IV

Enfin l’alchimie et l’astrologie, les deux autres sommets auxquels je

viens de faire allusion, sont, dans l’occultisme du Moyen âge, des

sciences de seconde main qui ne nous apportent, au point de vue du grand

secret, aucun élément nouveau et dont les origines grecques, juives et

arabes ne se rattachent à l’Égypte et à la Chaldée que par des écrits

apocryphes et relativement récents. Cette étude, en ce qui concerne

l’alchimie, a été magistralement faite par Pierre Berthelot dans son

livre sur «_les Origines de l’Alchimie_». Il a épuisé le sujet, tout au

moins en sa partie chimique; mais on pourrait peut-être compléter son

œuvre au point de vue hyperchimique, ou métachimique ou psychochimique

qui ne semble pas moins important. Il serait également souhaitable qu’un

grand astronome philosophe nous donnât sur l’astrologie le pendant de

cet admirable travail; mais jusqu’ici les sources sont si pauvres qu’il

ne paraît guère possible de l’entreprendre. Il en faudrait faire autant

pour la médecine hermétique qui du reste est liée à l’alchimie et à

l’astrologie.

Mais l’alchimie et l’astrologie qui ne sont en somme que de la chimie et

de l’astronomie transcendentales, prétendant dépasser la matière et les

astres pour atteindre les principes spirituels et éternels qui

constituent l’une et dirigent les autres, ne nous réserveraient

peut-être des surprises et des révélations que si l’on pouvait remonter

directement à leurs sources hindoues, égyptiennes et chaldéennes, ce

qu’on n’a pu faire jusqu’ici, car nous n’avons, qui s’en rapproche, que

le fameux Papyrus de Leyde, et cet unique document n’est que le carnet

d’un orfèvre égyptien renfermant des formules pour composer des

alliages, dorer les métaux, teindre les étoffes en pourpre et imiter et

falsifier l’or et l’argent.

V

Parmi les occultistes médiévaux, presque tous alchimistes, bornons-nous

à rappeler les noms de Raymond Lulle (XIIIe siècle), _Doctor

Illuminatus_, auteur de l’_Ars Magna_, à peu près illisible aujourd’hui,

Nicolas Flamel (XVe siècle), qui selon Berthelot n’est qu’un pur

charlatan, Reuchlin, Weigel, le maître de Boëhme, Bernard le Trévisan,

Basile Valentin qui étudia surtout l’antimoine, les deux Isaac, père et

fils, Jean Trithème, qu’Éliphas Lévi appelle «le plus grand magicien

dogmatique du Moyen âge», bien que sa célèbre cryptographie,

_Polygraphia_ ou _Steganographia_, soient des jeux de lettres assez

puérils, et son élève, Cornélius Agrippa auteur de _De Occulta

Philosophia_, qui réédite simplement des théories de l’école

d’Alexandrie, et n’est, au dire d’Éliphas Lévi, «qu’un audacieux

profanateur, heureusement très superficiel dans ses écrits». Nous avons

encore, au XVIe siècle, Guillaume Postel qui sut le grec, l’hébreu et

l’arabe, voyagea beaucoup et rapporta en Europe d’importants manuscrits

orientaux, entre autres les œuvres d’Aboul-Féda, l’historien arabe du

XIIIe siècle. «Le cher et bon Guillaume Postel, écrit Éliphas Lévi dans

une lettre au baron Spédaliéri, notre père en la Sainte Science, puisque

nous lui devons la connaissance du Sefer Jesirah et du Zohar, eût été le

plus grand initié de son siècle si le mysticisme ascétique et le célibat

forcé n’avaient fait monter à son cerveau les fumées enivrantes de

l’enthousiasme qui ont fait parfois délirer sa haute raison», remarque,

soit dit en passant, qui, pourrait s’appliquer à des hermétistes

d’autres temps et d’autres pays.

Après Henri Khunrath, Oswald Crollius, etc., nous passons au XVIIe

siècle, à ses débuts, la grande époque de l’alchimie qui se rapprocha

davantage de la science proprement dite. Van Helmont découvre le suc

gastrique, Glauber le sulfate de soude, les huiles lourdes du goudron et

entrevoit le chlore, tandis que Kunckel trouve le phosphore.

Si je faisais ici une histoire générale de l’occultisme, au lieu de

rechercher simplement ce qu’ont à nous apprendre d’inédit les derniers

adeptes, conscients ou inconscients d’une sagesse occulte dont nous

avons suivi les traces à travers les âges, j’aurais dû m’arrêter un

instant à ces mystérieux Templiers qui adoptèrent en partie les

traditions juives et les récits du Talmud; et auxquels succédèrent les

Rose-Croix. Je devrais aussi mettre à part et étudier un peu plus

longuement deux figures bizarres et énigmatiques qui dominent et

résument tout l’occultisme du Moyen âge, à savoir Paracelse et Jakob

Boëhme. Mais à les étudier de près on constate qu’eux non plus, quelles

que soient leurs prétentions, ne tirèrent pas d’une source inconnue les

révélations qu’ils apportèrent et qui bouleversèrent leurs

contemporains.

Philippus-Auréolus-Théophrastus-Bombast von Hohenheim, dit Paracelsus

(traduction approximative de Hohenheim), né en Suisse en 1493 et mort à

Salzbourg en 1541, porte le poids d’une injuste légende qui le

représente comme un ivrogne, un débauché, un charlatan et un fou. Il eut

sans doute bien des défauts et ne paraît pas toujours parfaitement

équilibré, mais n’en demeure pas moins un des êtres les plus

extraordinaires que mentionne l’histoire. Il était néo-platonicien et

par conséquent n’ignorait pas les écrits alexandrins accessibles aux

hermétistes de son temps; mais il est probable qu’en outre, au cours de

ses voyages en Turquie et en Égypte, il eut plus directement

connaissance de certaines traditions asiatiques au sujet du corps

éthérique ou astral, théories sur lesquelles il fonda toute sa médecine.

Il enseigne en effet, comme l’enseignaient d’anciens traités hindous

qu’ont depuis remis en lumière les théosophes, que nos maladies viennent

non pas de notre corps physique mais de notre corps éthérique qui

correspond à peu près à ce que nous appelons aujourd’hui le

subconscient, et qu’en conséquence il faut agir avant tout sur ce

subconscient. Il est certain que bien des faits, dans bien des cas,

tendent à confirmer cette hypothèse, et c’est peut-être de ce côté que

s’orientera la thérapeutique de demain. Selon lui, les plantes mêmes ont

un corps éthérique, et les médicaments n’agissent pas en vertu de leurs

propriétés chimiques mais en vertu de leurs propriétés astrales, ce qui

est encore un point que la découverte assez récente de l’«Od», que nous

retrouverons plus loin, semble corroborer.

Ses idées touchant l’existence d’un fluide vital universel, l’Akahsa des

Hindous, qu’il appelait l’Alkahest, et de la Lumière astrale des

Kabbalistes, sont aussi de celles que nos théories modernes sur le rôle

prépondérant de l’éther rappellent à notre attention. Il est évident,

d’autre part, qu’il a souvent dépassé la mesure; en systématisant à

outrance et puérilement des concordances purement apparentes ou verbales

entre certaines parties du corps humain et celles des plantes

médicinales; de même que ses affirmations au sujet des _Archées_, sortes

de génies particuliers préposés au fonctions des divers organes et ses

fantaisies charlatanesques de l’_Homunculus_, ne sont plus défendables.

Mais ces erreurs étaient inhérentes à la science de son temps et ne sont

peut-être pas beaucoup plus ridicules que les nôtres. Tout compte fait,

il reste de lui le souvenir d’un précurseur bien étonnant et d’un

visionnaire prodigieux.

Quant à Jakob Boëhme, le fameux cordonnier de Goerlitz, son cas serait

miraculeux et absolument inexplicable s’il avait réellement été

l’illettré qu’on a dit. Mais cette légende doit être décidément écartée.

Boëhme avait étudié les théosophes allemands, notamment Paracelse, et

connaissait parfaitement les néo-platoniciens dont il réédite en somme

les doctrines, en les déformant un peu, en les enveloppant d’une

phraséologie plus obscure mais parfois inattendue et très

impressionnante, et en y mêlant des éléments de Kabbale, de

mathématiques mystiques et d’alchimie. Je renvoie ceux qu’intéresserait

cet esprit étrange et assurément génial, mais très inégal--car il y a

dans son œuvre un fatras illisible--à l’étude que lui a consacrée Émile

Boutroux sous ce titre: _Le Philosophe Allemand Jacob Bœmhe_. Ils ne

sauraient trouver meilleur guide.

Le grand secret · 第 76 / 108 题