Écartant les esprits infernaux, ils croyaient cependant à l’existence et
à l’intervention d’autres êtres invisibles. Ils étaient convaincus que
le monde qui échappe à nos sens est beaucoup plus peuplé que celui que
nous percevons, et que nous vivons au milieu d’une foule de présences
diaphanes mais attentives et actives qui, le plus souvent, agissent sur
nous à notre insu, mais sur lesquels, par une éducation spéciale de
notre volonté, nous pouvons agir à notre tour. Ces invisibles ne
sortaient pas de l’enfer, puisque pour les initiés du Moyen âge, presque
aussi sûrement que pour les fidèles des grandes religions, aux temps où
l’initiation n’était pas encore nécessaire, l’enfer n’était pas un lieu
de torture et de malédiction, mais un état d’âme après la mort.
C’étaient ou des esprits errant hors de la chair, valant à peu près ce
qu’ils avaient valu durant leur vie terrestre, ou les esprits d’êtres
qui n’avaient pas encore été incarnés, appelés élémentaux, esprits
neutres, indifférents, moralement amorphes et abouliques et faisant le
bien ou le mal selon la volonté de celui qui avait appris à les dominer.
Il est incontestable que certaines expériences de nos spirites,
notamment celles de la «Correspondance croisée», certaines apparitions
posthumes presque scientifiquement constatées, certains phénomènes de
matérialisation, d’idéoplastie et de lévitation remettent sérieusement
en question la plausibilité de ces théories.
Quant aux scènes d’évocation qui flottent souvent entre la haute magie
et la goétie ou magie noire, et qui, aux yeux du vulgaire, occupent,
avec l’alchimie et l’astrologie, les trois points culminants de
l’occultisme, leur appareil solennel, leurs formules cabalistiques et
leur rituel impressionnant mis à part, elles correspondent exactement
aux évocations plus familières qui se font chaque jour autour de nos
tables tournantes, de l’humble «Ouid-Ja» ou des miroirs magiques. Elles
correspondent aussi aux manifestations que produisait par exemple la
célèbre Eusapia Paladino et que réalise en ce moment, sous les contrôles
les plus sévères, le médium de Mme Bisson, avec cette différence qu’au
lieu du fantôme humain qu’attendent aujourd’hui les assistants, les
croyants du Moyen âge voulaient voir le diable en personne, et le diable
qui hantait leur pensée leur apparaissait tel qu’ils se l’imaginaient.
Y a-t-il en ces manifestations auto-suggestion, suggestion collective,
exsudation, transfert et cristallisation de matière spiritualisée
empruntée aux spectateurs, ou s’y mêle-t-il un élément extra-terrestre
et inconnu? S’il est impossible de le démêler quand il s’agit de faits
qui se passent sous nos yeux, à plus forte raison serait-il téméraire de
trancher la question quand elle s’adresse à des phénomènes vieux de
plusieurs siècles, qui ne nous sont connus que par des relations plus ou
moins tendancielles.