IV

Quand l’En-Sof a-t-il commencé ses émanations? A cette question que

l’Inde résolvait par la théorie des sommeils et des réveils de Brahma,

sans commencement ni fin, la Kabbale ne répond pas très clairement.

«Avant, dit-elle, que Dieu eût créé ce monde, il avait créé beaucoup de

mondes et il les avait fait disparaître jusqu’à ce qu’il lui vînt à la

pensée de créer celui-ci[51].» Que sont devenus ces mondes disparus?

«C’est le privilège, répond-elle, de la force du roi suprême que ces

mondes qui ne purent prendre forme ne périssent pas, que rien ne périt,

même le souffle de sa bouche; tout a sa place et sa destination et Dieu

sait ce qu’il en fait. Même la parole de l’homme et le son de sa voix ne

tombent pas dans le néant, toute chose a sa place et sa demeure[52].»

[51] III, 61-b.

[52] II, 100-b.

Et notre monde que devient-il? Où va-t-il? Quelle est sa destinée? Le

Zohar étant une œuvre hétéroclite, une compilation très tardive, sa

doctrine, à cet égard, est beaucoup moins nette que celle du

brahmanisme; mais dégagée des éléments illogiques et étrangers qui

souvent traversent et détournent son cours, elle arrive également au

panthéisme, et par le panthéisme à l’optimisme inévitable. L’En-Sof,

l’infini, est tout, par conséquent tout est lui. Pour se manifester, le

pur abstrait se développe par des intermédiaires et, se dégradant

volontairement par bonté, aboutit à la pensée et à la matière qui n’est

que la dernière dégradation de la pensée; et quand viendra l’ère

messianique, «toute chose rentrera dans sa racine, comme elle en était

sortie[53].»

[53] III, 296.

L’homme qui dans le Zohar est le centre du monde et le microcosme, peut

déjà, dès sa mort, jouir de ce retour dans le parfait, et son âme

purifiée recevoir le baiser de paix qui «l’unit à nouveau et à jamais à

sa racine, à son principe[54]».

[54] I, 68-a.

Et le mal? Le mal dans le Zohar, comme dans le Brahmanisme, est la

matière. «L’homme par sa victoire sur le mal triomphe de la matière ou

plutôt subordonne en lui la matière à une vocation plus haute; il

ennoblit la matière et la fait remonter du point extrême où elle était

reléguée vers le lieu de ses origines. En lui, qui est le grand

conscient, la matière prend conscience de la distance qui la sépare du

bien suprême, et elle tend vers ce bien. Par l’homme les ténèbres

aspirent vers la lumière, le multiple vers l’un, la nature entière vers

Dieu.

«Par l’homme Dieu se refait lui-même après avoir traversé toute la

magnifique diversité des êtres. Puisque l’homme est une expression

résumée de tout, quand il a vaincu le mal en lui, il l’a vaincu dans le

tout, il entraîne dans son ascension tous les éléments inférieurs, et

par sa montée s’opère la montée du cosmos tout entier[55].»

[55] S. KARPPE, _op. cit._, p. 478.

Mais pourquoi le mal était-il nécessaire? «Pourquoi, se demande le

Zohar, si l’âme est d’essence céleste descend-elle sur la terre?» La

réponse à cette grande question qu’aucune religion n’a donnée, le Zohar,

selon son habitude quand il se trouve embarrassé, l’esquive par une

allégorie: «Un roi envoya son fils à la campagne afin qu’il y devînt

robuste et acquît les connaissances nécessaires. Après quelque temps on

lui annonça que son fils avait grandi, qu’il s’était fortifié et que son

éducation était achevée. Alors il envoya, par amour pour lui, la reine

elle-même le prendre et le ramener au palais. Ainsi la nature enfante au

roi de l’univers un fils, l’âme céleste et il l’envoie aux champs,

c’est-à-dire dans l’univers terrestre afin qu’il se fortifie et

s’ennoblisse[56].»

[56] I, 245.

Les disciples de R. Simon ben Zemach Durân, l’un des grands docteurs du

Zohar, lui demandent: «Ne vaudrait-il pas mieux que l’homme ne fût pas

né, plutôt que de naître avec la faculté de pécher et d’irriter Dieu?»

Et le maître répond: «Certes non, car l’univers, sous la forme qu’il a,

est ce qu’il y a de meilleur. Or, la loi est indispensable au maintien

de cet univers, autrement l’univers serait un désert; et l’homme à son

tour est indispensable à la loi...» Les disciples comprirent et dirent:

«Certes Dieu n’a pas créé le monde sans cause; la loi est en effet le

vêtement de Dieu, ce par quoi il est accessible. Sans la vertu humaine

Dieu n’aurait qu’un vêtement misérable. Celui qui fait le mal souille en

son âme le vêtement de Dieu, et celui qui-accomplit le bien se revêt de

la magnificence divine[57].» Nous aurions mauvaise grâce de nous montrer

plus exigeants que ces disciples accommodants et respectueux.

[57] I, 23-a-b.

Une autre question capitale, l’éternité des peines, est également

esquivée. Logiquement, une religion panthéiste ne saurait admettre que

Dieu châtie et torture éternellement une partie de lui-même. Le Zohar

dit bien quelque part: «Combien y a-t-il d’âmes et d’esprits qui sont

roulés éternellement et ne revoient plus jamais les parvis célestes!»

Mais d’un autre côté, il enseigne expressément la doctrine de la

transmigration, c’est-à-dire de la purification graduelle des âmes par

les existences successives; et il appuie cette doctrine évidemment

empruntée aux grandes religions antérieures, sur des textes de la Bible,

entre autres sur l’Ecclésiaste (IV, 2), où il est dit: «Et je loue les

morts qui sont déjà morts plus que les vivants qui vivent encore.» Que

signifie, se demande le Zohar, les morts qui sont déjà morts? Ce sont

ceux qui sont déjà morts une fois auparavant, c’est-à-dire qui n’en sont

plus à leur première pérégrination. Or, il est évident que la doctrine

de la transmigration purificatrice exclut nécessairement les peines

éternelles.

V

Le Zohar est donc, je l’ai déjà dit, une vaste compilation anonyme qui,

sous prétexte de révéler à des initiés le sens secret de la Bible et

spécialement du Pentateuque, habille de vêtements juifs les grands aveux

d’ignorance des grandes religions antérieures, en surchargeant ces

vêtements de tous les ornements nouveaux et compliqués que lui

fournissent les Esséniens, les néo-platoniciens, les gnostiques et même

les premiers siècles du christianisme. Il est, qu’il l’avoue ou non, sur

les points capitaux, nettement agnostique, comme le Brahmanisme. Il est

panthéiste comme lui. Pour lui aussi la création est plutôt une

émanation et le mal est également la matière et la séparation ou la

multiplicité, et le bien le retour à l’esprit et à l’unité. Il admet

enfin la transmigration des âmes et leur purification et par conséquent

le Karma, de même que l’absorption finale en la divinité, c’est-à-dire

le Nirvana.

Il est curieux de le constater, nous avons ici, pour la première

fois,--car les autres ne sont pas arrivées jusqu’à nous,--une doctrine

ésotérique et se proclamant telle, et cette doctrine n’a pas autre chose

à nous apprendre que ce que nous apprenaient sans réticences et sans

mystères, du moins à leur début, les religions primitives. Comme

celles-ci, avec ses grands aveux et ses expédients, différents de forme,

mais au fond identiques, pour passer du néant à l’être, de l’infini au

fini, de l’inconnaissable au connu, elle appartient à la même tradition

rationaliste qui tente d’expliquer l’inexplicable par de plausibles

hypothèses et des inductions auxquelles nous pourrions donner d’autres

tournures et d’autres noms, mais qu’en somme nous serions incapables,

même aujourd’hui, d’améliorer sensiblement. Tout au plus serions-nous

tentés de renoncer à toute explication et d’étendre l’aveu d’ignorance à

l’ensemble des origines, des manifestations et des fins de la vie, ce

qui serait peut-être le plus sage.

Elle nous montre ainsi que toute doctrine secrète ne fut probablement

jamais et sans doute ne saurait être autre chose; et que les révélations

les plus hautes qu’on nous ait apportées furent toujours tirées de

l’homme par l’homme même.

On imagine facilement l’importance que prit durant le Moyen âge cette

doctrine occulte. Connue seulement de quelques initiés, enveloppée de

formules et d’images incompréhensibles, chuchotée de bouche à oreille au

milieu de dangers terribles, elle avait un rayonnement souterrain, une

sorte d’attrait sombre et irrésistible. Elle regardait le monde de

beaucoup plus haut que la Bible qu’elle considérait comme un tissu

d’allégories derrière lesquelles se cachait une vérité qu’elle

connaissait seule; elle apportait aux hommes, à travers les broussailles

de ses végétations bizarres et parasites, les derniers échos des grands

enseignements de la raison humaine à son aurore.

Le grand secret · 第 72 / 108 题