VIII

Non plus qu’à une certaine hauteur il n’y avait de cosmogonie, de

théogonie ou de théologie ésotérique, n’y avait-il de morale secrète.

Sous ce rapport, nous venons de le voir à la hâte, les religions

primitives avaient tout exploré, sans laisser un coin d’ombre où pussent

se réfugier les amants du mystère et les chercheurs d’inconnu. Leur

morale est d’emblée, ou paraît être d’emblée,--car nous ignorons les

milliers d’années d’élaboration,--la plus élevée, la plus parfaite que

l’homme puisse espérer de pratiquer. Elle a tout éprouvé, elle a tenté

et gravi toutes les montagnes. Où elle a passé, et elle a passé partout,

surtout sur les plus âpres cimes, il ne reste rien à glaner. Nous sommes

encore à des centaines de siècles au-dessous de ce qu’elle atteignit sur

les sommets de l’abnégation, de la bonté, de la pitié, du sacrifice, du

don total de soi; et principalement dans la recherche de ce que Novalis

appelait «notre moi transcendental», c’est-à-dire la partie divine et

éternelle de notre être.

Quant aux sanctions, elles allèrent également à l’extrême de ce que

l’intelligence peut concevoir; car parties de l’inconnaissable, elles ne

pouvaient, à peine de se démentir, attribuer à cet inconnaissable une

volonté quelconque. Elles devaient donc mettre en nous-mêmes la

récompense et le châtiment d’une morale qui ne pouvait naître qu’en

nous. Ici non plus il n’y avait pas la moindre place pour un

enseignement différent et occulte.

Reste l’énigme de l’origine du mal, de l’antagonisme apparent de

l’esprit et de la matière, de la nécessité du sacrifice, de la douleur

et de l’expiation. Ici encore, à moins de se contredire, la tradition

occulte ne pouvait rien fonder sur l’inconnaissable. Elle avait

simplement à admettre, à titre provisoire, l’explication la plus haute

des religions ésotériques qui regardent la matière et les ténèbres, la

division et la séparation, non comme le mal en soi, mais comme des états

transitoires de la substance une et éternelle, une phase du va-et-vient

du devenir sans fin, dont il fallait s’efforcer de sortir pour atteindre

le plus tôt possible l’état ou la phase spirituelle. Elle n’avait et

sans doute ne pouvait avoir à cet égard un enseignement plus

satisfaisant. En tout cas aucun écho n’en est parvenu jusqu’à nous et il

est probable qu’elle se contentait, une fois de plus, d’accentuer l’aveu

de son ignorance invincible.

Le grand secret · 第 63 / 108 题