Au Jéhovah de la Bible, dieu unique, personnel, anthropomorphe et
créateur direct de l’univers, le Zohar substitue ou plutôt superpose ou
présuppose le _En-sof_, c’est-à-dire l’infini, le _Ayin_, c’est-à-dire
le néant, l’Ancien des anciens, le Mystérieux des mystérieux, le Long
Visage. L’En-Sof, c’est Dieu en soi, aussi inconnaissable, aussi
inconcevable que la Cause sans cause ou l’Esprit suprême des Védas, dont
il n’est qu’une réplique modifiée par le génie juif. Il est même plus
près du néant que l’esprit suprême des Hindous, sa première
manifestation, la première Séfirah, la «Couronne» est encore le néant;
il est l’Ayin de l’Ayin, le néant du néant. On ne l’appelle même pas
«Cela» comme dans l’Inde. «Lorsque tout était encore enveloppé en lui,
dit le Zohar, Dieu était le mystérieux parmi les mystérieux. Alors, il
était sans nom. Le seul terme qui lui convînt eût été l’interrogatif:
Qui[49]»?
[49] _Zohar_, II, 105.
On ne peut en donner que des descriptions négatives et contradictoires.
«Il est séparé puisqu’il est supérieur à tout, et il n’est pas séparé.
Il a une forme et il n’a pas de forme. Il a une forme en tant qu’il
établit l’univers et il n’a pas de forme en tant qu’il n’y est pas
enfermé[50].»
[50] _Zohar_, III, 288-a.
Avant le développement de l’univers, il n’était pas ou n’était qu’un
point d’interrogation dans le néant. Nous retrouvons donc ici, au
départ, l’aveu d’une ignorance absolue, invincible, irréductible.
L’En-Sof n’est qu’un agrandissement illimité de l’Inconnaissable; le
Dieu de la Bible est absorbé et disparaît dans une immense abstraction;
de là la nécessité du secret.
Mais cette négation inconcevable, impénétrable, immobile, éternelle, il
fallait, comme la Cause suprême des religions de l’Inde, la faire sortir
de son néant et de son immobilité, la faire passer de l’infini au fini,
de l’invisible au visible, et c’est ici que commencent les difficultés.
Dieu étant l’infini, c’est-à-dire remplissant tout, comment, à côté de
l’En-Sof, l’infini, y a-t-il place pour le Sof, le fini? Le Zohar est
visiblement embarrassé et ses explications l’égarent loin de l’humble et
grandiose simplicité de la théosophie hindoue. Il répugne à avouer son
ignorance, il veut rendre compte de tout et, tâtonnant dans
l’Inconnaissable, s’embrouille en des interprétations souvent
inconciliables et, quand le sol manque sous ses pas, a recours à des
allégories et à des métaphores pour masquer l’impuissance de la pensée
ou donner une issue apparente à l’impasse où il s’est engagé. Il se
demande un moment s’il admettra la création _ex nihilo_, en étendant à
ce premier acte le caractère incompréhensible de la divinité; puis il
paraît se raviser et se rallie à la doctrine de l’émanation qu’il a
trouvée dans l’Inde, dans le Zoroastrisme et chez les néo-platoniciens.
Il la modifie pour l’adapter au génie juif et la complique à l’extrême,
sans parvenir à l’éclaircir.
Cette théorie de l’émanation, dans le Zohar, est en effet étrangement
obscure, incertaine, hétéroclite et tombe à chaque instant dans
l’anthropomorphisme.
Pour faire place à l’univers, Dieu qui remplissait tout se concentre, et
dans l’espace laissé libre irradie sa pensée et extériorise une partie
de lui-même. Cette première émanation ou irradiation c’est la première
Séfirah, «La Couronne». Elle représente l’infini ayant fait un pas vers
le fini, le Néant ayant fait un pas vers l’Être, la substance première.
De cette première Séfirah, presque encore le néant, mais un néant plus
accessible à notre esprit, émanent en évoluant deux nouvelles Séfiroth,
la Sagesse, principe mâle, et l’Intelligence, principe femelle;
c’est-à-dire qu’à partir de la «Couronne», apparaissent les contraires,
la première différenciation des choses. De l’union de la Sagesse et de
l’Intelligence naît la Science; nous avons ainsi l’Idée pure, la Pensée
extériorisée et la Voix ou la Parole qui relie la première à la
deuxième. A cette première trinité de Séfiroth en succède une autre: la
Grâce ou Grandeur, la Justice ou Sévérité ou Force et leur médiatrice la
Beauté. Enfin les Séfiroth confondues dans la Beauté évoluent encore et
produisent un troisième groupe, Victoire, Gloire, Fondement, et enfin la
Séfirah Empire ou Royauté qui réalise toutes les Séfiroth dans l’univers
visible.
L’ensemble des Séfiroth forme d’autre part le mystérieux Adam Kadmon,
l’homme supérieur, l’homme primordial, dont les occultistes nous
parleront abondamment et qui lui-même représente l’univers.
Cette explication de l’inexplicable, comme toutes les explications de ce
genre, n’explique en somme rien du tout et cache l’incompréhensible sous
un flot d’ingénieuses métaphores. Obéissant, comme l’avaient fait les
religions antérieures, à la nécessité de jeter un pont entre l’infini et
le fini, entre l’inconcevable et la pensée, au lieu de se contenter
comme l’Inde, du réveil ou du dédoublement de la Cause suprême, ou du
Logos égyptien, Perse et néo-platonicien, elle multiplie les passerelles
en multipliant les intermédiaires; mais pour être nombreuses, ces
passerelles n’en aboutissent pas moins au même aveu d’ignorance. En tout
cas cette explication, en dissimulant ce nouvel aveu sous un monceau
d’images, a l’avantage de reléguer dans une sorte d’«_In pace_»
inaccessible, le premier aveu, le plus embarrassant, l’aveu principal
qui place hors de notre portée la cause première et l’existence de Dieu.
A partir de la création des Séfiroth et de l’univers, l’En-Sof est
généralement oublié; comme le «Cela» de l’Inde, comme le «Noun» de
l’Égypte, on le passe volontiers sous silence, on s’interroge rarement à
son sujet. Même pour une doctrine secrète et mystérieuse comme la
Kabbale, il est trop secret, trop mystérieux, trop incompréhensible, et
toute l’attention se porte uniquement sur des émanations que
l’imagination lui prête et que l’on croit connaître parce qu’on leur a
donné des noms, des vertus, des fonctions, des attributs, en un mot
parce qu’on les a créées soi-même.