Non plus qu’à une certaine hauteur il n’y avait de cosmogonie, de
théogonie ou de théologie ésotérique, n’y avait-il de morale secrète.
Sous ce rapport, nous venons de le voir à la hâte, les religions
primitives avaient tout exploré, sans laisser un coin d’ombre où pussent
se réfugier les amants du mystère et les chercheurs d’inconnu. Leur
morale est d’emblée, ou paraît être d’emblée,--car nous ignorons les
milliers d’années d’élaboration,--la plus élevée, la plus parfaite que
l’homme puisse espérer de pratiquer. Elle a tout éprouvé, elle a tenté
et gravi toutes les montagnes. Où elle a passé, et elle a passé partout,
surtout sur les plus âpres cimes, il ne reste rien à glaner. Nous sommes
encore à des centaines de siècles au-dessous de ce qu’elle atteignit sur
les sommets de l’abnégation, de la bonté, de la pitié, du sacrifice, du
don total de soi; et principalement dans la recherche de ce que Novalis
appelait «notre moi transcendental», c’est-à-dire la partie divine et
éternelle de notre être.
Quant aux sanctions, elles allèrent également à l’extrême de ce que
l’intelligence peut concevoir; car parties de l’inconnaissable, elles ne
pouvaient, à peine de se démentir, attribuer à cet inconnaissable une
volonté quelconque. Elles devaient donc mettre en nous-mêmes la
récompense et le châtiment d’une morale qui ne pouvait naître qu’en
nous. Ici non plus il n’y avait pas la moindre place pour un
enseignement différent et occulte.
Reste l’énigme de l’origine du mal, de l’antagonisme apparent de
l’esprit et de la matière, de la nécessité du sacrifice, de la douleur
et de l’expiation. Ici encore, à moins de se contredire, la tradition
occulte ne pouvait rien fonder sur l’inconnaissable. Elle avait
simplement à admettre, à titre provisoire, l’explication la plus haute
des religions ésotériques qui regardent la matière et les ténèbres, la
division et la séparation, non comme le mal en soi, mais comme des états
transitoires de la substance une et éternelle, une phase du va-et-vient
du devenir sans fin, dont il fallait s’efforcer de sortir pour atteindre
le plus tôt possible l’état ou la phase spirituelle. Elle n’avait et
sans doute ne pouvait avoir à cet égard un enseignement plus
satisfaisant. En tout cas aucun écho n’en est parvenu jusqu’à nous et il
est probable qu’elle se contentait, une fois de plus, d’accentuer l’aveu
de son ignorance invincible.