Quant à la tradition primitive, si elle a perdu le prestige d’être
occulte, si d’autre part elle pèche par la base en tirant tous ses
enseignements et toutes ses affirmations d’un fonds qu’elle-même a
déclaré à jamais inaccessible, incompréhensible et inconnaissable, il
n’en est pas moins vrai, abstraction faite de cette base défectueuse,
que ces affirmations et ces enseignements sont les plus inattendus, les
plus hauts, les plus admirables, les plus plausibles aussi et le plus
fréquemment confirmés par les faits que l’homme ait connus jusqu’ici.
Avons-nous le droit, par exemple, d’écarter _à priori_, comme une
imagination puérile et qui ne repose sur rien, la notion de la déchéance
de l’homme, que nous ne pouvons vérifier, quand tout à côté d’elle,
presque contemporaine, nous en rencontrons une autre, aussi générale,
celle des déluges et des cataclysmes universels et préhistoriques, que
la géologie a matériellement constatés? A quelle vérité profonde répond
cette légende d’une humanité supérieure, plus heureuse, plus
intelligente que la nôtre? Nous n’en savons rien jusqu’à ce jour; mais
nous ne savions pas davantage à quoi répondait la tradition des grandes
catastrophes, avant que les annales de ces bouleversements, inscrites
dans les entrailles de la terre, ne nous eussent révélé qu’ils avaient
eu lieu. On pourrait citer un grand nombre d’enseignements de ce genre,
intuitions géniales ou vérités immémoriales, dont la science retrouve
les traces ou qu’elle rejoint aujourd’hui. J’ai déjà noté l’apparition
successive des diverses formes de la vie, énumérées exactement dans
l’ordre que leur assigne la paléontologie. Il faudrait y ajouter le rôle
prépondérant de l’éther, ce fluide cosmique impondérable, transition de
l’esprit à la matière, source de tout ce qui existe, que la religion
primitive appelait Akasha, et qui, d’échos en échos, devient le Télesma
de l’Hermès Trismégiste, le Feu vivant de Zoroastre, le Feu générateur
d’Héraclite, l’Ignis subtillissimus d’Hippocrate, la Lumière astrale de
la Kabbale, le Pneuma de Gallien, la Quinta essentia et l’Azoth des
alchimistes, l’Esprit de vie de Saint Thomas d’Aquin, la Matière subtile
de Descartes, le Spiritus subtillissimus de Newton, l’Od de Reichenbach
et de Carl du Prel, «l’éther infini, mystérieux et toujours en
mouvement, d’où tout sort, où tout rentre», auquel nos savants, dans
leurs laboratoires, sont enfin obligés d’avoir recours afin de rendre
compte d’une foule de phénomènes qui sans lui seraient absolument
inexplicables. Tout ce que nos physiciens et nos chimistes appellent
chaleur, lumière, électricité, magnétisme, n’était pour nos ancêtres que
les manifestations élémentaires d’une substance unique. Ils avaient, il
y a des milliers d’années, reconnu la présence et l’intervention
souveraine de cet agent ubiquitaire dans tous les phénomènes de la vie;
de même qu’ils avaient décrit, avant nos astronomes, la naissance et la
formation des astres; de même encore que la prétendue chimère de la
transmutation des métaux, qu’ils avaient léguée aux alchimistes du Moyen
âge est également confirmée par l’évolution chimique et thermique des
étoiles, «qui, comme le fait observer Charles Nordmann, nous offrent un
exemple complet de cette transmutation, puisque les métaux les plus
lourds n’y apparaissent qu’après les éléments légers et lorsqu’elles se
sont suffisamment refroidies»; de même enfin, car il faut nous borner,
qu’à l’encontre de la science de naguères, ils avaient enseigné qu’il
fallait porter à des millions de siècles la durée des mondes, les âges
de la terre et le temps qui s’écoulera entre sa naissance et sa
destruction, puisqu’un jour de Brahma, qui correspond à l’évolution de
notre globe, compte quatre milliards trois cent vingt millions d’années.