Cet aveu d’ignorance totale quant à la cause première, quant à l’essence
du dieu des dieux, nous le trouvons également à la racine de la religion
égyptienne. Mais il est fort possible qu’ayant été perdu de vue,--car
les hommes n’aiment pas à s’attarder dans une ignorance sans espoir,--il
ait été nécessaire de le refaire aux initiés, de le préciser, d’y
insister, d’en développer les conséquences; et qu’ainsi révélé dans
toute son étendue, il soit devenu le fondement de la doctrine secrète.
Nous constatons en effet que dans les théogonies subséquentes, on
s’empressait d’oublier l’aveu enregistré aux premières pages des livres
sacrés. On n’en tenait plus compte, on le refoulait dans la nuit des
origines et de l’incompréhensible. Il n’en était plus jamais question;
et l’on ne s’occupait plus que des dieux qui en étaient issus, en
oubliant toujours d’ajouter qu’émanés de l’indicible inconnu ils
devaient nécessairement, par essence et par définition, participer de sa
nature et être aussi inconnus, aussi inconnaissables que lui. Il se peut
donc que l’enseignement secret réservé aux prêtres suprêmes les ramenât
à une plus juste notion de la vérité primordiale.
A cet aveu aux initiés, on n’avait probablement pas à ajouter d’autres
explications, vu qu’il détruit par la base toutes les explications
possibles. Que pouvait-on, par exemple, leur dire au sujet de la
première, de la plus redoutable de toutes les énigmes, à laquelle on se
heurte immédiatement après celle de la cause des causes: l’origine du
mal? Les religions exotériques la résolvaient en dédoublant, en
multipliant leurs dieux. C’était simple et facile. Il y avait des dieux
de lumière qui représentaient et faisaient le bien; et des dieux des
ténèbres qui représentaient et faisaient le mal; ils luttaient entre eux
dans tous les mondes; et si les dieux du bien étaient toujours les plus
puissants, ils n’étaient cependant jamais complètement victorieux sur
cette terre. Les types les plus nets de ce dualisme, nous les
rencontrons dans la mythologie de l’Avesta, où ils prennent les noms
d’Ormuzd et d’Ahriman; mais sous d’autres vocables, sous d’autres formes
et indéfiniment multipliés, nous les retrouvons dans toutes les
religions et jusque dans le christianisme où Ahriman devient le prince
des démons.
Mais que pouvait-on dire aux initiés? Les théosophes modernes qui
prétendent dévoiler au moins une partie des enseignements secrets, en
subdivisant également les manifestations du principe inconnu, ne font
que reproduire, sous une autre forme, les explications trop faciles de
la religion exotérique et restent aussi loin qu’elle de la source de
l’énigme; et dans tout le domaine de l’occultisme, nous n’avons même pas
l’ombre d’un commencement d’explication qui diffère autrement que par
les termes de celles des religions officielles. Nous ne savons donc
point ce qu’on leur révélait; et il est assez probable que, de même que
pour le mystère de la cause première, on était obligé de leur avouer
qu’on ne savait rien. Vraisemblablement, on ne pouvait leur dire que ce
que nous diraient les philosophies optimistes d’aujourd’hui, à savoir
que le mal n’existe pas en soi, mais uniquement à notre point de vue,
qu’il est purement relatif, que le mal moral n’est qu’une cécité, ou une
fantaisie de notre entendement, et le mal physique une organisation
défectueuse ou une erreur de notre sensibilité; que la plus effroyable
douleur n’est qu’une jouissance infidèlement traduite par nos nerfs,
comme la jouissance la plus aiguë est déjà une douleur. C’est peut-être
vrai; mais le malheureux homme et surtout le malheureux animal qui n’a
pour toute vie que celle-ci, quand cette vie, comme il arrive trop
souvent, n’est qu’un tissu d’intolérables souffrances, a droit à
quelques éclaircissements supplémentaires.
On les donnait en renvoyant aux existences successives, aux systèmes
d’expiation et de purification. Mais ces éclaircissements, excellents
quand on admet l’hypothèse de dieux intelligents dont on connaît les
intentions, sont moins défendables lorsqu’il s’agit d’une cause
inconnaissable à laquelle on ne peut attribuer une intelligence et une
volonté sans nier qu’elle soit inconnue. Si l’on parvenait à fournir aux
adeptes une autre explication qui s’imposât, elle devait renfermer la
clef souveraine de l’énigme et ouvrir tous les mystères. Mais l’ombre
même de cette clef chimérique n’est pas parvenue jusqu’à nous.