmogonie, toute sa théosophie et
toute sa morale découle de ce principe fondamental, dont les
conséquences, alors qu’en apparence il ne s’agit que d’une querelle de
mots, sont, en pratique, énormes.
Il s’agit donc tout d’abord de savoir si l’esprit est antérieur à la
matière ou si l’inverse est vrai, si la matière est la condition de
l’esprit ou si c’est au contraire l’esprit qui est la condition de la
matière. Dans l’état présent de la science, et sans tenir compte des
enseignements des grandes religions, est-il possible de répondre à cette
question?
Nos matérialistes affirment que la vie est la condition indispensable
pour que la pensée naisse et se forme dans le cerveau. Ils ont raison;
mais qu’est-ce que la vie, à leurs yeux, sinon une manifestation de la
matière qui déjà n’est plus la matière telle qu’ils l’entendent et que
nous avons bien le droit d’appeler esprit, âme et même dieu si nous le
désirons? S’ils soutiennent que la matière ne peut produire la vie sans
qu’un germe venu du dehors ne l’y fasse naître, ils passent _ipso facto_
dans notre camp, puisqu’ils reconnaissent qu’il faut autre chose que la
matière pour produire la vie. Si d’autre part, ils prétendent que la vie
émane de la matière, ils confessent qu’elle s’y trouvait préalablement
renfermée, et reviennent se ranger parmi nous. Ils ont du reste
récemment,--voyez entre autres les expériences du Dr Gustave Le
Bon,--été forcés de reconnaître que la matière inerte n’existe point, et
qu’un caillou, un bloc de lave, stérilisé par les feux les plus
infernaux, est doué d’une activité intra-moléculaire absolument
fantastique, et dépense en tourbillons intérieurs une énergie qui serait
capable d’ébranler des trains entiers et de leur faire faire le tour de
notre globe. Or, qu’est-ce que cette activité et cette énergie, sinon
une forme irrécusable de la vie universelle? Et nous voilà encore une
fois d’accord. Mais où nous ne le sommes plus, c’est quand ils
prétendent sans aucune raison, ou plutôt contre toute raison, que la
matière existait avant cette énergie. Nous pouvons admettre qu’elle
existait en même temps, depuis l’origine du monde; mais la simple
logique et l’observation des faits nous obligent de reconnaître que
lorsque la matière s’est mise en mouvement, s’est mise à évoluer, non
plus intérieurement, comme dans un caillou, mais extérieurement, comme
dans un cristal, une plante ou un animal, c’est la même énergie, la même
force motrice qui était en elle qui a déterminé ce mouvement ou cette
évolution. Cette même logique et cette même observation des faits nous
forcent encore de reconnaître que lorsqu’il s’est agi de transformer et
d’organiser la matière, ce n’est pas celle-ci, mais la vie qu’elle
recélait, qui a commencé. Or dans ce cas, comme dans les querelles qui
se terminent devant les tribunaux, il est extrêmement important de
savoir qui a commencé. Si c’est la matière,--mais soit dit en passant,
comment commencerait-elle quelque chose, comment prendrait-elle une
initiative, sans cesser d’être la matière, telle que la définissent les
matérialistes, c’est-à-dire une chose par elle-même nécessairement
inerte et immobile?--Mais enfin, si pour admettre l’impossible, c’est la
matière qui a commencé, il est assez probable que notre esprit périra ou
plutôt s’éteindra avec elle et retournera en elle à cette élémentaire
activité intra-moléculaire qui marquait son commencement et marquera sa
fin. Si c’est au contraire l’esprit qui a commencé, il est non moins
probable, qu’ayant su transformer la matière et l’organiser, il est plus
puissant et d’une autre nature que cette matière, et qu’ayant su s’en
servir, en tirer parti pour évoluer, s’accroître et s’élever,--et c’est
bien l’évolution spirituelle que nous constatons, sur notre terre qui
part du minéral, pour aboutir à l’homme,--il est, dis-je, non moins
probable qu’ayant su se servir de la matière et en être le maître, il ne
lui permettra pas, quand elle semblera se dissoudre, de l’entraîner dans
sa dissolution, de l’éteindre quand elle s’éteint ou de le faire
rétrograder vers cette obscure activité intra-moléculaire d’où il
l’avait tirée...