III

Écartant les esprits infernaux, ils croyaient cependant à l’existence et

à l’intervention d’autres êtres invisibles. Ils étaient convaincus que

le monde qui échappe à nos sens est beaucoup plus peuplé que celui que

nous percevons, et que nous vivons au milieu d’une foule de présences

diaphanes mais attentives et actives qui, le plus souvent, agissent sur

nous à notre insu, mais sur lesquels, par une éducation spéciale de

notre volonté, nous pouvons agir à notre tour. Ces invisibles ne

sortaient pas de l’enfer, puisque pour les initiés du Moyen âge, presque

aussi sûrement que pour les fidèles des grandes religions, aux temps où

l’initiation n’était pas encore nécessaire, l’enfer n’était pas un lieu

de torture et de malédiction, mais un état d’âme après la mort.

C’étaient ou des esprits errant hors de la chair, valant à peu près ce

qu’ils avaient valu durant leur vie terrestre, ou les esprits d’êtres

qui n’avaient pas encore été incarnés, appelés élémentaux, esprits

neutres, indifférents, moralement amorphes et abouliques et faisant le

bien ou le mal selon la volonté de celui qui avait appris à les dominer.

Il est incontestable que certaines expériences de nos spirites,

notamment celles de la «Correspondance croisée», certaines apparitions

posthumes presque scientifiquement constatées, certains phénomènes de

matérialisation, d’idéoplastie et de lévitation remettent sérieusement

en question la plausibilité de ces théories.

Quant aux scènes d’évocation qui flottent souvent entre la haute magie

et la goétie ou magie noire, et qui, aux yeux du vulgaire, occupent,

avec l’alchimie et l’astrologie, les trois points culminants de

l’occultisme, leur appareil solennel, leurs formules cabalistiques et

leur rituel impressionnant mis à part, elles correspondent exactement

aux évocations plus familières qui se font chaque jour autour de nos

tables tournantes, de l’humble «Ouid-Ja» ou des miroirs magiques. Elles

correspondent aussi aux manifestations que produisait par exemple la

célèbre Eusapia Paladino et que réalise en ce moment, sous les contrôles

les plus sévères, le médium de Mme Bisson, avec cette différence qu’au

lieu du fantôme humain qu’attendent aujourd’hui les assistants, les

croyants du Moyen âge voulaient voir le diable en personne, et le diable

qui hantait leur pensée leur apparaissait tel qu’ils se l’imaginaient.

Y a-t-il en ces manifestations auto-suggestion, suggestion collective,

exsudation, transfert et cristallisation de matière spiritualisée

empruntée aux spectateurs, ou s’y mêle-t-il un élément extra-terrestre

et inconnu? S’il est impossible de le démêler quand il s’agit de faits

qui se passent sous nos yeux, à plus forte raison serait-il téméraire de

trancher la question quand elle s’adresse à des phénomènes vieux de

plusieurs siècles, qui ne nous sont connus que par des relations plus ou

moins tendancielles.

Le grand secret · 第 75 / 108 题